APOLOGIE DE LA LIBRE RECHERCHE
groupe soit l'étendard général de Tavant-garde humaine. Cependant cette prétention existe, l'exclusivisme étant la loi des groupes, comme le fanatisme la fatalité des chapelles (i). Puis, il faut bien le dire, la servilité paresseuse de l'esprit est la règle commune ; la plupart des hommes aimant mieux s'en tenir à un Credo philosophique, politique ou économique et anathématiser quiconque ne l'admet pas dans tous ses points et virgules, que de chercher, « à la sueur de leur front », comme conseillait le bon Jouffroy, toujours plus de vérité, toujours plus de certitude. Condamnable et funeste cette nonchalance hérissonnée de l'esprit ; tandis que la recherche sincère, est avant toute chose, en ce temps d'ardents conflits d'hommes et d'idées, le devoir de tous les émancipés. Chacun doit se plier à ce commandement de la destinée ; <c Tu seras le perpétuel travailleur de ton propre mérite (2) » et pouvoir se dire, avec un des phis nobles esprits de ce temps : « Nous aurons ces grandes vertus du philosophe : Tamour de la vérité absolue, la croyance à sa réalité et l'espérance de nous en rapprocher sans cesse.» (3)
Un grand écrivain, qui a obscure sa gloire par d'injustes diatribes contre la Révolution française (4) a proféré cette parole impie : « Je n'ai jamais pensé qu'une vérité puisse être utile à quelque chose.» Piètre sophisme ?
Une vérité nouvelle dérange tout d'abord, il est vrai, un grouillis
(1) Elle ne s'applique pas seulement à la haute philosophie, cette observation de Kant : « Notre tentation perpétuelle, notre incorrigible illusion est de transformer nos idées régulatrices, les formes de notre entendement en substance, en êtres. La raison obéit dans l'homme à la tendance presque irrésistible qui Tentraine à Tunité. De là cette fureur de dogmatiser sur Dieu, sur Tâme et le monde, en créant, au-delà des données de nos facultés expérimentales, des unités artificielles, des centres de réalité indépendante de la pensée des objets absolus. Tout cela est l'oeuvre de la raison qui devient la dupe de ses propres créations, étant donné l'impossibilité de rien saisir zu-^c\k du phénomène ou chose manifestée et l'impossibilité de rien connaître du nounùne ou chose en soi.»
Nos prétendues démonstrations ne sont que des interprétations toujours plus ou moins subjectives, c'est-à-dire plus ou moins fondées. Ayons donc la modestie qui convient à l'incertitude de nos recherches ; mais ne nous arrêtons jamais dans l'âpre recherche de l'inaccessible vérité qui a jalonné la route infinie de fécondes parcelles de sa robe lumineuse.
(2^ Eugène Pelletan : Profession de foi du XtX^' siècle,
(3) Alfred Fouillée : Systèmes de morale contemporains.
(4) M. Taine : Les Origines de la Démocratie.
confus de petits intérêts ; mais finalement elle est toujours utile, car elle est un acheminement à l'harmonie entre les faits réalisés et la nature intime et supérieure des choses. Cest pourquoi, quelqu'amer qu'en puisse être l'avant-goût, nous devons toucher de nos lèvres le calice où fermente le vin âpre du vrai, afin de pouvoir constamment imprégner du relativisme qui toujours cherche, de toutes les parcelles de vérités arrachées, atome par atome, à l'inépuisable gouffre de l'inconnu, nos incomplètes systématisations et nos passagères justices de combattants,
« Les hommes ne se trompent pas tant parce qu'ils raisonnent mal que parce qu'ils raisonnent en partant de principes faux », a fort bien vu Pascal. Ne nous lassons donc pas de remonter aux principes généraux, de nous vouer à l'étude des causes que voile presque toujours quelque passion particulariste, et nos efforts ne seront pas vains,
« Qu'est-ce que la vérité ? » dit Pilate, et il se repose. « Qu'est- « ce que la vérité?» disons-nous, et nous cherchons (i); voilà le devoir.
Hâtons-nous d'ajouter que ce devoir de libre recherche, de sincère examen ne saurait aller pourtant jusqu'à la dispersion des activités. L'association pour la lutte est la rectification sociale de La lutte pour la vie, cette loi universelle du monde zoologique (mais non du monde social, quoi que prétendent certains darwinistes). Nous ne saurions donc, sans manquer gravement, refuser notre participation aux actions collectives pour l'amélioration morale et la transformation sociale, voire même pour des résultats politiques communs. Mais nous pouvons être des fédérés pour l'action dans un but déterminé, tout en continuant à chercher le mieux, à supporter courageusement la fatigue de ridée vivante, cette infatigable ennemie de toutes les servilités d'esprit et de tous les préjugés ; cette mère féconde de tous les progrès humains.
Au surplus, que voulez-vous ? Socialement parlant, l'humanité n'a que deux moyens de s*améliorer,rexpérience ou la discussion; « les expériences des peuples sont souvent des catastrophes »,
(i) Georges Caumont : Koies moi aies sur l'Homme et sur la Société.
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Lamennais Ta dit et les faits le démontrent : que la discussion soit donc toujours la bienvenue parmi nous; car il y a toujours à cueillir dans les vastes champs de la pensée! (i)
Le libre essor intellectuel â des avantages d'un ordre plus immédiat. Vous n'éteindrez jamais la combativité dans le cœur de l'homme. Si vous prétendez lui fermer les tournois de l'idée, cette combativité s'exercera contre les individus. De là, les médisances, les calomnies, les perfidies, les hostilités basses, les intrigues, qui, non seulement rapetissent et dissolvent les partis, mais encore transforment les compétitions politiques en combats de sangliers, font dévier les énergies et les dévouements, stérilisent la vie sociale et, ce qui n'est pas moins déplorable, empoisonnent toutes les relations humaines.
Faites au contraire, que cette combativité puisse trouver son dérivatif dans les nobles luttes de la pensée, elle élèvera les cœurs, au lieu de les abaisser ; elle purifiera les consciences, au lieu de les corrompre et de les racornir, car il est toujours vrai le vieil axiome : de la discussion naît la lumière; il ne s'agit que d'être, de part et d'autre, modeste et de bonne foi, ce qui est à la portée de toutes les intelligences.
En résumé, d'après ce qui précède, on peut avancer que si les partis sont toujours une partie de l'idée en acte, ils ne sauraient être toute l'idée en puissance ; encore moins son incarnation totale théorique et pratique.
Au dessus de tout parti, doit toujours flotter indisciplinée, irréductible, vivante, agissante, progressive, la flamboyante libre recherche^ en quête de plus intenses lumières et de plus larges justices. Tous les combats que livre l'invincible déesse sont féconds, tous les chocs qui Retentissent sur son bouclier lumineux et sonore, font jaillir des étincelles de vérité : elle vivifie Ik où les dogmes tuent.
(i) Combien anti-humaine, combien rétrograde est, par suite, cette rauvage reconw mandation biblique ! « Quand ton frère, ou ton fils, ou ta fille, ou ta femme bien . aimée, ou ton ami, qui est comme ton âme, te diront en secret : Ailonî à d'autres DiâuXf tu les lapideras : d*abord ta main sera sur eux, ensuite celle de tout le peuple. (Dcutéronome. Ch. XVlll. 6. 7).
LE SOaALISME INTEGRAL 2^