MORT EN EXIL LE 6 JUILLET
J’ai partagé tes sympathies pendant ton existence, je les.respecte et je les conserve après ta mort.
Il m’a semblé, mon frère, que lu me laissais tes propres vœux comme un tesament, et que j’étais resté debout pour combattre à la place.
Je ramasse ton arme tombée ; j’éclaircirai la préoccupation de la vie en te remplaçant.
Oui, James, la République était inévitable, et ce qu’il y avait d’éphémère dans les nombreux essais politiques tentés depuis 1789 en renfermait la prophétie.
On n’a pas abattu l’ancien ordre de choses, il s’est écroulé!
Et si les républicains prophétisaient la révolution, il faut reconnaître que la révolution les a surpris et déconcertés. Le
résultat ne l’a que trop mis en lumière.
Ôn n’asu que se disputer, avec plus de zèle que de réQexion, un mot inaliétiable désormais, lorsqu’il s’agissait de fonder sérieusement la chose; et la peur de perdre la République l’aurait cent fois mise à mort, si son triomphe n’était le décret même de la nécessité.
Nos adversaires ont beau maudire la Républiqueau fond de leur âme, et laisser échapper le secret de leurs antipathies.
Sa conservation fait leur sécurité.
Et toutes les probabilités sont pour sa consolidation.
Il était plus simple et plus facile , lors
du 24 févrrer, de proclamer la République en face de la France et de l’Europe, qu’iî ne serait simple et facile aujourd’hui de l'éliminer.
Pourquoi?
Parce que toute élimination, dans laspfré' re politique, appelle un remplacement ;
Et que l’analyse des trois partis antirépublicains qui se groupent en majorité manifeste assez péremptoirement quecbaeun d’eux sent sa faiblesse et n’est guère à même de procéder à ce remplacement.
La pluralité des compétiteurs devient donc par elle-même, indépendamment de toute autre considération, la raison d’être de la République-.
Tous les partis voleront pour elle, ne îùt-ce que pour prendre haleine , intriguer et négocier. — Tous l’acceptent d’un commun accord à titre de provisoire indéOni, car chacun d’eux, pris à part i jalouse encore plus ses coalisés, que tous, pris ensemble, ne haïssent la ■ République,
Je ne vois aucune combinaison qui puisse.les faire pactiser, autrement que surleparfait accordde leur neutralisation •réciproque,
L’Elysée, les Orléanistes et les Légiliinistes en sont tousdà, s’ajournant sans cesse, et rongeant leur fréin sous le coup ■d’une résignation doublement obligée ^ — tant par la faiblesse relative de leurs
rangs — que par la force'inlrinsèqce des choses.
Ils sont opposés à la Républîqne,
mais ils la préfèrent cependant à la prépondérance de leurs compétiteurs, qu’ils détestent comme un collatéral peut détester des eollatéraus. Et ils n’ont la main haute qn’en s’effaçant de plus en plus dans une teinte où toutes leurs couleurs se confondent.
Leur union, je le veu.x bien, n’est qu’une conspiration ; mais cette conspiration fait oublier leur drapeau, tandis qu’elle maintient le drapeau de la République auquel, autouf d’eux, on se familiarise de plus en plus.
R n y a qu’une chance contre la Répa-
blique , et c’est parce que celte chance trahit un danger qu’il nous appartient de venir à son aide, non plus par des collisions, mais par de franches lumières.
Nos adversaires professent l’incompatibilité de la République avec l’existence du crédit.
C’est un préjugé, mais il est mis habi lement en circulation au profit de leur
Montrons la compatibilité du crédit avec l’existence de la République.
Le crédit insurgé tient encore la publique en état de siège.
Il faut essayer de désarmer ses ri-
gueurs, car’ les préventions sont plus menaçantes pour notre cause que toutes les forces de la réaetion.
Il y a bien des gens las, il y a bien des adeptes flottants dans les rangs de nos ennemis, et j’aperçois des conversions en foule au bout de la solution de ce problème.
Les affections des vieux partis sont moins fortes que leurs haines ; mais leurs haines sont moins fortes que leurs intérêts.
Cher et bien-aimé James, — pendant les heures si furtives de nos rapproehements fraternels, tu me communiquais tes sympathies républicaines, — je te communiquais mes réflexions.
J’adoptais ton culte, et tes vœux m’inspiraient des travaüx.
D’heureuses fusions semblaient s’opérer entre la théorie et la pratique.
Mais il fallait du temps.
Des études suivies se sont ébauchées entre nous sur des termes arrêtés et définis de bonne foi, dans cette pensée républicaine et pratique dont je devais, hélas ! être le seul continuateur.
Des conflits politiques ont décidé de notre séparation.
Tu n’es pas mort du moins sans avoir entrevu la solution du problème, et sans donner à notre commune espérance des larmes de patriotisme et de joie.
Il était trop tard pour ta vie, qui s’attachaitde plus enplus chaleureusement à la mienne.—La fatalité du point d’honneur a forcé la main à ton zèle dans un de ces moments où la voix d’un seul n’a pas assez de force pour se faire entendre de tous.
Bien-aimé frère, ma conscience te restitue ce qui t’appartient dans ce travail, en le mettant, auprès de tes amis, sous la protection de ta mémoire.
Tu mourus sans amertume contre qui que ce fût.
Ma consolation est de m’en souvenir.