Page 231 : Condamnation du tocialisme
il est possible, même et surtout avec la centralisation de l'industrie actuelle, de donner au travailleur sa part de la propriété, la propriété de son outil et du produit de son outil, toute la doctrine socialiste que l'on prétend cependant scientifique s'écoule comme un ruisseau lamentable ; elle n'existe plus.
Au lieu d'être du socialisme, ce n'est pas même de l'utopie, c'est de l'utopisme; permettez-moi d'employer un autre mot : presque du crime, oui, du crime, parce que ceux qui venaient semer ces idées vénéneuses étaient pour la plupart des professeurs instruits, quelquefois des savants, et, quand de tels hommes affirment à des travailleurs nullement préparés pour la critique qu'une doctrine est juste, qu'elle a été soumise au crible d'une critique scientifique, impartiale et sévère, à des études solides et approfondies, comment voulez-vous rendre responsables les ouvriers qui croient sur parole ces docteurs d'erreur, ces évangélistes du mensonge. {Sensation.)
Les ouvriers embrigadés sous le drapeau de cette doctrine ne sont responsables de rien: les ouvriers rouges, socialistes et révolutionnaires sont des saints très souvent; ils sont véhémentement les frères et les amis de leurs camarades; ils sont trompés et séduits par le mensonge au brillant mirage, parce que le mensonge est toujours habile et toujours séduction.
La passion des ouvriers rouges repose donc sur l'erreur où on les tient, sur l'équivoque. Si nous ne dissipions pas cette équivoque, — et, ici, je m'adresse à la minorité qui dans la Commission a combattu nos vues avec une passion généreuse, mais que nous avons le droit de relever, — si nous ne dissipions pas cette équivoque, nous porterions devant le pays la responsa-
bilité d'une réelle complicité. ( Vifs applaudissements.)
Je ne veux pas insister plus longuement ; nous aurons l'occasion d'ici la fin de ceCong-rès de discuter ensemble d'autres points particuliers. Lu patron doit me succéder à cette tribune ; d'autres orateurs prendront peutêtre la parole, si cela leur plaît; vous êtes ici des délégués dont nous avons pu apprécier la sagacité et la force de raisonnement, quelquefois la passion qui vous anime et nous enchante, parce que, lors([ue la passion s'exerce à la recherche du vrai et d'un idéal, elle est toujours féconde.
Laissez-moi redire cependant, avant de terminer, que, si ce Congrès devait prendre fiji sans avoir accepté la sanction, proposée par la Fédération des Jaunes au nom des ouvriers, soutenue par M. Japy au nom du patronat, si ce Congrès devait se disperser sans avoir condamné le principe du socialisme, c'est en vain qu'il se serait réuni, et, alors, je le déclare hautement devant l'Assemblée plénière, les jaunes ne sauraient s'incli- NEu DEVANT VOTRE DECISION. [Sensation prolongée. Triple salve d'applaudissements. Cris nombreux de : « Vive Biétry! Vivent les Jaunes! »)
M. LE Président. — La parole est à M. Toutain.
M. Toutain. — Il est très téméraire à moi de prendre la parole après des orateurs comme M. Japy et M. Biétry; car je n'ai ni leur éloquence, ni leur expérience du monde patronal et du monde ouvrier. Néanmoins, je tiens à vous apporter ici ma bonne foi entière etpar conséquent ma contribution, j'espère utile, dans la modeste mesure de mes moyens, à l'œuvre que nous avons entreprise.
Au cours des débats qui ont été soulevés au sein des diverses Commissions aux séances desquelles j'ai ou l'honneur d'assister, j'ai vu naître dans notre espi'it à
tous la préoccupation de savoir quelle serait la sanction pratique des décisions que nous allions prendre ici. Tous nous sommes animés des meilleures intentions, et personne ne saurait mettre en doute la sincérité des déclarations apportées ici, d'où qu'elles viennent, des ouvriers ou des patrons. Néanmoins, l'humanité, comme le disait si finement M. Japy, n'est pas composée de saints, et dans le cours de l'application des réformes que nous allons préconiser en ce Congrès nous ne manquerons pas de rencontrer des difficultés, provenant de conflits d'intérêts, soulevés de part et d'autre.
Je ne voudrais semer ni haine ni animosité contre personne, et je ne prétends pas que les seuls patrons présents en cette assemblée ont le monopole de la bonne foi et de la connaissance des questions ouvrières. Non, certes, et il y en a beaucoup d'autres, connus et inconnus, à qui il faut rendre hommage. Mais je puis dire, sans crainte d'être démenti, qu'il en existe un grand nombre aussi qui se refusent à étudier ces questions, qui même nient qu'elles existent. Ceux-là, comme le disait encore M. Japy, sont des aveugles; ils ne font pas ce qu'ils ont à faire, et ils sont traîtres à leur devoir. Je ne parlerai même pas de l'intérêt qu'ils auraient à adopter une autre ligne de conduite. Mais, sur le simple terrain des devoirs, ils devraient, dans beaucoup de cas, apporter une plus grande attention à ce que nous faisons en ce moment. Il est malheureusement trop vrai que très souvent nous trouvons chez certains d'entre eux une vive opposition aux réformes que nous préconisons. Il y en a qui ne veulent rien entendre. Espérons que le nombre en diminuera rapi- ' dément. Nous avons, pour vaincre leurs résistances et les obliger à ouvrir les yeux, une puissance de premier
ordre, la force de notre apostolat, à tous tant que nous sommes, patrons et ouvriers. Il nous faut créer chacun autour de nous une zone d'influence, dans l'ordre d'idées que nous préconisons ici. Il faut aussi que nous sachions comment, dans la pratique de demain, nous pourrons donner suite aux résolutions que nous allons adopter.
Je suis obligé d'atorder un point peut-être pénible, mais dont il appartient àun patron de parler.
Camarades, lorsque l'injustice est trop flagrante, lorsqu'il y a un manque d'équité absolu dans l'organisation du travail, ne renoncez pas à votre puissance, à la force que vous donne votre syndicat et à la sanction qu'après épuisement de tous les pourparlers diplomatiques vous pouvez légitimement donner à vos justes revendications, à la grève.