‹ Le socialisme & le congrès de LondresChapitre 12 sur 15 · AUTOUR DU CONGRES · texte numérisé non relu

AUTOUR DU CONGRES

Tandis que le congrès international socialiste tenait ses quotidiennes séances, des congrès corporatifs tenaient leurs assises*- Ainsi les lithographes, les métallurgistes, les travailleurs du bois, les ouvriers brasseurs, etc., se réunissaient pour discuter leurs intérêts professionnels ; les boulangers tenaient eux un meeting simplement.

Meeting anarchiste et antiparlementaire. —

Le comité socialiste anarchiste et antiparlementaire avait, comme nous l'avons dit, organisé une réunion monstre avec un très grand nombre d'orateurs (note 3o). Il eut lieu le mardi soir 28 juillet dans la grande salle de Holborn town Hall. L'assistance était si nombreuse qu'on dut diviser le meeting en deux et une partie du public émigra à une grande salle du Working'smen Club and Institute. Les assistants étaient quelques milliers. M. J. Presburg, occupaat la prési-

deiice, lut des lettres de sympathie de Robert Blatchford, rédacteur en chef du Clarion (note 104), de Walter Crâne le grand dessinateuranglais, de William Morris l'illustre poète. Le premier orateur fut Keir Hardie. Il avait été honoré de l'invitation que le comité lui avait faite de venir ici souhaiter la bienvenue à tous les délégués anarchistes. Il n'est pas anarchiste, mais il admet qu'on le soit et il veut la solidarité entre tous ceux qui ont une commune foi : le socialisme. Le crime des anarchistes c'est d'être la minorité, il croit dans l'utilité de l'action politique, mais il com- ' prend qu'il est d'autres personnes qui préfèrent suivre une autre voie. Si la sociale démocratie est la vérité, elle triomphera dans la société future. Si c'est le communisme anarchique, ce sera lui qui l'emportera. Nul ne peut assurer qu'il détient seul la vérité (Applaudissements prolongés).

MM. Elisée Reclus et Christ Cornelissen parlèrent ensuite aux applaudissements de tous, puis la parole fut donnée à Tom Mann. « Mes sympathies, dit-il, sont très fortes vers les communistes anarchistes et les anarchistes antiparlementaires, aussi est-il heureux de prendre la parole ce soir. Il n'est cependant pas anarchiste; mais quand une majorité, simplement parce qu'elle est une majorité opprime ainsi une minorité, ses sympathies vont vers cette minorité. Les anarchistes sont avec les collectivistes membres d'une même é:ole : le socialisme; et chacun, suivant ses moyens, s'efforce à démolir le capitalisme. Il est excessivement peiné de l'intolérance des collectivistes et avoue que relativement à la tactique, il ne diffère pas beaucoup matériellement d'avec eux, anarchistes. Après quelques paroles de mademoiselle Louise Mi-

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chel, M. J. C. Kenwonhy {Brotherhood Chiirch) déclare que le prolétariat abandonnera l'action politique pour venir vers l'anarchie, qui est une fraction du socialisme, car ce terme n'est pas la propriété particulière d'une secte. Divers autres orateurs, Kropotkine, Tortelier, Pietro Gori, Malatesta, D. Niauwenhuis, etc., parlèrent encore au v applaudissements répétés de l'assistance (note io3).

Conférence anarchiste-socialiste. — Nous avons vu que le congrès socialiste international avait expulsé des socialistes anarchistes allemands, suisses, italiens, etc. Joints à des anglais et français et aux socialistes antiparlementaires de Hollande ils organisèrent une conférence socialiste anarchiste qui tint ses assises les mercredi 29, jeudi 3o et vendredi 3r soir, dans Saint-Martin's Town Hall. Les questions à l'ordre du jour étaient au nombre de dix : Le mouvement anarchiste et antiparlementaire dans les différents pays ; le socialisme anarchique et le socialisme étatiste ; l'action parlementaire et ses mensonges ; la grève générale; guerre et grève militaire, etc. Le programme fut si chargé que toutes les questions ne purent être discutées.

Le mercredi soir, M. Fernand Pelloutier dit que les syndiqués français perdent peu à peu leur foi dans la politique et de plus en plus inclinaient vers la grève générale. Les social démocrates (Guesdistes) ont fait de vains efforts pour s'emparer des syndicats; de là leur amère opposition d'aujourd'hui. Ils ne peuvent oublier qu'en 1894 au congrès de Nantes, ils luttèrent en vain pendant trois jours pour empêcher l'adoption de la grève générale. Battus ils se retirèrent comme

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ils Tont fait dans la section française au congrès, avant-hier. En 1895 au congrès de Limoges, les parlementaires tentèrent encore de faire repousser la grève générale. Ils furent battus. L'idée libertaire a pénétré beaucoup de syndicats, mais la grande majorité n'est encore qu'antisociale démocrate, voulant d'instinct se tenir sur le terrain économique et n'ayant pas grande confiance dans la lutte électorale. MM. Delesalle et Tortelier dirent quelques mots et la première séance fut levée.

La deuxième soirée (jeudi) fut consacrée à la question agraire. Domela Nieuwenhuis dit : (( Les paysans souffrent des mêmes maux que les ouvriers des villes : la propriété privée du sol et du capital. Les partis social démocrates d'Allemagne, de France et de Belgique ont peur d'effrayer les collecteurs paysans et ils proposent de petites réformes au lieu d'expliquer aux petits propriétaires qu'ils ne peuvent lutter contre la grande propriété et l'intérêt qu'ils auraient à s'unir pour cultiver en commun. Nous devons leur expliquer le communisme, leur en montrer les avantages, les poussera former des syndicatsde paysans pour résister aux propriétaires et proposer la tenure commune de l'avenir. »

M. Parsons dit que la prolétarisation des paysans est nécessaire pour qu'ils acceptent les idées du socialisme libertaire. Il faut que la grande propriété se soit peu à peu accrue de tous leurs lopins. M. Hunter Watts (S. D. F.) soutient les mesures politiques. M. Tochatti lui réplique et M. Pouget parle longuement sur les paysans : « La question agraire est très importante, car il n'y a de révolutions efficaces que celles qui ont^l'appui des paysans. Il faut donc pro-

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pagander dans les campagnes. C'est moins difficile qu'on ne suppose. D'instinct le paysan est presque anarchiste; le gouvernement n'entre guère en contact avec lui que par le gendarme et le percepteur. Il est conséquemment assez aisé de lui faire comprendre que le rouage gouvernemental est inutile et nuisible et doit être « fichu auvent ». Quant à la question économique, il faut lui expliquer qu'on veut libérer sa terre du loyer et de l'impôt. Il faut lui montrer la maigreur de son lopin de terre et l'énormité des propriétés des accapareurs, des couvents. Il comprendra. Quant à l'exploration en commun, expérimentalement peu à peu, il s'assurera de la supériorité de cette culture et la substituera à l'autre. »

M. E. Malatesta soutient la même thèse. Les marxistes ont abandonné les théories de Marx et les anarchistes les conserventirop précieusement. Les théories sont surannées en beaucoup de points. Pourquoi attendre la prolétarisation des paysans qui n'aura peutêtre jamais lieu? Les conditions économiques qui tendent vers la prolétarisation et dans les villes et dans les campagnes peuvent changer; elles sont à la merci d'une découverte, d'une invention. La centralisation individuelle peut faire place à l'individualisation de l'industrie, si un moteur nouveau est trouvé. Donc il ne faut pas attendre que les paysans soient dépossédés pour propagander chez eux, leur montrer la nuisance de l'Etat qui leur prend avec l'impôt le plus cher de leur récolte. »

M. Landauer défendit les petites cultures. Les grandes fermes sont une forme de socialisme d'Etat. La culture intensive conduit aux petites ténures, les cuhivateurs groupés en libres groupes autonomes. Il

motionne : « Les anarchistes rejettent la théorie marxiste qui déclare que l'extension du capitalisme et l'élimination des petits producteurs sont les conditions nécessaires de la réalisation du socialisme. Sur la question agraire les anarchistes déclarent : i" Nous rejetons l'aide de l'Etat... parce que chaque intervention de l'Etat conduit à la perpétuation de l'Etat et à son exploitation; 2" nous voulons répandre les principes du socialisme libertaire parmi les travailleurs et paysans; 3° nous désirons que les petits propriétaires empêchent leur prolétarisation en s'associant avec leurs ouvriers, pour former des coopératives agricoles et ainsi empêcher l'accroissement de Ja grande propriété et créer des organismes qui pourraient être le nucleus d'une société socialiste. »

Le vendredi, se tinrent deux séances, l'une l'après midi, l'autre le soir. La discussion sur la question agraire épuisée, M. D. iNicoll parla des mineurs d'Angleterre, qui offrent un beau champ pour la propagande et sont disposés à la grève générale. M. Guérard, soutenant le trade unionisme comme le précédent orateur, déclara qu'en France les travailleurs des chemins de fer étaient eux aussi pour la grève générale, M. Sanftleben décrivit une coopérative de distribution combinée avec le syndicalisme et il espérait que ce mouvement se développerait même avec des coopératives de production. Louise Michel défendit la grève générale et un Kusse fait une proposition (note 106), qui est pratiquement endossée par la conférence bien qu'il n'y eut pas de temps pour une longue discussion. M. Domela iNieuwenhuis soutint cette motion. « L'action politique ne se borne pas au parlementarisme comme le prétendent les social dé-

mocraies, elle comprend aussi bien l'assassinat du czar de Russie que l'abolition de l'Etat. Il propose une résolution d'après laquelle : le but principal du mouvement ouvrier doit être l'émancipation économique et sociale; toute action politique doit lui être subordonnée ; la conférence se prononce contre toutes les tentatives de transformation du mouvement socialiste en simple mouvement électoral et légal qui ne peut que diviser les travailleurs... » M. J. C. Kenworthy s'étend sur la nécessité d'abolir la violence et de moraliser le mouvement. « Le vrai programme, dit-il, du socialisme libertaire ou anarchisme est la conquête de l'organisation de l'industrie, accomplie * par la coopération libre des socialistes... Le gouvernement par la force doit finir. Notre mouvement est un mouvement des caractères; il peut seulement être poussé par le développement de Tindividu lui-même et l'accroissement des qualités morales de chaque homme et de chaque femme. » Le D'' Gumplowicz discourt : « La politique signifie la lutte pour la domination. Nous anarchistes nous ne luttons pas pour la domination, nous ne voulons pas remplacer celle qui existe par une nouvelle forme de domination. Wous ne voulons pas de lois... Nous devons refuser nos services à l'Etat et préconisons de les refuser, mais nous ne pouvons pas opposer pouvoir violent à pouvoir violent de notre part, parce que cela conduit à un nouveau règne de la force et non de la liberté. » MM. A. G. Burn de l'I. L. P. et Gros (bourse de Marseille), exprimèrent leur joie d'avoir suivi ces conférences et M. Gori lut une lettre de souhaits fraternels des anarchistes condamnés au domicilio coatto (Italie). Elle était pour le congrès officiel,

mais étant donné son intolérance, il la lisait à cette conférence libertaire. La conférence fat close après qu'on eut distribué un appel des révolutionnaires arméniens. Toutes les séances où assistaient généralement deux à trois cents auditeurs se passèrent avec la plus grande tranquillité (note 107).

Meeting des Elus. — Le mardi soir 28, à Queenshall, les élus socialistes c'est-à-dire les députés, conseillers municipaux, généraux, les membres de School Boards, etc., tenaient une réunion. Il y avait des représentants de France, Espagne, Autriche, Belgique, Allemagne, Suède, Danemark, Pologne, Italie et Grande-Bretagne. Mesdames Gray, Pankhurst, Despard et MM. Hickmott, Lansbury, Brooks, Chandler et Hawkes représentaientceîte dernière. Pourla France on voyait MM. Vaillant, Jaurès, Guesde, Jourde, Toussaint. Les promoteurs de cette réunion étaient les Allemands. M. Liebknecht ne se dérangea pas et la présidence fut donnée à M. Vaillant. Le but était l'entente entre les députés socialistes du monde entier pour unifier leur action. Cette entente et cette unification, il faut qu'elle existe aussi entre les conseillers généraux et municipaux socialistes. La discussion, à laquelle prirent part un délégué danois, MM. Heckmott, J. Guesde, Lansbury et un autre français, fut courte. Elle se termina par le vote d'un bureau international parlementaire, d'un bureau semblable pour les divers corps (municipal, école, etc.). Ces bureaux devaient être des centres d'échange d'idées, etc. Une commission formée d'un délégué de chaque section fut chargée de déterminer l'action des bureaux. Les

élus n'eurent à notre connaissance que cette seule réunion (note io8).

Meeting Social démocrate. — Le jeudi soir dans Queens Hall, les social démocrates avaient organisé un grand meeting. Les orateurs annoncés étaient nombreux; les organisateurs avaient négligé d'inviter l'L L.P à s'y faire représenter. M. J. Maudsley présidait. Après un discours de M. Greulich, ce fut à M. Jaurès de parler : Ce qu'il admirait le plus dans le vaste congrès c'était l'unité qui s'y étalait malgré la très grande disparité de coutumes, langues et manières. C'est que tous avaient mêmes aspirations, mêmes espoirs, même foi, même doctrine. Les classes ouvrières croissent intellectuellement. La bourgeoisie, elle, est en décadence. La fin de sa puissance arrive; elle est incapable de-féforme.

M, H. Wilson député trade unioniste au parlement anglais proteste contre certaines allégations de M. Jaurès et il en résulte un certain trouble que calment des chants d'un chœur allemand. MM. Millerand, Bebel, Liebknecht, Ferri, Adler, Hyndman furent vigoureusement applaudis lorsqu'ils célébrèrent la sociale démocratie, l'union du trade unionisme et du socialisme combattant côte à côte, lorsqu'ils affirmèrent la victoire sûre, inévitable. L'assistance était relativement peu nombreuse, peut-être à cause du prix (o fr, 60 et o fr. 3o) (note 109).

Meeting pour ramnistie. — Le dimanche 2 août, en plein air, à Trafalgar Square, nous assistâmes à unmeeting en faveur de l'amnistie pour MM. Charles, Galles et Battola. Ils sont depuis quatre ans (avril 1 892^^

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en prison et sont condamnés à dix ans de « pénal servitude «comme complices dans un complot organisé par un mouchard. Le président était M. Pete Curran, les orateurs lurent MM. Domela Nieuwenhuis, mademoiselle Louise Michel, MM. Bruce Glasier, G. A. Gibson, Daniel Irvine, qui protestèrent, aux applaudissements du millier d'assistants, contre l'injustice de teniiî en prison des hommes coupables d'avoir obéi aux suggestions d'un agent du gouvernement.

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