III. Saint-Simoniens et Fouriéristes
Une remarque a été faite dans les lignes précédentes : les pères du socialisme moderne n'eurent garde d'enfermer l'idée nouvelle dans une étroite question de répartition des richesses; ils en firent, imitant en cela d'ailleurs les plus grands utopistes des derniers siècles, une question intégralement humaine, et ils purent ainsi appeler à eux, en même temps que tous les intérêts lésés, toutes les forces, toutes les aspirations généreuses. Ce fut bien. Là est le secret de leur influence. Jamais la lutte pour les seuls intérêts matériels n'a entraîné la foule ; toute passion révolutionnaire, toute activité généreuse est fondée sur un idéalisme quelconque. C'est parce que Saint-Simon, Fourier, Owen le comprirent que les dévouements ne leur firent pas défaut; quelles que soient, quand on l'envisage en bloc ses infirmités morales, l'âme humaine aime que l'on fasse appel à ce qu'il y a de meilleur et de plus élevé en elle.
En mourant dans les bras du fidèle Olindes Rodrigues, Saint- Simon put affirmer sa foi sociale dans cette dernière parole : « La poire est mûre, il faut la cueillir. » Ce qui voulait dire : « Les temps sont venus de la rénovation humaine ; allez et travaillez avec courage. » La parole vivante fut entendue par une pléiade incomparable de jeunes gens aux chaleureux enthousiasmes et aux brillantes facultés.
Auguste Comte et Augustin Thierry s'étaient retirés ; le premier pour suivre ses propres voies et systématiser la philosophie positive dans une œuvre immortelle ; le second pour ressusciter la vieille France, dans les travaux historiques qui ont fait école. Ils furent remplacés, aux côtés d'Olindes Rodrigues, le grand théoricien de la démocratisation du crédit, par Enfantin, l'éloquent et merveilleux manieur d'hommes, et par Bazard, l'ancien carbonaro, l'homme de forte pensée et d'indomptable courage.