‹ Le socialisme intégralChapitre 25 sur 108 · V. Régression lamentable · texte numérisé non relu

V. Régression lamentable

La civilisation bourgeoise peut être fière de son œuvre. Elle est, c'est entendu, la systématisation de la lutte économique, du déchaînement des égoïsmes et des intérêts antagoniques, de l'agiotage spoliateur, de l'exploitation de l'homme par l'homme, avec toutes ses conséquences de misères, de servitude, de dégénérescence morale et physique. Mais elle devait au moins nous donner avec la liberté politique, la paix internationale et le remplacement de la prédominance militaire par la prédominance industrielle, si magnifiquement annoncée par Saint-Simon, à l'aube du XIXe siècle.

Tout l'avait fait espérer, dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle.

L'économie politique naissante s'efforçait de déshonorer la guerre et de glorifier le travail, par la voix de Quesnay, Dupont de Nemours, Letronne, Baudeau, Lecerf, Mercier La Rivière, Gournay, Turgot en France ; par celle d'Adam Smith, de Hume, de James Mill, en Angleterre ; par celle de Filangieri, Vasco, Beccaria, Verri, Genovesi, Gioia, Romagnosi, en Italie ; parcelle de leurs émules en Espagne, en Hollande, en Suisse

Ces pionniers avaient pour approbateur et pour appui le noble public cosmopolite qui suivait les Fontenelle, les Montesquieu, les Voltaire, les Diderot, les Rousseau, les Buffon, les d'Alembert, les d'Holbach, les Helvétius, les Condorcet, les Wieland, les Gessner, les Franklin, lesRichardson, lesGrimm, les Pope, les Gœthe, les Schiller, les Galvini, les Godwin, les Mably, les Raynal, les Morelly...

Morelly traduisait le sentiment général en vaticinant dans sa Basil 'ia de : «... Et toi, Humanité! sois maintenant libre et « paisible, ne forme qu'un grand corps organisé par les accords « d'une unanimité parfaite ; que la variété infinie de désirs, de (( sentiments et d'inclinations se réunisse en une seule volonté,

•JÔ REGRESSION LAMENTABLE

(( qu'elle ne meuve les hommes que vers un unique but : le « bonheur commun ; que semblable à la lumière, cette félicité « s'étende également à tous. Sois la mère commune d'une « famille heureuse ! . . . »

Tous applaudissaient, tant les joui s de la paix et du désarmement universel, de la Fédération européenne, en un mot, semblaient proches ! A tous il semblait qu'enfin, ce beau rêve, déjà vieux, des meilleurs souverains et des plus généreux esprits allait devenir une réalité (i).

(i) Nous empruntons à la Philosophie de l'histoire en Allemagne, de Robert Flit, une sommaire énumération, qui est ici à sa place, des projets de pacification européenne dans les derniers siècles. La première idée remonte à Georges Podiebrad, roi de Bohême, qui exposa devant Louis XI, roi de France, en 1464, un plan de pacification et d'organisation de la nouvelle Europe. Henri IV et son ministre Sully, vers la fin du XVI* siècle avaient conçu un projet semblable, mais plus approfondi : il s'agissait de fonder une République chrétienne d'Etats indépendants, où les guerres eussent été rendues impossibles par une sorte de conseil amphictyonnique.

En 1623, Emeric Lacroix publia à Paris le nouveau Cynée, discours des occassions et moyens d'établir une paix générale et la liberté du commerce pour tout le monde ; il y plaidait en faveur de l'établissement d'une Diète internationale permanente, qui serait investie du pouvoir d'arranger toutes les querelles entre les nations. Leibnitz soutenait, en I670, que ce but serait atteint par les nations de l'Europe, quand elles se formeraient en Confédération. En 1695, le grand et vertueux William Penn, dans un Essai sur lapaix présente et future de l'Europe, tenta également de prouver que par l'établissement d'une Diète ou Confédération, l'Europe pourrait, si elle le voulait, s'affranchir entièrement de la guerre. Vingt ans plus tard, la théorie delà paix universelle et perpétuelle trouva dans l'abbé de Saint-Pierre l'un de ses plus enthousiastes défenseurs. Le premier de ses ouvrages sur ce sujet fut publié en 171 2, le dernier en 1736. Rousseau donna en 1761 une éloquente exposition des vues de l'ingénieux abbé Goudard, dans son livre la Paix de F Europe (1764) et dans son Espoir chinois (1794), et Mayer dans son Tableau politique et littéraire de l'Europe en 1875 ( 1 777)> ont proposé pour assurer et maintenir la paix des plans de congrès européen qui sont en substance les mêmes que celui de l'abbé de Saint-Pierre.

Kant donna aussi son projet de paix perpétuelle par l'arbitrage.

Au XIX° siècle tous les socialistes moins Proudhon, l'âpre sophiste qui a osé glorifier la guerre, ont posé à la ba?e de leurs systèmes la fédération des peuples ; Ylnternationale fut de la réalisation de cet idéal une tentative pratique.

Actuellement l'Europe compte une trentaine de sociétés ou ligues de la paix ou de la fédération des peuples, fondées ou dirigées par des hommes qui ont nom : John Bright, Ch. Lemonnier, H. Destrem, Hodgson Pratt, Godin, Frédéric Passy, Cremer, Th. Moneta, Amilcar Cipriani, Gœgg, E. Sarrazin, etc.; mais que peuvent toutes ces bonnes volontés contre la stupéfiante déviation de toute une société piquée de la tarentule du carnage au point d'applaudir l'abominable Moltke, lui signifiant insolemment que la (< guerre est sainte, qu'elle est un élément de l'ordre du monde établi par Dieu ? »

Trois quarts de siècle plus tard, et bien que la sinistre épopée napoléonienne, qui succéda si malheureusement à l'héroïque défense républicaine de la France révolutionnée, eût réveillé tant de mauvais instincts, la prédiction de Saint-Simon et de Comte, que la civilisation industrielle allait succéder à la civilisation militaire, parut sur le point de se réaliser. Encore au moment où la guerre de Crimée battait son plein, l'illustre auteur de Y Histoire de la civilisation en ^Angleterre, Henri-Thomas Buckle, trop tôt enlevé aux sciences historiques, annonçait fièrement la fin des guerres. La guerre actuelle, disait-il, a été suscitée par les deux peuples les plus arriérés de l'Europe (Russie et Turquie), ce sera probablement la dernière : la civilisation ne tolérera plus des conflits de ce genre.

Pendant que parlait ainsi le savant historien, le chauvinisme nationaliste aiguisait ses poignards et préparait les effroyables boucheries des deux décades suivantes. Et maintenant, l'Europe, non guérie encore des récentes blessures, ploie sous le poids des armes, dans l'attente de quelque chose d'épouvantable.

Tant il y a loin de la coupe aux lèvres !

La régression est d'ailleurs explicable. Lorsque la Révolution française déchira, de sa foudre et de ses éclairs, le ciel de plomb du vieux régime, emportant dans sa tourmente émancipatrice, le despotisme royal avec ses privilèges de caste ; lorsqu'elle eut ouvert tous les horizons de l'avenir aux progrès de l'esprit humain, elle se borna malheureusement aux libérations politiques, laissant subsister les antagonismes et les privilèges économiques.

C'était s'arrêter à moitié œuvre, c'était fatalement livrer le pouvoir politique à la nouvelle classe dominante, devenue souveraine sur les marchés du travail et de l'échange.

Immédiats furent les résultats.

Que si, en effet, la grande bénéficiaire, la classe bourgeoise avait besoin, tout d'abord, du marché universel pour l'écoulement de ses marchandises, c'est-à-dire, de paix internationale, elle avait, dans sa situation particulière, plus besoin encore de maintenir, par la force, dans l'ordre le prolétariat grandissant, et de réprimer, en même temps que les tentatives républicaines, le

Jï REGRESSION .LAMENTA^

socialisme naissant. Or, pour réprimer, il faut désarmées, et c'est pourquoi le militarisme, en dépit des promesses des rois, survécut aux traités de 1815.

Tacitement, il fut entendu que ce serait là, désormais, le rôle principal des armées, qui s'en acquittèrent trop bien contre toutes les tentatives insurrectionnelles (1).

Quant au principe, le plus grotesquement réussi des généraux bourgeois le formula sans ambages, dans une proclamation fameuse (2).

Les choses ne sont pourtant pas allées aussi loin, que l'aurait voulu Changarnier. Les armées répriment bien encore, mais elles ont d'autres perspectives. L'organe crée la fonction ; il n'est donc pas étonnant que la constitution de formidables armées nationales ait surexcité le nationalisme qui, follement favorisé, comme diversion, par les gouvernements menacés, a bouleversé l'Europe par le « fer et le feu » rouvert sinistrement le temple de Janus et créé la terrifiante situation internationale actuelle.

Maintenant, nous vivons accablés sous la perpétuelle menace d'une conflagration qui mettrait aux prises vingt millions d'hommes armés d'engins foudroyants et nous ramènerait aux funestes destructions des Barbares du Ve siècle, avec cette différence que c'est sur leurs propres terres que les nouveaux Barbares — les prétendus civilisés de nos jours — porteraient la désolation et la mort. On n'a pas idée d'une pareille aberration.

Telle sera pourtant l'horrible réalité de demain, tel l'aboutissant de la civilisation bourgeoise, si le socialisme n'y met ordre.

Si vis pacem, para justiciam, si tu veux la paix entre les peuples, organise la justice sociale, crient les événements à l'homme

(1) Insurrection ouvrière de Lyon, 183 1 ; insurrection républicaine-socialiste de Paris, Lyon, Saint-Etienne, Grenoble, etc., 1832, 1834, 1836, 1839; soulèvement chartiste de 1840-1848 ; insurrection de Juin 1848 ; massacre des mineurs-grévistes à l'Epine et à Frameries, 1 867-1 869 ; à la Ricamarie, 1868; à Aubin, 1869 ; Commune de Paris, 1 87 1 ; insurrection cantonale de Carthagène, 1873 ; etc., etc. 11 nous faut, hélas, ajouter le massacre de Fourmies du Ier mai 1891, dans lequel les fusils Lebel firent leur début en trouant épouvantablement, sur les ordres du ministre Constans, du sous-préfet Isaac et du maire Brenier, des poitrines d'ouvriers désarmés, de femmes et d'enfants.

(2) Le général Changarnier, proclamation à l'armée des Alpes, datée de Lyon (1849) '> « Les armées modernes, dit-il en substance, ont pour fonction, moins la défense des (( frontières, que la défense de l'ordre contre les émeutiers de l'intérieur ».

contemporain, perdu dans les sentiers sanglants du militarisme homicide et déprimant.

A ce point de vue, l'avènement du socialisme n'est pas seulement une question de meilleure organisation politique et économique, c'est une question de vie ou de mort sociale.

Page 1