II .826 hect
M. Trésor de la Roque confirme (1) en étendant la démonstration :
« On ne compte plus, dit-il, les terres en friche et les propriétés délaissées. Les officieux contestent le dommage, comme ils contestent d'autres vérités déplaisantes, mais les preuves abondent et se multiplient tous les jours. Dans un seul arrondissement de l'Aisne, 167 propriétés ne sont plus cultivées parle fermier, et ne sont pas reprises par le propriétaire ; dans un autre arrondissement de l'Aisne, 123 fermes se trouvent dans le même cas. Dans dix départements du Nord et du Nord-Est, les fermiers, découragés, abandonnent la culture. Le fermage d'une terre, appartenant à l'hospice de Laon, a été mis en adjudication récemment; aucune offre n'a été faite, aucun fermier ne s'est présenté. La crise s'étend de proche en proche et pénètre dans le Nord-Ouest. La crise a banni la vie de ces foyers déserts ; sur les fermes incultes, les loyers de la terre ne se renouvellent plus. Pour les propriétés que le fermier cultive encore, la réduction
(i) Dans le Correspondant du 25 janvier 1883.
varie du tiers au cinquième dans les baux passés depuis trois ans. Et la crise n'est pas limitée à une zone. Les départements de l'Ouest et du Sud-Ouest ne sont guère moins éprouvés que ceux du Nord. Dans le Centre même, moins directement exposé aux effets de la concurrence, la crise sévit également avec intensité. Les propriétés de la Limagne d'Auvergne, louées ou vendues récemment, ont vu baisser de près d'un quart leur revenu ou leur valeur. Les députés de la majorité se consolent en disant que la crise ne pèse pas sur la petite culture ; mais ce n'est encore là qu'une décevante illusion. La petite propriété n'est pas frappée moins rudement que la grande, et ce qui le prouve, c'est qu'en 1882 on vient de constater pour la première fois, dans un recensement quinquennal, une sensible diminution dans les chiffres de la population des campagnes. Les souffrances, les émigrations, l'abandon se sont produits surtout dans les pays de petite culture. »
Le morcellement a d'autres désavantages si visibles et si funestes que les plus tenaces admirateurs du Code civil ne peuvent s'empêcher de les signaler :
« Depuis un demi siècle, la loi sur le partage forcé a poussé jusqu'à l'absurde la division des propriétés ; elle a dévoré en licitations et en frais de justice une notable partie du capital acquis, elle a déjà défait peut-être un million de fortunes au moment où elles commençaient à se faire... Le père fonde une industrie et meurt. Tout est vendu et partagé, la maison ne survit pas à son maître. Un fils a du courage et du talent : avec une petite part du capital paternel, il fonde une autre maison, réussit, devient presque riche et meurt ; nouveau partage, nouvelle destruction ; tout est à recommencer sur nouveaux frais ; un vrai travail de Danaïdes. L'agriculture en souffre, le sens commun en rougit (i). »
Mais si tout le corps social souffre, les usuriers engraissent. C'est là un nouveau fléau ; la petite propriété ploie sous le
(1) Edmond About : Le Progrès,
fardeau des dettes hypothécaires qui ont suivi la progression suivante :
Dette hypothécaire de 1820 ' 8 milliards
— de 1840 12 —
— de 1868 16 —
— de 1887 20 —
Cela représente plus de douze cents millions de rente que doivent payer les cultivateurs exténués, et pour presque tous les petits, c'est la ruine à courte échance, car, ainsi que l'ont très bien dit deux publicistes du parti socialiste conservateur, « la grande propriété n'a besoin que de liberté pour croître, tandis qu'avec cette même liberté la petite propriété disparaît (i). »
Comment, en effet, le petit propriétaire pourrait-il lutter avec le grand agriculteur qui a la chimie, la mécanique et la concentration du travail à sa disposition (2) ?
En Angleterre, la dépression des petits propriétaires est chose accomplie. Au XI« siècle, après la conquête normande, pourtant, la grande propriété n'avait que 22 0/0 de la surface du sol anglais, en 1872 elle en avait les 92 0/0 !
D'après les statistiques, le nombre des propriétaires s'élève, en Angleterre, à 962,000. Mais remarquez bien que sur ce nombre 703,289 possèdent moins d'un acre.
Ils possèdent au total 1 5 1, 1 50 acres seulement, tandis que les 2^9»547 qui restent possèdent ensemble 32,874,000 acres, la presque totalité du sol. Cette énorme surface est loin d'être partagée à peu près également entre les bénéficiaires : 9,000 d'entre eux possèdent près de la moitié du sol national, et une centaine près de la moitié de cette moitié. Voici quelques chiffres : le duc de Northumberland, propriétaire de 186,397 acres, possède plus à lui tout seul que les 70^,289 petits propriétaires.
Après lui, viennent le duc de Devonshire, 132,996 acres; le duc de Cleveland, 102,785 ; sir W. Wym, 91,021 ; dud de Bed-
(i) Rudolf Meyer et Gabriel Ardant : Le Mouvement agraire,
(2) La preuve est faite et si bien faite que les blés américains (produits de la grande culture) envahissent déjà les marchés européens, et même frappés en France d'un droit ^ 5 francs l'hectolitre, ils font une concurrence redoutable à nos cultivateurs.
2^è PROPRIÉTÉ INDIVIDUELLE
ford, 87,508; continuons par le comte de Carlisle, propriétaire de 78,541 acres ; le duc de Rutland, qui en détient 68,943; le comte de Lonsdale, 67,457; comte Powis, 61,008 ; M. John Bowes, 57,200; le comte Brownloy, 57.798; le comte Derby, 55,897 ; lady Willoughby d'Eresby, 55,017 : le comte de Warborough, 55,272 ; le marquis d'Ayesbury, 53,362 ; lord Seconfield, 58,460; le duc de Portland, 53,771 ; lord Londesborough, 52,656; comte de Cad wdow, 51,517.
Nous n'en sommes pas encore là en France ; mais le déclin de la petite propriété est visible. L'accroissement même des cotes foncières, que d'aucuns nous représentent comme un progrès, en est une preuve. D'après les statistiques officielles de M. Gimel. la moyenne de la petite propriété qui, était en 181 6 de 70 ares, n'est plus aujourd'hui que de 38 ares. La très petite propriété, cotes de moins de 5 francs, a pu augmenter en nombre ; elle s'est réduite en étendue, et c'est là le fait capital. Les cotes plus élevées ont diminué, elle se sont donc concentrées.
Toutes ces causes aidant, la situation de la petite propriété en France n'est pas du tout ce que l'on croit généralement.
Un publiciste compétent, dont nous avons à déplorer la perte récente, M. A. Toubeau, auteur du livre la ^partition métrique des impôts, a établi, d'après les statistiques officielles, que la petite propriété ne comprend pas plus du huitième du sol (i)et qu'elle perd constamment.
L'issue finale n'est pas douteuse.
Même dans l'Amérique du Nord, terre promise de l'indivi-
(i) Dans une intéressante communication au congrès international pour la réTorme agraire et sociale tenu à Paris en 1889, M. Toubeau a indiqué pour les 52,857,199 hectares contenus dans le territoire français la distribution suivante :
I* Petit faire valoir direct inférieur à 6 hectares. Contenance en hectares (petite
propriété) 4.000.000
2* Grand faire valoir direct supérieur à 5 hectares 15.380.069
?• Terres occupées par des fermiers 8.953. 118
4* Terres occupées par des métayers 4»539«522
y Territoire non cultivé composé de forêts, landes, et prés incultes, savoir :
A l'Etat et aux communes 6.020.716
A la grande propriété privée 12. 135«<>99
Au territoire non défini • i .8io,855
dualisme, la grande propriété poursuit la série de ses envahissements.
En 1886, M. Rudolf Meyer pouvait écrire dsins ïaÂssociatton catholique :
« L'Union américaine, par le nombre de ses latifundia, est arrivée à une situation qui rappelle celle de l'ancienne Rome. Le nombre des fermiers dont le nom était inconnu il y a quelques années s'est élevé à 1,250,000, et sur sept millions d'agriculteurs il y a plus de quatre millions de non-propriétaires. Et le domaine public ou sol disponible est presque épuisé. » Ici, le fléau de la grande propriété est aggravé par l'anonymat et la main-mise des capitalistes étrangers. Ce fait mériterait des développements que nous ne pouvons fournir dans un court chapitre, (i).
Pour ne parler que des sociétés étrangères, nous trouvons la compagnie hollandaise propriétaire de 4,500,000 acres, le syndicat général anglais du Mississipi 1,800,000 acres. Parmi les grands propriétaires étrangers, citons encore sir Edward Reid, qui possède 2,000,000 d'acres, le marquis de Trucdole, 1,800,000 acres, etc.
Ceci appelle une réflexion.
Le patriotisme des classes dirigeantes est toujours le même. C'est avec le concours empressé des banquiers vénitiens et florentins que la Hollande fonda au XV11« siècle son empire colonial et créa l'incomparable flotte marchande qui ruina à jamais les républiques italiennes, notamment Venise et Florence. Lorsque les divinités carthaginoises descendirent sur les rives de la Tamise, en s'affublant de vêtements bibliques, les capitalistes hollandais n'eurent de complaisance et d'or que pour les entreprises anglaises, qui, étant ainsi aidées, tuèrent en moins d'un demisiècle le commerce hollandais.
(l) La concentration capitaliste agraire produit déjà des réalisations comme celui de la ferme de Darlymple (dans le Docota) qui embrasse une étendue de plus de 200.000 hectares. On en signale une autre de 64o.ooo hectares. Le Temps qui le relate, ajoute : « Le domaine est une exception, sans doute, même aux Etats-Unis, par ses gigantesques proportions. Mais les grands domaines exploités par des capitaux associés tendent de plu» en plus à y devenir la régie », .
2Ôo Propriété individuelle
En ce moment, où l'agriculture européenne, et notamment Tagriculture anglaise et française, sont si durement éprouvées par la concurrence agricole américaine, ce sont les capitalistes anglais, hollandais, allemands et français qui fournissent, en première ligne, aux agriculteurs américains les moyens d'évincer les agriculteurs européens des marchés du travail. Tant il est vrai que le capital ne connaît pas de patrie et ne va qu'aux plus gros bénéfices.
Et l'internationalisme capitaliste a si bien fonctionné déjà de l'autre côté de l'Atlantique, que le landlordisme américain y est dominé par l'élément étranger, au point que depuis 1880, vingtneuf capitalistes ou groupes capitalistes étrangers ont accaparé près de vingt et un millions d'acres (8,500,000 hectares) du sol arable américain, d'une valeur marchande de six à huit milliards de francs !
Ces faits, dont l'écho a retenti en cri d'alarme dans les délibérations législatives de Washington, n'ont pas peu contribué au succès de la propagande d'Henry Georges.
A la dépossession certaine des petits propriétaires par les grands, s'ajoute en Italie l'expropriation pour cause de non payement des taxes. D'après le Fascio operajo, organe du parti ouvrier italien, de 1873 à 1887 le fisc a procédé à plus de cinquante-cinq mille expropriations. Comme toujours en pareil cas, dans le régime bourgeois, ces biens sont laissés en friche jusqu'à ce qu'ils soient vendus à de grands propriétaires pour des prix dérisoires, qui sont loin de s'élever quelque fois aux frais de saisie. Singulière tutelle sociale que celle qui, sans profit pour l'Etat, dépouille le pauvre pour en faire bénéficier le riche ! D'après Flurscheim (1), les hypothèques couvrent les 40 0/0 de la valeur du sol et des constructions. Là encore, c'est la dépossession rapide.
En Danemark, d'après F. Linderberg, participant au même congrès, toute la terre est entre les mains d'un quart de la population .
En Hongrie, le capitalisme opère tout seul l'expropriation des petits, et il va vite. De 1870 à 1880, le nombre des agriculteurs
(i) Discours au Congres International de la Réforme Agraire et Sociale. Piris, Juin 1889. Compte-rendu officiel de Toubeau.
indépendants et petits cultivateurs hongrois est tombé de 1,667,338 à 1,155,362; celui des travailleurs ruraux de 4,338,621 à 2,468,807 (1).
Ces chiffres sont eflFrayants, et dans toute TEurope il en va de même.
Le rédacteur en chef du Journal des Economistes, qui est un des maîtres de l'économie politique libérale contemporaine et qui, comme tel, ne saurait être hostile à la propriété individuelle, a écrit en 1880, avec une précision bien faite pour donnera réfléchir, ces deux lignes terribles : « Malgré l'énorme changement que cela suppose, les jours de l'agriculture individuelle sont comptés (2)». Ce qui doit succéder, si une intervention sociale énergique ne vient pas modifier le cours des choses, c'est la monopolisation de là propriété entre les mains d'une rapace et impitoyable oligarchie financière, déjà maîtresse du crédit de l'industrie, du commerce et des voies de communication : un complet servage économique en perspective.
En attendant l'accaparement commencé de tous les moyens de production, le sol y compris, la rente de la terre payée par l'ensemble des travailleurs à un nombre toujours plus restreint de bénéficiaires s'accroît dans des proportions véritablement inquiétantes.
La valeur moyenne de la rente était en Angleterre de 1 3 schellings par acre en 1770, elle s'est élevée à 30 schellings par acre en 1880. En France, le revenu foncier était en 1790 de 1,200 millions, il atteignait 1,900 millions en 1847, et 3,500 millions en 1881 (3). Et pendant ce temps, encore une fois, la petite propriété souffre, s'endette et disparaît .
Cela veut dire que la grande propriété, véritable Léviathan moderne, achève son œuvre meurtrière de dépossession des petits possédants et d'exploitation à outrance des travailleurs de toutes catégories.
Or, nous ne sommes qu'au commencement d'une série, c'est un économiste qui nous le dit:
(1) Lœsewitz, article dans V Association catholique.
(a) G. de Moitnari : L'Evolution économique au XIX* siècle.
(j) Gustave Rouanet : Les Nécessités agricoles, dans la Revue Socialiste du 15 mars 1885.
« En présence même des progrès sociaux, la situation prépondérante du propriétaire ne peut aller qu'en s'augmentant, tandis que celle des non-possédants va en s'empirant. 11 est certain, en effet, qu'en présence de la rapide augmentation à laquelle nous assistons, et en présence également de l'accroissement des besoins que l'homme se crée chaque jour, la terre devient de plus en plus nécessaire, son utilité grandit démesurément et sa valeur effective s'élève du même pas. Et on peut même affirmer que, malgré les perfectionnements dans les méthodes agricoles, la valeur sociale s'accroît bien plus rapidement que la valeur individuelle, due aux travaux accumulés et demeurés utilisables par suite du développement de la richesse générale et des travaux publics. 11 peut y avoir des régressions momentanées dues à des crises agricoles ou financières ; mais, en somme, la marche en avant est indubitable. Il s'ensuit que la part dont est lésée la société grandit sans cesse et que la charge que celle<i supporte de ce fait devient chaque jour plus lourde (i).