‹ Le socialisme et les jaunesChapitre 13 sur 143 · TOUTE LEUR DOCTÔIXE. — M. GABRIEL DEVILLE LE MARIAGE · texte numérisé non relu

TOUTE LEUR DOCTÔIXE. — M. GABRIEL DEVILLE LE MARIAGE

Jaurès, Millerand, comme Guesde, nous le répétons, ne furent vis-à-vis de la doctrine socialiste que des acclimatateurs plus ou moins sincères. Il est beaucoup plus instructif de suivre en théorie les vulgarisateurs scientifiques de la doctrine.

Gabriel Deville, qui est un des écrivains les plus marquants du parti, publiait, en 1883, dans son Aperçu sur le socialisme scientifique,, les idées dominantes de la secte.

Il n'admettait d'abord, comme moyen, que Vaction rcvolulionnaire. 11 veut à toute force la lutte des classes. la violence.

« Nous sommes partisans, écrit-il, du retour à la fort pour arriver à la liberté, de même qu'on a recours dai; certains cas pathologiques à la camisole do force pou. amener la guérison. Nous voulons procéder autoritai-

rement contre la caste ennemie, nous voulons supprimer les libertés capitalistes qui entravent l'épanouissement des libertés ouvrières. »

C'est toujours le même fatras malhonnête : les libertés ouvrières doivent être, en même temps, des libertés capitalistes ; les ouvriers, propriétaires des moyens de production sont des producteurs capitalistes. En ce cas, d'après Deville, il faudrait donc supprimer toutes les libertés qià permettent aux déposse'dés de posséder.

Une fois dans cette voie, l'ancien député de Paris ne s'arrête d'ailleurs pas : il tape à droite, à gauche, sur ses amis et sur ses ennemis, ce qui est d'un bon socialiste qui voit, partout dans la société, l'ennemi.

Voici d'abord pour les anticléricaux :

« Nos brigands anticléricaux, ridicules amateurs de baptêmes civils et autres rites, qui s'imaginent dégager la société civile de toute attache mystique en mangeant une andouillette le vendredi saint, font de la libre pensée la condition première de la régénération sociale.

« Les groupes libres penseurs et les loges maçonniques sont d'excellentes pépinières de candidats, mais c'est tout. »

Un peu plus loin, cette lumière du socialisme en France, pour se faire pardonner son accès de franchise par les libres penseurs et les destructeurs de la famille, s'en prend au mariage.

G. Deville déclare qu'il ne voit dans le mariage qu'un règlement de propriété, un contrat d'affaires, un résultat de la structure économique [sic] d'une société basée sur l'appropriation individuelle; il déclare, en conséquence, que le mariage perd sa raison d'être

après la transformation économique, et qu'il n^y aura pas place dans la société' socialiste pour le mariage.

C'est la mise en commun non seulement des biens matériels, mais aussi de la femme personne morale, livrée sans défense aux brutalités des mâles. Belle perspective! Nous passons sous silence les tirades du même auteur contre le suffrage universel, contre la participation aux bénéfices, contre Ve'pargne ouvrière, son mépris égal pour le libre échange ou la protection, et pour toutes les réformes en général. Cet humanitaire scientifique ne conçoit bien qu'une chose, la Révolution, qui, comme un coup de baguette magique, transformerait la société moderne en une société idéale.

On ne discute pas de pareilles billevesées : on les note simplement pour montrer aux travailleurs mal informés dans quel guêpier ils se sont jetés en prenant au sérieux des doctrines et des hommes bons tout au plus pour le cabanon des aliénés.

PURS ET SCHISMATIQLES

Collectivistes etpossibilistes. — Révolutionnaires et réformistes D'Amsterdam à l'unité.

En 1882, et nous ne notons le fait que pour mémoirei une scission qui dure encore se fit entre Guesde, Benoît Malon et Brousse ; la cassure fut définitive au Congrès de Saint-Étienne de la même année.

Guesde, qui ne connaissait que le marxisme, était pour le collectivisme orthodoxe. Brousse et Benoît Malon, abandonnant l'espoir des réalisations imméà diates, cherchaient à obtenir les réformes possibles, d'où leur nom de possibiHstes.

Ils ont actuellement des adeptes dont les uns, comme Rouanet, sont cependant « unifiés ».

Depuis cette cassure de début, les questions de personnes aidant, les coteries ne firent que se multiplier, au grand mépris des doctrines rigides.

Avec Jaurès, Millerand, Viviani, tous les trois admirablement dépourvus de scrupules politiques et armés d'éloquence pour les foules, le socialisme épuré, idéalisé, mis à la portée des intellectuels par l'élégance de la forme, et des prolétaire, par des promesses illusoires, fit des progrès énormes.

En chemin, les professeurs Guesde, Jaurès, les avocats Millerand, Viviani, Sembat, Briand, les médecins comme Vaillant qui se présentaient aux travailleurs

comme des prolétaires types, avaient appris à connaître la puissance des syndicats ouvriers. D'abord hostiles au syndicalisme, tous les manitous de la sociale vinrent bientôt dans les organisations ouvrières, en firent les véhicules de leurs intérêts électoraux et de leurs passions révolutionnaires, puis peu à peu corrompirent les militants et les syndicats eux-mêmes, par les subventions officielles ou officieuses, les locaux gratuits, Tappât des mandats électifs rétribués, la flatterie exagérée de tous les appétits, l'exaspération des sentiments les plus bas.

Quand vint TafTaire Dreyfus, qui porta M. Waldeck- Rousseau au pouvoir, celui-ci s'adjoignit Jlillerand. Ce fut encore l'occasion d'un nouveau schisme, qui prit le nom de réformisme.

L'opération n'allait pas toute seule. Fidèle à ses habitudes de chantage sur les classes bourgeoises, le Parti socialiste, afin d'exercer une pression plus forte, avait déchaîné partout des grèves violentes, fomentait des émeutes, qu'il fallut subitement éteindre quand jNlillerand prit sa part des responsabilités du pouvoir.

D'autre part, le clan, les chapelles socialistes qui n'étaient pas à la curée se plaignaient amèrement,. , Rien n'indique mieux l'état d'esprit des guesdistes — à l'époque — que cet article extrait de leur organe officiel le Socialiste:

« On se souvient qu'au Congrès de 1899 la grève générale, en sa conception la plus utopique, rencontra de chauds partisans dans les esprits les moins prépares à la concevoir. Le clan ministériel, auquel l'astucieux Briand avait appris qiCun Congrès du P. 0. F. avait condamné la « bataille des bras croisés », s'était em~

pressa d'acclamer ce moyen de combat et d'en faire le plus suprême de « ses principes ». Ce ne fut pas une de nos moindres stupeurs que d'entendre les radicaux à la Narhonne, les socialistes à la Viviani et tous ceux qui marchaient à la conquête des portefeuilles célébrer, avec autant d'ardeur que Lavaud et autant de « battage » que Briand, « la Révolution par la grève générale >->.

« Au fond, ces messieurs les députés se moquaient de cette panacée comme de leur première opinion. Ils s'y ralliaient d'autant plus volontiers qu'elle leur paraissait plus chimérique. Que la Révolution soit accomplie dans deux mille ans par ce moyen ou par un autre,. ça leur était bienégal. En attendant cette échéance, il importait de couler d heur eux jours, et comme le P. O.F., avec son sectarisme, n'avait rien d'utopique, émettait la prétention de troubler tout de suite le farniente parlementaire, il s'agissait de le tomber en faisant voter contre lui les motions les plus farouches et en ralliant contre ses troupes compactes les bandes éparses qui vont du comité Peytral aux syndiqués anarchistes.

« C'est ainsi que la défense républicaine et la grève générale firent bon ménage, l'une servant pour le présent, l'autre étant réservée pour l'avenir.

« Un premier nuage passa : les ouvriers du bâtiment voulurent, un jour, généraliser la grève à Paris. Millerand eut une émotion. Aussitôt, la Petite République fit « d'éclatantes révélations » : l'or du duc d'Orléans avait coulé. C'était grave; les grévistes comprirent et, sagement, reprirent le travail, en attendant Van 3000. L'enthousiasme parlementaire pour la grève générale ne connut plus de bornes; mais il ne devait pas durer. Lorsque les mineurs songèrent à profiter de la grève de Montceau pour imposer à la défense républicaine la

capitulation de la Compagnie de Blanzy et la réglementation des heures de travail dans les mines françaises, les parlemeyitaires grève- généralistes sentirent leur zèle se refroidir. Janus-Jaurès n'hésita pas à demander la soumission des héros de Montceau. Les socialistes gardiens du Portefeuille eurent des mois admirables : c'était folie que cette grève générale des mineurs ; que d'utiliser une « arme suprême » pour embêter le ministère et, à la faveur des embarras qu'on lui crée, obtenir gain de cause dans de modestes revendications. La grève générale devait être réservée pour faire la RRRévolution! En attendant, qu'elle se borne à figurer au rayon des immortels principes !

« Ces raisonnements extra-supérieurs réussirent à provoquer le désarroi dans les troupes réunies sous le drapeau de la grève généralisée ; Montceau se rendit et la conquête de la journée de huit heures pour et par les mineurs fut différée.

« Mais la question se pose à nouveau aujourd'hui. Dans quelques jours un second référendum, plus affirmatif peut-être que le premier, va décider un grand mouvement d'ensemble de la corporation des mineurs, afin d'imposer aux pouvoirs publics l'adoption de revendications ouvrières. De nouveaux embarras vont surgir de ce chef devant le Gouvernement^ à la veille de la rentrée des Chambres, à la veille des élections législatives. Quels trucs devra inventer l'imagination fertile des sauveurs du ministère poitr éviter à celui-ci les fâcheuses f conséquences des troubles d'une grève? Nous le saurons bientôt exactement. Déjà, cependant, Janus-Jaurès prépayée les voies à une nouvelle volte-face des ministériels. Dans la Petite République, la grande pensée grève-généraliste est maintenant sacrifiée. L'empereur

du confusionnisme veut dissiper le malentendu. A ceux qui, dans la re'volte de leur misère, ont cru en la grève générale jtarce qu'ils la voyaient à 'portée de leur main, Janus-Jaurès demande d'attendre que les siècles de collaboration des classes soient révolus... »

Le Briand dont il est question dans cette épître amère est le même que celui qui fut, quelque temps plus tard, rapporteur de la se'paration des Églises et. de l'Etat. Cet aimable député, dont ses collègues de droite ne savaient trop vanter la « courtoisie », la « modération », « l'esprit conciliant », est proprement l'inventeur et le doctrinaire de la grève générale, ce dont le railla d'ailleurs très fort Jules Guesde qui, n'ayant pas trouvé dans Karl Marx d'opinion vis-à-vis de cette re'volution des bras croisés, comme il la nomme ironiquement, ne sut jamais par lui-même se faire une opinion précise. Nous savons cependant que, dans les Congrès socialistes Guesde n'eut jamais le courage de combattre le princijoe de la grève générale, qu'il affecte de considérer comme un « moyen inefficace », sinon funeste, pour la classe ouvrière.

De son côté, Millerand — soutenu par Jaurès, Gérault-Richard et Viviani — essaya de justifier sa tactique en faisant un nouvel étalage de principes.

« La démocratie socialiste en France, dit-il, a plus que le droit, l'impérieuse obligation d'adapter sa méthode aux conditions du régime politique où elle se meut.

« Elle ne conquerra sur la nation l'autorité indispensable à la réalisation de ses vues qu'à la condition de

ne demeurer étrangère, ni indifférente, à aucune de ses émotions ou aspirations.

« Si nous jugeons la violence condamnable autant qu'inutile, si les réformes légales nous paraissent à la fois l'objectif immédiat et le seul procédé pratique pour nous rapprocher du but lointain, ayons donc le courage de nous dire réformistes^ puisque, aussi bien, nous

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