LASSALLE
La loi d'airain des salaires. — Un drôle de système. — Plus libéral que nos démocrates socialistes.
Le dernier siècle vit cependant en Allemagne un autre socialisme qui lutta pendant quelque temps contre le marxisme : c'était la doctrine de Lassalle qui essayait de canaliser les efforts des prolétaires allemands en un mouvement national. Lassalle ne voulait pas le renversement absolu de l'Etat prussien; il tenait beaucoup plus de Proudhon, d'un Proudhon qui aurait été bonapartiste, que des idéologues ses compatriotes.
Il voulait produire directement, au moyen de sociétés coopératives de production subventionnées par l'Etat. C'est un peu le système que Millerand essaya d'acclimater en France, en subventionnant scandaleusement d'abord la Banque coopérative^ ensuite toutes les sociétés coopératives, même celles qui n'existaient que sur le papier et qui lui firent des appels de fonds (les fonds des contribuables). Lassalle, lui, ne rêvait rien moins que l'industrie d'Etat à laquelle travaillent nos républicains et socialistes « avancés » ; il demandait cent millions de thalers au ministre — de Bismarck — pour « affranchir l'ouvrier » dans le royaume de Prusse.
Nos radicaux socialistes et socialistes, eux, simplifient et a modernisent » les choses ; ils votent avec notre argent le rachat de ceci, la mise en régie de cela, la municipalisation ou l'étatisation de telle ou telle industrie et réduisent ainsi les travailleurs de France à l'étal de troupeau fonctionnarisé, domestiqué, sous la férule de maîtres anonymes et irresponsables.
Supérieur à nos modernes e'mancipateurs, Lassalle conviait cependant les ouvriers à briser ce qu'il appelait : la loi d'airain des salaires, qu'il faisait dériver du régime de l'offre et de la demande, alors qu'en réalité le système de nos étatistes français reconstitue une loi d airain bien plus immuable, par l'accaparement progressif des moyens de production et d'échange (manufactures d'armes, de tabac, d'allumettes, arsenaux, postes et télégraphes, ponts etchaussées, chemins de fer, enseignement, etc., etc.).
De même que tous les théoriciens de son temps, Lassalle resta dans l'ignorance du rôle utile que remplit le capitalisme producteur, et il n'attira jamais l'attention des travailleurs sur sa conquête.
Lassalle distinguait dans une entreprise quelconque les trois éléments suivants : la matière première, le salaire de Vouvrier et le produit ou le bénéfice de l'entreprise. On ne trouve aucune préoccupation chez lui, en vue de faire circuler parmi ces facteurs, ainsi arbitrairement divisés, la sève, la vie, l'avenir, sous la forme du capital moteur.
Pas plus que Marx, Lassalle ne songe que la solution pourrait bien se trouver dans la participation des travailleurs au capital, dans l'accession des travailleurs à la propriété, dans la conquête del'usine par les ouvriers propriétaires. Alors que Marx veut « socialiser », pré-
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Voit une centralisation de tout qui permettra momentanément à sa chimère de saisir les organes concentrés de la production, Lassalle,lui, ne voit d'amélioration que par la régularisation des salaires^ oscillant mathématiquement selon la volonté desw directeurs du travail».
La moyenne du salaire, d'après lui, seraitétablie par ce qui est communément exigé dans les rangs du peuple pour la conservation de la vie et la reproduction. "Le salaire réel balancerait autour de cette moyenne comme les oscillations du pendule, sans pouvoir jamais monter longtemps plus haut, ni descendre longtemps plus bas.
Il expliquait cela en disant que l'amélioration du sort des travailleurs provoquerait un accroissement de la population ouvrière qui serait suivie d'une offre plus grande de bras. Cette offre plus grande ferait baisser les salaires, laquelle baisse, toujours d'après lui, ramènerait une diminution de la population, qui, raréfiant les bras, reporterait les salaires à la hausse.
On le voit :ce sontlà,commeles5Wj3po5î7ion5deMarx, des divagations d'intellectuels, ne reposant sur aucun contrôle, aucune expérience.
Lassalle mourut, en 1864, dans des circonstances qui ne lui font pas honneur. En 1863, il avait fondé V Association générale allemande des Ouvriers qui devait continuer son œuvre. Cependant les disciples de Marx, les partisans du socialisme international, devenaient plus nombreux. Ils combattaient ostensiblement les lassallëens.
En 1869, au Congrès d'Eisenach, ils se séparèrent de l'Association générale allemande des Ouvriers pour former le Parti ouvrier socialiste démocratique. Les deux associations ne vécurent pas longtemps côte à côte;
r Association des lassaîle'ens fut dissoute au mois de mars 1875, en vertu d'un arrêt du tribunal de Berlin. La paix se fit du coup entre les deux camps du socialisme allemand. Un Congrès fut convoqué à Gotha. IMalgré l'opposition de Rlarx, les deux camps fusionnèrent en mélangeant leurs programmes.