LA LUTTE DES CLASSES
possible par les conditions économiques de la société actuelle. La réponse affirmative est basée sur le fait que nous sommes à un moment cyclique de la guerre des classes. Les temps sont venus pour le prolétariat, quatrième état et dernière classe, de faire son entrée, en souverain, sur la scène du monde, avec mission de mettre fin à la lutte des classes, à l'exploitation de l'homme par l'homme et à toutes les dépressions, iniquités et souffrances qui en dérivent.
Seulement, pour hâter cet avènement du prolétariat chargé d'instaurer une civilisation supérieure, il faut quitter les sentiers enchanteurs, mais pleins de mirages trompeurs, du sentimentalisme humanitaire ; il convient de se défaire du simplisme métaphysique, qui prend la partie pour le tout, sans nul souci de devenir tendanciel des choses. D'après cela, il tombe sous le sens que le socialisme moderne ne doit chercher ses arguments que dans la science, dans l'histoire et dans une pénétrante analyse du processus économique.
Dans cet esprit, consultée, l'histoire (1) montre au novateur la civilisation oscillant ou se développant sous l'action toute puissante de successives dominations de classes ; la caste théocratique et la caste millitaire se disputent le pouvoir et la richesse, pendant de longs siècles. Puis en Grèce et à Rome, les plébéiens entrent en ligne, arrachent quelques avantages aux praticiens tout-puissants; mais tout s'effrondre après l'instauration du christianisme, suivie des invasions barbares. Prêtres de la religion nouvelle et seigneurs frais émoulus des pillardes hordes germaniques s'entendent pour rapiner en grand ; ils se partagent la domination et l'exploitation des masses populaires asservies, spoliées et martyrisées, et ils le font avec un inconcevable mépris pour les gens qu'ils pillent et torturent et rejettent en quelque sorte hors de l'humanité (2), comme il fut fait pour l'esclave antique.
(1) Dans la démonstration qui suit, on n'a emprunté au marxisme que l'idée générale ; l'auteur est seul responsable du choix des faits historiques invoqués.
(2) L'évéque Adalbéron, dans un poème latin adressé au roi Robert, ne connaît que deux classes dans la société : les clercs qui prient, les nobles qui combattent. Au-dessous, bien loin, sont les serfs et manants qui travaillent, mais ne comptent pas.
Le nouveau règne des deux classes dominantes dura légalement près de quinze siècles, c'est-à-dire jusqu'à la Révolution française ; il n'en avait pas moins reçu bien des atteintes et subi bien des diminutions dans l'intervalle.
La bourgeoisie ou troisième classe, ou mieux encore le Tiers- Etat, s'était, dès le XIe siècle, par la fondation des premières communes, affirmé comme classe d'opposition et de progrès. Bientôt (i 176) elle fut assez forte pour battre dans les plaines de la Lombardie Frédéric Barberousse, le chef suprême de la caste noble, et pour mettre hors d'atteinte les puissantes Républiques 'ou Communes souveraines de Venise, de Gênes, de Pise, de Gand, de Bruges, de Brème, de Hambourg, de Lubeck, d'Amalfi, etc., au fureta mesure de leur formation. Assez influente encore fut la bourgeoisie pour arracher de nombreuses chartes communières, soit aux seigneurs, soit aux rois mêmes, en France, en Allemagne, en Angleterre.
En Suisse, les plébéiens héroïques fondèrent contre la féodalité allemande une République si forte par le courage de ses citoyens, que les plus grands royaumes durent rechercher son appui et que c'est elle qui eut l'honneur, en abattant le malfaisant et féroce Charles-le-Téméraire, de porter le coup de mort à la féodalité européenne, déjà lourdement frappée, il est vrai, par les victoires remportées sur les Anglais par Charles VII, avec le concours de la bourgeoisie française, — concours autrement efficace que celui de l'illuminée de Donrémy, si étrangement surfaite (1).
D'autres triomphes attendent la bourgeoisie, classe ascendante; tous les progrès lui profitent, il n'en saurait être autrement, puisqu'elle est elle-même la personnification du progrès et de la révolution civile, politique et économique qui sera l'aboutissant de l'évolution commencée.
Au futur avènement de la bourgeoisie participèrent ainsi :
L'invention de l'imprimerie, qui allait briser le pouvoir clérical et émanciper la pensée ;
La découverte de l'Amérique, par Christophe Colomb ;
La découverte de la route maritime des Indes-Orientales par le
(1) Voir sur ce sujet l'irréfragable version historique d'Ernest Lesigne : La vie de Jeanne d'Arc.