‹ Le socialisme intégralChapitre 86 sur 108 · I 6 FORMATIONS FAMILIALES · texte numérisé non relu

I 6 FORMATIONS FAMILIALES

la protestation prit d'autres formes plus sérieuses : les survivances promiscuitaires ou matriarcales furent très nombreuses dans l'antiquité, au témoignage d'Hérodote, de Strabon et de Xénophon, auxquels on ne peut que renvoyer le lecteur.

Disons seulement, que d'après ces auteurs, le mariage était encore de leur temps chose inconnue dans un grand nombre de tribus de l'Asie, de l'Afrique, ainsi que chez les Scythes, les Massagètes, les Nasamons, les Auscins, les Garamantes.

Dans ces pays, au dire de M. P. Gide, « les hommes et les femmes s'accouplaient au hasard comme les mâles et les femelles d'un troupeau. Quand un enfant était devenu grand, la peuplade réunie l'attribuait à l'homme avec les traits de qui il avait le plus de ressemblance et qui était présumé en conséquence être son père {Mariage par promotion) » ( i ).

L'Hellade même avait ses souvenirs promisques. « Chez les Athéniens, nous dit Cléarque, Cécrops fut le premier qui unit l'homme et la femme, en leur imposant une fidélité mutuelle. Jusque-là, les rapports entre les deux sexes étaient sans règle et sans loi, et nul enfant ne pouvait reconnaître son père. L'historien Théopompe parle presque dans les mêmes termes des premiers habitants de l'Italie : « Chez les Tyrrhéniens, dit-il, la loi voulait que toutes les femmes fussent communes; tous les enfants aussi étaient élevés en commun, car nul homme ne pouvait savoir de quel enfant il était père (2). »

L'époque matriarcale eut aussi ses prolongements au grand étonnement d'Hérodote qui parle des « singulières » coutumes des Lyciens. « Ils se nomment, dit-il, d'après leurs mères et non d'après leurs pères. Si l'on demande à un Lycien qui il est, il indique sa généalogie du côté maternel, en énumérant sa mère et les aïeules de sa mère. Si une citoyenne s'unit à un esclave, les enfants passent pour nobles; mais si un citoyen, fût-il du rang le plus élevé, prend une femme étrangère, ou une concubine, les enfants ne jouissent pas des honneurs (3). »

(1) Paul Gide : Etude sur la condition privée de la femme. Comparez Giraud-Teulon, loco citato.

(2) Louis Bridel : La Femme et le Droit. {}) Hérodote : Histoire, 1.

Polybe mentionne des mœurs analogues chez les Locriens. Le matriarcat persista au moins partiellement en Etrurie : « Sur les tombeaux étrusques, c'est l'indication de la descendance maternelle qui figure le plus souvent. Mécène, qui était originaire d'Étrurie, portait le nom de sa mère, conformément à l'usage de son pays. Différentes traces du régime de la famille maternelle se retrouvent chez les Cariens, chez les Pélasges et dans la Grèce primitive, chez les Cantabres, dans l'Egypte ancienne et jusque chez les Basques (i). D'après Jules César {Commentaires sur la guerre des Gaules} le matriarcat, avec polyandrie fraternelle, aurait existé chez les anciens Bretons. De nos jours, des survivances matriarcales et polyandriques subsistent encore à Ceylan, au Thibet, à Sumatra, chez les Naïrs, chez certains Cosaques et enfin dans nombre de tribus plus ou moins sauvages.

II. Lois et usages matrimoniaux de la période helléno-italique à la Révolution française

Il est pénible d'avoir à constater que la philosophique et antique Hellade ne fit rien pour la dignification de l'épouse. Celle-ci, enfermée dans le gynécée, resta réduite au rôle de ménagère durement commandée et fut mise au-dessous de l'hétaïre, l'amie intellectuelle et affective. L'hétaïre fut en quelque sorte l'épouse extérieure ; chaque homme éminent eut la sienne. Au grand scandale de plusieurs, l'histoire a souvent associé les noms suivants :

Epicure et Léontium, Socrate et Théopompe (2), Platon et Archéanase, Aristote et Herpyllis, Ménandre et Glycère, Hypéride et Phryné, Anthistène et Laïs, Cratès et Hyparchie, Démétrius de Phalère et Aristagore, etc.

(1) Louis Bridel : op. cit.

(2) Platon en son Banquet fait dire à Socrate : «Je n'ai compris la divinité et la vie que dans mes entretiens avec l'hétaïre Théopompe ».

3l8 LOIS ET USAGES MATRIMONIAUX

Bientôt les poètes célébrèrent sur le théâtre les hétaïres comme leurs prédécesseurs avaient célébré les héros. Et les Athéniens s'en allèrent applaudir sur la scène la Thalassa de Divelès, la Coriana de Phénécrate, la Antèe de Philillius, la Thaïs, la Thanium de Ménandre, la Clepsydre d'Eumale, la Nèrèe de Timoclès, etc.

L'hétaïrat ainsi honoré devint une puissance: Cattina eut une statue sur une place de Sparte, Aristagore un trône à l'entrée du sanctuaire d'Eleusis, et Phryné devint si riche qu'elle proposa de rebâtir à ses frais les murs de Thèbes, à la condition qu'une inscription apprendrait «qu'Alexandre ayant détruit Thèbes, Phryné l'avait rebâtie. »

Enfin Laïs ne se contenta pas de former des projets de cette nature; elle les exécuta : Corinthe lui dut plusieurs édifices très remarquables (i).

Dans l'esprit des Hellènes il était si bien ancré que l'épouse était serve, que l'hétaïre la plus glorieuse et la plus honorée ne put être admise au mariage, même quand ce fut l'incomparable Périclès qui le demanda aux préjugés des patriciens d'Athènes. On ne voulait pas dans la maison d'une émancipée intellectuelle. Vainement Aspasie, femme d'Etat, philosophe-poète ; en un mot, la femme la plus illustre de son temps, eût-elle une cour de philosophes et suspendît-elle à ses lèvres éloquentes le Tout-Athènes de la pensée et de l'art ; vainement fût-elle, en fait, l'épouse irréprochable de Périclès et l'amie si tendrement aimée du toutpuissant tribun que celui-ci « ne sortait jamais, ne rentrait jamais, au dire de Plutarque, qu'il ne la saluât d'un baiser ». Vainement enfin Périclès avait-il pu, avec le consentement du peuple athénien, subjugué par son éloquence, faire inscrire et reconnaître le fils qu'il avait eu d'Aspasie sur les registres de la Phratrie de Cholarge ; les préjugés ne capitulèrent pas, Aspasie fut toujours tenue, malgré sa gloire et ses vertus, pour une hétaïre, et un sous-Aristophane la qualifia impunément de « concubine aux yeux de chienne ».

Epouse et serve, ou hétaïre et libre, pas de milieu ; dans toute

(i) Cénac-Montaut : Histoire de l'Amour dans l'antiquité.

son horreur le dilemme menteur et abominable de Proudhon : [Ménagère ou courtisane, c'est-à-dire avilissement du mariage ; telles furent la théorique et la pratique matrimoniales des Hellènes. Et ce n'est pas à Rome, quoi qu'on ait dit, que tout d'abord l'épouse fut plus honorée, La séquestration romaine valait le gynécée hellénique.

« Elle restaà la maison et fila de la laine », voilà le plus bel éloge que les Romains avaient pu concevoir pour celle qu'on a improprement appelée la matrone romaine, car elle était plus esclave encore que la triste habitante du gynécée. « Son mari peut la condamner à toutes sortes de peines, sauf à l'esclavage par vente ou donation ; la peine de mort même est applicable à cette victime de la tyrannie conjugale, pourvu que le jugement soit rendu en présence d'un tribunal domestique, formé des proches parents de la femme. Chose plus étrange enfin, elle n'a d'autre rang dans la famille que celui de sœur consanguine de ses propres enfants, de fille adoptive de son mari ; c'est à ce titre qu'elle prend part à son héritage.

« Tant que le mariage existe, ses biens appartiennent à son mari; elle ne tient les clefs de la maison qu'à titre de dépôt, comme ferait un intendant, un domestique de confiance. Veuve, elle ne peut quitter sa famille adoptive ; elle y reste attachée, sous la surveillance d'un tuteur légal, désigné par son mari, et à l'aide duquel le défunt continue, en dépit de la mort, à exercer sur elle sa puissance terrible ; il l'empêche de se remarier, de faire passer sa personne ou son patrimoine sous la puissance d'autrui, soit par la coemption, soit par l'usucapion.

« Tous ses biens mancipi deviennent inaliénables ; le tribunal du foyer reste chargé de juger son inconduite, de la punir à l'instant même des peines les plus rigoureuses. Elle relève de cette magistrature d'une manière si directe que, lorsque les juges ordinaires l'ont condamnée à mort pour quelque crime public, c'est le tribunal des parents qui doit exécuter la sentence.

« Il est même une autorité supérieure qui plane dans certains cas au-dessus de celle du mari : c'est l'autorité du pater familias , exercée par l'aïeul ou le bisaïeul, La femme unie en mariage légitime, justœ nuptiœ, à un citoyen en puissance de père, devient membre de la famille de ce père, qui exerce sur son fils, sur la

Page 1