VI. Campanella et divers
Pour Doni et Bonifacio, le communisme n'était évidemment qu'un bel idéal dont il ne fallait pas même tenter la réalisation ; pour Campanella qui, près d'un siècle plus tard, écrivit la Cité du Soleil, il n'en était pas ainsi, car on devait non seulement élaborer des plans d'organisation communautaires, mais aussi tenter de les appliquer.
Et de fait, avant de dogmatiser, le moine révolutionnaire avait voulu réaliser. Servi par une âme haute et vaste, une volonté de fer et une grande habileté dans le maniement des hommes, ce révolté étonnant ourdit, vers 1600, une formidable conjuration révolutionnaire ayant à sa tête, dit Pietro Giannone, trois cents moines napolitains gagnés au communisme et ayant des ramifications dans un grand nombre de villes voisines : Stilo, Pizzoli, Catanzaro, Nicastro, Gerace, Melito, Oppido,
(1) L'affirmation de Bonifacio est maintenant confirmée par l'observation. Voici, entre autres, deux témoignages non suspects :
« Au point de vue sociologique, ce qui est particulièrement intéressant dans les républiques des fourmis et des abeilles, c'est le parfait maintien de l'ordre social avec une complète anarchie. Nul gouvernement; personne n'obéit à personne, et cependant tout le monde s'acquitte de ses devoirs civiques avec un zèle infatigable ; l'égoïsme semble inconnu.
« 11 est remplacé par un large amour social.» (Letourneau : L'Evolution politique).
Ce qui suit est plus péremptoire : « C'est de l'abeille, de la guêpe, de la fourmi, de l'oiseau, de toute cette création animale inférieure qu'il regarde avec mépris, que l'homme doit apprendre un jour à connaître ce qu'il est lui-même ». (Draper : Le Développement intellectuel de l'Europe).
Le but était de renverser la domination espagnole et d'établir une républiqne communautaire. Averti par un traître, le vice-roi espagnol, comte de Lemos, arrêta les conjurés, qui furent condamnés sans pitié, et il fit subir au réformateur les plus cruelles tortures ; la dernière dura quarante heures, sans qu'on pût arracher une parole à l'héroïque moine.
Enfin, après avoir, pendant vingt-sept ans, habité cinquantedeux prisons, et avoir été enfermé plusieurs fois dans des culs de basse-fosse, Campanella fut relâché à la prière du pape Urbain VIII (i), et il vint à Paris où, bien accueilli par le Mécène français, Peiresc, il finit paisiblement ses jours.
Indompté après tant d'épreuves, le disciple du philosophe novateur Télésius employa ses dernières années à écrire une sorte d'encyclopédie philosophique, où Pierre Leroux a vu l'édifice d'une philosophie complète. La Cité du Soleil (Civitas solis) est un des chapitres de ce grand ouvrage.
Comment l'héroïque conspirateur napolitain entendait-il le communisme ?
La grande Cité du Soleil est régie communautairement. Elle a pour chef suprême un prêtre, que, dans leur langue, ils nomment Sol (Soleil) et que dans la nôtre nous appellerions le grand Métaphysicien.
Il jouit d'un pouvoir absolu ; il est assisté de trois chefs, Pou, Sin et Mar (Puissance, Sagesse, Amour).
Puissance est chargé de ce qui concerne la paix et la guerre ; Sagesse a la direction des arts libéraux et mécaniques, de l'instruction et des sciences; Amour a pour principale fonction de veiller à ce qui regarde la génération et de régler les unions sexuelles, de telle sorte qu'il en résulte la plus belle race possible. Mais rien ne se fait que sous la présidence du grand Métaphysicien. Les magistrats répartissent les biens consommables avec égalité, les repas sont d'ailleurs pris en commun.
Le travail est distribué aux deux sexes selon les aptitudes et les forces de chacun. L'instruction et le travail sont rendus le
(1) Urbain VIII en fut remercié publquement au nom de la science, par Guillaume Budé, au Collège de France.
plus attrayants possible. Les unions ne sont pas libres ; les magistrats choisissent les conjoints ; on accouplera par exemple un brun avec un blonde, un maigre avec une grasse ; on assortira les beautés et on fixera la date et la fréquence des cohabitations.
Si deux jeunes gens s'aiment, ils ne seront libres de cohabiter (à moins que les magistrats ne les aient unis) que dans le cas où la femme serait enceinte ou reconnue stérile.
Dans la Cité du Soleil, autant de magistratures que de vertus. Ainsi, les magistrats s'appellent Magnanimité, Courage, Chasteté, Libéralité, Justice, Equité, Adresse, Vérité, Bienfaisance, Reconnaissance, Gaîté, Activité, Modération, etc.
Le mensonge est particulièrement puni ; les coupables sont privés temporairement des repas en commun, du commerce des femmes, de leurs dignités, etc.
La femme qui se farderait serait punie de mort. Les peines corporelles sont d'usage dans certains cas, quand il y a crime, la loi du talion existe, œil pour œil, dent pour dent ; la direction des consciences appartient aux magistrats qui sont tous prêtres.
Toutes les études pratiques et spéculatives sont communes aux deux sexes. On s'efforcera de rendre l'étude divertissante et, pour cela on enseignera par les yeux plus que par les oreilles ; on développera le corps en même temps que l'esprit, et cela par les exercices de gymnastique communs aux deux sexes, et qui se font dans un état de nudité complète et par l'apprentissage graduel de plusieurs professions. Le travail est si bien distribué à tout le monde, que quatre heures par jour suffisent pour entretenir l'abondance dans la communauté. Le reste du temps se passe dans d'agréables exercices intellectuels, études et jeux de toute sorte. L'âge des unions est fixé à vingt-et-un ans pour les hommes et dix-neuf pour les femmes ; les vêtements des deux sexes sont analogues ; seulement la tunique des femmes est un peu plus longue. Chaque Solarien habite le logement et a le lit qui lui est attribué par les magistrats.
Ce lit là est un peu le lit de Procuste.
Les repas communs, toujours hygiéniques et excellents, ont lieu au son de la musique ; les adolescents servent à table. Les
femmes vont à la guerre aussi bien que les hommes. La propreté et l'usage des parfums sont ordonnés.
L'excellent Villegardelle (i) avance que la Cité du Soleil moins connue que Y Utopie, lui est pourtant supérieure. » Tel n'est pas notre avis. Campanella (sa qualité de moine est son excuse) est tout à fait rétrograde sur la question familiale, puisqu'il revient purement et simplement aux idées platoniciennes.
Que dire aussi de cette cléricalisation des magistratures, aggravée par la résurrection de la loi du talion ?
En un seul point Campanella l'emporte ; c'est par son cosmopolitisme qui devançait les temps. Elles sont de lui ces paroles prononcées au commencement du XVIIe siècle : « Puissent les peuples s'unir dans une communion pacifique, La science se multipliera et les échanges et les voyages augmenteront le bienêtre et les lumières de tous ! »
Un siècle sépare Campanella de More, près d'un siècle et demi sépare Morelly, le quatrième grand communiste, de Campanella. Le XVIIe siècle, tout à la réaction monarchique, ne produisit que des systèmes d'élever les princes. Dans un seul de ces traités ou romans delphiniens, nous trouvons une utopie communiste telle quelle.
Le Télémaque est trop connu pour que nous ne nous bornions pas à signaler simplement la monarchie communiste de Salente que Fénelon voulut donner en modèle, sans s'élever, tant s'en faut, à la hauteur de More et sans même avoir les échappées lumineuses de Campanella.
L'Ocèana d'Harrington, instructive à plus d'un titre n'est pas communiste, et ne peut pas entrer par conséquent dans notre cadre.
Nous en dirons autant de la Nova Atlantis de Bacon, de YArjenis de Barclay et de quelques autres travaux analogues.
Pourtant nous ne quitterons pas ainsi le XVIIe siècle.
En ses Nuits, d'une poétique tristesse si profondément humaine, le poète élégiaque anglais, Edouard Young, s'écrie devant un cimetière du village : « Combien, parmi les inconnus
(1) Histoire des idées sociales avant la Révolution.
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qui dorment ici pour toujours dans la couche glacée de la mort, combien de Milton, de Corneille, de Molière, dont le génie fut étouffé, dans son germe, sous le rocher insoulevable de l'ignorance et de la pauvreté ? »
Un sentiment pareil nous saisit devant ce XVIIe siècle qui aurait pu être si grand par la science et la pensée, puisque malgré la double pression cléricale et royale il put produire des Gassendi, des Pascal, des Spinosa, des Leibnitz, des Descartes, des Bayle, mais que le despotisme monarchique à la Louis XIV stérilisa pour l'idée, au moins en France.
Parmi ces étouffés de la tyrannie politique et sacerdotale, il en est un qui, méconnu en son temps, se leva de son tombeau pour participer à la grande lutte émancipatrice du philosophisme au XVIIIe siècle ; il devint de suite célèbre et pourtant il n'était révélé qu'à moitié.
En effet, le curé Meslier, qui écrivit en 1690 le fameux Testament, retrouvé par Voltaire et les Encyclopédistes, en 1760, ne nous fut donné d'abord que comme un prêtre incroyant, mort en demandant pardon à ses ouailles de leur avoir enseigné le mensonge chrétien.
En ne le présentant que sous cet aspect, Voltaire, d'Alembert, d'Holbach, Sylvain Maréchal ont, en quelque sorte, calomnié le modeste curé champenois, qui fut et restera l'un des plus sagaces représentants du communisme dans les siècles qui précédèrent la Révolution.
Jean Meslier n'était pas seulement antichrétien, athée et matérialiste comme Hobbes, comme Bayle et Gassendi ; républicain comme Jurieu, métaphysicien rationaliste comme Locke, il était aussi critique social, comme Vauban, comme La Bruyère. De plus, et c'est là la plus étonnante originalité, il était communiste, comme l'avait été More et mieux certainement que Campanella . Ce Jean Meslier supérieur nous a été révélé par un publiciste étranger, M. Charles Rudolf qui ayant été assez heureux pour découvrir un autre manuscrit authentique du Testament, a eu le bon esprit et l'honnêteté de le publier intégralement (1).
(1) Le Testament de Jean Meslier, curé d'Etrepigny et de But en Champagne, décédé
Après une éloquente et saisissante critique des maux qu'a engendrés la propriété individuelle et qui dévorent l'humanité, Meslier conclut, avec une précision parfaite :
« Si les hommes, dit-il, possédaient et jouissaient en commun des richesses, des biens et des commodités de la vie ; s'ils s'occupaient unanimement tous, à quelque honnête et utile travail ou au moins à quelque honnête exercice, et s'ils ménageaient sagement entre eux les biens de la terre et les fruits de leurs travaux et de leur industrie, ils auraient suffisamment bien tous de quoi vivre heureux et contents ; car la terre produit toujours assez suffisamment et même assez abondamment de quoi les nourrir et les entretenir, s'ils faisaient toujours bon usage de ces biens, et c'est fort rarement quand la terre manque à produire le nécessaire à la vie, et aussi chacun aurait suffisamment de quoi vivre paisiblement, personne ne manquerait de ce qui lui est nécessaire. »
Sujet de Louis XIV, le modeste curé se défie du centralisme gouvernemental, et pour la réalisation de son idéal il fait appel à des Communautés économiques qui « doivent foire une alliance « entre elles pour garder inviolablement la paix et se secourir « en cas de besoin (i). »
Communiste en socialisme, fédéraliste en politique, Meslier
en 1723 ; ouvrage inédit, précédé d'une préface et d'une étude bibliographique par Charles Rudolf, Amsterdam, à la librairie étrangère. R.-C. Meijer, I864, 3 vol.
Voir aussi sur le même sujet : La Revue d'économie politique, article du Dr Cari Gruenberg ayant pour titre : Jean Meslier précurseur du socialisme contemporain, et dans la Revue Socialiste d'août 1888, un article de l'auteur de ce livre, sous la rubrique : Jean Meslier communiste et révolutionnaire.
(1) Meslier définit ses Communautés comme suit :
« J'entends par là tous ceux d'un même endroit ou d'un même territoire en sorte que tous ceux et celles qui seraient d'une même ville, d'un même faubourg, d'un même village et d'une même paroisse, ne composeraient tous ensemble qu'une même famille, se regardant et se considérant tous les uns et les autres comme frères et sœurs... et qui, pour cette raison, devraient tous s'aimer les uns et les autres comme frères et comme soeurs, et par conséquent devraient vivre paisiblement et communément ensemble, n'ayant tous qu'une même et semblable nourriture et étant tous également bien vêtus, également bien logés et bien couchés et également bien chaussés, mais s'appliquant aussi tous à la besogne, c'est-à-dire au travail, ou quelque autre honnête et utile emploi, chacun suivant sa profession ou suivant ce qui serait plus nécessaire ou plus convenable de faire, suivant les temps ou les saisons et suivant les besoins que l'on pourrait avoir de certaines choses. »
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est libertaire sur la question familiale qu'il résout de la sorte : « Liberté de former des alliances chacun suivant ses inclinations, les dites alliances pouvant être librement dissoutes, lorsque les conjoints ne se trouvent pas bien ensemble. »
Sur ce point, il est logique jusqu'au bout. Pour lui les enfants, sans être privés de l'amour des parents, doivent être mis à la charge de la communauté.
Ajoutons que, contrairement à toutes les opinions de son temps, Meslier ne croyait pas du tout à la possibilité de réformes sérieuses par la monarchie. Révolutionnaire isolé, dans le silence de sa conscience, il disait au peuple que son seul moyen de salut était de se soulever contre ses oppresseurs religieux, ses tyrans politiques et ses spoliateurs sociaux. Cet incroyant croyait à une chose : la prochaine Révolution libératrice.
De Meslier, qui devança son temps, au fécond XVIIIe siècle, la transition est facile. Malgré l'agression obscurantiste que favorisa la magistrature janséniste — rétrograde et férocement répressive, comme l'attestent entre autres crimes judiciaires la roue et le bûcher de La Barre, de Calas, de Sirven et le supplice atroce de Damiens, abominations suffisant à elles seules pour déshonorer la classe dirigeante de ce temps et justifier au-delà, toutes les colères de la Révolution française ; — malgré cette noire et sanglante offensive du roi, du prêtre et du magistrat, l'esprit humain, avait enfin vaincu et la protestation communiste éclatait, elle aussi, dans toutes les sections du philosophisme triomphant. Les utopies égalitaires ou communautaires sont innombrables, on ne peut plus qu'énumérer : Fontenelle * La République des Ajaojins ou des philosophes ; Varaisse d'Alais : La %épublique des Sévèrambes ; Van der Neck : la République de Cessâtes ; Pechmeja: le Telèphe; J. et V. d'H...: Projet de corn-
munauté philosophe ; Gaudence de Lucques : {Mémoires ; Terrasson : Sethos ï anthropophile ; Wielland : le {Miroir d'or; Mably : les Entreliens de T horion, etc,
Nous pourrions continuer par Mercier, Tiros de Besplas, Cumberland, André Brun, Rétif de la Bretonne, Bernardin de Saint-Pierre, Florian... Mais la liste serait interminable. Notre grand Diderot lui-même a sacrifié sur l'autel de l'Utopie communiste par sa ^publique des Galligènes et son Supplément aux Voyages de Bougainville.
Aussi bien aucun de ces réformateurs n'égala, pour la sûreté de vue et la parfaite connaissance de son sujet, l'humble instituteur Morelly, dont la Basiliade et le Code de la Nature, publiés d'abord sans nom d'auteur, furent attribués à Diderot, ce qui est déjà un éloge significatif.
Dans le Code de la Nature, Morelly se pose ce problème :
Trouver une situation dans laquelle il serait presque impossible que l'homme soit dépravé ou méchant ou du moins minimâ de malts.
Il trouve cette situation idéale dans le retour aux lois de la nature et dans la connaissance des vrais fondements de sociabilité qui sont :
i° L'unité indivisible des fonds de patrimoine et usage commun de ses productions ;
2° Abondance et variété de ces productions plus étendues que nos besoins, mais que nous ne pouvons recueillir sans travail. D'après ces principes, la meilleure manière de fonder l'intérêt individuel serait de ;
a) Maintenir l'unité indivisible du terrain et de la demeure commune ;
b) Etablir l'usage commun des instruments de travail et des produits ;
c) Rendre l'instruction également accessible à tous ;
d) Conserver autour de la commune un terrain suffisant pour nourrir les familles qui l'habitent ;
é) Unir au moins mille personnes, afin que chacun travaillant
selon ses forces et ses facultés, consommant selon ses besoins, il s'établisse sur un nombre suffisant d'individus une moyenne de consommation qui ne dépasse pas les ressources communes, et qu'il résulte d'un travail collectif une somme de produits qui rende cette moyenne abondante ;
f) Ne concéder au talent d'autres privilèges que celui de diriger les travaux dans l'intérêt commun, et ne tenir compte que des besoins et non de la capacité, dans la répartition des produits.
Politiquement, la nation est divisée en provinces, tribus et familles ; l'éducation est commune, toute expérimentale, sans intervention de la divinité ; elle est professionnelle, à partir de l'âge de dix ans.
Mariage de quinze à dix-huit ans, obligatoire et indissoluble pour dix ans; après dix ans, le divorce est permis.
Les mères allaitent leurs enfants, qui restent dans la famille jusqu'à l'âge de cinq ans; après cet âge, ils sont élevés en commun.
Repos public tous les cinq jours et fêtes publiques nombreuses.
Formation à' armées agricoles et industrielles pour les grands travaux d'utilité publique.
L'organisation politique du Code de la V^ature est fédéraliste, elle dérive d'une fédération de familles pour constituer la tribu, des tribus pour constituer la Province, des provinces pour constituer la Nation, d'où logiquement fédération pour constituer l'Humanité (i).
Chacun sera chef de famille à son tour, chaque famille élira à son tour le chef de tribu, de même que chaque tribu élira à son tour le chef de province, et tous les chefs de province seront sénateurs (conseillers suprêmes) à tour de rôle.
En passant, — pressé par l'espace, — la partie critique du Code de la Rature, on en a négligé un des côtés les plus saisis-
(l) Parmi les réformes d'ordre secondaire (trop nombreuses pour être énumérées ici), nous remarquons celle-ci : Etablissement du système décimal, qui devait, trente ans plus tard (4 messidor, an VII), être adopté par le Corps législatif, sur la proposition de Bertholet. Lagrange, Brisson, Borda et Prony.
LE SOCIAUSMK INTKGRAL 12 1
sants. Par sa façon de stigmatiser la fausse morale courante, les préjugés et les abus régnants, Morelly a certainement inspiré Fourier.
Il a fallu aussi négliger tout le côté philosophique, qui est la partie la plus rem ;rquabh de l'œuvre de Morelly, puisqu'elle lui valut le suffrage des hommes les plus éclairés de son temps (i).
Après Morelly et ses coreligionnaires contemporains, auxquels il convient d'ajouter l'anglais Spence (2) après les échappées brillantes de Rousseau {Discours sur l'inégalité des conditions) ; de Brissot de Warwille (Recherches philosophiques sur le droit de
(1) Morelly, toujours devançant Fourier, qui ne le cita jamais, — quand le génie pille, il égorge, a dit Rivarol, — donne à la solidarité un fondement naturel : « La nature, dit-il, a voulu qu'il en fût ainsi :
i° Elle a fait sentir aux hommes, par la parité des sentiments et des besoins, l'égalité de condition et de droit, et la nécessité d'un travail commun.
2° Sur la variété momentanée de ces besoins qui font qu'ils ne nous affectent pas tous également ni dans le même instant, elle nous avertit de se relâcher quelquefois pour céder à d'autres et nous induit à le faire sans peine.
3° Quelquefois, elle prévient entre l'opposition, la concurrence des désirs, des goûts, des inclinations par un nombre Suffisant d'objets capables de les contenter séparément, ou bien elle varie ces désirs, ces penchants sans les empêcher de tomber en même temps sur un objet qui serait unique : trahit sua quemque voluptas.
40 Par la diversité de forces, d'industrie, de talents mesurés sur les différents âges de notre vie ou la conformation de nos organes, elle indique nos différents emplois.
5° Elle a voulu que la peine, la fatigue de pourvoir à nos besoins toujours un peu plus étendus que nos forces, quand nous sommes seuls, nous fit comprendre la nécessité de recourir à des secours et nous inspirât de l'affection pour tout ce qui nous aide ; de là notre aversion pour l'abandon et la solitude, notre amour pour les agréments et les avantages d'une puissante réunion, d'une société.
6° Enfin, elle a tout fait pour exciter et entretenir parmi les hommes une réciprocité de secours et de gratitude ».
(2) Spence, instituteur, csmvne Morelly, fut, en Angleterre, le précurseur de ce communisme radical que William Godwin et Robert Owen représentèrent avec tant d'éclat le lendemain de la Révolution française. Spence se distingua, supérieur en ceci à Morelly, par un républicanisme éclairé et de bon aloi. Le plan communiste qu'il publia en 1885, sous le titre peu modeste de Spensonia est le développement de ce thème à la fois solidariste, égalitaire et libertaire.
Spensonia est une République une et indivisible, le peuple se compose de l'universalité des citoyens. La propriété foncière y est inconnue, toutes les terres y appartiennent à l'Etat. Le pouvoir législatif est exercé par un parlement annuel, élu par le suffrage universel. Les femmes jouissent des droits électoraux au même titre que les hommes. Un conseil de vingt-quatre ministres nommés par moitié chaque année est investi du pouvoir. La République n'a point d'armée peraianente. Si la guerre éclate, tout citoyen est soldat.
propriété)] de Marmontel (les Incas (i), les Contes moraux); de Volney (les latines) ; de Saint Lambert (Panthamias) ; de Necker (la liberté du commerce des grains) ; du marquis d'Argenson {Considérations sur le gouvernement de la France) ; de Montesquieu (Lettres persanes) ; de l'abbé de Saint-Pierre (Projet de paix perpétuelle) ; de Condorcet ( Tableau des progrès de l'esprit humain) ; de Dom Déchamps (la C haine des vérités développées) ; de l'abbé Raynal (Histoire philosophique des Deux-Indes) ; de Mercier (L'an 2440 et l'Homme de fer)] d'Helvétius (De l'homme et de son éducation)] de Boullanger (Le Despotisme oriental) ; de Linguet (Théorie des lois civiles), etc. Après cette poussée inouïe de revendications et d'aspirations novatrices, la Révolution ne pouvait plus éclater, sans que la protestation communiste ne se mêlât à la grande protestation libertaire et égalitaire qui allait emporter tout une société civile et politique, vieille de dix siècles.
Ce ne fut pas avec le succès que l'on pouvait prévoir, et la cause première en est patente.
Pendant tout le fort de la lutte titanique qui souleva la France entière et déborda sur l'Europe, les paroles enflammées de Claude Fauchet, de Chalier, de Jacques Roux. d'Anacharsis Cloots, des meilleurs de la grande Commune, furent couvertes par le bruit des mondes croulants et les auteurs eux-mêmes furent emportés dans l'ouragan de la bataille implacable.
Néanmoins la protestation communiste forcément ajournée,
(l) Les tttcxs avaient en effet réalisé une monarchie communiste qui ne méritait peut-être pas d'être si férocement et si aveuglément détruite par les conquistadores espagnols.
« Au Pérou, l'oisiveté n'était pas tolérée ; c'était un crime capital. Même les enfants de six à sept ans devaient faire œuvre utile. Les vieillards plus ou moins impotents et entretenus par l'Etat étaient chargés de chasser les oiseaux des champs nouvellement ensemencés et d'autres menues besognes. Des jours de repos sagement distribués permettaient à la population laborieuse de se récréer de temps en temps. Chaque mois, chaque mois lunaire, comptait trois jours de fêtes publiques ; mais ces jours-là les campagnards devaient aller à la ville prendre les ordres de l'administration.
Personne n'étiit libre, miis aussi personne n'était abandonné. Les vieillards, les infirmes, les veuves, etc., étaient secourus ; les champs des absents pour cause de service public étaient cultivés. Les vastes dépôts de provisions contenus dans les magasins publics, dans ceux de l'Inca, garantissaient la population contre les famines. >> (Letourneau : l'Evolution politique.
restait au fond des cœurs ; on le vit clairement après la tentative désespérée de Prairial.
Et, si fortes étaient les sympathies pour l'égalité, que la conjuration communiste de Babœuf, Darthé, Buonarotti, Sylvain Maréchal et de leurs dix-sept mille affidés fut sur le point d'être victorieuse (i).
Or, ce qu'avaient voulu les Egaux, — que la dénonciation d'un traître amena, en 1796, devant la Haute-Cour de Vendôme, — c'était la communauté de la terre, l'égalité des conditions, l'organisation administrative de la production et de la répartition des richesses, l'universalisation du travail, de l'instruction et du bien-être, en un mot, la République économique et le bonheur commun (2).
Nous conviendrons que cette ultime protestation communiste des derniers siècles, bien conçue quant aux moyens de réalisation, était trop archaïque dans son inspiration et dans ses buts pour durablement réussir; mais, nul ne pourra contester avec justice qu'en posant à nouveau le problème social, avec cette grandeur tragique dans les dernières fulgurances révolutionnaires, elle ne l'ait imposée irrémissiblement au XIXe siècle qui, après tant de rêves, tant de projets, tant de luttes, tant d'efforts, le cherche encore, sans pouvoir y échapper, sous la menace des griffes léonines du sphynx révolutionnaire, car, a magistralement prononcé Auguste Comte, le communisme ne comporte pas d'autre réfutation que la solution du problème qu'il pose.
(1) Georges Avenel : Les lundis révolutionnaires.
(2) « L'égalité conditionnelle devant la loi est une chimère ; s'il existe un seul homme sur la terre plus riche, plus puissant, que ses semblables, que ses égaux, l'équilibre est rompu ; qu'il ne soit plus d'autre différence parmi les hommes que celles de l'âge et du sexe : la terre n'est à personne, les fruits sont à tout le monde ; l'Etat les distribue aux individus auxquels il doit une existence heureuse; en revanche, il exige d'eux un travail obligatoire dont le mode, la quantité, la qualité sont réglés par lui seul. Le lux», marque de l'inégalité, doit disparaître, et avec lui les grandes villes, centre d'agitation et d'immoralité. L'égalité implique l'éducation commune des enfants hors de la surveillance des parents, l'enseignement limité aux connaissances d'utilité pratique, à l'exclusion de l'instruction spéculative. Le système établi, nul n'aura le droit d'émettre une opinion contraire aux principes sacrés de l'égalité et la frontière sera inexorablement fermée aux produits et aux idées de l'étranger. Enfin, pour favoriser l'établissement du nouveau régime, les dettes publiques et privées seront abolies.» (Extrait du Manifeste des Egaux, par Sylvain Maréchal.)
Or, la solution du problème posé par le communisme, c'est l'abolition de la misère, de l'ignorance et des derniers vestiges persistants des servages civils, politiques, économiques. C'est l'arrivée à un stade supérieur de civilisation, à un état politique où tout mal moral et social serait combattu, toute iniquité rendue impossible, ou du moins nuisible à son auteur, où toute souffrance évitable serait supprimée et toute souffrance dérivant fatalement de la nature des choses adoucie.
Comment tout cela?
Par la pratique de la justice et de la fraternité dans l'ordre humain, de la bienveillance et de la pitié dans l'ordre universel, car telles seraient les ^vertus d'une organisation équitable et rationnelle dans laquelle, le cœur inspirant, la raison dirigeant, la science éclairant, l'épanouissement individuel le plus complet de chaque être humain se combinerait avec la solidarité sociale la plus étendue et l'idéal moral le plus altruiste, c'est-à-dire le plus élevé.
Au nom des souffrants et des espérants, au nom de la justice foulée aux pieds, au nom même des développements économiques de la société moderne qui rendent une transformation intégrale, possible et nécessaire, les socialistes ont osé assigner aux hommes de ce temps, cette tâche immense et splendide, dont l'accomplissement emparadiserait la terre. Et ils l'ont fait avec un tel éclat que leur propagande a rempli notre siècle, créé un courant puissant et, de la sorte, singulièrement préparé les cerveaux à l'acceptation des idées salvatrices déjà ébauchées.
Nous entrons dans le XIXe siècle, si troublé, si inconséquent, si enténébré par la fumée des combats; mais si investigateur, si militant et si plein de promesses.