V. Les Epigones
Non pas que tout le monde .se résignât au rôle d'exécutant dans les chœurs discipulaires de l'église saint-simonienne ou fouriériste. Quiconque pouvait être soliste voulait immédiatement conduire un chœur à lui, dans une chapelle de sa construction.
Le plus important de ces choryphées, devenus éponymes de petites écoles socialistes, est incontestablement Pierre Leroux, philosophe estimable, mais socialiste peu suggestif, bien qu'il ait prétendu être le quatrième évangéliste de la moderne bonne nouvelle et aspiré orgueilleusement à réconcilier dans sa doctrine de l'humanité Saint-Simon (1), Fourier et Robert-Owen.
(1) Selon lui, le socialisme était l'œuvre de trois hommes de génie : Saint-Simon, homme de l'égalité ou des classes les plus nombreuses ; Robert Owen, le serviteur dévoué de la fraternité et le restaurateur du communisme ; Fourier, l'apôtre exalté de
Le problème philosophique fut assez bien posé par lui :
« La Société est en poussière, dit-il, et il en sera ainsi tant qu'une foi commune n'éclairera pas les intelligences et ne remplira pas les cœurs. Voyez, un soleil éclaire tous les hommes, et, donnant une même lumière, harmonise tous les mouvements ; mais où est aujourd'hui ce soleil moral, je vous le demande, qui luit pour toutes nos consciences! »
Fort bien vu; mais là s'arrêteront nos éloges sur la philosophie panthéïstico-spiritualiste (avec adaptation du ternaire occultiste, sous le nom de Triade), de Pierre Leroux; son socialisme n'est qu'un communisme vague, insaisissable même, dominé par le fameux Cirailus qui, dans la pensée du philosophe, prend des proportions exagérées.
Bûchez qui, comme Pierre Leroux, put réunir autour de lui un groupe important d'hommes de valeur, tenta, en fondant l'école catholico-conventionnelle, de réunir Jésus-Christ et Robespierre. Pour Bûchez, l'Evangile avait son complément dans les 'Droits de T homme et le culte de la Révolution s'accordait fort bien avec les pratiques catholiques.
Cependant, le temps était tellement aux tendances religieuses que les buchéziens purent être les organisateurs de sociétés ouvrières, les plus actifs et les plus écoutés. Ils fondèrent notamment, en 1832, la première association ouvrière française de production, celle des bijoutiers de Paris.
La conception de Bûchez tient en ces quelques lignes extraites de Y Européen, de 183s :
« Le moment est venu de réaliser socialement, les commandements de la morale chrétienne...
la liberté ou du libre essor. Pierre Leroux s'appelait le quatrième socialiste et il considérait la Doctrine de l'Humanité comme devant être la synthèse des précédentes et comme devant avoir pour base la science (influence saint-simonienne), la pratique (influence owenienne)-, la série (influence fouriériste).
La prétention n'était pas mince et pour la justifier il eût fallu que l'auteur bien intentionné de YHumanité eût un esprit plus pondéré et plus libre, qu'il se fût gardé de l'orgiaque ultra-spiritualiste dont il fut au contraire un des plus tolérants apôtres, au point de professer, coupablement avec Jean-Jacques Rousseau, que quiconque était athée ou matérialiste ne pouvait être qu'un malhonnête homme.