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VI. Emile de Laveleye, Henry Georges et César de Paepe

Emile de Laveleye, l'un des plus illustres écrivains de ce siècle, naquit à Bruges en 1822,

Il occupe depuis 1864, et avec un éclat incomparable, la chaire d'économie politique de Liège. Son œuvre est aussi considérable

(1) A propos de cette mention, j'ai reçu de M. Léon Walras, le savant auteur de Eléments d'Economie politique pure, une lettre d'où j'extrais le passage suivant :

«. Puisque vous voulez bien vous occuper de ma thèse de la propriété, je ne puis m'empêcher de vous faire observer que ma théorie de la richesse sociale y est entrée comme le piédestal au monument. 11 y a plus de trente ans que je considère le principe de la propriété collective du sol comme reposant en grande partie sur le fait de la plus-value de la terre et de la rente dans une société progressive. Mais il y a trente ans seulement qu'il m'est apparu que ce fait devait être susceptible d'une démonstration mathématique et ne serait une loi scientifique que lorsqu'il aurait été ainsi démontré.»

(2) Wagner insiste principalement sur la nécessite de socialiser la propriété urbaine,

que variée (1), mais surtout illustrée par le livre classique : De la propriété et de ses formes primitives. C'était en 1873 ; la réaction, maîtresse en France, débordait sur l'Europe et battait son plein, étendant sur l'idée progressiste le suaire encore sanglant de la répression versaillaise, de la compression générale, des persécutions systématiques. Dans ce silence, une voix s'éleva, et s'éleva, chose inouïe, des colonnes de la Revue des Deux-Mondes, pour crier avec une irrésistible puissance que la dure forme propriétaire du droit quiritaire ne pouvait plus suffire à la société moderne, et que, si l'on n'avisait pas, on marchait à grands pas vers une révolution sociale qui emporterait la civilisation ellemême.

« Nous avons, disait irréfragablement Emile de Laveleye, nous avons aboli les castes et les privilèges , et la société est plus malade que jamais ; aux guerres dynastiques ont succédé les guerres bien plus sanglantes des nationalités et des races ; aux anciennes Jacqueries, les guerres sociales.

« Les démocraties antiques ont péri par l'inégalité, les démocraties modernes périront de même et aboutiront au despotisme et à la décadence, à travers une série d'épouvantables luttes sociales, si l'on suit les anciens errements. . . Ou l'égalité s'établira, ou les institutions libres disparaîtront, ou le droit de propriété sera modifié dans le sens social, ou la société périra.»

et sa préoccupation est justifiée. Nulle propriété n'est plus pillarde des. avantages sociaux, n'est plus vexatoire, n'est plus onéreuse que la possession individuelle des logements, qui devraient entrer dans la catégorie des services publics. Nous reviendrons en détail sur cette question dans le volume d'application qui suivra le présent consacré aux théories pures.

(1) On en aura une idée par le simple énoncé de ses ouvrages, presque tous édités à Paris et touchant à toutes les questions qui passionnent notre époque. Voici cette liste : La Langue et la Littérature provençales (1864); les Niebelungen, traduction nouvelle, avec la traduction des chants de YEdda pour introduction ; Etude sur la formation des épopées nationales (1866); L'Economie rurale de la Belgique et de la Néerlande (1864); Le Marché monétaire depuis 50 ans (1865); La Lombardie et la Suisse (1869); Etudes et Essais (1869) ; La Liberté de l'Enseignement supérieur en Belgique (1870) ; La Prusse et l'Autriche depuis la dernière guerre (1870); Essai sur les formes de gouvernement dans les sociétés modernes ( 1 87 1 ); L'Instruction du Peuple (1872); Des causes de la Guerre et de l'Arbitrage (1873) ; De la Propriété et de ses formes primitives (1873) > Le Socialisme contemporain (1879); Nouvelles Lettres d'Italie (1880); Eléments d'économie politique (1882); De la Propriété collective en différents pays (1884), etc., etc.

L'effet de telles paroles, s'élevant d'un tel milieu, à un pareil moment, fut prodigieux. Bientôt réunies en volume, les études que M. de Laveleye avait publiées dans la vieille revue bourgeoise furent dans toutes les mains, et le collectivisme fut dès lors tenu pour une opinion défendable dans les cercles intellectuels.

Non pas que M. de Laveleye soit entièrement collectiviste, il se borne à demander une extension sérieuse des domaines communaux pour éviter l'extrême misère et sauvegarder une certaine somme d'égalité.

Voici, du reste, comme il s'exprime à ce sujet :

« Ainsi que l'ont montré les deux plus grands politiques de l'antiquité et des temps modernes, Aristote et Montesquieu, le plus grand danger qui menace le maintien de la démocratie, c'est la trop grande inégalité des fortunes.

« Machiavel exprime cette vérité d'une façon saisissante : Dans « toute république, dit-il, quand la lutte entre patriciens et « plébéiens, entre l'aristocratie et le peuple, se termine enfin par « la victoire complète de la démocratie, il ne reste plus qu'une « opposition qui ne finit qu'avec la république elle-même : c'est « celle entre les riches et les pauvres, entre ceux qui possèdent « et ceux qui ne possèdent point.» Les Germains, s'il faut en croire César, avaient déjà compris que la coutume de partager les terres est favorable au maintien de l'égalité. Après avoir rapporté que chez les Germains, chaque année, la terre est repartagée entre les parentés, César énumère les raisons qu'ils donnent à l'appui de cette coutume : « Autrement, disent-ils, les richesses « seraient trop inégales, les puissants étendant leurs domaines « aux dépens des faibles; la grande inégalité engendrerait la « discorde; tandis qu'avec ces usages, la plèbe est contenue par « le sentiment de l'équité, voyant que chacun a la même part « que les puissants. (De "Bell. GalL, VI, 22.

« En permettant d'attribuer à chacun une part de la propriété collective, YAllmend empêche l'inégalité poussée à l'excès d'ouvrir un abîme entre les classes supérieures et les inférieures. La lutte entre riches et pauvres ne peut amener la ruine des institutions démocratiques, par la raison que nul n'est très pauvre,

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nul n'est très riche. Transportez-vous dans l'Unterwald, dans la Forêt Noire ou en Norwège, la propriété n'est pas menacée : par qui le serait-elle? Chacun est propriétaire.

« Aux Etats-Unis comme en Serbie et dans certains autres pays, on s'efforce d'arriver au même résultat en constituant par la loi, pour chaque famille, un héritage insaisissable et indivisible, Homestead; mais YAllmend, en maintenant le domaine éminent de la commune, permet à celle-ci de faire, le cas échéant, des travaux d'amélioration, d'après un plan d'ensemble. (Voyez Heimstatten, par Rudolf Meyer) .

« Quand la propriété privée n'est pas concentrée en quelques mains par le droit d'aînesse et par les testaments, comme en Angleterre, il peut arriver que, par un autre excès, elle se divise en parcelles trop petites et que, suivant l'expression consacrée, elle tombe en poussière. Lorsque c'est la commune qui règle les parts, elle peut mettre une limite au morcellement, comme on l'a fait dans maints villages de Bade et du Wurtemberg. On peut aussi favoriser la bonne culture sur YAllmend, en donnant, chaque année, des prix en un concours à ceux des usagers qui auront le mieux cultivé, et, au contraire, en faisant payer une amende ou en diminuant la part de ceux qui auront négligé leurs terres .

« Je ne vais pas jusqu'à croire que YAllmend apporte une solution complète à ce qu'on appelle la solution sociale, car je ne pense pas qu'il y ait une recette pour guérir, d'un coup, l'humanité des maux et des iniquités dont elle souffre, et qui sont le résultat d'un long passé de violence, d'usurpation et de mauvais gouvernement. Les améliorations ne peuvent se faire que lentement, progressivement, et ce serait déjà beaucoup si l'on pouvait voir se généraliser une institution qui maintînt un partage plus égal de la propriété et mît obstacle au paupérisme et à l'abandon des campagnes.

« Mais, objecte-t-on, l'humanité ne remettra pas en vigueur les coutumes archaïques qui caractérisent les débuts de la civilisation . On peut répondre que la démocratie et le gouvernement direct, qui semblent être le dernier terme de l'évolution actuelle, sont un retour à l'organisation politique des sociétés primitives. [Milita qnœcecidere renascentur.»

LE SOCIALISME INTEGRAL 2t>5

Un peu plus timides que l'exposé ci-dessus, les conclusions d'Emile de Laveleye sont les suivantes :

« i° La diffusion de la propriété (parmi le plus grand nombre possible de familles) devrait être encouragée, en premier lieu, par la division des héritages, ensuite en donnant toute facilité et sécurité à la vente de la propriété foncière.

« 2° Nous pourrions emprunter aux Etats-Unis et à la Serbie la loi de YHomestead, qui garantit aux familles la conservation d'une petite propriété suffisante pour les faire subsister.

« 3° La propriété communale devrait être reconstituée au moyen d'un impôt sur les successions, et les pays qui ont des terres publiques devraient les céder à terme au lieu de les aliéner à perpétuité.

« 40 La commune économique devrait être reconstituée au moyen de XMlmend, comme cela s'est maintenu en Suisse depuis les temps les plus reculés.

« 5° La taxe foncière devrait être imposée et revisée de temps en temps, de telle façon que l'accroissement du revenu, qui résulte de l'énergie et du progrès de toute la société, profitât au moins en partie à l'Etat.

« 6° Une compensation devrait être donnée par la loi au locataire pour toutes les améliorations non épuisées.»

S'il est si réservé dans la solution proposée, Emile de Laveleye n'en a pas moins été le plus efficace auxiliaire des collectivistes en faisant ressortir, avec une puissance et une éloquence insurpassée, le caractère évolutif des formes propriétaires.

Plus pressé de réaliser, Henry Georges se préoccupe beaucoup plus d'utilité sociale que d'histoire ; néanmoins, son œuvre maîtresse, Trogress and poverty, balance, quoique moins scientifique, l'œuvre maîtresse de Laveleye.

Henry Georges, né à San-Francisco, est, dit-on, d'origine irlandaise , il est, en tout cas l'un des chefs du grand parti socialiste irlandais de l'Amérique du Nord, qui, par le Tarti du Travail {Labor Party) et les Chevaliers du Travail (Knights of Labor), a groupé plus d'un million de militants décidés.

Les débuts du réformateur, fils de prolétaires, furent laborieux et pénibles; il était mousse à l'âge de quinze ans, puis devint

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ouvrier typographe. Ce ne fut pas pour longtemps: à force de travail, il était devenu économiste original et érudit, un écrivain mouvementé et entraînant.

Il se fit donc journaliste et traita surtout les questions agraires. C'était en 1869. Il publia une brochure intitulée : Our Land and our Politicy (Notre sol et notre politique).

Plusieurs de ses théories économiques, dit Emile de Laveleye, celles, par exemple, sur les lois du salaire, de l'intérêt et de la population, sont dues à une généralisation trop hâtive, et à ce qu'il avait vu en Californie, où primitivement il y avait du terrain fertile et produisant des métaux précieux, où les moindres établissements devenaient rapidement des villes considérables et où le colon arrivait en même temps que la locomotive.

En 1874, Henry Georges publia une seconde brochure: The land question (la Question du sol).

Dans cet ouvrage, il s'adresse surtout aux meneurs irlandais, les invitant à se déclarer ouvertement pour la nationalisation du sol, à abandonner le terrain étroit du nationalisme, pour entrer dans une grande armée socialiste et se gagner ainsi les sympathies du prolétariat anglais. Henry Georges s'empressa d'ajouter que la nationalisation de la terre est tout autant à l'ordre du jour en Amérique, où la propriété se monopolise rapidement, qu'elle peut l'être en Angleterre et en Irlande.

Il fut ainsi amené à écrire, en 1879, Ie ^vre Proqress and Poverty* qui mit le sceau à sa célébrité en Amérique et en Europe même.

Henry Georges s'affirma tout d'abord nettement collectiviste : « Il n'y a, dit-il avec sa fougue celtique, il n'y a qu'un moyen d'éloigner le mal : c'est d'éloigner la cause. La pauvreté devient plus intense à mesure que la richesse augmente ; les salaires baissent alors que la puissance productive s'accroît, parce que la terre, qui est la source de toute richesse et de tout travail, est monopolisée. Pour extirper la pauvreté et pour faire que les salaires soient ce que la justice veut qu'ils soient, c'est-à-dire le gain complet du travailleur, nous devons substituer à la propriété individuelle de la terre la propriété commune. Aucun autre moyen n'atteindra la cause du mal, aucun autre ne laisse le

moindre espoir. Voilà donc le remède à la distribution injuste et inégale de richesse apparente dans notre civilisation moderne, et à tous les maux qui en découlent :

« Il faut que la terre devienne propriété commune.

« Nous avons atteint cette conclusion à la suite d'un examen des choses, où chaque échelon franchi était vérifié et consolidé. Dans la chaîne du raisonnement, il ne manque aucun anneau, et aucun n'est faible. La déduction et l'induction nous ont conduit à la même vérité : l'inégale propriété de la terre est inséparable de la reconnaissance de la propriété individuelle de la terre ; il s'ensuit nécessairement que le seul remède à l'injuste distribution de la richesse est de rendre la terre propriété commune. »

Le discours n'est pas à la hauteur de l'exorde, car la réforme que propose Henry Georges vise moins à exproprier les détenteurs actuels du sol, qu'à assurer à l'Etat, c'est-à-dire à la société entière, le bénéfice intégral de la rente foncière. Avec Ricardo et Wallace, Georges considère cette dernière comme le produit du progrès de la civilisation, le résultat accumulé du travail d'innombrables générations.

En abandonner la jouissance exclusive à quelques individus, c'est dépouiller la collectivité. En conséquence, l'économiste socialiste américain propose l'attribution à la Société de la rente foncière, déduction faite de l'apport du travail et du capital, en impôt prélevé par l'Etat, et l'abolition de tous les autres impôts qui grèvent aujourd'hui la population.

La perception de cet impôt unique serait laissée aux propriétaires actuels, qui en toucheraient une partie à titre d'indemnité pour le service rendu. Selon l'auteur de Trogress and Poverty, cette réforme suffirait à elle seule à opérer une véritable transformation économique et sociale. Inéluctables en seraient les résultats : un essor nouveau imprimé à la production, désormais dégrevée de toutes charges, puisque, comme en Chine, le seul et unique impôt frapperait le monopole de la propriété foncière, ce fruit de l'œuvre collective du progrès étant désormais employée aux besoins de tous les membres de la collectivité ; la possibilité, enfin, pour le grand nombre, de devenir acquéreur du sol, dont le prix baisserait beaucoup et deviendrait presque nul pour les

terres non cultivées et non plantées, sauf l'obligation d'acquitter l'impôt foncier.

Solution incomplète, fait justement observer M. De Potter, le collectivisme agraire n'existe réellement que si le sol est également mis à la disposition de tous, et si la rente socialisée de la terre est bien employée au profit de tous.

Pour que la première condition soit remplie, il faut qu'en droit et en fait l'Etat soit le seul propriétaire du sol et que ne pouvant l'aliéner, il se réserve de l'affermer aux collectivités plutôt qu'aux individus.

La seconde condition exige une série de mesures qui seront amplement développées dans l'une des suivantes études du présent travail. En ces pages, nous avons simplement voulu établir :

1 0 Que la propriété individuelle n'est qu'une catégorie historique, puisqu'elle a été précédée d'une longue période de propriété collective (parentale, tribale ou communale) ;

20 Qu'elle a le droit de conquête pour père et la confiscation pour mère ;

30 Qu'elle a été l'aiguillon meurtrier et la consécration impie de l'exploitation de l'homme par l'homme, sous toutes ses formes (esclavage, servage, salariat);

40 Qu'elle est incapable de se plier aux conditions et aux nécessités de la production moderne, et que, par suite, elle porte en elle-même le principe de sa destruction et de son remplacement par la propriété monopolisée aux mains d'une indigne et malfaisante oligarchie financière qui, si elle triomphait, remettrait l'humanité en servage ;

30 Que le mal est si grand et le danger si pressant que tous les bons esprits s'en émeuvent, et cherchent le remède :

6° Qu'enfin, de l'aveu des meilleurs économistes, ce remède est dans la socialisation de la terre, conformément aux données générales du socialisme moderne.

Pour en arriver là, nous avons tenu à ne citer que les écrivains non incorporés dans le socialisme militant ; mais il y aurait trop criante iniquité à ne pas mentionner dans un travail sur la propriété collective le nom du représentant le plus autorisé de cette forme sociale : César De Paepe.

On connaît les principes de l'éminent socialiste belge. Voici les moyens qu'il propose :

« i° La terre pourrait appartenir à des collectivités restreintes ou associations agricoles, comme certaines usines appartiennent à des associations d'ouvriers industriels ; ce serait, en un mot, la généralisation des sociétés corporatives de production dans le domaine de l'agriculture, dont les associations du Norfolk, en Angleterre, par exemple d'Assington, nous représentent dès aujourd'hui le type. Ces associations se généralisant, devenant la règle au lieu de l'exception qu'elles sont actuellement, et tendant à se solidariser, pourraient se répartir la rente foncière de façon à niveler pour chacune d'elles les conditions d'exploitation. (Ici, chez ces cultivateurs anglais, le travail collectif précède donc la propriété collective.)

« 20 Comme les conditions d'une bonne culture exigent que l'exploitation ait AU MOINS une étendue d'une lieue carrée (voir Fourier ainsi que Proudhon dans sa nouvelle Théorie de la propriété), on peut prévoir que le système des associations agricoles aboutirait à la mise en commun des terres de la commune. Chaque commune rurale pourrait ainsi ne constituer qu'une seule association agricole (sans doute plus ou moins industrielle en même temps), et le sol se trouver propriété collective de la communale. La commune russe nous offre aujourd'hui un type de cette forme de la propriété collective, bien que souvent la culture ne s'y fasse pas par association, mais par famille. (Ici donc, dans la commune slave, la propriété collective précède la culture collective.)

« 30 Le sol pourrait être la propriété collective de l'ensemble des groupes agricoles d'une nation ou d'une confédération de nations, et la haute direction de l'exploitation territoriale centralisée entre les mains d'un conseil nommé parles divers groupes de cultivateurs. Cet état de choses offrirait une grande facilité pour l'exécution des grands travaux de drainage, de défrichements, de reboisements, d'irrigation. C'est vers cet état que tendait évidemment Proudhon, en 1858, quand il proposa de décréter, par une loi, que lorsque, par l'accumulation d'annuités, le propriétaire serait rentré dans la valeur de son immeuble, augmenté d'une prime de 20 0/0 à titre d'indemnité, la propriété fît

retour à la Société centrale d'Agriculture, chargée de centraliser l'exploitation du territoire, et de pourvoir, par la création de compagnies agricoles locales, à l'organisation de l'agriculture. (Voir les Idées révolutionnaires.)

« Sous ce régime, la rente foncière pourrait être réservée au profit des associations agricoles cultivant les terres de très peu de valeur, ou bien elle pourrait être consacrée à payer les frais de gestion du conseil central de l'agriculture et les grands travaux d'ensemble entrepris par lui.

« 4° Enfin la terre arable pourrait être propriété nationale, comme sont aujourd'hui un grand nombre de forêts ; mais, par la fédération des peuples, dont l'association internationale est le prélude et l'embryon, cette nationalisation de la terre, comme disent les Anglais, serait de fait l'appropriation collective du sol par la grande société travailleuse et civilisée, (nous entendons ce mot dans sa véritable acception, et non dans la signification que lui ont donnée les phalanstèriens), serait ce que Robert du Var appelle la socialisation de la propriété terrienne. Certes, à parler rigoureusement, ce ne serait pas encore la propriété collective du sol à l'humanité, puisque tant de peuples encore, surtout en Asie, en Afrique et en Océanie, sont en dehors du mouvement civilisateur et rénovateur qui emporte l'Europe et le nouveau monde ; mais il ne faut pas être prophète pour oser affirmer que ces peuples, ou disparaîtront par voie d'extinction devant la concurrence vitale des peuples mieux doués, ou bien entreront euxmêmes dans le courant de la civilisation européo-américaine : dans l'un comme dans l'autre cas, le sol, de propriété collectiviste sociale, devient dès lors propriété humanitaire. »

Nous terminons sur ces lignes, à la conclusion desquelles nous nous rallions entièrement.

Toute théorie, comme toute civilisation, a sa dominante par laquelle plus spécialement on la juge. La dominante de la société contemporaine, c'est le fait de l'individualisme universel se réa-

lisant dans l'odieux chacun pour soi et dans la guerre de tous contre tous.

Des questions qu'a soulevées et prétend résoudre le socialisme, la question de la propriété est la plus importante, et c'est par là surtout qu'on juge la pensée sociale contemporaine, si bien que c'est de sa façon de concevoir l'appropriation des choses, qu'elle a reçu son surnom de collectivisme.

Le collectivisme, voilà plus de quarante ans que les socialistes en expliquent la signification, et l'on affecte toujours de confondre collectivisme avec communisme.

La différence est pourtant radicale.

Le communisme est la mise en commun des forces productives et des produits sous la gestion directe de l'Etat ; le collectivisme, c'est simplement î'inaliénabilité des forces productives mises sous la tutelle de l'Etat. Ce dernier les confie temporairement et moyennant redevance à des groupes professionnels. Dans les groupes professionnels, la répartition se fait au prorata du travail; quant à la consommation, elle est entièrement libre, chacun dépense comme il lui plaît l'équivalent qui lui a été attribué — les charges sociales étant remplies — du produit de son travail. Le collectivisme n'est donc pas « une contrefaçon belge du communisme», comme l'a écrit un publiciste de l'école de Marx, mais bien une transaction entre l'ancien communisme utopique et l'individualisme régnant.

Voilà une définition que ferait bien comprendre seule une énumération historique et doctrinale de l'idée collectiviste. En voici une que nous croyons assez complète et surtout assez exacte. Elle est à sa place en conclusion d'une étude sur la propriété.

Notre énumération comprend du collectivisme neuf conceptions différentes qui se présentent dans l'ordre suivant:

i° Collectivisme emphytéotique. — Cette forme de possession de la terre, dont l'appellation dit la nature, fut proposée en 1826 par Bernardino Rivadavia, président de la République Argentine. L'Etat, possesseur de la terre, s'interdisait de l'aliéner; mais il la confiait, moyennant redevances fixées tous les dix ans, à des fermiers emphytéotes dont les contributions constituaient la rente sociale.

2° Le collectivisme industriel. — Le premier théoricien du collectivisme est sans contredit Constantin Pecqueur. Cet estimable penseur présenta, en 1836, à YzAcadèmie des sciences morales et politiques, un ouvrage en deux volumes, ayant pour titre : les Intérêts du commerce, de l'industrie, de l'agriculture et de la civilisation en général (Paris 1836), Dans cet ouvrage, Pecqueur proposait de socialiser (le néologisme est de lui) les institutions de crédit, les chemins de fer, les mines, et de se servir des ressources que procurerait cette mesure pour compléter graduellement la socialisation de toutes les forces productives.

Sur la proposition d'Adolphe Blanqui, XJlcadémie des sciences morales et politiques (elle n'était pas encore morte à tout progrès) prima le livre de Pecqueur dont elle n'avait probablement pas saisi toute la portée socialiste.

François Vidal conclut comme Pecqueur, vers cette même époque, dans ses brochures, portant pour titres : Les Caisses d'épargne, la Création d'ateliers de travail. De même avait conclu Auguste Blanqui, en 1835, dans son programme du Libérateur (1).

Cette conception devint prédominante dans le prolétariat français dès que Louis Blanc l'eut faite sienne, en 1846, et l'eut exposée dans son Organisation du travail avec une précision incomparable et une éloquence qui n'a pas été dépassée.

Elle devint dès lors limpide : l'Etat, maître du crédit, des chemins de fer, des mines, des canaux, en retirerait d'immenses ressources que, par son ministère du travail et du progrès, il emploierait à commanditer les sociétés industrielles et sociales des travailleurs, et à « substituer graduellement le travail associé au travail salarié». La transformation devait d'ailleurs être assez

(1) Par Pecqueur et Vidal, le collectivisme se rattache aux pères du socialisme français. Pecqueur, ancien saint-simonien, avait appris de ses maîtres qu'en bonne justice sociale la collectivité seule est propriétaire et que les individus ne peuvent être que des possesseurs temporaires ou constitutionnels. Vidal, qui resta toujours quelque peu phalanstérien, avait trouvé le collectivisme réformiste, en développant simplement le Garantisme de Fourier. 11 est à remarquer que d'autres phalanstériens comme Barat (la Propriété sociale de la terre), de Brévans (la Collectivité), comme surtout Victor Considérant, le plus célèbre propagateur de la doctrine, ont aussi fini par aboutir à un collectivisme modéré.

profonde pour que Ton arrivât, en un temps plus ou moins long, au travail-fonction, c'est-à-dire à une organisation communautaire de la production.

30 Collectivisme colinsien. — A partir de 1850, Colins préconisa l'appropriation collective du sol et d'une partie des capitaux. Il voulait que l'on procédât par voie de rachat (le rachat étant rendu possible par un fort impôt sur l'héritage). Dans ce système, l'Etat ne s'attribuait que le domaine éminent du sol et des gros capitaux qui devaient être exploités par des familles ou des associations assujetties à une redevance sociale et à un cahier des charges. Pour ce qui est de la terre, Colins allait jusqu'à l'octroi de baux emphytéotiques. Cette forme de propriété n'était pas sans analogie avec YzÂger publiais concède des Romains et les Domaines engagés de notre ancienne monarchie.

40 Le collectivisme internationaliste fut surtout en honneur dans les troisième, quatrième, sixième Congrès de l'Internationale (1868- 1869- 1870) et eut pour principal propagateur César De Paepe. Mélange des conceptions précédentes, le Collectivisme internationaliste part de ce principe : La société a le droit $ abolir la propriété individuelle du sol et du grand outillage industriel ; il y a nécessité à ce que cette abolition ait lieu. Quant aux moyens on admettait en première ligne l'impôt sur l'héritage, l'impôt unique direct et progressif et la reprise par la société avec indemnité à débattre (quelques-uns disaient reprise pure et simple) des institutions de crédit, des chemins de fer, des mines, canaux et monopoles quelconques.

Cette réorganisation sociale devait être tentée dans toutes les nations civilisées, fédérées à cet objet. Dans ce système, la production et les services publics de toute nature étaient confiés à des compagnies ouvrières soumises à une redevance sociale et à un cahier des charges, sauvegardant les intérêts généraux.

50 Le Collectivisme révolutionnaire se forma par simple accentuation du Collectivisme internationaliste. Il est basé, quant aux moyens, sur l'expropriation révolutionnaire et sans indemnité de la classe bourgeoise par le prolétariat soulevé et maître des pouvoirs publics. Pour les théoriciens de cette école, le collectivisme n'est que la somme de communisme immédiatement réalisable

par la Révolution sociale violente. Depuis 1879, le collectivisme révolutionnaire français, du moins par ses plus brillants partisans, a fait sa jonction avec la savante doctrine de Marx, actuellement prédominante dans les partis ouvriers socialistes d'Europe et d'Amérique.

6° Le Collectivisme marxiste diffère du Collectivisme révolutionnaire en ce qu'il est plus objectif.

Pour les marxistes, l'histoire n'est que l'application de la lutte des classes, se poursuivant à travers les modifications successives des conditions économiques. La société actuelle masque le règne anarchique et passager de la classe nobiliaire et de la classe sacerdotale. Cettte phase individualiste a eu sa nécessité pour le développement des forces productives ; mais les conditions économiques que le régime bourgeois ou capitaliste engendre, sont entravées dans leur développement naturel par ce régime même ; elles tendent à briser le moule capitaliste et à préparer le collectivisme qui est ainsi l'aboutissant fatal de la société capitaliste, en vertu de l'évolution incompressible de la petite industrie vers la grande industrie et de celle-ci vers la production sociale. Le nouveau régime entrera dans les faits, lorsque les prolétariats, qu'organise et discipline le mécanisme de la grande production, pourront arracher les pouvoirs publics à leurs adversaires de classe et procéder, légalement ou violemment, à la socialisation des forces productives, à l'universalisation du travail et à l'abolition des classes.

Ajoutons que les marxistes n'ont jamais bien accepté l'appellation de collectivistes ; ils revendiquent celle de communistes scientifiques.

70 Le Collectivisme anarchiste, contemporain du collectivisme révolutionnaire (1 872-1 880), fut surtout en honheur chez les internationalistes espagnols, italiens et suisses. Il diffère du collectivisme révolutionnaire en ce que, pour les collectivistes anarchistes, la révolution, qu'il faut hâter par tous les moyens, devra être purement destructive des formes gouvernementales et juridiques bourgeoises. Il restera ensuite aux groupes, aux communes libres et autonomes de se fédérer librement pour l'organisation de la production et des services publics indispensables.

8° Le Collectivisme agraire, qu'on pourrait dire aussi Collectivisme anglo-américain et dont la première idée dans sa forme exclusive, revient à James Mill, le père deJ.-S. Mill, s'est naturellement développé dans les pays de grande propriété ; il n'en saurait être question en France, tant que la spoliation commencée des petits propriétaires par la féodalité capitaliste n'aura pas avancé son œuvre meurtrière à l'aide de la concurrence étrangère, qui sera bientôt écrasante, des pays de grande propriété où l'agriculture est grand industrialisée, c'est-à-dire rendue triplement productive par l'association et la division du travail, les procédés chimiques et les applications mécaniques.

Le Collectivisme agraire a pour principaux théoriciens, l'irlando-américain Henry Georges, le savant naturaliste anglais A. R.-Wallace, les irlandais Michel Dawitt, Patrick Ford, Mac Glynn ; il fut partiellement préconisé en 1 869-1 872 par J.-S. Mill et Herbert Spencer (1).

Parmi les différents systèmes du collectivisme agraire, celui de Henri Georges réunit le plus de partisans ; il a pour but — nous l'avons suffisamment indiqué dans ce chapitre même — de remplacer tous les impôts par la rente sociale du sol qui, tout en restant entre les mains des propriétaires cultivateurs, deviendrait ainsi la propriété inaliénable du sol.

Cette théorie, très répandue déjà en Irlande, en Angleterre, en Amérique, est appelée à passer prochainement dans les faits, en ces trois pays.

90 Le Collectivisme réformiste, qui est le nôtre et à l'élaboration duquel nous avons peut-être un peu contribué, se rapproche fort de ce que nous avons appelé le Collectivisme industriel. Dans cette doctrine, on tient grand compte de l'évolution capitaliste ; mais on ne croit pas qu'il faille attendre que le capitalisme ait achevé de paupériser le prolétariat et de prolétariser la petite bourgeoisie industrielle, commerciale et agricole, avant d'agir socialement.

(1) Voir X Auto-Biographie de J.-S. Mill et la Statique Sociale d'Herbert Spencer.

M. Emile de Laveleye, réminent auteur de La Propriété et ses formes primitives, qui insiste pour la reconstitution des domaines communaux, peut, par suite, être classé, avec quelques socialistes de la chaire, parmi les collectivistes d'extrême droite.

La reprise par l'Etat (forme d'indemnité restant à débattre) des institutions de crédit, des chemins de fer, des mines et canaux, des grands établissements sidérurgiques ; la reprise par la Commune de divers monopoles d'ordre communal, omnibus, petites voitures, gaz, électricité, service des eaux, grands magasins ; la fondation de minoteries régionales, de boulangeries et boucheries communales, auraient, selon les Collectivistes réformistes, la plus grande efficacité socialiste et pourraient amener une solution graduelle et pacifique, surtout si ces mesures étaient complétées par un fort impôt sur l'héritage, impôt progressif quant à la fortune, et gradué quant au degré de parenté. De telles mesures permettraient, pensent-ils, de créditer puissamment les travailleurs associés, de multiplier dans les Communes les colonies agraires, de créer de toutes pièces un machinisme communal agricole et d'opérer ainsi graduellement la socialisation des forces productives. Celle-ci n'entraînerait pas d'ailleurs l'entreprise directe par l'Etat ; mais le simple octroi, par l'Etat ou par la Commune, selon les cas, de baux aux associations, contre redevance sociale et cahier des charges.

Dans ces différents collectivismes, on admet le droit de l'enfant à un entretien satisfaisant, à une instruction générale et professionnelle, aux frais soit de la Commune, soit de la société. De même on admet pour les invalides et les incapables un large droit à l'existence, dans la mesure des ressources sociales.

On voit, d'après ce qui précède, combien il serait difficile d'enfermer en une définition unique le collectivisme, les différents degrés de développement historique et les différentes constitutions économiques des peuples se traduisant naturellement en divergences qui ne sont, à bien prendre, que des adaptations diverses d'un même principe social. Cette variété même est un signe de force, puisqu'elle indique une doctrine qui peut se plier aux différentes situations économiques des peuples et aux divers degrés de leur évolution politique et sociale.

Si toutefois nous devions en formuler une, nous proposerions la suivante :

Dans ses lignes générales, le collectivisme est une conception socialiste comportant :

i° L'appropriation commune, plus ou moins graduelle, de la

terre et des instruments de la production et de l'échange (cette forme d'appropriation ne devant pas succéder à la petite industrie et à la petite propriété, mais seulement à la monopolisation de ces dernières par la nouvelle féodalité financière et industrielle) ;

20 L'organisation corporative, communale ou générale de la production et de l'échange ;

30 La faculté pour chaque travailleur d'user à sa guise de l'équivalent de la plus-value par lui créée ;

40 Le droit au développement intégral pour les enfants, le droit à l'existence pour les incapables de travail et l'assurance, pour tous les valides, d'un travail rémunérateur dans l'association de leur choix,

Vouloir cela, ce n'est pas, comme on l'a dit, tomber dans les errements du communisme utopique, c'est simplement combiner la nécessité du concours pour la production avec la justice économique et les justes exigences de la liberté humaine.

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