MO THOMAS MORE
Outre l'agriculture, chaque Utopien apprend un métier. Les garçons choisissent d'être maçons, menuisiers, forgerons, ferblantiers, tisseurs, etc. ; les femmes apprennent surtout les métiers relatifs à l'industrie des vêtements, filage, blanchissage, couture, etc. Si quelqu'un veut changer de métier ou s'il veut apprendre plusieurs métiers, on le lui accorde tout de suite. Mais tous doivent travailler six heures par jour, en retour de l'abondance dont ils jouissent. Trois heures avant midi, repos de deux heures, et autre repos trois heures après midi. On va au travail comme à une fête et on en revient de même an son des instruments. Huit heures sont accordées au sommeil et chacun emploie comme il entend les heures de loisir. Les salles d'études sont toujours ouvertes à tous. L'été dans les jardins, l'hiver dans les salles, on fait de la musique, on s'exerce au chant, aux échecs et aux jeux innocents et agréables de tous genres.
Tout le monde (hormis les enfants, les malades et les vieillards) travaille manuellement , les syphograntes eux-mêmes, bien que légalement dispensés, travaillent pour donner le bon exemple.
Au centre de chaque quartier se trouve le marché ou magasin des choses nécessaires . Chaque père de famille va chercher et emporte ce qu'il demande pour lui et les siens, sans qu'on exige de lui ni argent ni échange.
L'abondance étant extrême en toutes choses, on ne craint pas que quelqu'un demande au-delà de ses besoins. En effet, pourquoi celui qui est sûr de ne manquer de rien, chercherait-il à posséder au-delà de ses besoins ?
En Utopie, il n'existe point de commerce intérieur. S'il y a surabondance dans quelques localités et pénurie dans quelques autres, on compense le déficit des premières par l'excès des secondes, et cela gratuitement. Ainsi l'Ile tout entière est comme une seule famille. Les produits superflus sont exportés à l'extérieur et échangés contre des produits exotiques, car l'usage de la monnaie est interdite en Utopie.
La famille est maintenue et tempérée par le divorce, c'est l'amour seul qui fait les mariages, l'adultère et les relations irrégulières sont proscrites. Les jeunes gens se voient nus avant de se choisir, pour éclairer leur choix.
Les mères nourrissent leurs enfants, elles se réunissent dans des salles disposées et meublées, pour que les nourrices, les nouveaux-nés et les enfants de moins de cinq ans y trouvent tout ce que réclament la propreté et l'hygiène.
Naturellement, l'instruction et l'éducation sont communes.
Les animaux sont tués, lavés et préparés par les serviteurs (qui sont les condamnés), afin que les Utopiens ne se fassent pas un spectacle du sang, chose qui pousse à la dureté et à la cruauté.
« \J Utopie est un de ces rêves des hommes de bien et dont toutes les idées ne sont point impraticables, a prononcé Condorcet (i). »
Il y a mieux à dire : L'Utopie est la vision sociale d'un homme de génie ; elle éclaire singulièrement l'avenir de l'humanité. Vous voyez là, en germe, le travail attrayant, une organisation sociale et scientifique de la production, un admirable système d'éducation et le respect de la liberté individuelle, limitée seulement par les devoirs sociaux équitablement répartis, incombant à chacun.
Ce sont là plus que les rêves d'un homme de bien. A-t-on besoin d'ajouter que des préoccupations si nouvelles durent paraître bien irréalisables aux contemporains de X Utopie. C'est pour cela sans doute que le mot utopiste reçut la signification qu'il a encore et qui ne doit pas être appliquée à More, resté l'un des plus féconds novateurs de l'ère moderne .
Cependant X Utopie, écrite en latin, n'était pas, semble-t-il, destinée au grand public. La première traduction fut faite en italien par le florentin Francesco Doni, bien digne d'un tel honneur, puisque lui-même avait déjà publié les étincelants dialogues connus sous le nom de Imondi celesti, terrestried iufernali, dans lesquels se trouvent la description du [Monde des Sages.
Les sages habitent à Cittanuova et se sont soumis à des institutions égalitaires ; ils ont maintenu la famille et aboli la propriété individuelle ; ils sont tous égaux et, en retour d'un travail réparti entre tous, ils vivent dans l'égalité, l'abondance, la paix et le bonheur.
( i ) Condorcet : Bibliothèque d'un homme public.