V. Thomas More
Au moment où, d'un horizon chargé de tempêtes, émergea, blafarde et voilée, l'aube de ce seizième siècle, justement appelé par un historien socialiste « le siècle de l'intelligence en révolte »
appartements publics destinés aux fonctions de la communauté. On y voyait un réfectoire où tous s'assemblaient au temps des repas. On y avait construit des salles pour y travailler à ces sortes de métiers qu'on ne peut exercer qu'à l'ombre et sous un toit. On y avait érigé un lieu où on nourrissait les petits enfants de la colonie... Dans un autre lieu séparé, on avait dressé une école publique où la jeunesse était instruite des principes de la secte et des sciences qui conviennent à cet âge...
« Comme les biens étaient en commun, un économe, qu'on changeait tous les ans, percevait seul les revenus de la colonie et les fruits du travail. Aussi c'était à lui de fournir aux nécessités de la communauté. Le prédicant et l'archimandrite avaient une espèce d'intendance sur la distribution des biens et sur le bon ordre de la discipline.
« La première règle était de ne point souffrir de gens oisifs parmi les frères. Dès le matin, après une prière que chacun faisait en secret, les uns se répandaient à la campagne pour la cultiver ; d'autres exerçaient en des ateliers publics les divers métiers qu'on leur avait appris ; personne n'était exempt du travail.
« Le vivre était frugal parmi les frères de Moravie. D'autre part, le travail y était grand et assidu... De là les richesses que les économies de chaque colonie accumulaient en secret. On n'en rendait compte qu'au premier chef de la secte ; on employait le superflu des colonies au profit de toute la secte. Souvent il arrivait qu'on achetait en propre les terres qu'on n'avait tenues qu'à ferme...
« On peut dire que dans les colonies tous les vices étaient bannis de la société. Leurs femmes étaient d'une modestie et d'une fidélité au-dessus du soupçon... On n'employait guère que les armes spirituelles pour punir ou pour prévenir les désordres. L-\ pénitence publique et le retranchement de la cène étaient parmi eux des châtiments qu'on appréhendait. Il est vrai qu'on redoublait quelquefois les travaux et qu'on exigeait
(1), mais qu'allaient désoler et déshonorer les fureurs catholicoprotestantes, l'ère moderne était commencée.
L'anarchisme féodal, définitivement vaincu par les royautés et par les communes bourgeoises, avait fait place, — par suite d'une usurpation commise au détriment des communes — aux monarchies nationales d'où allait sortir une nouvelle évolution politique.
Pendant ce temps, l'imprimerie grandissant, malgré les prêtres, les parlements et les rois, préparait l'affranchissement prochain de la pensée, tandis que la découverte du Nouveau Monde, complétée par les voyages de circumnavigation, en ouvrant de nouveaux marchés à l'échange, de nouvelles carrières à la recherche du gain, préludait à une révolution économique. La période manufacturière — intermédiaire entre les anciens métiers et la production capitaliste — allait s'ouvrir.
Tout annonçait, tout proclamait la solennité de l'heure historique qui sonnait alors au cadran des âges.
Au firmament de la pensée, de la science et de l'art, brillaient Michel Ange et Léonard de Vinci, ces génies encyclopédiques; Rabelais ce railleur titanique, dont le rire ébranlait l'Eglise, comme autrefois le froncement des sourcils de Jupiter avait ébranlé l'Olympe ; Etienne Dolet, le puissant travailleur, le martyr de la libre pensée, Erasme le réhabiliteur de la vie, l'apôtre de la tolérance. Puis, à côté de ces très grands, Raphaël, Pic de la Mirandole, l'Arioste, Bembo, Luther, Calvin et tant d'autres parmi lesquels Thomas More, qui fut grand par son savoir, par ses actes, par ses amitiés (2), et qui sut mourir sous la hache d'un tyran « avec la dignité d'un philosophe et la foi d'un martyr. »
une tâche plus pénible de ceux qu'on avait surpris en des fautes légères. Au regard des plus coupables, « on les rendait au siècle » et, pour me servir de leurs termes, on les exilait du paradis de délices dont ils s'étaient rendus indignes par leur désobéissance. . . »
(1) Louis Blanc : Histoire de la Révolution.
(2) Les amis du grand chancelier d'Angleterre furent, en premier lieu, Erasme, l'immortel auteur de Y Eloge de la Folie, Pic de la Mirandole, le jeune prodige qui, cependant, donna plus de fleurs que de fruits, Jean Paludan, Cornélius, Graphée, Tonstall, Busleiden, Egidius (ou Gilles) auquel il dédia VUtopie, J. Clément, tous penseurs libres et écrivains méritoires.