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CONCLUSIONS

On a pu, dans les pages précédentes, suivre les événements qui préparèrent le congrès, les séances qui se tinrent, les incidents qui, au jour le jour, se produisirent dans ies assemblées plénières, dans les réunions de nationalité.

Quantité d'incidents ne vinrent que de l'ignorance mutuelle des coutumes. Ainsi les deux plus graves, dont l'un dégénéra en rixe, n'auraient point eu lieu si les Français et les Hollandais eussent su que l'on pariait de sa place, et non de la plate-forme. D'autres provinrent de l'inconvénient qui résulte toujours des traductions. Un proverbe italien dit : Tt~adiUt07'e traditore (traducteur, traître); jamais il ne fut plus vrai que dans ce congrès. Nécessairement, il devait y avoir des protestations, quand on constatait que les discours étaient tronqués, atténués ou même défigurés complètement lorsque madame Marx Aveling traduisait. Ces protestations étaient vaines et le tumulte

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s'en accroissait. Tout se fat passé tranquillement si les traductions eussent été franches et honnêtes, ainsi que cela eut lieu à la conférence socialiste anarchiste. D'autre tumulte eut pour origine la spéciale géographie imaginée à l'usage de la votation par nationalité. Ce furent d'abord des rires^ puis des protestations et des sarcasmes lorsqu'on entendait appeler l'Australie, la Bohême, la Pologne; lorsqu'on voyait les délégués bulgares, roumains, faire échec à la France, à l'Angleterre, à la Hollande. Bien du tumulte eût été évité si l'on eût voté par délégués, ou mieux encore par milliers d'individus représentés ainsi que cela se fait dans les congrès internationaux corporatifs. Nous savons que la Bohême, tout en faisant partie de l'empire austro-hongrois, a un mouvement socialiste séparé dumouvementautrichien ; que la Pologne a, elle aussi, son mouvement différent de celui de la Russie. Mais, malgré cela, il est contraire à la raison que les quelques mille socialistes de Pologne, de Bohême, viennent équilibrer le vote de toute la nationalité française avec ses centaines de mille socialistes. Tout le monde au congrès comprenait le grotesque du vote par nationalité et sa continuation fut une cause permanente de bruit. Une autre cause, chez les Anglais, fut l'ignorance presque complète où étaient les trade unionistes de la question du socialisme anarchique. Ils ne purent être éclairés pendant tous les débats, car les traductions anglaises laissaient trop à désirer. Ils votèrent toujours les exclusions, se figurant exclure des anarchistes individualistes, ennemis de toute organisation, de tout ordre. Je crois même qu'aucuns se figuraient chasser des dynamiteurs, des bandits. Aussi tous les délégués des trade unions soutenaient

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Je barman ans son autoritarisme, lorsqu'il voulait empêcher les anarchistes ou les antiparlementaires de s'expliquer. Et de là s'accroissait le tumulte, car ceux-ci ne se laissaient étrangler qu'après avoir crié. Il semblait qu'on eût dressé les mots anarchie, anarchistes, comme un épouvantail de la majorité trade unioniste anglaise et alors, pour étouffer la discussion, on — je veux dire la sociale démocratie — transformait tous les opposants en anarchistes. Ils étaient anarchistes, les Vaillant, les Sembat, les Faberot, les Allemane, les Lavaud, les Domela Nieuwenhuis, les Cornelissen, et combien d'autres. Ils avaient beau dire, hurler : xNon, nous ne sommes pas anarchistes; on n'en croyait rien, car, de la plateforme, on affirmait le contraire, car la cloche présidentielle et les sit dov^n (assis) des trade unionistes couvraient leur voixT' Et tous les journaux muaient ces socialistes révolutionnaires en socialistes anarchistes. Si, après cela, le monde entier n'est pas convaincu que la France et la Hollande sont en majorité anarchiste, ce ne sera vraiment pas de la faute de la sociale démocratie. Tout cela froissait, énervait les délégués et se résolvait en bruit qui eût été évité si la sociale démocratie eût agi avec tolérance et, je dirai même, avec habileté.

On a pu juger que la grande caractéristique de ce congrès fut un autoritarisme sans borne et, comme conséquence fatale, une extraordinaire intolérance. Cet autoritarisme se montre dans le comité d'oreanisation interprétant la résolution de Zurich dans un esprit très étroit, et tentant même de l'appliquer aux syndicats (Lettre W. Thorne, p. 76.). Nous le trouvons dans l'organisation du meeting d'Hyde-Park à

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l'égard des socialistes antiparlementaires et trade unionistes de France et de Hollande, à l'égard de Tom Mann. Nous le voyons dans la préparation du meeting du 3o août, qui exclut tout représentant de TI. L. P. Il est encore dans le vote subrepticement enlevé dans la section anglaise le lundi matin, dans la tentative d'en faire autant le lundi en séance plénière.

Cet autoritarisme éclate aux yeux toutes les journées des mardi et mercredi, sous la présidence de MM. Singer et Hyndman. Il s'étale naïvement lorsque M. Sigg invite le congrès à ne pas entendre les orateurs. Il se montre dans le vote automatique, mécanique des résolutions les trois derniers jours, sans que les opposants puissent exposer leurs idées. 11 se glisse, furtif, dans les assertions de M, PlekhanofF, mensongères, selon M. Volkhovsky. Il s'affirme cyniquement dans les altérations et les contre-sens des traductions de madame Marx Aveling. Nous le saisissons dans le vote delà Pologne, lors de la division de la France en deux nationalités. Nous le retrouvons encore dans l'organisation du banquet le samedi soir à Crystal-Palace. Et tous les jours nous le vîmes dans les voles et les actes des social-démocrates allemands, autrichiens.

C'est donc là la grande caractéristique du congrès et c'est la sociale démocratie de toutes les nations qui étalait ainsi son autocratie. Les Allemands étaient les directeurs, ou plutôt c'étaient parmi eux MM. Singer, Liebknecht, Bebel. Aidés de MM. Aveling, Hyndman, Adler, et de madame Aveling, ils étaient les véritables maîtres du congrès. Ils lui ont fait voter ce qu'ils ont voulu, car il leur suffisait de demander la votation par nationalité pour avoir la majorité et

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faire accepter ce qu'ils voulaient. Le congrès, après une longue discussion et malgré l'opposition des antiparlementaires, des anarchistes et des syndicats français, vote le mardi l'article 1 1 qui interdisait toute modification au règlement. Le mercredi l'aprèsmidi, sur l'ordre de MM. Singer, Adler, Aveling, le congrès modifiait le règlement en sectionnant la nationalité française. Ce vote a montré les mamelucks de la sociale démocratie allemande, car seuls osèrent ne pas obéir au mot d'ordre les Belges, les Italiens, les Anglais. Je ne parle ni des Français, ni des Hollandais, qui étaient là des trouble-fêtes. Ils gênèrent l'accord et obligèrent à des manœuvres... maladroites de la part des social-démocrates. Ils furent obligés de démasquer leur intolérance, d'exposer leur autoritarisme. Si la Hollande, petite nation avec peu de délégués, eût été seule, tout eût bien marché sans accroc. On eût déclaré que l'article 1 1 concernait les syndicats, et tous les antiparlementaires eussent été expulsés. Mais la Hollande n'était point seule. Il y avait destrade unionistes anglais qui étaient anarchistes, et les Anglais n'eussent pas permis leur expulsion. Il y avait surtout la France, qui arrivait avec une majorité contre l'article ii, contre la résolution de Zurich. Et cette majorité représentait les 4/5 des groupements corporatifs français. C'était grave et la sociale démocratie n'osa pas appliquer la résolution de Zurich au syndicat ; la tentative faite par le comité d'organisation n'avait servi à rien.

C'est la France qui occupa tout le congrès pendant les séances les plus intéressantes, soit qu'on se place au point de vue du progrès du socialisme, soit qu'on considère en penseur les événements qui se déroulé-

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rent dans ce congrès. Ce fut la majorité française qui revendiqua hautement, avec énergie la liberté la plus grande, la tolérance la plus large. Ce fut elle seule, aidée par une minorité d'Anglais membres de l'I. L. P, par quelques Italiens et Hollandais, qui pendant trois jours força les Allemands social démocrates et leurs suivants à démasquer leurs agissements, à se montrer autoritaires. Pendant trois jours, ce ne fut que conciliabules, que manœuvres, qu'affirmations contraires à la vérité, que tripotages et tripatouillages entre les chefs. Qu'importait après cela le vote des résolutions? Ce qui s'était passé les lundi, mardi et mercredi, faisait présager ce qui se passerait pour ces votes. Et d'avance l'on eût pu dire ce qu'ils seraient. Ils n'avaient nulle importance. Le congrès était devenu une chambre d'enregistrement et la majorité française y assistait en spectatrice pour ainsi dire. A quoi bon les quelques discours de MM. Tortelier, E. Guérard! On ne les écoutait point; on les traduisait mal. On votait. Les trade unionistes fatigués des débats des trois premiers jours qu'ils comprirent, point ou peu, ne venaient quasi plus. Les membres de VI. L. P. pour l'honneurluttaient encore ainsi que les fabiens ; mais en réalité c'était bien inutile, les nationalités enregistraient le plus souvent ce qu'avait décidé le bureau. Et le bureau décidait ce que MM. Singer, Adler, Liebknecht voulaient. Les séances du jeudi et des jours suivants étaient vraiment si peu importantes que M. Guesde revint en France dès ce jour, que M. Jourde quitta^ lui aussi, le congrès. Le grand débat était vidé par la séance du mercredi soir. Il eût pu se rouvrir le samedi, lors de la votation sur le prochain congrès. Mais ce fut inutile : la sociale

démocratie dosait elle-même la série des congrès socialistes pour commence^ celle des congrès social démocrates. En effet, elle faisait approuver un règlement obligeant tous les groupes même corporatifs à reconnaître la nécessité de l'action parlementaire.

Donc ce congrès, en agréant toutes les propositions sociales démocrates ou du « socialisme scientifique » comme prétentieusement il se dénomme, a été le triomphe de la sociale démocratie, dira-t-on? Non, c'est là une apparence. La victoire de la S. D. est une victoire à la Pyrrhus. Les vainqueurs réels sont les socialistes libertaires, antiparlementaires. Nombre d'entre eux ont été expulsés certes, mais ceux qui restaient ont obligé la sociale démocratie à se montrer telle qu'elle est: intolérante, à l'esprit mesquin, étroite, si autoritaire que M. Keir Hardie l'a qualifiée de bismarckienne, de « castiron socialism » (socialisme dé fer). Le caporalisme. le plus éhonté s'est affiché et cela a révolté la plus grande partie des Anglais. Cette discipline de fer, d'automates n'a point convenu aux Belges dont une minorité forte a l'esprit trop large pour admettre intégralement le credo social démocrate. Les Italiens aussi trouvèrent que vraiment MM. Singer, Aveling, Liebknecht dépassaient les bornes en menaçant de quitter le congrès, si on ne violait pas le règlement et ils désobéirent à la sacrosainte autorité des députés allemands. C'est là que gît la victoire des socialistes antiparlementaires, libertaires. C'est dans la mise à nu des agissements autocratiques de la sociale démocratie; c'est dans le discrédit que cette révélation a jeté sur tous les socialdémocrates. On dira que c'est là affaiblir le socialisme. Nous ne le pensons point. Sous l'influence des

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conditions politiques de l'Allemagne, les socialistes d'outre Rhin se sont vus peu à peu conduits à abandonner, à négliger les principes du socialisme. Ils tendent vers le radicalisme. Par leur souci de diriger le socialisme mondial, ils déterminent chez celui-ci un abandon des principes et l'entraînent vers le radicalisme. La France au congrès de Londres a fait ressortir cela et a arrêté le socialisme mondial dans sa marche rétrograde. Quoique en apparence battus, les socialistes libertaires ont été victorieux. Et la sociale démocratie l'a si bien compris qu'elle a organisé le prochain congrès en Allemagne, avec des conditions telles que ce sera un simple congrès social démocrate.

Donc, au point de vue international, le congrès aura un immense retentissement en bien. L'œuvre commencée continuera at l'influence allemande décroîtra au grand profit du libre socialisme. Au point de vue anglais, les bénéfices du congrès ne seront pas moins grands. La renommée du socialisme allemand acquise par ses succès électoraux lui donnait en Grande-Bretagne une influence qui est maintenant perdue. Les Anglais ont vu à l'œuvre ces social démocrates et ils en ont eu assez. Ils étaient socialistes évolutionnistes, parlementaires; ils le sont restés, mais ils n'aimaient point Tautorité et ils ne l'aiment pas davantage maintenant. Une société social-démocratiquement régie ne leur dit rien qui vaille depuis qu'ils ont vu étouffer les discussions, falsifier les discours, manigancer les votes. L'autoritarisme de certains pontifes ne leur a pas plu, à eux amoureux de liberté, de libre discussion. Aussi avec raison et approbation de la plus grande partie des socialistes^ M. R. Blatchford a pu

écrire : « Le mouvement socialiste est démocratique, il faut des démocrates. Trop de chefs, trop de dogmes, trop d'inclinations à éiabMr de saints mystères et à construire des maisons supérieures pour ies personnes supérieures. Si le socialisme signifie une croyance de fer administrée par un ou plusieurs dictateurs ou par un clergé de personnes supérieures du type de ceux qui étaient sur la plate-forme du congrès, nous aimons mieux nous mettre avec les tories et agir avec eux. » En Angleterre le règne de la sociale-démocratie finit avant que de commencer, le congrès de Londres l'a tué.

Les vieux trade unionistes se sont presque réjouis des incidents du congrès pensant que ce serait la cause d'un retard dans l'expansion du socialisme. J'estime qu'ils ont eu tort de se réjouir. Il n'y aura aucun retard, il y aura se^ulement une modification de l'orientation du socialisme. Et cette modification ne sera qu'accélératrice de cette expansion, car elle se fera dans le sens du caractère national anglais. Un socialisme bismarckien, caporaliste ne peut se répandre en un pays où l'éducation politique est faite, où les hommes sont libres. Enfermer le socialisme dans cette règle de fer de la S. D., c'était le condamner à végéter en Grande-Bretagne. Le congrès de Londres a brisé le moule unique où la S. D. voulait couler le socialisme de chaque nation. Et ainsi le socialisme de Grande-Bretagne pourra s'accroître.

Pour la France l'œuvre du congrès n'est pas moins grande. La fraction sociale démocrate française a perdu tout esprit politique et a obligé le congrès à se déjuger à trente-six heures d'intervalle. Par son sectarisme, elle a froissé tous les délégués des groupes

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corporatifs; elle a blessé tous les syndiqués en insultant les syndicats. Le souci de gouverner, de faire la loi à tout le monde les a poussés aux actes les plus maladroits. Ils ont conservé en poche des mandats pour ne pas avoir à les exécuter : ainsi agit M. Lafargue avec le mandat de la Fédération socialiste nantaise. Ils ont injurié, insulté leurs amis. Ils ont menti en disant, et plus tard en écrivant, dans un manifeste officiel, que « les anarchistes s'abritaient derrière des groupes corporatifs créés de toutes pièces pour la circonstance ou dont ils avaient surpris le mandat. » Ils ont empêché le congrès de travailler en le retenant deux jours, d'abord par l'incident des députés sans mandats, ensuite par l'incident de la sécession. Ils ont ridiculisé le congrès et particulièrement la sociale démocratie par cette scission même. Voilà l'œuvre de la minorité française et elle a servi on ne peut mieux les socialistes antiparlementaires. Ils en ont eu la preuve, rentrés en France où tous les groupes corporatifs et politiques ont approuvé leurs mandants. Et ce n'est point des groupes fictifs que ceux de la Fédération des Bourses du Travail, des Bourses d'Amiens, de Béziers, de la Fédération du Bâiiment, des syndicats d'ardoisiers, de menuisiers, ces instruments de précision, etc. Le discrédit qui rejaillit sur la minorité française fut tel que M, Jaurès en maints articles revint sur les actes de Londres, cherchant à concilier, à réparer le mal causé, non point au socialisme, mais à son influence. Si le congrès était à recommencer, M. Jaurès ne quitterait point la majorité, ont dit certains socialistes de ses relations et nous le croyons sans peine, car la minorité a agi là de la façon la plus légère, sans le moindre esprit politique. Donc,

en France, le socialisme qui aurait pu s'embourber à la suite des parlementaires et oublier ses principes pour prendre seulenieni les revendications radicales, a échappé à ce danger grâce aux incidents du congrès qui ont éclairé le prolétariat. La marche en avant pour la transformation sociale ne va pas se restreindre à la conquête des pouvoirs publics par la voix parlementaire, légale. Les Guesdistes battus à Londres, et cela par leur faute, verront leur influence s'efïriter et c'est là un résultat fatal, inévitable.

Le grand défaut de la sociale démocratie a été de vouloir unifier sous une même direction tous les partis socialistes du monde. 11 peut y avoir un idéal commun dans ses lignes générales entre des hommes vivant en des pays divers. Il ne peut pas y avoir unité et unification de tactique. Les moyens de réalisation d'un idéal varient avec les individus, les ambiances climatologiques, sociales. Suivant les conditions économiques, suivant les conditions politiques, morales où vivent des peuples, la tactique variera pour réaliser un même idéal. Voilà ce que n'a pas compris la sociale démocratie qui veut imposer aux Allemands militarisés la même tactique qu'aux Anglais libres, qu'aux Français à l'esprit indiscipliné, qu'aux Espagnols au sang bouillant. Dans le socialisme, il doit y avoir un idéal commun, unensemble de doctrines ayant des grandes lignes communes, mais les partis doivent être libres, libres de leur tactique. Les congrès internationaux ne doivent, ne peuvent imposer une i:ègle à personne. Ils doivent permettre l'échange d'idées et ainsi agir surtoutes les nations. Voilà ce qu'aurait dû être le congrès de Londres et il eût été tranquille et il eût eu un succès énorme.

Le congrès étant international, l'observateur put sur le vif saisir des différences d'attitude entre les nations. On a vu qu'il y eut du tumulte. Il fut ce qu'il a été, ce qu'il est dans les autres assemblées parlantes. Des gazettes ont dit que le bruit, le trouble était sauvage et à nul autre pareil. Il y a là une contre-vérité. Au parlement anglais, il y eut des pugilats comme au congrès socialiste ; les chambres des députés d'Italie, de France sont parfois aussi, sinon plus tumultueuses. Non, en vérité, considéré à ce point de vue, le congrès socialiste fut ce que furent toutes les assemblées parlantes. Et si l'on réfléchit qu'il y avait là une assistance de 800 délégués, parlant des langues diverses, on doit plutôt s'étonner du calme relatif qui régna. Dans ces manifestations bruyantes se montrèrent les différences dues à la nationalité, provenant par conséquent des conditions climatériques, telluriques, des mœurs, de l'éducation. Il est fort difficile de parler des Espagnols ; tous social démocrates, ils obéissaient à M. P. Iglesias et en tout petit nombre ils disparaissaient dans la foule. Les Italiens furent très bruyants, criant et gesticulant, s'emportant en des altercations particulières, parlant dans le bruit bien qu'on ne les entendît point. Les Français étaient à peine moins bruyants, mais ils gesticulaient peut-être moins. Leur tumulte était désordonné. Chez les Anglais au contraire le bruit fut quelquefois plus grand que chez les étrangers. Mais c'était un désordre ordonné. Ils gesticulaient peu; debout, ils criaient fortement, non des explications, mais quelques mots pour avoir la parole ou pour protester. Ils sont en réunion'publique certainement plus froids, plus cal-

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mes que les Français, les Italiens, les Belges que l'on peut regarder comme intermédiaires sous cet égard entre les Français et les Anglais. Ce qui surtout distingue les Anglais, c'est leur calme à écouter des idées qu'ils n'ont pas, des assertions fausses. Alors que le Français crie pour affirmer leur fausseté ou pour empêcher l'orateur de continuer, l'Anglais écoute. Après il réfutera et démentira. C'est là une différenciation due à l'éducation plus encore qu'au tempérament. L'éducadon politique est en Angleterre en avance sur la nôtre. Ils écoutent parce qu'ils savent qu'ils seront écoutés.

Je ne parle point des Allemands, des Autrichiens ; ceux qui étaient là étaient des soldats bien disciplinés, lis votaient sur un signe de leurs chefs ; ils applaudissaient, criaient ou gesticulaient sur un signe de ces mêmes chefs. Ce som des automates et là encore l'automatisme est plus affaire d'éducation que de tempérament. iNaturellement froids et lourds, leur éducation politique commence seulement; elle est bien en retard sur la nôtre. Point libres, ils ne conçoivent pas la liberté ni pour eux ni pour autrui. Leur éducation militarisée les imprègne d'autoritarisme d'une part, d'obéissance passive de l'autre. Ainsi M. Landauer, socialiste anarchiste, par suite à idéal libertaire, se montra fort autoritaire en présidant l'une des confirences anarchistes et il n'avait point conscience de cet autoritarisme. Dans l'impudente façon dont certains étalaient leur autocratie sans même garder de simples mesures de courtoisie, il faut peut-être y voir des influences de race. MM. Singer, Adler, madame Aveling, etc., sont juifs et le manque de tact

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est une des caractéristiques de la race juive. Peut-être est-ce à cette influence de la race, jointe aussi certainement à l'hypertrophie du moi parce que fille de Karl Marx, qu'il faut attribuer l'inconscience cynique avec laquelle madame Aveling taillait, coupait, altérait, défigurait les discours qu'elle traduisait. Elle eut encore l'inconscience, non pas dans l'atmosphère de la salle échauffée par une discussion violente, mais dans un bureau tranquille, de dire à un délégué français, anarchiste : « Tous les anarchistes sont des fous. » C'était d'un manque de tact absolu. Et comme ce délégué lui observait en riant que ses travaux étaient un sûr garant du contraire, elle ajouta : « c'est encore là un indéniable symptôme de folie ; tous les fous nient qu'ils le soient. » Madame Aveling ne pensait nullement que la même réplique pouvait lui être faite et que, niant qu'elle fût folle, elle prouvait par cela même qu'elle l'était. 11 y a là dans ces actes influence de la race jointe à une vanité sans borne. Il faut d'ailleurs aussi tenir compte de l'atmosphère se dégageant de cette foule parlante.

Les assemblées parlementaires et les membres qui y sont agissent plus par sentiments que par raison. Les décisions sont prises sur l'instant ; la réflexion fait le plus souvent défaut. La délibération est rapide et insuffisamment élaborée. Entre la perception et l'action il y a souvent si peu de temps que le percipientacteur n'a point réfléchi, élaboré sa réponse, son acte. L'irritabilité des assemblées parlementaires a été constatée maintes fois et M. Le Bon la note dans sa Psychologie des Foules. Eh bien, nous pûmes l'observer là. La foule des assistants était parfois parvenue

à une telle excitabilité que Jes sentiments seuls la conduisaient sans aucun refrènement de la raison.

On a dit que l'incident qui termina la séance de la nationalité française (lundi après-midi) avait été prémédité. On a écrit que la scission avait été voulue, préparée par ceux qui se retirèrent. Il se peut que d'aucuns parmi eux eussent d'avance envisagé cette attitude, mais nous pensons cependant qu'elle a sa cause dans l'excessive tension résultant de trois heures de discussion entre adversaires d'idées, et souvent adversaires personnels. Nous pensons que la décision fut prise sur le moment, et que vraiment ils se retirèrent pour aviser. Mais encore sous la poussée de leur échec, irritables, mécontents, leur délibération fut apparente, car la raison n'y présida point et elle aboutit à cette faute politique qui fut la scission. Ils avaient agi sentimentalement, et non rationnellement.

Des paroles violentes furent dites départ et d'autre et la cause en ert dans l'irritabilité extrême des assistants, dans l'irréflexion qui est la marque de la plupart des actes de ces assemblées en certaines occasions. Il est évident que M. Millerand ne réfléchissait pas, lorsque, le mercredi, il affirmait le contraire de la vérité. Il n'avait certainement pas conscience que là, l'écoutant, il y avait de nombreuses personnes qui pouvaient rétablir la vérité. Il n'avait certainement pas conscience qu'il avait commis, en se scissionnant, une faute politique considérable, qu'il aggravait encore en demandant la confirmation de cette scission. Non, il agissait, poussé par la passion et sa belle tactique à lui, le politique habile, s'envolait comme feuille morte au vent. Au sein de la minorité,

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mutuellement, ils se momaient, s'excitaient et l'excitation crut de l'opposition qui fut faite au congrès lorsqu'il voulut prendre la parole. La passion le conduisait; et non point la raison. De même la passion, dénuée de toute réflexion, faisait insulter M. Vandervelde par M. R. Lavigne. De même la passion se révélait dans les bruyantes interruptions de M. P. Lafargue ou de M. Sembat. Il n'y avait plus là aucune décision mûrie, exécutée. C'était une impulsion irrésistible à laquelle l'individu obéissait. Et l'homme le plus pondéré était entraîné dans cette tourmente, du moment qu'il y assistait, qu'il y était plongé. Il n'était plus lui, calme, délibérant ses actes, ses paroles; c'était l'être de passion, à la perception rapide, à la réaction plus rapide encore. Il semblerait que, dans la lutte vive, au sein des assemblées parlantes, on abandonne toute raison pour ne se laisser guider que par les sentiments. Ainsi M. Hyndman, qui est un homme d'une courtoisie raffinée, qui connaît certainement les doctrines diverses du socialisme, a falsifié la vérité dans son discours du mardi matin. La raison était chez lui obnubilée par son souci de triompher, par l'atmosphère qui se dégageait de la salle entière. Il semblait agir en froid et calme Anglais et, à son insu, il était suggestionné par l'assistance. La passion l'égarait.

Le congrès de Londres a été ce qu'ont été toutes les assemblées délibérantes, ce qu'elles seront longtemps encore. Les hommes qui y assistaient sont, pour la plupart, au-dessus de la moyenne intellectuelle. Beaucoup sont des penseurs plus ou moins célèbres. Tous, ou quasi tous, agirent plus menés par la passion que par la raison. Et il en sera toujours

ainsi, à un degré toujours très grand, dans les assemblées délibérantes et législatives ; cet état serait atténué dans les assemblées purement consultatives où l'on échangerait des idées sans fixer des règles.

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