‹ Le socialisme expliqué aux enfants du peupleChapitre 6 sur 13 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

INDUSTUi:.

Des forces motrices.

L'industrie agricole et Tindustrie minière fournissent des produits bruts ; les industries ouvrière et manufacturière les perfectionnent et les adaptent à nos besoins. Le travail qui en est la conséquence réclame des efforts intellectuels et des efforts physiques. Le plus souvent ces derniers peuvent être' reinpîaccs par la puissance d'agents mécaniques. Ceux-ci sont ou des animaux domptés par la main de l'homme, ou des machines mises en mouvement par Tair, Teau oa la vapeur. La pesanteur, les réactions chimiques, la chaleur et rélectrictté, voilà dans la nature les principales sources de mouvement : mais il s*en faut qu'elles soient également utilisées ; Ton peut même dire que les forces mécaniques les plus simples et les mieux placées pour que nous en fassions usage, ne le sont pas. Médiocres pour la mouture des blés, qu'ils échauffent, les moulins à vent sont, au contraire, d'un excellent emploi pour les irrigations et les dessèchements. Le morcellement des terres et l'organisation actuelle de la propriété s'opposent, sous ce rapport, à un usage qui pourrait produire d'excellents résultats. Notre incapacité industrielle ne sait pas tirer meilleur parti des^ chutes d'eau et du courant de nos rivières. Lorsque

l*on s'occupa de fortifier Paris, nous proposâmes de l'entourer d'un canal écluse de ^ à 5 mètres de profondeur, et de 100 mètres de large. Ce canal eût été à la fois un moyen puissant de circumnavigation parisienne, et de plus il eût permis à des chaloupes canonnières, faites exprès et armées de canons de très groà calibre, de défendre avec une grande supériorité les abords de Paris. Notre proposition avait sa valeur; mais,, pour nous servir du langage reçu, nous n'étions pas autorisé. La France est un pays où les journaux font beaucoup de démocratie en paroles et quelquefois très peu dans la pratique. Nul ne daigna nous écouter.

Toutes nos rivières devraient avoir, dans les montagnes où elles prennent leur source, de grands réservoirs pour l'époque de leurs basses eaux. Les chutes de ces réservoirs seraient autant de forces motrices applicables à une foule d'usages industriels. Cent chevaux qui ne ihangent ni foin, ni charbon, qui n'exigent aucun achat, aucune réparation du mécanicien, sont d'un prix inestimable. Les pentes rapides de ces chutes d'eau pourraient mettre en mouvement des béliers et des turbines hydrauliques, et, par là, servir essentiellement à Tagricullure et à l'hygiène publique en augmentant la quantité des terres arrosées. Nous avons évalué à 6 ou 8 millions d'hectares ce que l'on pourrait ainsi transformer, soit en prairies, soit en jardins, pour la France seulement, et nous sommes resté au-dessous de la vérité. Et puis n'est-ce rien que de pouvoir créer par- tout des viviers, des fontaines, des étangs poissonneux, des canaux à petites sections servant à l'exploitation d'une ou de plusieurs grandes propriétés agricoles?

Sur les bords de la mer l'on ne sait tirer aucun parti des marées.

Les machines à vapeur se multiplient journellement, et quoique leur dépense en combustible soit chaque jour amoindrie par les progrès de Findustrie, cepen-

dant il y à dé nouvelles améliorations i faire dans cette direction. Les machines à air chaud sont encore datis Venfance ; on peut en dire autant des machines galvaniques, qui sont probablement destinées à créer danfs le monde des innovations aussi remarqualbles que celles dues à la vapeur au commencement du siècle.

Il est évident, pour tous les esprits sérieux, que les 'grands transports réguliers par terre et par eau, la plupart des fabricalions importantes, et même les grandes opérations agricoles dans certaines localités, pourront être faites par rintermédiaire de la puissance mécanique, de la vapeur d*eau, ou d'agents encore plus faciles à employer. Chaque homme, à Taide des animaux et des machines convenablement exploités, devra pouvoir un ]our produire cinq fois plus qu'aujourd*hui, tout en se donnant moins de peine. Alors, pour peu que la distribution des produits soit équitable, il est évident que le bien-être sera beaucoup accru : ainsi s'eiïace encore cette fatale croyance de Malthus qui considère la peste, la guerre et la famine comme des malheurs nécessaires.

Pevons-nous répondre à cette objection : Comment marcheront les machines quand les houillères et les forêts seront épuisées ?

N'est-il pas évident que de nombreuses montagnes, sous toutes les latitudes du globe, appellent et réclament de grandes plantations? La combustion de la houille, en versant dans Tair des masses d'acide carbonique, n'ajoûtera-t-elle pas aux facilités de la végétation ? £t puis combien de houillères placées sous nos mers que notre industrie dans l'enfance ne sait pas exploiter! Faut-il d'ailleurs considérer notre chimie moderne comme ayant accompli tous ses progrès? Quoi, cette science qui en cinquante années nous a donné tant de corps noUTeaux, tant de fabrications nouvelles, qui chaque jour imite la nature dans ses opérations, cette science ne pourrait arriver à exploiter

l'eau, le plus abondant de tous les combustibles, pour le chauffage, la puissance mécanique et Féclairage; Teau, ce corps qui renfenne les deux plus puissants éléments connus de toute production de chaleur ! Si la philosophie dou« enseigne que le corps social, dans ises anal<^ies avec le corps humain, doit posséder sa calorifîcation, c'est qu'évidemment la science doit arriver* pour k produaion de la chaleur, aux résultats oblenos déjà par le télégraphe électrique pour la transmissioft de la pensée. — Que de choses à dire sur le gaspillage aetùel de la chaleur et sur son mauvais emploi ! Nm ciieminées ne sont que des instruments de ventilations la cuisine de plus d'un ménage absorbe le feu néees-^ saire pour celle de vingt ; la plupart de nos chaudières à vapeur semblent disposées tout exprès pour dépenser moitié plus qu'il ne faut de combustible. Ainsi dooe» ties réformes dans notre économie domestique, dans notre économie industrielle, dans notre économie m-^ ciale par suite de la vie sociétaire; l'exploitation de nouveaux combustibles fossiles, la plantation de forêts* k découverte de Combustibles inconnus , et surtout l'économique décomposition de l'eau, teileaf sont les ressources que nos neveux devront savoir utiliser. A quoi bon le magnétisme du globe s'il ne devait servir qu'à donner sa direction à faigaille aimantée ! Est-ce que sa chaleur intérieure ne devrait pas être, pour une industrie perfectionnée, une source féconde à déverser à la surface du globe ? Ah ! sachons mettre de la science dans la foi, de la philosophie dans les croyances religieuses, de la poésie dans nos passions; élevons notre idéal par l'étude et par notre perfectionnement moral individuel; c'est ainsi que nous arriverons à comprendre LA RELIGION des phénomènes de la nature et de ses loijs, k grandeur de notre mission, l'avenir de notre destinée.

Division 4a travail.

Parmi les savants, il en est qui étudient spécialement la chimie, d'autres la physique, d'autres Tastronomie, d'autres la géographie ; aussi ces sciences fontelles des progrès qui n'auraient pas lieu si chacun voulait exceller à la fois dans toutes les parties.

Les habits coûteraient beaucoup plus cher si chaque ouvrier devait être en même temps dégraisseur, fileur de laine, tisseur, teinturier et tailleur. Smith fait observer qu'au moyen de la division du travail , douze ouvriers peuvent fabriquer journellement /!i8,000 épingles, tandis qu'ils n'en feraient pas 1,000 s'il fallait que chacun les fît entièrement. C'est encore lu la division du travail que nous devons le bas prix des montres de Genève et de beaucoup d'autres produits.

Toutefois il ne faut pas que cette division puisse avoir pour résultat d'abrutir et d'abêtir notre espèce dans quelques uns de ses membres, de les transformer en machines, comme aujourd'hui cela se voit si souvent.

Solidarité et clrcnlatloii dans les ateUers ; économie 40! peut résulter de la connaissance de ces deox lois.

Nous avons entendu citer au professeur de chimie industrielle du Conservatoire, M. Clément Desormes, comme modèle en ce genre, une manufacture de produits chimiques d'Angleterre. Il n'y a dans cet établissement qu'une cheminée,Jmais elle est gigantesque, et sert à la fois h enlever la fumée, à entretenir la combustion des fourneaux, à soutirer les vapeurs qui se forment sous les hottes et à renouveler l'air des laboratoires ; elle a une grande cave à sa partie inférieure, et cette cave communique, par des conduits souterrains,

avec tous les fourneaux et toutes les hottes. Une seule chaudière distribue la vapeur par des conduits souterrains à des machines et dans les lieux où elle est utile. Un seul réservoir d'eau communique de la même manière avec tous les laboratoires ; il en est ainsi du g^z qui sert à les éclairer. Enfin, le chef a dans son cabinet des tuyaux acoustiques portant les numéros de chaque laboratoire, et qui partent de là pour se distribuer dans tout l'établissement. Par leur intermédiaire, il peut donner ses ordres partout, sans sortir de chez lui, et se faire rendre compte de ce, qui se passe. Ainsi se croisent sous, le sol, la voix humaine, la lumière sous forme de gaz, la force motrice sous celle de vapeur, l'eau, les vapeurs méphitiques et l'air brûlé.

Cet exemple vaut mieux, ce nous semble, que toutes les dissertations.

Du travull conUna.

Les travaux des hauts fourneaux, dans les grandes forges et dans quelques autres établissements, ne peuvent subir d'interruption. Dans ce cas, le travail continu est d'obligation. Il est facultatif pour les grandes filatures et pour d'autres usines de ce genre ; mais, en général, il y a économie à y recourir. Si, par exemple, le moteur est un cours d'eau, le travail continu ep double la valeur en même temps qu'il diminue presque de moitié la location des capitaux engagés sous forme d'édiûces et d'instruments de travail.

Tel qu'on l'emploie aujourd'hui, le travail continu est abrutissant et trop pénible pour la jeunesse ; aussi la loi est-elle intervenue, en Angleterre, entre les chefs d'usine et leurs employés, pour fixer dans quelques cas un maximum de temps de travail.

Les disciples de Fourrier ont beaucoup parlé de ren*

are le travail attrayant ; nous pe030iis qu'il ^era plus facile de le rçadre glorieux. On a pu passionner les hommes pour la guerre, c'est-è-dire pour la lutte, la destruction, les fatigues et les souffrances de toute espèce; or, avec les mêmes moyens, avec une hiérarchie, des honneurs, des rémunérations morales, de la poésie, il ne sera pas plus difficile de les passionner pour les conquêtes pacifiques du travail.

»e r«tellcr«

La quéstioD sociale de l'atelier est immense, et aoos n'en ferons point un article à part. £lle se trouve déjà dans ce que nous avons écrit sur Tagriculture, sur le coaunerce, sur le crédit ; il t n sera parlé de nouveau dans nos articles sur les corporations, les ateliens de rÉtat, les cités ouvrières, les associations et les communes.

Du ménaffe.

Le ihénage est aujourd'hui le principal atelier des femmes. Les soins domestiques qu'il exige absorbent l'activité de la majeure parUe d'entre elles. La quantité de forces intelligentes qu'il emploie d*une manière très peu productive est immense. £n Europe, il y a encore quelque chose de féodal dans sa constitution. £n Asie, il n'a subi aucun progrès depuis des siècles.

Il ne sera cependant bien organisé que le jour où il pourra, comme toutes les associations, produire de grands résultats en dépensant le moins possible. La réunion de plusieurs ménages en un seul permet de grandes économies. Sous ce rapport, il y a possibilité d'obtenir des améliorations : des ménages peuvent être réunis, associés même, sans être confondus. Supposez cent familles bourgeoises logées dans le même hôtel :

chacune est servie chez elle ou à ]a table commune. Les appartements sont frottés, cirés, mis en ordre par les associés de la maison. L'éducation de la première en^ fance est faite en commun, sous la direction de quelques unes des mères. Il y a économie de loyer, économie de nourriture, économie de combustible, économie de frais d'enseignement. Dans la classe pauvre, Tassociaiion de plusieurs ménages peut produire de bien autres résultats ; maïs, dans les deux cas, nos préjugés actuels s'opposent vivement à son introduction. Nos efforts doivent donc avoir pour but d'en triompher. Ne Voublions jamais, le plus cruel dé tous les tyrans, c'est l'ignorance.

Des eoriiorattoiis.

Dieu nous garde de vouloir, ni de demander jamais le rétablissement des corporations avec leurs jurandes et leurs maîtrises, telles qu'elles existaient autrefois. Mais nous croyons difficile d'arriver à une parfaite con- 'laissance des faits sociaux, si préalablement tous les citoyens d'un pays quelconque ne sont pas classés par caiégories de professions. Avec ce classement, au contraire, chaque corporation peut chaque année présenter à la nation la situation exacte de bien-être et de misère, de savoir et d'ignorance de ses membres , le chiffre de ses besoins comme apprentissage , Taugmen- ^aiioa ou la réduction de ses travaux , le chiffre de ses . familles invalides, et généralement tous les détails qui importent à une administration centrale désireuse de remplir son devoir, c'est-à-dire d'être comme une providence sociale au milieu de ses administrés. Les corpoïaUous nouvelles auraient encore pour mission d'étudier, par les plus instruits de leurs membres, les améliorations dont leur art est susceptible , et de fournir <^e$ renseignements sur la valeur morale de leurs ap-

preutjs. Par leur intermédiaire s*exerberait sans frais une police toujours paternelle .et bienveillante.

Les corporations étaient au moyen âge la pratique égoïste de la solidarité au sein de chaque corps d'éut. Elles doivent devenir, à notre époque, la pratique commune et intelligente de la solidarité , d'abord ao profit de la société en général , et secondairement au profit de chaque corps d'état en particulier. Maiseo aucun cas leur esprit de corps et leur puissance ne doivent être assez prédominants pour porter atteinte à la souveraineté communale , départementale ou natio< nale.

Des cltCft oanières. .

Ces institutions» encore dans Tenfance , tsont appelées à rendre d'immenses services par l'élévation des classes les plus pauvres de la société à un bien-être dont elles n'ont pas l'idée. Elles présentent le grand avantage d'être beaucoup plus faciles à établir près des ateliers importants ou dans les villes, que les cités agricoles dans nos campagnes.

Supposez cent, deux cents, trois cents famille réunies dans une môme habitation ; supposez un ^' gnifique bâtiment à deux étages seulement, situé eu ud lieu salubre et très tien exposé ; ajoutez-y de yasies cours, un beau jardin, un lavoi;* à eau chaude poQ^ les mauvais jours , un lavoir à eau froide , une biÛiothèque , une magnifique salle pour les réunions et les plaisirs, un ou plusieurs ateliers de travail pour 1^ femmes , d'autres pour les hommes , et vous augmenterez le bien-être de tous par ces communautés principales mises à la disposition de chacun. Chaque famille possède , en général , trois pièces , une grande et deux petites, parfaitement propres et donnant sur un large corridor très aéré et bien éclairé.

Dans ia cité, loge un médecin qui coûte , selon le nombre des fauGiiiies , de 6 à 10 francs par an pour chacune. Le pharmacien est entièrement au compte de rétablissement; il en est en même temps le droguiste, rherborlste et l'épicier. La cité possède encore sa boulangerie , sa boucherie , sa cave sociétaire et son restauiaDt ouverts aux gens du dehors qu'elle fait profiter de plusieurs des avantages de Tassociation ; ses bains à bas prix , son entrepôt de marchandises et de produits manufacturés de toute espèce. Ainsi organisée, la cité a poar but et pour résultat d'abaisser singulièrement le prix du bien-être et de la salubrité, et de mettre li la portée de tous les fêtes et les plaisirs, qui, dans notre organisation actuelle , sont l'exclusif privilège de la richesse. Les enfants les plus jeunes y trouvent une grande serre ou iardin couvert ou les mères les promènent à l'abri des chaleurs , du froid , du vent et de la pluie. De 2 ^^ ans , ils passent en grande partie leurs journées dans la salle d'enfance de la maison ; de 7 à 12 , ils appartiennent à des écoles distinctes et séparées selon les sexes. Plus tard, ils reçoivent , soit au dedans., soit au dehors , par échange , l'éducation professionnelle ; plus lard , ils voyagent pour s'instruire. Garçons et filles ont été élevés dans cette pensée qu'ils doivent partout témoigner par leur conduite de l'éducation qu'ils ont reçue. Les maiiages de la cité ouvrière se font autant que possible tous ensemble, et seulement ^ deux ou quatre époques fixes dans l'année. Rien de [^ qui tend à développer les plus nobles sentiments de la famille n'y est négligé ; et c'est toujours par d'imposantes cérémonies que l'on y célèbre ces trois grandes phases de la vie de l'homme : la naissance, le mariage, w mort.

Voilà pour nous la cité ouvrière encore incomplète , encore éloignée , sans doute , de l'idéal de nos rêves. Pourquoi donc, ô mon Dieu! y a-t-il des hommes

assez pea éc)airé« , psirmi ceu^i^ qui ont reçu fe pn^\ viiége dé l'^uc^Ucm « pour refuser à leurs frères , les deshérités dn sort, une pareille amélioration ? Attachés à la lettre d'une phrase de Vévangile, Ton dirait qu'ils veulent des pauvres et des oalheureui^ pour que tesi riches puissent faire leur salut ! Quand donc cesserat-on d'injurier le Christ eu interprétant anssi mal ses sublimes enseignements de dévouen^ent et d@ chjarité!

Atelier» ne rÉMO.

Avec un peu de bon vouloir, tous les grands ateliers de nos ports et tous nos arscnau?^ seraient transformés en cités ouvrières. Le régime semi-militaire de ces établissements y faciliterait singulièrement cette excellenie organisation si difficile à établir au sein de nombreuses familles qui peuvent en avoir le vif désir, oiaû> qui n'en ont nullement Tbabitude. Pour obtenir de rapides résultats, l'administration centrale, aidée par une foule d'employés pleins de savoir, n'aurait p3!> besoin de commander, il suffirait qu'elle laissât faire.

Cetle nouvelle organisation des ateliers nationaux conduirait k une réforme facile à comprendre. Les ouvriers nommeraient dans leur sein une comiuissioii syndicale. Cette commission» devenue en leur oom locataire des édifices et des outils fournis par TEUt, entretiendrait le tout avep grand soin et prendrait & l'entreprise tous les travaux. Les ingénieurs de la nation n'auraient (dus , dès lors , pour mission , que d'exercer leur surveillance, et pour la nature m matériaux employés et. pour l'exécution des travaux eOectués. Nous voulions, en 1848, établir sur cepiad l'atelier d'Indret d'abord , puis plus tard celui de Lorient. Le mauvais vouloir des employés supérieurs, l'opposition des députés légitimistes du Morbihan, puis eu derui^r \m notre prompte révocation , nom en ont

eHQpêché, au gtand regret de tdtrs lés ouvriers qui eassent profité de cette réforme. Plusieurs de nos amis eossent désiré quelque chose de plusl ct)mple( , mais pour nous , quel que soit notre radicalisme de pensée, nous voulons que Ton soit toujours pratique dans le grand atelier social. N'oublions pas que la loi des transformations successives et progressives s^applique aussi bien aux créations de l'homme qu'à celles de la nature. Le pommier qui sort de terre, qui vient de podsfser ses premières feuilles , ne donnera pas demain des fleuri et des (tuits.

Da eomiMignonnaéie*

Le compagnonnage est uiie association, etrassociatiofi est Tun des produits de Tiiltelligence humaine. Le compagnonnage se perd par son origine dans la nuit des temps. Chez les Gaulois, nos ancêtres, il existait un compagnonnage militaire, appelé par les Romains tri^ marchesia. Tacite en signale un autre assez différent chez les Germains. Les grandes villes d'Egypte et d'Orient ont été le berceau des premières corporations, ou associations des corps d'état, que l'on doit considérer comme une vaste assurance contre les risques et les dangers que leur liberté pouvait courir. ' Nos assurances maritimes actuelles ne sont elles-mêmes qu'une transformation du Compagnonnage nautique. Klles renlontent au delà du moyen âge , mais elles n'ont été consacrées authentiquement pour la première fois que par le consulat des lois de la mer^ véritaMe code maritime promulgué à cette époque où Barcelone, Venise, Marseille, Gênes, Amalfi, étaient les grandes cités commerciales du monde. La France d'avant 89 possédait quatre ville» où les travailleurs étaient protégés dans leurs personnes et dans leurs droits par des associations, tantôt secrètes, tantôt pu-

bliques, selon les temps et la politique des souverains, Ces villes, les quatre capitales du travail, étaient Marseille, Lyon, Fiantes et Bordeaux.

Nantes était encore une ville bretonne comme capitale du duché-royaume de Bretagne, qu'elle appartenait au roi de France par ses travailleurs. Tous les hommes qui faisaient ou qui avaient fait partie du compagnonnage actif se reconnaissaient comme frères. Entre eux l'immortelle et divine formule Liberté, Égalité, Fraternité, n'était pas un vain mot. Sous ce rapport, le compagnonnage allait si loin, qu'iiaété longtemps défendu de porter en chambre, dans les réunions, des vêtements de luxe et des bijoux. Quelle a été l'action du compagnonnage sor la formation de l'unité française ? Cette importante question n'a pas été suffisamment étudiée; toutefois plusieurs chroniques du xv' et du xvi' siècles signalent les compagnons (< comme des gens dangereux, » ayant de mauvaises opinions religieuses , et voulant » pour leurs professions une indépendance que necomporte pas l'humble position d'ouvriers. »

Depuis les guerres religieuses du Languedoc, connues sous le nom de guerres des Albigeois , les compagnons se divisent en deux classes : les compagnons du devoir et ceux de la liberté. Les premiers comprennent les compagnons de maître Jacques et de Soabise ; les seconds sont connus sous le nom de compagnons de Salomon. Les premiers , quoique généralement assez philosophes, n'acceptent dans leurs rangs que des catholiques; les seconds n'excluent aucune croyance religieuse. Les uns et les autres possédaient des pièces curieuses en hébreu et en grec, qui la plupart ont été perdues. Beaucoup de ces pièces avaient été enterrées, pendant la première révolution, dans un lieu que l'on croyait sûr, non loin de Montpellier; mais des fouilles, faites avec soin sous la restauration, n'ont rien pu faire retrouver. Les compagnons du devoir et

de la liberté , ou pour niieax dire des de\\)irs de maître Jacques , de Soubise et de la liberlé font remonter leur authentique existence au temple de Jérusalem , dont maître Jacques aurait été Tarchitecte et Soubise le constructeur des charpentes. Un mythe rapporte que maître Jacques aurait été tué dans le temple par des compagnons de la liberté , qui l'auraient ensuite enterré sous un acacia , où des chiens , selon les uns , des chacals, selon les autres, auraient fait découvrir son cadavre. Alors aurait commencé entre les hommes du devoir et ceux de la liberté cette grande inimitié qui les a séparés jusqu'à nos jours. Les compagnons de la liberté seraient venus débarquer en France , fuyant la colère des compagnons du devoir, et ceux-ci les y auraient poursuivis. La vérité, sur ce récit des premiers jours du compagnonnage, c'est que rien ne prouve que les compagnons tailleurs de pierre, du devoir, de liberté, soient venus débarquer à Marseille vers l'époque où Magdeleine et Lazare vinrent , dit-on , y chercher un refuge. Ce récit, concernant maître Jacques, n*est qu'une parabole orientale. Il signifie que la règle du devoir ne doitjamais aller jusqu'à détruire la liberté; et que la liberté reprend constamment les droits qu'on cherche à lui ravir. Cette parabole est encore l'emblème de cette lutte aussi ancienne que les- sociétés, lutte qui existe entre l'autorité gouvernementale et la spontanéité humaine , entre le communisme et l'individualisme, entre la loi écrite et le besoin de l'élargir, entre la règle et le droit naturel. Ce n'est nullement pour xappeler les cris du chacal, que les compagnons hurleurs crient pour se reconnaître , mais bien parce que tel •litait leur signe de ralliement en des temps où les rois et les seigneurs les persécutaient.

A diverses reprises, les compagnons les plus éclairés >ont tenté de réconcilier les deux grands partis du compagnonnage, et les divers corps d'état qui, depuis une

époque récente , ont formé des associations de compagnons. D'anciens ouvriers , devenus maîtres, se sont réunis dans ce but à Nantes, en 1838, mais inutilement.

Dans notre opinion, le moyen âge a possédé un triple compagnonnage venu de l'Orient : celui de la noblesse ou des templiers , celui des bourgeois ou de la franche maçonnerie, celui du peuple on des ouvriers qui concernait uniquement les corps d'état. Tous les trois avaient des règles différentes, mais leurs croyances étaient identiques. Ils procédaient des Joannites de Syrie , ou disciples de saint Jean , et le catholicisoie de leurs réunions intimes, si nous nous en rapportons à un rituel des templiers que nous avons sous les yeux, différait essentiellement de celui de l'Eglise.

Dieu, disaient-ils, est le grand tout. Il est un et triple. Il est le père ou l'existence , le fils ou Faction , sans lequel l'existence serait comme si elle n'était pas. Le saint-esprit , l'amour, l'intelligence , sans lequel Texisience et l'action ne seraient ni senties, ni perçues. Tout en considérant le Christ comme le verbe, comme la parole de Dieu , ils ne voyaient en lui et en Moise . que de grands philosophes instruits aux temples d'Egypte etinspirésde l'esprit divin. Un évangile, selon saint Jean, qui diffère très peu de celui que nous connaissons, était le seul qu'ils considérassent comme authentique et transmis sans altération.

Nous pourrions entrer dans d'autres détails non moins curieux , si ce n'était nous écarter du sujet qui nous occupe, car c'est chez nous-même qu'a eu lien la réunion de 1838.

Le compagnonnage de Tarenir $era, vis-à-vis celui dn passé , ce que le christianisme a été au judaisme. La loi de Moïse ne prescrivait l'égalité , la liberté , la fraternité, qu'entre Hébreux ; celle du Christ étendait à l'humanité la pensée du législateur d'Israël. Le compagnon-

nage du passé c'était Tassurance , le secours mutuel , rédncation industrielle entre ouvriers français : celui de l'avenir s'étendra aux travailleurs de toutes les contrées; celui du passé prescrivait le tour de France: celai de Favenir prescrira d*abord le tour d'Europe , pois un jour le lour du monde ; celui du passé prenait ses couleurs à la sainte Baume : celui de l'avenir fera de Paris la grande cité de réception des chevaliers du travail. An moyen âge , le compagnon mettait cinq à six »is à faire le tour de France : il n'en faudra pas plus dans quelques années au travailleur, artiste , sa^ vant ou industriel, pour visiter les principales contrées et les principales villes dn globe, en s'arrêtant sur la route, pour gagner sa vie par l'exercice de sa profession. Les anciens compagnons devaient tous savoir la même langue, le français. Que le compagnonnage nouveau se fasse donc au nom du peuple initiateur, au nom de la France !

Ouvriers des associations de Paris, c'est à vous de oréer le compagnonnage du globe, le devoir général et universel de la jeunesse , comme un moyen d'oi^anisation , de propagande et de solidarité. Un avenir immense de grandeur et de gloire s'ouvre devant vous. Mais que Paris devienne, pour les travailleurs, une ville aussi sainte que Rome et que Jérusalem l'étaient pouf nos pères. C'est là , qu'au milieu des associations réunies dans des fêtes grandioses , les jeunes gens devront recevoir de la main des femmes les plus belles et les plus distinguées , les insignes réservés à leur capacité. En avant, compagnons nouveaux ! Londres , Moscou • Berlin, Varsovie, Rome et Madrid vous attendent! Que la gloire stimule votre ambition , que le danger fasse appel à votre courage! C'est à vous, si vous en avez le ferme vouloir, que sera due partout en ce monde l'émancipation de vos frères.

AAfoeladons wtwritrt» de nos vlllei.

Quelle que soit notre profonde estime pour le dévouement qui a porté les socialistes à fonder les associations de Paris et des départements, nous ne pouvons considérer leurs œuvres actuelles ou passées que comme de simples essais. Les hommes du vieux monde, et nous en sommes, sont très peu capables et très peu dignes d'inaugurer le monde nouveau. Trop souvent i'égoîsnie, sous les formes de la friponnerie, du dol,de la réaction soldée et provocatrice , intervient dans nos associations actuelles pour y jeter le trouble. La jeunesse vaut et vaudra mieux que nous.

En 1832, mes amis et moi nous avons créé à Nantes une association de tailleurs. £lle était prospère, elle avait de Touvrage et recevait journellement de nouvelles commandes. Les ouvriers qu'elle occupait, soldés è la pièce , faisaient de borines journées ; mais nous n'avions pas pris nos précautions contre le roi , le président, le gérant de l'association. Il loua notre local en son nom privé sans nous en prévenir ; il évinça les commanditaires bénévoles ; et les marchandises, livrées sur leur garantie, devinrent la garantie du loyer. L'affaire changea de nature , et bientôt 3,000 fr. de perte nous apprirent qu'un système plus républicain d'administration eût pu mieux conduire au résultat désiré. Dans celte association , les bénéfices se divisaient en trois parts : l'une pour le fonds social ; une seconde pour les associés ; la troisième pour les secours aux malades et aux invalides. CiCtte association présentait, outre ses nombreux vices de forme , un autre défaut : elle était une simple association de producteurs ; les consommateurs ne devaient en rien bénéficier de son institution.

£q 18^8, au moment où le mot association devint le cri de ralliement, où l'association fut considérée par le peuple comme l'universelle panacée, beaucoup d'institntions semblables à celle des tailleurs de Nantes , de 1832 , échouèrent dans des circonstances analogues et par la faute du gérant et de la gérance. Ce serait toutefois une grande erreur d'attribuer à l'organisation vicieuse de la gérance , au défaut de capital , et même souvent à la persécution du pouvoir la situation actuelle des associations ouvrières. La vérité, c'est que, en général, jusqu'à présent, l'on n'a pas assez compris l'avenir. Le peuple, en s'élançant dans les voies ignorées du socialisme, sentait très bien, instinctivement, qu'il y avait là une philosophie , une science , une religion nouvelle ; mais de ce sentiment à la connaissance de cette science, de cette philosophie à la pratique de cette croyance religieuse qui doit tout réunir en servant de lien à la nouvelle humanité, qu'il y avait loin ! Le peuple, même à Paris, ne savait pas quelles avaient été les difficultés premières des couvents chrétiens , et cependant, dans ces associations bien plus spirituelles que matérielles, où le travail , la force et la vie industrielle étaient si subaltemisés , que de difficultés de moins dans les débuts , puisque l'égalité y . était complètement mise de côté , puisque la liberté n'y était qu'un mot, qu'une mystique utopie , puisque la vie ascétique des âmes, développée d'une manière exubérante, devait absorber, effacer entièrement la vie réelle.

Parmi les ouvriers de 18/t8 , les uns cherchaient l'avenir dans la répsTrtition réformée , d'autres dans la forme du syndicat substitué à la gérance. Où peut dire des uns et desjautres qu'ils n'oubliaient pas les voies à suivre, mais qu'ils les ignoraient souvent, surtout dans les départen^ents où le chiffre des ouvriers réellement penseurs est très restreint.

Toutefois, des fautes mêmes de ce socialisme incer

taÎD, rague iJans ses formes^ hésitaiit dans ses docirines, confos et nuageux daos ses conséquences, intolérait parfois dans sa pratique , naquit et devait naître une religieuse pensée. Le peuple ne çavait pas que le corps social est analogue ao corps humain ; qu'il doit av<Hr, comme le corps humain, ses organes spéciaux reliés par une solidarité constante, par une incessante circulation. Il était loin de comprendre que dans rfaonme la pro* duetioB et la consommation réunies au cœur (qui se sert des artères pour porter à toute l'économie le sai^ vivifiant; des vaisseaux lymphatiques, des ehylifères et des veines pour rapporter au centre commun le sang épuisé, la lymphe et le chyle réparateur) doivent avoir leurs analogues dms le corps social. Il ne savait pas, lui, le deshérité de Téducation, que dans Tembryologie humaine, le iœtus humain , cet être qui sera rai lioiDiiie au sortir du sein de sa mère, modiOe et transforme sans cesse ses organismes , accomphssant en neuf mois les progrès accomplis dans la sérk des âges par ks perfectionnements successif des animaux. Il n'avak donc aucun guide scientifique. Ignorant la loi des transiprmations graduées et les cinq phases de chaque existence, il était naturel qu'il voulut de prime-saut réaliser te parfait. Cette erreur était une condition de sa natore. Cependant ce sentiment religieux qai n'est point le mysticisme, mais quelque chose de plus pur et de plus grand , pariait incessamment en lui. Â Paris , il devina d'instinct la solidarité et la circulation sociales; dans les départements, il s'attacha au mutuellisme organisé sur une très grande échelle , pour créer, par son entremise, la substance de la société nouvelle. A Paris, comme dans les départements, le peuple, du reste, avait le sentiment de l'œuvre élevée qu'il accomplissait. Quelque chose lui disait dans son cœur^qu'en vouiaot organiser pour tous les hommes l'éducatioa àms l'enfance , un travail suffisamment rétribué dans l'âge de

force, la retraite après le travaH, îi ne ftisait, en réalité, que transformer la pensée tonte spirituelle da christianisme , en retendant aux choses matérielles de l'existence ; que transporter dans la vie sociale Je bonheur des élus ; que faire descendre le règne de Dien sur la terre, pour en faire jouir tous les hommes. Les foDfférisies, Louis Blanc, Yillegardeile, Cabet et quelques autres avaient bien étudié les formes nouvelles de l'association ; mais cette étude était encore insuffi* santé. D'un côté, le peuple n'avait pas eu les loisirs nécessaires pour Hre; de l'autre, le fouriérisme^ avec ses nouveautés psychologiques, sa morale facile, sa mauvaise cosmof^ie et ses contradictions, ne lui inspirait aucune confiance, malgré tout ce qne l'on y trouve d'excellent sor rindostrie. Louis Bianc et ¥illegarddie n'avaient réellement rien formnlé. Restait Cabet, dont l'œuvre est ren^pliede générenx sentiments ; mais tout en apportant Si la société les âéments d'une grande réorganisation iiasée sur la morale la plus pure , le fondateur d'Iearie n'avait ni prévu ni pu prévoir les besoins dont serait, prise la sodété française. Il n*avait donc pas étudié les tranrformations qu'il fallait lui faire snUr ; il s'était borné à faire comprendre et à développer trois pensées entre tontes les antres : !<> la véritable pensée chrétienne ; 2^ la pensée révolutionnaire qui en est le développement ; V* la pensée fraternelle qui en est la continuation et que l'on peut regarder cotome le courorniement de l'oeuvre. Critique dans son premier ouvrage , historien véridique et plein de sens dans le second , prophète et otopiste dans le troisième , il ne s'était pas attaché à relier ces trois livres à la science du temps, par suite à la philosophie et aux croyances religieuses qui en découlent. Se bornant à faire son œuvre, il avait été, entre tous , le plus grand des propagateurs du socialisme , le convertisseur le plus puissant at| S(eh| des ateliers et des ménages» Remercions-le

de ce qu'il a fait, et ne le blâmoBs pœnt de n'avoir pa être plus complet encore. Quant aux livres des autres socialistes , rarement ils arrivaient au peuple , qui ue connaissait que de nom Pierre Leroux , Comte , Conâdérant et les chefs d'écoles moins célèbres. Pierre Leroux élait trop élevé, non pour être compris, mais pour que de ses doctrines le peuple pût eVsat conclure à l'application pratique. Lui-même , d'ailleurs , ne J'avait pas formulée. Ce grand penseur n'a pas dit son

dernier tûOU

Comte est sec et aride ; il n'est à la portée que d'an très petit nombre d'hommes. Astronome , physicien et mathématicien ; supérieur dans cette une et triple direction, mais faible dans le reste, nuageux, souvent obscor, manquant de formules précises en socialisme , n'ayant rien d'arrêté sur la commune , que pouvait-il dire an peuple pour l'entraîner ? Comte supprimait alors , car il a bien changé depuis et il changera encore, deux des quatre grandes facultés qui font l'âme humaine , qui 'rélèvent au-dessus de celle des animaux , l'instinct religieux et l'instinct de l'idéal (la communion et le rêve). Or, le peuple croit, avant tout, à la religion et à l'idéal; i il aime le culte et la poésie ; et puis il sait merveilleusement , quoique d'instinct, tout ce qu'il y a à dire sur l'absolu de la science. Oh I qu'il est petit le nombre ' des vérités absolues et incontestables ! qu'il est grand , au contraire , celui des vérités relatives ! Est-ce que le soleil qui monte et descend successivement sur l'horizon ne nous fait pas voir à chaque instant dans les choses des aspects nouveaux? Le peuple donc, qui veut une religieuse croyance et un culte, qui en sentie besoin dans son cœur, les peut demander simples, relativement vrais, précis, scientifiques et philosophiques; mais il les veut. Il a besoin d'art, de formes , d'aspirations vers quelque chose qui le grandisse et qui l'élève, et il ne se trouve pas à l'aise à tourner, cette mécanique

q[ue l'on appelle les mathématiques* Gela lui parait ennuyeux et monotone , nullement artistique ; et puis, l'ouvrier de Paris n'ignore pas la mobilité de certaines croyances scientifiques , les petites et les grandes jalousies de rinsiitut. Il se moque des savants officiels portant chapeaux à plumes, et palmes d'argent?^en sautoir. Pour lui , ce sont les augures de Cicéron , qui ne pouvaient se regarder sans rire. £t de fait, ces gens-là, si voleurs en fait de découvertes, attachent trop souvent la plus niaise importance à des puérilités. Le peuple , lui, a le cœur plus gros que leur tête. Il peut traiter de lous les indépendants de la science, mais il le^ aime comme il aime Raspail , comme il aiïectionnait Arago. Telle était la situation, quand un homme à la verte intarissable , le plus puissant apôtre de la liberté dans notre époque , récrivain auquel on peut faire mille critiques aussi justes que sévères, et donner mille éloges non moins mérités, quand le citoyen Proudhon, Thomme de la personnalité à la dixième puissance , publia ses écrits et lança dans le monde la banque du peuple. C'était prématuré ; il devait échouer, il échoua ; mais ridée avait fait son chemin : et si cette idée ne lui appartenait pas, si elle était celle de tous les hommes qui avaient étudié, s'il y avait, comme toujours, accolé des exagérations, des erreurs, du paradoxe, pourquoi ne pas reconnaître cependant qu'en lui donnant une forme nouvelle, il lui avait aussi donné l'existence.

Après la mort de la banque du peuple , Tidée de la solidarité , du mutuellisme , fit des progrès^en France et se popularisa dans les départements : elle créa les sociétés de secours mutuels, les fraternelles de Nantes, de Tours , d'Angers , de Lyon et de plusieurs autres cités : la grande association rhémoise. A Paris elle devint le germe d'une puissante solidarlsation.

Si nous admettons, en France , dix millions de tra<* vailleurs valides ; si ces travailleurs mettent chacun à la

caisse mutuelie 18 fr, par an, cela^ne prodaira ce))eadant que 180 millions, somme insuffisante pour fournir des secours h tous les ti availlears malades et ppur créer des retraites aux invalides. 'D'autre parc, pourquoi les femmes sont»elles exclues de ce mutuellisme ? ne for'meol-elles pas la moitié du genre humain ? Voilà deux objections très sérieuses auxquelles nos amis des sociétés mutuelles n'ont jamais répondu ; et cependant, tout en parlant d'une donnée incomplète , le cœur In ' portait i former la chaîne de ce tissu qui sera le socia* lisme. Leur union les groupait* Au sein de leurs fraternelles se formaient de petits essais d'associations.

Madame Pauline Rolland , dans une très belle lettre que j'ai publiée dans la Philosophie du socialisme, a fort bien apprécié , pour Paris , cette seconde phase du mouvement qui nous occupe en ce moment :

« A côté des Délégués du Luxembourg ^ institués par Louis Blanc , on essaya , nous dit- elle , de fonder la Chambre du Travail^ sorte de justice de paix des associations , la Mutualité et la Solidarité, La première et la seconde se présentant avec un éiat-major, dont les ouvriers s'eflarouchèrcnt , ils choisirent eax* mêmes , entre eux , la commission provisoire qui de* vait poser les bases de la troisième. On en était fi lorsqu'arriva le 13 juin. .

» La déroute de cette journée des dupes déconcerta les plus fermes ; mais deux mc»s étaient à peine écoulés, que publiquement dans la salie Saint-Spire cent quatre associations ouvrières, représentées par leurs délégués^ nommèrent une commission de quinze membres , qoi reçut mandat impératif :

» 1*" De constituer une Union des Associations Fraternelles , ayant pour objet : de centraliser les opérations d'intérêt général , d'établir le crédit gratuit, la mutualité du travail , la solidarité entre les assoda' tions ouvrières*

:> 2* I>e fonder nue Chambre du traTsil, iermée ém trois délégués par corporation , choisis dans les associations adhérentes à TUnion.

» 3** D'établir une caisse de solidarité, et d'organiser réchange entre les associations. Les sommes versées dans cette caisse , et provenant de cotisations ou de prétèTemeiitS) devaient ê(ré — tous frais d'administration prélevés d'abord — divisées en deux parts égales : l'noe destinée à assurer le crédit gratuit, l'autre à donner l'éducation aux enfants, les soins aux infirmes et la retraite aux vieillards.

» Cette seconde étape , qui n'est qu'une fédération , est regardée par beaucoup comme un pas immense dans la voie d'un solide établissement. Quant à moi , qui veux dire toute ma pensée , tout en préférant cet état ^ l'isolement dans lequel ont d'abord vécu les associations , je ne peux voir là encore un établissement durable et solide. L'association ouvrière n'est point à mes yeux la forme que prendra la société de l'avenir. Cette société s'établira dans l'Unité , elle sera communale.^ et les corporations seront des ateliers et non des associations ayant chacune leur vie propre et particulière. Enfin elle aura des bases religieuses et politiques qui ai^ourd'huî manquent à l'association ouvrière. »

Cette appréciation est parfaite. N'accordons point à la corporation une puissance qu^elle ne doit point avoir, ot craignons ses idées d'exclusivisme, d'antagonisme, d'égolsme même.

IMadame Jeanne Deroin a traité avec un grand talent quelques unes des mêmes questions que madame Papline Rolland , et surtout celle de la solidarité au sein des associations ouvrières. Nous eussions pu lui emprunter quelques éloquents paragraphes , mais il nous paraît plus rigoureusement scientifique de continuer directement nos démonstrations en nous appuyant sur celles qui précèdent.

Reportez-Yous à nos considérations sur la lettre de change , l'esconapte , le crédit , les banques ^ et tous comprendrez de suite qu'il y a dans notre société actuelle trois éléments pour le crédit : Tempronleur qui réclame des capitaux ou instruments de travail ; le capitaliste qui les prête ; le banquier qui donne à la promesse , à la reconnaissance , à la lettre de change de Temprunteur son cachet, sa garantie; un titre enfin analc^ue en ce qui concerne le papier, au titre qui permet à la monnaie de circuler ; de telle manière qu'il devient le distributeur des prêts, c'est-à-dire du crédit.

Au lieu de mettre seulement en circulation des valeurs réalisées, l'emprunteur peut escompter des valeurs réalisables ou en réalisation , telles qu'une récolte de Ué dans la grange, ou une récolte sur pied.

Le travailest une récolte sur pied; il est l'essence de tous les produits à créer, il est le grand facteur de la production. Quoi donc de plus naturel, que de mettre le travail lui-même en circulation sous forme de bons d'échange !

Quoi de plus habile, de plus juste , que de faire de chaque association de travailleurs un emprunteur, un CAPITALISTE, uu BANQUIER , vis-à-vis dcs autres associations , et de supprimer ainsi , au moins en partie, is despotisme du banquier, l'oppression du capitatiste et par suite la féodalité du capital !

Une association escompte sa récolte sur pied , c'està-dire les souliers qu'elle va fabriquer, si elle fait des souliers; les habits, si elle fabrique des habits; les chapeaux, si elle fabrique des chapeaux ; sa récolte sur pied , si elle est syndicat agricole ou cité agricole , et elle le fait en émettant des obligations appelées bons d^ échange.

Elle EMPRUNTE.

D'autres associations promettent de recevoir ces bons. Elles sont capitalistes.

Elles PRÊTENT.

Les associations réunies se garantissent mutuellement, apposent toutes leurs signatures sur les bons émis , et chacune devient banquier par rapport à toutes, comme toutes par rapport à chacune.

Elles DISTRIBUENT le Crédit Supposons ces promesses , ces engagements ou bons d'échange en circulation. Quelle diflerence y a-t-il entre eux et le papier des banquiers ? Aucune. Ces bons transformeront donc la monnaie en papier. Mais' ces bons sont mutuels , et par suite ils n'admettent aucun droit d'escompte , aucun agio, aucun intérêt entre les associations ; donc entre elles ils suppriment Tintérôt ou loyer des capitaux ; par suite, réduisant la demande des capitaux sur le marché, ils abaissent l'intérêt de l'argent. Le jour où ils seraient reçus partout comme monnaie courante, l'intérêt, qui est souvent à 2 pour 100 en ' Angleterre, tomberait à 1 1/2, à 1, à 1/2 pour 100.

Supposez maintenant que la banque de France devenue banque nationale , accepte au pair le^ bons d'échange d'associations solidarisées ; aussitôt, les associalions qui obtiennent ce témoignage de confiance s'élèvent à la hauteur des plus grandes entreprises : elles prennent un titre nouveau, elles deviennent nationales.

Pour moi , malgré ma tête chauve et mon vif désir de voir fonder, avant de mourir, quelque chose qui nous donne ce qu'il est actuellement possible d'obtenir en fait de perfectionnement du crédit , je ne voudrais pas que la banque nationale acceptât au pair les bons d'échange d'associations, avant que ces associationsl'eussent mérité par des preuves authentiques de bonne gestion et de moralité industrielle. L'avenir prochain du socialisme serait compromis et retardé, si l'on agissait autrement.

Rendre de plus en plus social, ce qui peut et doit le devenir en agriculture, en commerce, en crédit, en in-

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dustrie ; socialiser le bien-être, les moyens d'étude, la noarriture saine et à bas prix par Tassociation ; socialiser les rapports commerciaux par la suppression des intermédiaires , par la création d*e^trepôts des produits; socialiser les bons procédés de fabrication, par tous les échanges possibles et par la circulation des travailleurs; imiter de plus en plus , dans le corps social , cette solidarité et cette circulation si admirables auxquelles nous devons la perfection du corps humain , le plan providentiel de la nature et ses harmonies, c'est entrer par la science, par la philosophie, par une croyance religieuse digne des hommes les plus instruits, dans cette vole nouvelle où marcheront les sociétés de l'avenir.

Parmi les moyens qui peuvent et doivent préparer la route, il n'en est point , selon nous , de plus efQcaces que la cité agricole et la cité ouvrière. £n elles se trouvent réunis tous les éléments du progrès que te socialisme doit réaliser : bonne hygiène , vie saine et à bas prix, études fc^oiles, relations agréables, mélange utile de famille? appartenant à des classes aujourd'hui très différenciées par leur instruction ; possibilité de plaisirs, de fêtes, d'art et de poésie dans les jours de repos ; suppression du parasitisme , centralisation de producteurs appartenant à des états différents ; liberté dans l'ordre. Que le peuple des travailleurs s'occupe donc plus que jamais de créer des associations pour peupler les cités ouvrières et les cités agricoles , et bientôt elles s'élèveront couoime par enchantement. Alors la terre promise , la nouvelle Jérusalem » sera visible à tous les yeux (1),

(i) L'éditeur de ce livre publiera très prochainement, sous le titre de : Guide administratif et légal des associations ouvrières, un petit volume dans lequel les citoyens Louis Nyer et Pierre Vinçard se sont attachés à mettre à la portée de toutes les iateirigences les notions les plus essentielles de la jurisprudence et de fil cookptabilité des aseociations ouvrières.

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