FOLIE GUERRIÈRE
Il y a plus: comme ce sont les hommes les mieux constitués que prend le monstre, nous avons là une cause mortelle de dégénérescence de la race, une véritable sélection à rebours.
A un point de vue général, toute la mentalité moderne est atteinte. Peut-on, en effet, penser que le continuel et affligeant spectacle du principe moral violé par la force, mise à la place du droit moderne et du libre consentement des hommes, que le carnage substitué à un équitable arbitrage ne rétrécisse pas les pensées, n'endurcisse pas les cœurs?
Conséquences naturelles : un chauvinisme étroit, égoïste et haineux détourne les esprits des nobles préoccupations de la politique planétaire. Qui parle encore parmi les hommes d'Etat d'aménagement, d'embellissement du Globe, d'amélioration et de bonheur des hommes, de toutes ces idées qui commençaient à s'emparer des esprits, quand la période guerrière se rouvrit, sur la question des nationalités, il y a quarante ans?
Fourier reprochait à la civilisation bourgeoise, de favoriser neuf fléaux qu'il énumérait comme suit : « Indigence. — Fourberie.— Oppression. — Carnage. — Maladies provoquées. — Intempéries outrées. — Cercle vicieux. — Obscurités dogmatiques. — Egoïsme général. — Duplicité d'actions. »
Puis le grand socialiste proposait une série de réformes qui auraient réalisé les neuf biens opposés suivants : « Richesse « graduée. — Vérités pratiques. — Garanties effectuées. — Paix (( constante. — Hygiène générale. — Equilibre de température. — « Doctrines expérimentales. — Philanthropie. — Solidarité « générale. — Unité d'action » (i).
Y pense-t-on maintenant, et voyez-vous d'ici le sourire de Joseph Prudhomme, à l'énoncé de cette critique profonde et de ce programme d'une ampleur inégalable? Pour ce philistin la question est bien plus simple. Dans la société dont il est l'ornement, il n'y a, pour les peuples comme pour les individus, qu'une
(i)Avec une intuition véritablement prophétique Fourier avait dénoncé en 1826 ce qu'il appelait " la tendance au tartarisme par les conscriptions et les mobilisations déjà organisées en Prusse et qui établies en quelques empires obligeront les autres à les adopter par mesure de sûreté.)) Nous en sommes bien là. A l'exemple de la Prusse, l'Europe s'est militarisée et la civilisation est à la merci de quelques couronnés et de quelques chauvins à l'esprit étroit et au fanatisme féroce.
LE SOCIALISME INTEGRAL 6j
grande question, qu'un grand souci : être plus fort et plus riche que le voisin, dût-on pour en arriver là, dépouiller le dit voisin, lorsque possibilité il y a.
Et c'est Joseph Prudhomme qui, pour le moment, est prophète en tous pays.
Il n'en est pas moins vrai qu'un tel état de mœurs ne peut que surexciter les antagonismes, détourner l'activité humaine des œuvres de paix et de progrès.
C'est bien ce qui a lieu ; même dans les branches les plus hautes du savoir, la néfaste influence se fait sentir. La science déjà dispersée, dans des spécialités nomenclaturistes souvent stériles, est trop souvent détournée de ses voix, réquisitionnée qu'elle est, pour l'invention et la confection d'engins toujours plus destructeurs, toujours plus terrifiants.
11 semble que dans la société actuelle le grand but soit d'arriver à pouvoir tuer le plus d'hommes possible, à une plus grande distance et le plus rapidement possible. En effet, la lutte scientifique la plus active est entre les inventions destructives, entre le Chassepot et le Dreyse, le Gras et le Mauser, le Werder et le Rubin-Schmidt, le Vitali et le Guédas, le Martiny-Henry et le Sée-Burton, l'Owen-Jones et le Korston, le Lebel ou le Giffard et le Mùnlicher, le Weterli et le Krapotcheck, etc., etc.
Naturellement, les canons rentrent aussi dans le branle infernal du perfectionnement, canons rayés et canons Krupp, les Amstrong, les Gruson, les Bange, les Tronson, les Hirondart, les Canet, etc., etc,, auxquels il faut ajouter les « canons pneumatiques » et les « coupoles cuirassées », de toutes formes et de toutes dimensions, qui se disputent la faveur des chefs des futurs massacres, en même temps que les mitrailleuses Gattling, Gardner, Nordenfeld, Maxim et autres.
Vous pensez bien que les poudres ne sauraient se laisser distancer ; or, la poudre Vieille-Lebel sans fumée, ayant damé le pion à la poudre Rothweil, tous les inventeurs sont sur les dents et la récente découverte des poudres Nobel, prismatique, aveuglante, Schulkoff, ne sont qu'un commencement.
Quant aux explosibles, on n'en pouvait rester à la dynamite, même perfectionnée par Zalinski, et nous avons la mélinite, la