V. La Réforme politique
La République socialiste ayant tout d'abord à compléter l'exercice du droit de suffrage, se heurtera tout de suite à une question grave : l'électorat de la femme.
Etre humain doué de raison, la femme ne peut être équitable^ ment dépouillée de son droit électoral ; voilà le droit.
Mais nous sommes à un moment de luttes ardentes, d'incertains progrès, de régressions possibles; l'octroi immédiat de l'électoral aux femmes qui, pour la plupart, suivent les inspirations du cléricalisme réactionnaire et monarchique, pourrait mettre en péril les libertés incomplètement acquises : voilà robstacle.
On trouvera la solution de cette antinomie dans la reconnaissance immédiate des droits civils et consulaires de la femme, et dans la reconnaissance graduelle de ses droits politiques.
Cela admis, on commencerait par accorder à la femme tous les droits civils et familiaux que lui dénie le Code civil, puis on lui octroierait l'électorat et l'éligibilité consulaires ?
En ce qui touche l'électorat politique, on pourrait procéder sériellement, en commençant par l'adjonction des femmes instruites ; on n'aurait plus qu'à étendre le cercle d'année en année, jusqu'il ce que l'éducation féminine nouvelle ait fait cesser le divorce d'opinion entre hommes et femmes, ce qui sera autant le fait de l'éducation nouvelle que d'une organisation sociale plus rationnelle et plus égalitaire.
Cet ordre d'idées nous ouvre une nouvelle voie.
S'il est urgent au nom des principes d'étendre le droit de suffrage, il ne l'est pas moins de l'organiser.
En l'état actuel, nous nous heurtons tout d'abord à l'indéter-
socialiste en France que lorsqu'une révision démocratique sérieuse et sincère aura eclairci Thorizon.
mination du mandat qui est, nous l'avons indiqué, une cause de stérilité ; elle est, en outre, une cause permanente de conflits.
Souverain parvenu et peu compétent, rélecteur demande, selon la locution fameuse, la lune sur une assiette ; le candidat qui veut plaire ne manque pas de tout promettre ; souvent même il le fait de très bonne foi. Mais l'élu, aux prises avec les laits, ne tarde pas à comprendre qu'il y a loin des exigences sectaires aux possibilités effectives. Assagi, il tente d'assagir ses mandants; mais une partie de ceux-ci crient à la trahison, et l'ère est ouverte des récriminations sans fin, des haines injustes et des luttes stériles.
Dans certains milieux socialistes, on a cru remédier au mal par le mandat impératif imposé au candidat et par le dépôt préalable de 5a démission en blanc entre les mains d'un groupe d'individus quelconques qui d'eux-mêmes se sont sacrés membres d'un comité électoral .
Ce n'est que reculer la difficulté.
Au lieu d'avoir pour garantie la conscience et l'intelligence d'un homme de quelque valeur, puisqu^on l'a élu, on est en présence d'une vingtaine ou d'une quarantaine d'hommes inconnus et irresponsables qui, en mettant les choses au moins mal, ne manq.ueront pas de faire épouser à l'élu qu'ils tiennent en laisse leurs étroitesses de conception, leurs petits intérêts de parti et leur prétentieuse incapacité (i).
Mieux vaudrait le suffrage à deux degrés que cette hypocrite mainmise de quelques individus sans valeur et que personne n'a désignés, sur la volonté de l'élu de toute une population.
Pourtant, dira-t-on, il ne faut pas que les électeurs soient livrés
(1) Sans avoir étroitement réglé le mandat impératif comme ont fait les possibilistes, les comités électoraux bourgeois de province n'en pèsent pas moins désastreusement sur les élus, dont ils commandent les votes selon leurs petits intérêts professionnels ou régionaux et qu'ils transforment impudemment en quémandeurs de faveurs imméritées. C'est là la grande plaie administrative de la France et le ver rongeur de l'organisation démocratique. Le wilsonnisme n'a pas une autre origine, le boulangisme aussi, qui en fut le réactif par trop mélangé. Ceux qui n'avaient pas pu avoir leur part des avantages convoités, ont crié : A bas les voleurs ! et poursuivi, ont-ils dit depuis, de concert avec la réaction qui les trompait et qu'ils trompaient, l'implacable guerre qui a si piteusement échoué en septembre 1889 et en mai 1890. *
384 LA RÉFORME POLlTiaUE
à la discrétion de l'élu. D'accord ; mais alors trouvez un moyen plus efficace et plus conforme à la justice.
Comme on va d'abord aux extrêmes, d'estimables socialistes, jugeant le parlementarisme à ses premiers fruits, le condamnèrent comme fauteur de réaction bourgeoise et comme impuissant à défendre la liberté contre les mortifères dictatures césariennes. On lui opposa donc k Gofivernetnent direct .
C'est au Parlement démocratique de Francfort, issu de la Révolution française de Février, que le socialiste Rittinghausen proposa le remplacement du système représentatif par une organisation politique, démocratique et sociale de la Législation directe, ou gouvernement direct du peuple par le peuple.
Le novateur ne put pas même développer sa proposition qui fut enterrée sous le lourd rocher de la question préalable.
Lorsque la réaction prussienne de 1 849 eut dispersé le ^orparlement de Francfort, Rittinghausen vint demander à l'opinion publique française la consécration de son idée et trouva un accueil cordial à la Démocratie pacifique, organe des socialistes phalanstériens.
Fourier avait dit : <n Si vous voulez soustraire le grand nombre à l'oppression du petit nombre, cherchez l'art de corporer le grand nombre et de lui donner une puissance active qui ne soit jamais déléguée, )i>
C'était le principe même de la Législation directe qui, d'après récole phalanstérienne, avait son substratum dans la commune sociale .
Victor Considérant fit écho à Rittinghausen dans la Détnocratie pacifique et bientôt, notamment après la coupable loi Thiers- Berryer-Montalembert contre le suffrage universel (31 mai i8so), l'idée nouvelle prit corps.
La première brochure de Rittinghausen (1) souleva un véritable orage de polémiques brillantes. Louis Blanc, E. de Girardin, Proudhon, toujours si divisés, se trouvèrent d'accord pour combattre violemment le démocratisme socialiste .
{\) La législation directe par le peuple ou la véritable démocratie, par Rittinghausen, avec préface par Allure Bureau, VanSf décembre 18^0.
En revanche, Ledru-Rollin, dans la Foix du Proscrit du i6 février 183 1 , se prononça pour le principe de la Législation directe par le peuple, en demandant toutefois que l'on commençât par le référendum : les députés élaborant, proposant, le peuple se prononçant en dernier ressort.
Plus audacieux, Victor Considérant et J.-B. Millière (i) acceptèrent dans son entier Tidée de législation directe et s'efforcèrent d'en démontrer la praticabilité. Toute la presse républicaine se passionnait pour ou contre, lorsque Louis Bonaparte frappa du même parjure, du même coup de poignard, la République et la liberté.
Toutefois, le crime du Deux Décembre ne pouvait que confirmer les critiques anti-parlementaires de Rittinghausen, qui publia en 1852 l'œuvre maîtresse de la théorie à laquelle il a attaché son nom (2).
<c Vous le voyez bien, dit en substance le socialiste allemand, le parlementarisme impuissant à donner les réformes économiques que le peuple attend, ne peut même pas défendre la liberté contre le césarisme.
« Vous avez compté sur la bourgeoisie, en vous fiant à son instinct d'opposition ; mais vous avez oublié que les classes moyennes ne frondent l'autorité, le cléricalisme et l'aristocratie qu'autant que les revendications de la classe populaire ne les effraient pas. Or, le socialisme, ce juste vainqueur de demain, a effrayé la Bourgeoisie et la voilà passée tout entière à la réaction.
<( Le temps du parlementarisme ou de la discussion bourgeoise est fini, il ne vous reste plus qu'à choisir entre la dictature monarchique ou césarienne et la législation directe.
« Voulez-vous d'ailleurs que nous analysions ce régime représentatif auquel vous avez cru à tort ?
« Voici quelques-unes de ses défectuosités :
<c 1° Le régime représentatif est un reste de l'ancienne féoda-
(i) Le même qui, bien que député encore et n'ayant pas participé à la Commune, mourut glorieusement au cri de : Vive rbumaniié ! sous les portiques du Panthéon, aux sombres jours de la répression versaillaise, fusillé par le capitaine Garcin^ sur Tordre exprès de Thiers, de Jules Favre et de Cissey .
(2] La législation directe par le peuple et ses adversaires (Louis Blanc, E. de Girardin, Proudhon), par Rittinghausen.