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CHAPITRE VIII

LE TRAVAIL ET LA VALEUR (soite)

3^ L'évaluation des instruments et des matières premières.

Il ne parait pas nécessaire d*épuiser la liste des difficultés quil faudrait vaincre pour introduire le régime socialiste, mais il convient d'en mentionner encore au moins deux ou trois.

On sait que ce régime supprime les monnaies, chaque travailleur apportera le produit de son travail au magasin social et on lui donnera en échange des bons contre lesquels il se procurera ce dont il aura besoin.

Je suppose que les travaux qui, par leur nature, ne sont pas susceptibles d'être apportés — mais qui auront été régulièrement commandés par qui de droit — seront constatés et évalués sur place; je suppose encore qu'il y aura des je tons divisionnaires des bons de travail correspondants à nos centimes. A cet effet on divisera Theure de travail en minutes de travail; on ne Ta pas dit expressément, mais je me permets de le deviner.

Rendons-nous au magasin social : Paul y apporte le pain qu'il a fait, il s'agit de lui payer le nombre d'heures qu'il a employées à ce travail. Le comptable est embarrassé, il n y a pas de tarif. A la rigueur, il peut croire Paul sur parole, non que sous le régime socialiste on n'ait pas d'intérêt à mentir, on en aura tout autant que de nos jours, et même davantage *, mais le comp-

1. On se récriera contre cette assertion en rappelant que la propriété est supprimée. Or, Paul ne peut avoir que les jouissances qu'il achètera avec ses bons de travail, par conséquent plus il aura de bons, plus il pourra se procurer de jouissances. Sous le régime de

table apprécierait en pareil cas une ques* tion simple, où Terreur serait minime et sans grande portée. Mais ce même comptable doit aussi fixer la valeur du pain pour celui qui Tachètera. Or le pain, ce n'est pas seulement le travail du boulanger, c'est encore de la farine, du sel, du bois, des ustensiles, un four, et pour fixer le prix du pain, il faudra faire la part de tout cela. Le boulanger ne possède ni instruments, ni matières premières, ce sont des capitaux (des moyens de production) dont la communauté s'est emparée, le boulanger n'a reçu que la valeur de ses heures de travail, mais la communauté se fait rembourser toutes les autres valeurs figées ou « cristallisées » (comme dit K. M.) dans le pain.

La valeur des objets, selon K. Marx, c'est le travail qu'ils ont coûté, « c'est le travail qui s'est figé dans l'objet » ; tâchons donc

la propriété privée od peut avoir des revenus — et des jouissances — en sus de ceux qu'on s'est procuré par son travail, même sans menti/.

de le calculer pour le pain. Combien de temps a-t-il fallu employer pour établir un quintal de farine? La farine vient du blé.

Suffit-il de compter le travail du meunier?

Oh, que nenni! Le meunier ne fait qu*une toute petite partie du travail, c'est le moulin qui fait le gros de la besogne. Si nous avons compté trois heures pour le boulanger, deux heures suffiront pour le meunier (dans certains cas il faudrait mettre soit une heure, soit trois ou quatre heures).

Avant de parler du moulin, nous avons à remonter à Torigine du blé, car le cultivateur ne travaille pas pour rien. Il faut additionner ce que coûtent le labourage, le hersage et le reste des travaux du cultivateur et diviser le total par le nombre des quintaux. Puis, pour obtenir la valeur du blé, il faudra tenir compte encore des instruments et des matières premières. Prenons, à titre d'exemple, un seul instrument, la charrue — et remarquez-le, on prétend qu'à l'avenir il n'y aura plus que des charrues à vapeur (quand toutes les

LE TRAVAIL ET LA VALEUR. (il

montagnes auront été nivelées), — mais contentons-nous de la charrue actuelle — il y entre du bois et du fer, on y attelle des chevaux ou des bœufs, il faut des harnais et des cordes. Que de calculs à faire ! Pensez donc, rien que pour le fer il faut des mines, des hauts fourneaux et des forges, et si Ton fait venir le minerai d'Espagne ou de Suède, il faut des navires.... Respirons un moment.

Abandonnons ces calculs à d'autres et revenons à notre moulin. C'est que nous ne savons pas ce qu'il faut compter pour le travail du moulin. Disséquez cette machine (à vent, à eau, à vapeur, etc.); est-ce assez compliqué? Il y a encore le four, il faut aussi une charrette ou un chariot, des sacs ; il faut du bois, et une cognée ou une scie.

Avons-nous compté le seau pour chercher l'eau, car sans eau, pas de pâte? Et le sel donc... Je m'y perds, et je parie que le comptable ne sera pas plus fort que moi.

Si la société socialiste devait attendre, pour manger du pain, que tous ces calculs eussent été faits et parfaits, vérifiés et contrôlés,

le pain aurait le temps de moisir et les citoyens de mourir de faim. Nos sueux ont prévu cela, ils ont donc institué ou plutôt confirmé la propriété privée et la monnaie, et avec ces deux choses il est facile de liquider chaque opération sans délai, pour n'y plus revenir. Si le cultivateur a payé sa charrue 100 francs et qu'elle lui dure cinq ans (je simplifie pour abréger), il compte de ce chef 20 francs de frais par an et tout est dit, on n'a plus à y revenir. Au lieu d'heures de travail, c'est de l'argent qui s'incorpore dans les produits.

Quand le meunier a établi son moulin, il peut se borner à compter une somme déterminée par an, sans avoir à remonter jusqu'au déluge, comme le comptable du magasin social. Dès que le blé a été payé, le cultivateur est désintéressé, le meunier en est le propriétaire, et celui-ci n'a plus à s'occuper que de son travail, qu'il compte au taux usuel. Le boulanger, en achetant la farine, liquide tous les Arais antérieurs que ce produit a causés, il compte ce qu'il faut

pour Fentretien de ses instruments et son travail, et le dernier acheteur, le consommateur du pain, liquide finalement toute la série des opérations précédentes.

Et Ton a la prétention de nous faire croire que le système grossier, lourdaud, barbare des bons de travail pourra jamais remplacer le système actuel que l'humanité tout entière a mis des siècles à établir, à perfectionner, à raffiner à l'extrême ? Est-ce que jamais la rivière remonte vers sa source? Et quelle singulière idée de supposer que la suppression de la monnaie fera diminuer les Araudes, Tégoïsme et d'autres vices dont l'humanité, hélas I est entachée. Ces vices prendront une forme un peu différente, voilà tout. On trompait pour avoir des pièces de cent sous, on trompera pour avoir des bons de travail.

On aura seulement gagné une vie mono^ tone, sans stimulant et sans progrès *.

*' 1. tl n'est pas question du talent et des mérites exceptionnels, ils ne seront pas rémunérés, voilà tout. Est-il dans la nature humaine de se contenter de ce résultat négatif?

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