I(>8 THOMAS MORE
Toutefois, ce n'est pas de l'illustre représentant anglais de la Renaissance militante, ni du grand ministre victime du cruel Henri VIII, que l'on veut rappeler le souvenir, mais du réformateur de haute pensée qui sut reprendre la protestation communiste au point où l'avaient laissée Platon, Apollonius de Tyane, les Pères de l'Eglise, et les meilleurs hérésiarques pour la montrer à son siècle, après l'avoir enveloppée et parée de forces et de formes nouvelles.
L" Utopie (i) de More fit époque, pour employer l'expression allemande. Avant ce livre les chercheurs de théories sociales fondaient idéalement des ^Républiques conformément à la tradition platonicienne ; depuis, les chercheurs du mieux n'ont pu que tracer les plans
De ce qu'en Utopie on se plaît à bâtir,
Pour assigner le but prescrit à l'âme humaine (2)
Ce n'est que justice.
Incomparablement supérieure aux compartiments platoniciens, aux violences stériles des Pères de l'Eglise, Y Utopie ouvrit véritablement de nouvelles routes aux généreux qui vont à la recherche d'un avenir social meilleur, et sur beaucoup de points elle est restée le premier monument du socialisme moderne. Lorsqu'on tient compte de l'époque de la publication, on est, à toute page, frappé d'admiration.
More commence par une critique sociale d'une fidélité et d'une ampleur non dépassée encore, et les aperçus en découlant sont tels que, après plus de trois siècles et demi, ils sont encore pleins d'enseignements précieux et de novations irréprochables. Partout l'homme d'Etat se révèle et jusque dans cette excellente justification du communisme :
Tour répartir les choses avec égalité et justice et ne pas troubler
(1) Utopie mot forgé par More de deux mots grecs ou-topos, non lieu, pays imaginaire. L'Utopie, dont le titre exact est De optimœ reipnblicœ statu, deque nova insula Utopia. (La meilleure république retrouvée dans le gouvernement de l'ile nouvelle d"Utopie), fut publié à Louvain en 1516. Voici le sujet du livre : Un voyageur intrépide, le Portugais Hytholdée, a découvert l'île d'Utopie et il raconte à Pierre Gilles, à J. Clément et à More lui-même les merveilles qu'il a vues chez ce peuple « digne de servir de modèle à tous les autres ».
(2) Byron : Ctilde Harold.
la félicité des hommes, il faut, au préalable, abolir la propriété, car tant qu'elle subsistera, la classe la plus nombreuse et la plus estimable n'aura en partage que disette, tourment et désespoir .
La communauté du grand chancelier d'Angleterre comprend une sagace organisation du travail ^ on y a grand souci de la justice et du progrès social ; c'est tout un système aux vues nouvelles, dénotant l'homme politique qui avait beaucoup observé.
En Utopie, l'emplacement des villes est réglé de manière que chaque cité ait sa campagne environnante où tous les habitants viendront à tour de rôle, travailler la terre, car l'agriculture est la grande ressource, et même les ouvriers de ville doivent aller aux champs dans les temps de presse. Les villes sont régulières et bien bâties et tous les membres de la communauté ont un logement aéré, commode et agréable. Les paysans sont logés dans de spacieuses maisons champêtres, où sont déposés les instruments agricoles.
La terre étant commune, les produits agricoles sont emmagasinés par les soins des magistrats élus, qui les distribuent selon les besoins de chacun, dans la mesure des ressources communes. 11 en est de même des produits industriels.
Comme tout le monde travaille et que la production est mieux ordonnée, six heures de travail par jour suffisent pour assurer l'abondance à la Communauté .
Le gouvernement utopien est électif et composé ainsi qu'il suit : chaque trentaine de familles élit annuellement son magistrat, appelé syphogrante ou philarque. On nomme au dessus des dix philarques un magistrat supérieur, appelé protophilarque. La réunion des philarques choisit le prince (nommé à vie, mais révocable) entre les candidats désignés par le peuple (c'est en somme la République).
Toutes les lois, avant d'être executives, sont discutées et adoptées dans l'assemblée du peuple (le référendum).
L'agriculture étant l'art commun aux Utopiens des deux sexes, tous l'apprennent dès leur bas âge, enfance, tant à l'école, où l'on enseigne les préceptes, que dans les champs voisins, où l'on conduit les enfants travailler, en jouant, dans le double but de leur apprendre l'agriculture et de les développer corporellement.