‹ Le socialisme intégralChapitre 100 sur 108 · L ETAT MODERNE · texte numérisé non relu

L ETAT MODERNE

cipation de la Hollande, puis celle de l'Amérique du Nord ; enfin le couronnement triomphal de tant d'efforts : la Révolution française, jetèrent les indestructibles fondements de l'Etat moderne .

Dans tout cela, le mouvement est essentiellement révolutionnaire, et c'est bien compréhensible. Nul réformisme n'était possible et l'on ne pouvait même avoir l'idée d'une action évolutionniste quelconque dans les monarchies à la Philippe II ou à la Louis XIV. Il faut que le vent souffle en tempête pour emporter certains miasmes, de même des ouragans de révolte populaire peuvent seuls emporter certaines couches épaisses d'iniquité et de servitude déposées par les siècles. La pensée même faiblit en l'absence de la liberté,

Voyez dans le grand XVIIIe siècle, un Montesquieu justifier l'esclavage des Noirs. Le texte est formel :

« Il faut donc borner la servitude naturelle à de certains pays particuliers de la terre. Dans tous les autres, il me semble que, quelque pénibles que soient les travaux que la société y exige, on peut tout faire avec des hommes libres (i). »

L'illustre écrivain bordelais se croyait très progressiste en avançant que l'esclavage n'était pas de nécessité européenne ; mais qu'aurait-il dit s'il eut encore existé dans nos climats ? Très probablement il aurait comme pour les Noirs maxime le fait accompli. Oh ! la déprimante puissance de l'injustice que les lois et les mœurs consacrent !

Comment, sans cette explication, comprendrait-on que les magistrats de ce même XVIIIe siècle n'aient pas eu une protestation contre cette autre abomination, la torture, dont pourtant ils reconnaissaient et l'effroyable injustice et la nocivité (2)?

(1) Montesquieu : T>e l'Esprit des lois.

(2) Voltaire a marqué au fer rouge toute la féroce magistraille du temps dans ces lignes immortelles d'un conte badin :

« D'autres occupés en plus petit nombre étaient les conservateurs d'anciens usages barbares, contre lesquels la nature effrayée réclamait à haute voix ; ils ne consultaient que leurs registres rongés des vers. S'ils y voyaient une coutume insensée et horrible, ils la regardaient comme une loi sacrée. C'est par cette lâche habitude de n'oser penser par eux-mêmes, et de puiser burs idées dans les débris des temps où l'on ne pen-

Combien de temps ces iniquités et d'autres non moins odieuses auraient encore duré, si le souffle irrésistible des colères plébéiennes ne les avait emportées dans un ouragan de colères, comme fait le torrent de digues impuissantes ?

Ainsi l'Etat libéral moderne est d'origine révolutionnaire. Ce sont, en -effet, des révoltés encore sous les armes et en pleine guerre contre la spoliation anglaise, qui, en 1776, à Washington, burinèrent sur l'airain de l'histoire cette fière déclaration :

« Nous, peuple des Etats-Unis, afin de nouer une union plus parfaite, d'établir la justice, d'assurer la tranquilité domestique, de pourvoir à la défense commune, de promouvoir le bonheur général et de garantir les bienfaits de la liberté à nous et à notre postérité, instituons et établissons cette constitution pour les Etats-Unis d'Amérique. »

De ce moment, une ère nouvelle était ouverte qui allait s'affirmer d'une manière plus éclatante encore.

Le 24 juin 1793, « le peuple français soulevé et debout contre les tyrans», promulgua l'impérissable 'Déclaration des 'Droits de l'homme et du citoyen, commentaire héroïque de la mystérieuse devise : Liberté, Egalité, Fraternité: Jamais rien de si grand n'avait été proclamé par aucun peuple (1); et lorsqu'on songe que cet acte de foi fut fait à un moment où la France révolutionnaire avait à lutter contre toute l'Europe monarchique et la moitié des provinces françaises, on est pris d'une admiration sans bornes, et Ton salue avec respect, avec confiance en des justices futures, ce miracle de volonté et de foi humaine.

Si l'espace nous l'eût permis, nous aurions voulu, à cette place, reproduire dans son texte intégral, ce testament glorieux de la Révolution libératrice, qu'au milieu des éclairs et des

sait pas, que dans la ville des plaisirs il était encore des mœurs atroces. C'est par cette raison qu'il n'y avait nulle proportion entre les délits et les peines. On faisait quelquefois souffrir mille morts à un innocent pour lui faire avouer un crime qu'il n'avait pas commis. (Voltaire : La 'Princesse de Babylone.)

(1) « Liberté, Egalité, Fraternité ; la constitution de l'univers est au-dessus de la « constitution de la France. Voilà ce qu'ont déclaré quarante millions d'hommes. C'est « la plus grande chose qu'une nation ait jamais proclamée dans l'histoire. » (Théodore « Parker.)

376 l'état moderne

tonnerres du Sinaï révolutionnaire parisien, dans les plus sombres jours d'une lutte désespérée contre toutes les réactions et toutes les monarchies européennes coalisées, la Convention fit flamboyer sur le monde bouleversé, comme le Credo de l'Etat moderne, comme l'acte inauguratif de l'Humanité affranchie.

On n'exagère pas en disant que la déclaration des Droits de l'homme et du citoyen, vrai fondement de l'Etat idéal moderne, si elle n'a pas compris toutes les justices, les a pressenties toutes, a La Révolution française, a dit un philosophe allemand contemporain, divise en deux l'histoire du monde, et ouvre pour la société une ère toute nouvelle. Le xixe siècle demeure encore sans doute essentiellement réactionnaire. Il l'est même plus que le précédent au point de vue intellectuel. Malgré cependant la réaction étendue qu'a provoquée chez lui la Révolution précipitée de 1793, il porte dans son sein les germes d'une transformation bien autrement profonde que celle à laquelle avaient songé les précurseurs et les héros de la Révolution. Le socialisme communiste est devenu le programme universellement accepté dans le dernier quart du xixe siècle » (1).

On n'aurait pu dire mieux, ni plus, en si peu de lignes. Mais pour que le socialisme puisse, lui aussi, promulguer sa Déclaration des Droits et des 'Devoirs, pour que l'Etat bourgeois actuel, détourné des voies que lui avait tracées l'acte conventionnel par le capitalisme et le militarisme, devienne l'Etat socialiste attendu par tous les souffrants, combien longue est la montée que, sous le feu croisé de l'ignorance et des réactions, les militants devront gravir pour arracher, une à une, ou en bloc, les réformes politiques et économiques indispensables !

Ces réformes elles-mêmes sont de trois sortes ; elles portent sur le système représentatif, sur l'ordre politique et sur l'organisation économique. Les pages suivantes n'en donneront forcément qu'une idée incomplète et succincte.

(1) Duhring : Cursus der Philosophie, compte rendu de la Revue Philosophique.

Page 1