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CHAPITRE IX

LE TRAVAIL ET LA VALEUR (suite)

4^ Le règlement de la production.

En supprimant la production individuelle au profit de la production collective, et en obligeant chacun à livrer ses produits au magasin commun, les socialistes prétendent éviter les crises industrielles et commerciales, tout en maintenant l'approvisionnement dans un état normal. De nos jours, disent-ils, la production est « anarchique », chacun produit le plus qu'il peut, sans se préoccuper du reste; il arrive alors un moment où il y a « surproduction », c'est-à-

dire où les magasins sont encombrés, renfermant plus de marchandises qu'on en peut vendre. Un socialiste influent, M. Bebel, dans un récent ouvrage que j'ai sous les yeux, reconnaît, il est vrai, qu*un marchand apprécie assez bien d*avance le montant de sa vente probable, ou le fabricant la quantité de produits qu'il pourra placer; mais selon lui et les autres socialistes, cela ne vaut pas le règlement officiel de la production.

Voilà donc ce que ferait — je ne dis pas :

rÉtat, M. Bebel vient de proclamer que, puisque sous le régime socialiste il n'y aurait plus ni guerre, ni voleur, ni..., il ne faudra plus d'Etat, — je dis, voilà donc ce que ferait la société ' : Elle commencerait par dresser la statistique exacte des besoins des membres de la société, savoir : com-

1. Par son gouvernement. Le gouvernement de l'État bu le gouvernement de la société n'estrce pas : blanc bonnet, ou bonnet blanc? — Avez-vous lu Fausfi Dans cette pièce il y a un personnage appelé Méphistophélès qui représente Tesprit malin (c'est un diable plein d'ironie). Méphisto dit : Quand on manque d'idées, on les remplace par des mots.

bien il faut de pain et de viande , de boutons et de papier, d'aiguilles et d'ardoises, de pommes et de fers à cheval, de portefeuilles et dé bateaux, de plumes et de charrettes, de café et de souliers.... Pardon, ne me demandez pas d'être complet, il y aurait encore 17 534 objets, ou à peu près, à énumérer. Vous sauriez au besoin les deviner. Le gouvernement (ou la délégation de la société) veillera à ce que personne ne demande une plus grande quantité des objets à produire qu*il ne lui en faut (ou qu*il pourra payer par son travail) , ni ne promette plus de travail qu'il ne pourra en fournir; le gouvernement veillera aussi à ce qu'il n'y ait — dans les 36 000 communes de France — aucune erreur de calcul, et qu'on n'en fasse pas non plus à Tadministration centrale, car toute erreur aurait des suites graves.

Des suites graves? Vous allez voir. Si l'on se trompait sur le nombre d'aiguilles qu'il faut à Bordeaux, et qu'il en manquât...

combien de chemises resteraient non rac-

commodées? Si Ton oubliait d*eDvoyer des brosses à Lille, ou de la toile à Nancy, croyez-vous que cela ne ferait rien? Ce sont surtout les pauvres villages qui pâtiraient souvent! Tantôt il manquerait ici des pelles, là des râteaux; tantôt la semence du blé d'hiver arriverait après la neige, tantôt le. blé pourrirait dans le champ parce que la machine à moissonner serait en retard, personne n'ayant songé à la raccommoder après le travail de la précédente récolte.

Vous croyez que c'est tout? Le meunier en remplissant les sacs de farine qui vont partir pour la ville ne s'est pas aperçu que l'un des sacs était mal cousu. En route le sac s'ouvre, la farine en sort peu à peu et se sème sur la route en une longue ligne blanche; en arrivant en ville, le sac est vide, il s'ensuivra que l'on ne pourra pas donner à chaque habitant la ration de farine qu'il a demandée. Supposons maintenant qu'un boulanger, par ^uite d'un accident quelconque, laisse brûler une fournée; comme il n'a pas de quoi la remplacer, un certain

nombre de familles seront privées de pain ce jour-là. Quand on ne produit que juste ce qu'il faut, non seulement il n'y a pas de superflu, mais très souvent un accident peut détruire une partie du nécessaire.

Le mal sera même plus grand qu'on ne pense. C*est que le travail sera en commun dans de grands établissements de l'État — ou sociaux, si Ton veut — ; on aura donc des fours monstres et l'accident aura une portée d'autant plus grande. Et voyez-en la conséquence morale. Sous le régime de la production individuelle et privée, c'est le boulanger coupable de négligence qui pâtit seul : il perd la fournée de pain; le consommateur pourra toujours s'en procurer ailleurs; sous le régime socialiste, les travailleurs de l'atelier de la boulangerie perdront sans doute leur bon de travail, puisqu'ils n'ont pas fourni de produit; et ce sera justice, mais le consommateur aussi souffrira, sans qu'il en soit de sa faute, et ce sera une injustice flagrante.

Nous parlions d'ateliers communs, arrê-

tons-nous un moment sur ce point. Quand le gouvernement social saura, par une statistique proclamée infaillible, les quantités de toutes choses qu*il faudra produire, il distribuera le travail entre les différents corps de métiers, groupés en ateliers sociaux*.

Il se trouvera souvent qu'il y a trop d'individus d'un métier et pas assez de l'autre; alors le gouvernement mettra les ressources en rapport avec les besoins; il ordonnera (je suppose) aux 25 horlogers de trop de faire des souliers, car il manque peut-être des cordonniers, 13 peintres d'histoire ou de portrait sans emploi actuel seront adjoints aux serruriers, 5 maçons feront des bouteilles. 3 médecins et professeur tisseront de la toile et ainsi de suite : le tout selon l'appréciation de ceux qui auront le pouvoir ce jour-là, car le pouvoir ne s'éternisera pas dans les mêmes mains.

Adieu, liberté l — C'est sur sa tombe que je prononce cet adieu. Cette chère liberté

1. J'évite de dire ateliers nationaux^ car on tend à supprimer les nations.

pour laquelle nous avons tant lutté, pour laquelle tant de générations ont versé leur sang, nous ne la verrons plus! Tous les matins le tambour battra le rappel, le signal de : « tout le monde à l'atelier I » — Les ateliers se rempliront et c'est au son de la trompette qu'on fera les mouvements. On sonnera : Tra-ta-ta, « Enfilez aiguille! »

— Tré-tété, « Piquez étoffe! » — Tri-tilî, « Tirez fil! » — Tro-to-to, « Ajustez ».

Et ainsi de suite.

Ah çà, ne me dites pas que je charge les couleurs. Selon K. Marx on devra livrer une quantité normale de travail pour recevoir le bon avec lequel on achètera les jouissances ; or, les forces et les capacités des hommes étant inégales, le travail dans les ateliers communs, et au commandement rythmé, comme sous la baguette du maître de chapelle, sera le seul moyen pour que tout le monde gagne la même somme de satisfactions. Si l'inégalité de jouissance se rétablissait, les gens faibles, lents, mala^ droits, paresseux même, crieraient trop fort.

Si nous nous sommes faits socialistes, diraient-ils, c'est pour ne plus avoir le crèvecœur de voir des hommes plus heureux que nous. On ne voudra pas s'exposer à pareil reproche.... Il n'y a pas d'aulre alternative : rinégalité des profits par suile de l!inégalité des capacités ou des vertus, ou un travail en commun où tout est réglé , jusqu'au mouvement des bras et des jambes, des doigts et des yeux.

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