LE DROIT DE GRÈVE
Nous accomplissons ici une œuvre toute de loyauté ; il faut que nous fassions preuve, de part et d'autre, de la plus grande franchise, sans quoi les sanctions que nous pourrions prendre n'auraient aucune portée. {Applaudissements.) Il n'est que trop certain que l'humanité n'est pas parfaite et que, dans certains cas, il faut montrer aux hommes les gendarmes, la force; autrement, toutes les belles théories sont privées de sanction dans leur efl'et. Loin de moi la pensée de vous prêcher la grève qui est néfaste pour l'ouvrier comme pour le patron; néanmoins, je crois loyal devons inviter à ne pas renoncer à votre organisation syndicale et à la sanction qu'elle vous permet dans les cas extrêmes de donner à des revendications légitimes, non écoutées de parti pris. J'ai déjà eu à supporter des grèves, j'en
ai peut-être encore en ce moment sur le dos, ce n'est pas une raison, à mes yeux, pour que je vous dise de n'en jamais user : c'est une arme que vous devez, au contraire, conserver à votre disposition. Ne craignez donc pas de renforcer votre organisation syndicale. Qu'elle ne soit pas toutefois une menace perpétuelle et permanente, suspendue au-dessus de la tête de vos patrons, car vous amèneriez dans le commerce et l'industrie, au lieu d'un élan, un arrêt irrémédiable. A l'heure actuelle, c'est précisément la crainte que nous inspirent les doctrines socialistes, révolutionnaires et autres, qui paralyse dans de fortes proportions le commerce et l'industrie de notre pays, et ceux qui suscitent cette crainte font une œuvre antipatriotique et antifrançaise.
Quoi qu'il en soit, Camarades, gardez cette sanction à votre disposition, mais n'en usez que lorsque vous aurez épuisé toutes les ressources que vous offre la diplomatie.
La question de l'organisation de cette diplomatie préalable n'a pas été étudiée dans nos Commissions; elle le sera peut-être à cette tribune. Je ne voudrais, en employant le mot de diplomatie, susciter dans votre esprit la pensée que je préconise, l'usage des finesses et des ruses inhérentes à cet art ; je veux simplement dire qu'entre les syndicats et les patrons il doit y avoir, préalablement à toute mesure brutale, des pourparlers organisés, basés sur des règles dont on ne pourrait s'affranchir sans se mettre dans son tort, et qui devraient dans tous les cas, quelles que fussent les circonstances, précéder ces conflits, que je ne veux pas appeler sanglants — les cas en sont heureusement tort rares — mais très regrettables. .1«§ grèves.
C'est surtout dans la grande industrie que cette diplomatie doit être organisée et fonctionner, car, dans la petite, les ouvriers toujours en contact avec le patron peuvent s'entendre avec lui assez aisément.
C'est sur ce point que je voulais. Messieurs, attirer spécialement votre meilleure aiteniion. {Vif s applaudissements.)
M. Pierre Biétry. — Je crois qu'il conviendrait maintenant de solutionner par un vote la seule question qui jusqu'à présent ait été complètement vidée par les Commissions, je veux parler de celle relative à la répudiation du socialisme. La Commission chargée d'étudier cet important principe a voté une résolution qu'après les discours qui viennent d'être prononcés il suffira, je pense, de soumettre au vote du Congrès.
M. CzuLOwsKY. — 11 est bien entendu que ceux qui voudront prendre la parole contre la résolution pourront la demander.
M. LE Président. — Naturellement.
M. Clément, délégué de Montluçon. — A condition que cela ne nous entraîne pas dans des discussions à perte de vue ; autrement, nousn'en sortirions pas, et nous avons bien d'autres questions encore à examiner.
M. LE Président. — Voici le texte du projet de résolution présenté au Congrès par la Commission de la Réorganisation nationale et du Programme social :
« Le Congrès répudie tous les principes socialistes, quels qu'ils soient, collectiviste, communiste, révolutionnaire, municipal ou autre, et ce, parce qu'ils ont eu pour effet de limiter et même de supprimer la liberté des hommes, en rendant impossible la conquête de la propriété individuelle.
« Le Congrès décide de porter son action de propagande vers la réalisation de la participation des travailleurs à la propriété. »
M. Desormeaux. — Nous ne pouvons voter une semblable proposition.
M. Pierre BiÉTRY. — Vous n'avez qu'à voter contre, c'est votre droit.
M. Desormeaux. — Je préfère m'en aller. :
M. Pierre Biétry. — Comme il vous plaira.
(En se retirant, M. Desormeaux lance à l'adresse des congressistes une insulte.)
M. Pierre Biétry. — L'unique représentant de la minorité est parti. [Vifs applaudissements.)
M. TiNEL, délègue' de la Fédération des Syndicats du Havre et de la Normandie. — Je demande la parole.
II me semble que les derniers mots de la rédaction qui nous est soumise ne traduisent pas très exactement la pensée qui a dicté la résolution dont il s'agit. Tous ici nous voulons que l'ouvrier parvienne à avoir une part dans les bénéfices que son travail aura contribué à assurer au patron. Cela neressort pas suffisamment du libellé de la résolution. II faudrait qu'il n'y eût aucune ambiguïté, pas plus dans les termes que dans l'esprit de cette proposition.
M. Pierre Biétry. — Avez-vous une autre rédaction à nous proposer?
M. Ogier. — Je propose que l'on mette : «... permettre l'accession de l'ouvrier à la propriété par la participation aux bénéfices. »
M. Japy. — La rédaction primitive me paraît beaucoup plus large, et je crois qu'il vaudrait mieux, en conséquence, la conserver.
M. PiERP.E BiÉTRY. — C'est aussi mon avis.
Nous avons très longuement discuté sur ce point, hier, à la I V^ Commission. Nous nous sommes attachés à trouver une formule aussi large que possible. Nous comprenons fort bien votre pensée, monsieur Ogier, et nous savons admirablement que votre loyauté ne peut avoir en vue que le bien de l'ouvrier. Mais je persiste à considérer que la modification que vous proposez restreindrait sensiblement notre formule : nous voulons, nous, diriger le prolétariat, actuellement dépossédé, vers la conquête de la propriété ; or celleci peut se conquérir de façons diverses ; nous n'avons pas qualité pour canaliser la forme de la conquête; en le faisant, nous serions peut-être des utopistes ; il faut que nous nous gardions de cette extrémité, que nous reprochons à nos adversaires. J'estime que, si vous ne laissiez comme objectif que la participation aux bénéfices, vous restreindriez la formule au lieu d'en établir une qui se prêterait aux mille formes diverses d'accession à la propriété. {Applaudissements sur de nombreux bancs.)
M. Pierre Luneau. — L'idée de partage entraînant forcément l'idée de communisme, je demande que les mots « réalisation de la participation des travailleurs à la propriété » soient remplacés par les suivants : M réalisation de l'accession des travailleurs à la propriété ».
M. Pierre Biétry. — La modification étant de pure forme et l'idée restant entière, la Commission ne voit aucun inconvénient à accepter la nouvelle rédaction proposée.
M. LE Président. — Je relis, avant de le mettre aux voix, le texte de la résolution, présentée par la
Commission de la Réorganisation nationale et du Programme social et modifiée comme il vient d'être dit:
« Le Congrès répudie tous les principes socialistes, quels qu'ils soient, collectiviste, communiste, révolutionnaire, municipal ou autre, et ce, parce qu'ils ont eu pour effet de limiter et même de supprimer la liberté des hommes, en rendant impossible la conquête de la propriété individuelle.
« Le Congrès décide de porter son action de propagande vers la réalisation de l'accession des travailleurs à la propriété. » {Très bien! Très bien!)
Le Président. — Personne ne demande plus la parole ?...
Je mets aux voix, par appel nominal, le texte de la résolution dont il vient de vous être donné lecture.
(L'appel nominal a lieu dans les formes habituelles, chaque congressiste répondant, à l'appel de son nom, oui ou non, suivant qu'il vote pour ou contre la proposition. Le vote terminé, le Bureau constate que la résolution a été adoptée à l'unanimité des votants.) N'ont pas pris part au vote :
MM. Martinetti, délégué de la Corse; Berny, délégué de Marseille; Béret, délégué de Paris ; Douet, délégué de la Corse ; Duxeuil, délégué de Paris ; Delcourt-Haillot, délégué de Valenciennes Massa, délégué de Marseille, absent au moment
du vote ; Leclerc, délégué de Lille.
L'abstention de M. Leclerc a donné lieu à un incident que nous rapportons d'après la sténographie des débats.
Au cours de l'appel nominal, M. le Président ayant nommé M. Leclerc, c^lui-ci répondit : « Absent. »
M. LE Président. ... Leclerc.
M. Leclerc. — Absent.
M. Pierre Biétry. — Comment absent ? Mais c'est lui-même qui répond,
M. Leclerc — Vous avez dit tout à l'heure que la minorité était sortie.
M. Pierre Biétry. — J'ai dit : le représentant de la minorité.
M. Leclerc. — J'ai le droit de ne pas prendre part au vote.
M. Pierre Biétry. — Vous n'avez pas même le courage de déclarer que vous vous abstenez et, quoique présent, vous vous portez absent...
M. Leclerc — Je proteste contre de pareils procédés...
M. Pierre Biétry. — ... après nous avoir calomniés comme vous l'avez fait.
M. le Président. — Je rappelle les congressistes au calme dont ils ne devraient pas se départir. L'incident est clos.
La séance continue après la proclamation du résultat du vote.
M. le Président. — La parole est à M. Laroche- Joubert.
M. Laroche-Joubert. — Je vous demande pardon, Messieurs, de prolonger de quelques minutes cette si
intéressante et si importante séance. Mais je tiens d'abord à remercier les organisateurs de ce Congrès et tous les ouvriers jaunes qui ont répondu à leur appel, du grand honneur qu'ils m'ont fait en me priant d'y assister et d'y prendre part.
M. CzuLowsKY, — C'est vous qui nous faites l'honneur.
M. Laroche-Joubert. — Mettons qu'il est partagé.
J'ai pris part hier aux délibérations de la lY* Commission, et j'ai présidé aujourd'hui à la préparation des résolutions que la IIP Commission vous présentera demain en ce qui concerne la participation aux bénéfices. Mais j'aurai le très grand regret de ne pouvoir venir moi-même appuyer les conclusions que vous présentera le rapporteur. Je suis obligé aujourd'hui de me retirer dans quelques instants pour remplir mon mandat politique, car des votes importants sont émis en ce moment à la Chambre ; quant à demain, j'aurai à remplir des devoirs dont je ne puis me dispenser.
Mais, avant de vous quitter, je voudrais vous résumer ce que j'ai pu dire au sein de la Commission, sur la participation au capital et aux bénéfices et vous dire aussi l'impression réconfortante que j'emporte des premiers travaux de votre Congrès.
Je vois ici des hommes, des travailleurs, venus des quatre coins de la France, pour affirmer, en face des théories décevantes et dangereuses du socialisme révolutionnaire, leur résolution ferme de lutter contre cette révolution et de rester étroitement et fermement attachés aux saines idées d'ordre, de liberté individuelle et de propriété individuelle, sur lesquelles
seules peuvent être basées la grandeur et la sécurité de la nation. {Vifs applaudissements.)
Le patronat a commis bien des fautes, nous devons loyalement le reconnaître, durant ces cinquante dernières années ; il a méconnu maints devoirs lui incombant. Cependant il ne mérite pas tous les reproches qu'on lui adresse, et beaucoup de ceux qui ne manifestent pas ouvertement leurs opinions, qui ne se mêlent ni aux débats, ni à la vie publics, se préoc- / cupent sérieusement de la solution de ces grands problèmes, nés des conflits si ardents entre le capital et le travail. Malheureusement ils ne peuvent tous s'affranchir des craintes justifiées que leur causent les progrès des syndicats rouges. C'est à vous, Messieurs des Syndicats jaunes, de répandre la bonne parole dans le pays, d'aller dire à vos camarades qu'on les trompe en les entraînant dans la voie delà Révolution, que là n'est pas l'avenir pour eux, que là au contraire est la misère et rien que la misère, sans compter l'esclavage qui pourrait résulter pour eux du triomphe du collectivisme. Dites-leur d'aller à leurs patrons, de laisser de côté les défiances qui les en ont éloignés si souvent, de parler avec eux de ces choses, de ces questions si complexes et si âprement passionnantes, de leur dire qu'en dehors de ces « Rouges » il y a une grande majorité de travailleurs qui ne demandent qu'à s'entendre avec le capital, qui ne demandent, — vous l'avez voté tout à l'heure, — qu'à accéder à ce capital, non pas par la violence, car, par la violence, ils commenceraient par détruire ce dont ils voudraient avoir leur part, mais par l'entente loyale et franche entre le capital et le travail.
Allez à eux, à ces patrons. S'ils viennent à tous,
écoutez-les. Discutez tranquillement et sans violence, sans impatience et sans méfiance, les propositions qu'ils pourront vous faire.
De même, j'adjure les patrons d'entendre les vôtres dans le même esprit.
Alors, la pacification des esprits pourra être entrevue, alors les exemples que quelques-uns auront pu donner — et laissez-moi vous remercier d'avoir bien voulu souligner celui qui s'est passé dans ma maison, — se répandront de plus en plus. Le capital et le travail s'uniront ; leurs efforts communs augmenteront la prospérité de leur exploitation et la force des richesses produites. Les travailleurs, ayant accumulé les petite? économies que le travail leur aura procurées, deviendront les propriétaires de ces usines, de ces champs, de ces maisons de commerce, dont ils sont en ce moment les serviteurs trop souvent humiliés, et notre chère France, comme le disait Biétry dans ces paroles enflammées qui nous soulevaient tous d'une admiration dont je veux être encore une fois l'interprète, et notre chère France, avec la tranquillité intérieure, recouvrera sa grandeur, sa forcé" et sa place dans le monde. [Applaudissements répétés.) Nous marcherons alors tous vers cette prospérité ardemment désirée de notre pays, qui, s'il a pu voir pâlir un peu son étoile, s'il a pu voir d'autres nations le devancer dans la voie delà richesse économique, a du moins gardé toujours la première place pour les idées généreuses, les idées de justice, les idées de solidarité, de liberté et de fraternité humaine. {Applaudissements prolongés.)
Adieu, Messieurs, au revoir ! {Nouveaux applaudissements. Une ovation est faite à M. Laroche-Jouberi^ lorsqu'il quitte la salle des délibérations. \
M. LE Président. — Que notre camarade, — j'insiste sur ce mot, car vraiment il mérite ce titre après tout ce qu'il a fait pour nos camarades ouvriers, — que notre camarade M. Laroche-Joubert me permette de le remercier, au nom de tous les congressistes, du vibrant appel qu'il vient de nous adresser et de l'aide si précieuse qu'il a bien voulu nous prêter dans ce Congrès.
J'espère que l'exemple qu'il a donné et qu'il donne depuis tant d'années dans ses usines sera suivi par de nombreux patrons. Ce jour-là, nous pourrons dire que, si le collectivisme n'est pas mort, du moins il est agonisant. [Applaudissements .)
La parole est à M. Biétry.
M. Pierre Biétry. — Messieurs, nous vous donnons rendez-vous demain matin, à huit heures et demie, dans vos Commissions respectives, pour la lecture des rapports que doivent faire les camarades que vous avez désignés à cet effet. Nous tiendrons ensuite notre dernière séance plénière.
Je vous remercie, au nom des organisateurs de ce Congrès et plus particulièrement au nom de la Fédération des Jaunes de France, de votre vigilance, de votre dévouement, de votre assiduité et de l'effort que vous produisez en vue du but que nous poursuivons en commun.
Je remercie d'une manière toute particulière MM. Laroche-Joubert, Japy, Raphaël Toutain, Ogier, Tinel, Gavelle, deBellaigue, Legrand, — et je m'excuse auprès des membres du patronat que je pourrais oublier, — d'avoir bien voulu abandonner de pressants travaux pour suivre les nôtres et nous apporter l'appoint de leur dévouement et de leur expérience.
Quant à nos camarades, ils trouveront leur récompense en rentrant dans leurs foyers, parce qu'ils y apporteront, avec l'écho des discours prononcés ici, des résolutions définitives et le souffle d'ardentes espérances qui a retenti dans cette enceinte et qui se répercutera demain dans toute la France. [Vifs applaudissements. Nombreux cris de : « Vive Bie'try ! Vivent les Jaunes I »)
La séance est levée à cinq heures vingt.