LES SUBVENTIONS
« Mais, s'ils étaient ambitieux, s'ils avaient peu de scrupules et beaucoup d'audace, les socialistes n'étaient pas fortunés, ils avaient bien recruté destroupes, dési-
reuses de s'affranchir, désireuses de faire quelque chose ; ils avaient bien mis l'embargo sur les syndicats, qui allaient rapidement devenir entre leurs mains des comités électoraux puissants et féconds, mais il fallait nourrir ces troupes, pour les faire servira leurs desseins.
C'est alors que les socialistes imaginèrent et réalisèrent ce tour de force de faire nourrir leurs comités électoraux, leurs troupes de combat, leurs clubs révolutionnaires par les contribuables, par nous-mêmes : ils inaugurèrent le système des Bourses de Travail officielles, des subventions officielles à des syndicats non moins officiels, eux aussi. -Aujourd'hui, nous avons en France 114 Bourses de Travail stipendiées, qui coûtent, bon an mal an, 4 ou 5 millions aux contribuables, alimentées qu'elles sont par les subventions des municipalités, des départements et de l'Etat. Dans ces Bourses, les agitateurs et les meneurs ne trouvent pas seulement des locaux où ils sont chauffés et éclairés, où on leur fournit même le papier ; ils y trouvent encore des appointements : les secrétaires et les présidents des syndicats rouges reçoivent en effet, sous la forme de subventions, des appointements qui leur permettent de vivre, de sorte que l'on peut dire à juste titre que ces révolutionnaires qui voulaient libérer l'humanité et émanciper leurs frères, selon leurs propres expressions, se sont sournoisement fonctionnarisés, et qu'aujourd'hui tous les secrétaires de syndicats rouges sont autant de fonctionnaires qui vivent avec notre argent. {Aj^plaudissements.)
Je ne voudrais pas, sur ce point non plus, me borner à vous donner des affirmations verbales sans les étayer sur des documents qui les confirment de tous points.
J'ai précisément apporté dans oe but V Annuaire des Syndicats professionnels, publié par le Ministère du Commerce, Les chiffres portés dans cet Annuaire sont ceux qui sont fournis par les intéressés eux-mêmes; vous savez en effet qu'une ou deux fois par an l'Office du Travail, qui dépend du Ministèi-e du Commerce, envoie à chaque Syndicat rouge, à chaque Bourse du Travail officielle un questionnaire, qui lui est retourné rempli : on demande aux intéressés quel est le nombre de leurs adhérents, quel est le chiffre de la subvention qu'ils reçoivent, etc., et ce sont leurs données qui figurent sur cet Annuait^e.
Voici quels sont ces chiffres pour l'année 1903; il n'a pas encore été publié de bulletin pour l'année 1904 :
Les frais d'installation des Bourses du Travail se montent, pour cette année, à 3.166.159 francs; les subventions municipales, à 197.345 francs; les subventions départementales à 48.350 francs ; soit, au total, près de 4 millions pour un chiffre de 288.000 syndiqués rouges déclarés, et c'est cette armée parasitaire qu'on appelle dans le monde socialiste l'armée de l'émancipation ouvrière. {Applaudissements.)
Vous me direz qu'il est peut-être légitime de la part des Pouvoirs publics d'aider pécuniairement les hommes qui préparent les groupements destinés à émanciper les travailleurs et que cette contribution de l'État, des départements et des municipalités en faveur du monde du travail est toute naturelle, les bénéficiaires étant généralement, toujours même, de pauvres gens. C'est là l'argument invoqué, précisément, par les socialistes ; ils ajoutent que, si l'organisation du monde du travail en France n'a pas encore donné de meilleurs résultats, c'est parce que des secours suffi-
sants ne lui ont pas été accordés, alors qu'en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en Amérique, partout enfin où les ouvriers ont conquis déjà maints avantages, ils ont été puissamment soutenus par les Pouvoirs publics.
En présence d'un argument qui apparaît comme sérieux, puisque, s'il était reconnu exact, il n'aboutirait à rien moins qu'à faire tomber nos griefs, nous avons voulu savoir ce qu'il en était et nous avons fait des recherches. Le résultat a été loin d'être conforme à la thèse socialiste, car nous avons trouvé que jamais, ni en Angleterre, ni en Allemagne, ni en Amérique, ni dans tous les autres pays où le socialisme a remporté le plus d'avantages, les Pouvoirs publics n'avaient subventionné les organisations ouvrières.
Il faut, d'ailleurs, ajouter qu'à l'étranger c'est dans cette ignorance voulue de la part des Pouvoirs que les organisations ouvrières ont puisé, si l'on peut dire, leur puissance.
Je trouve une nouvelle confirmation de ce que j'avance dans les publications mêmes faites par nos adversaires. Je suis allé chercher à la Bibliothèque socialiste, pour que l'on ne m'accuse pas de puiser aux sources impures de la réaction {Rires), les documents dont j'avais besoin {Nouveaux rires et applaudissements) et, la date concordant au bilan que je vous ai fait connaître tout à l'heure et qui s'appliquait à la France, j'ai trouvé les chiffres sniyanis. {Suivent les chiffres que nous donnons aux pages 128 à 144, concernant l'Angleterre et l'Allemagne.)
Voilà donc des organisations purement ouvrières et socialistes qui, en dehors de toutes subventions et de
toutes protections officielles, ont assisté leurs affiliés dans des proportions étonnantes et presque incroyables, capitalisé des sommes énormes ! Et c'est à ces organisations, à ces hommes qui pratiquent un tout autre système que celui suivi par nos socialistes français, que ces derniers se réfèrent pour se justifier? C'est trop d'impudence!
Nous reprochons aux chefs socialistes en France de leurrer la classe ouvrière, pour laquelle ils ne font rien ; nous les accusons d'avoir fait prisonniers les syndicats, pour les exploiter, et nous en concluons qu'ils les ont en même temps corrompus, qu'ils les ont détournés de leur véritable but et de leur véritable voie et que, s'il n'y a plus de syndicalisme à proprement parler, si les syndicats ont été remplacés par des clubs révolutionnaires, cela tient à ce que le socialisme a pourri, à la fois par la base et par le sommet, des organisations qui furent à l'origine purement professionnelles. [Applaudissements.)
Pour conserver leurs privilèges et leurs postes, les meneurs des syndicats, au lieu de ne faire figurer sur les registres d'inscription que des affiliés régulièrement recrutés, des membres payant leurs cotisations, y portent un nombre de noms aussi considérable que possible, des noms de syndiqués fictifs, illusoires, de manière à fournir aux municipalités, au moment du vote du budget, des chiffres fantastiques d'adhérents, ce qui leur permet d'émarger des sommes de beaucoup plus importantes que celles qui leur seraient octroyées, si leur comptabilité était régulière. »