‹ Le socialisme moderneChapitre 22 sur 35 · LA LOI D^AIRAIN · texte numérisé non relu

LA LOI D^AIRAIN

ils deviennent rares. Seulement Ricardo croit avoir observé que lorsque la rareté des bras fait hausser les salaires, les ouvriers s'empressent de se multiplier; bientôt leur nombre s'accroît, ils se font concurrence, les salaires baissent de plus en plus et la population tombe dans la misère ; la souffrance cause la diminution des bras, par suite les salaires remontent et l'évolution recommence. Ricardo voulait seulement dire que les ouvriers sont imprévoyants, et rien de plus; mais c'est assez.

Citons les termes mêmes dont s'est servi Lassalle ^ : « La loi d'airain économique qui, sous le régime de l'offre et de la demande , règle les salaires , se formule ainsi : Le salaire moyen ' ne dépasse jamais ce qui est indispensable, conformément aux habitudes nationales^ pour entretenir l'existence des ouvriers et continuer leur race.

1. C'est la traduction que j'ai donnée dans mon ouvrage : les Progrès de la science économique^ etc. Paris, Guillaumin, 1890, t. II, p. 217.

2. Ricardo pense au salaire moyen du manouvrier, du terrassier. Le travail plus relevé est mieux payé.

C'est autour de ce point qu'oscille le salaire, sans jamais longtemps s'élever au-dessus o'u s'abaisser au-dessous. Il ne peut pas s'élever d'une manière durable au-dessus de cette moyenne, parce que, avec une sensible amélioration de la situation des ouvriers, le nombre des mariages augmente et la population ouvrière se multiplie, ce qui fait affluer l'offre de travail et baisser le salaire jusqu'à son niveau antérieur et au-dessous.... La limitation du salaire moyen aux subsistances que les habitudes populaires ont rendues indispensables à l'existence de l'ouvrier et de sa famille, voilà, je le répète, la cruelle loi d'airain qui règle aujourd'hui les salaires. »

Ainsi a été formulée l'accusation portée contre la société (quand on est très mécontent on dit : « la société bourgeoise ») ; nous allons examiner ensemble ce que vaut cette accusation. En premier lieu, quant à ce fait que les choses abondantes, objets, services, marchandises sont à bon marché et les choses rares chères, personne n'y peut

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rien; le socialisme, si jamais il pouvait s'organiser, devrait se soumettre h la loi naturelle de Toffre et de la demande. Cela lui répugne, je le sais bien, mais c'est la nature; des évêques ont prêché contre l'offre et la demande, mais cela n'a servi à rien, car c'est la nature; ni tribuns, ni philanthropes, ni hommes d'Etat n'y peuvent rien, la nature se rit d'eux. Et l'on a très bien fait comprendre avec preuve à l'appui pourquoi ce qui est abondant ne peut qu'être à bon marché... sous tous les régimes quelconques.

S'il en est ainsi, qu'est-ce qu'il faut faire? Tout simplement agir en conséquence.

Quand on sait que si Ton touche au feu on se brûle, et qu'on ne veut pas se brûler, on ne touche pas au feu,... mon voisin Grandpierre dit : c'est simple comme bonjour. Ou pour être plus clair : on n'a qu'à se marier un peu plus tard, je suppose à vingt-huit ou trente ans au lieu d'à vingtcinq ans. Si on ne le fait pas, à qui la faute? On a Tair de dire : à l'offre et à la

demande. C'est en réalité à l'ouvrier qui ne sait pas se gouverner que le reproche devrait s'adresser, tandis que Lassalle leur dit tout bonnement : Il est naturel que vous soyez irréfléchis et imprévoyants.

Pas si naturel que cela! C'est seulement quand on vous écoute, citoyen agitateur, qu'on est irréfléchi et imprévoyant, ou plutôt qu'on le devient.

Il est une deuxième objection sur laquelle on n'a pas assez insisté. Turgot et Ricardo ont dit, et Lassalle n'a pas pu s'empêcher dé le répéter, que le plus bas salaire, doit encore suffire pour qu'on vive selon les habitudes nationales. Vous comprenez ce que cela veut dire? Les nations font des progrès, et ces progrès exercent une influence générale; ils réagissent jusque sur le bien-être des moins heureux parmi les membres de la nation. N'avez-vous pas lu que la puissante reine d'Angleterre Elisabeth (morte en 1603) ne possédait que deux paires de bas? Qui n'en a pas autant aujourd'hui? Je ne sais pas si Charlemagne

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— c*est de Tempereur de France et d'Allemagne réunies que je parle — avait une chemise; on a inventé les chemises plus tard, si je ne me trompe. Est-ce que la filature et le tissage à vapeur n*ont pas mis bien des tissus chauds et même élégants à la portée des plus petites bourses *?

De même, en beaucoup d'endroits, le pain blanc a remplacé le pain noir, et le transport du blé par bateau à vapeur est devenu si peu coûteux, qu'il n'y a plus de disette; vous savez bien que ce sont les pauvres qui souffraient le plus d'une famine. Je pour-

1. Des agitateurs se sont appliqués à répandre une erreur ainsi formulée : les riches deviennent de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres. Cela n'est pas vrai. Quand les richesses augmentent, tout le monde en a sa part. Les parts, sans doute, ne sont pas égales, c'est une vieille histoire, et surtout une autre histoire, mais l'inégalité est un elTet de la nature. Estce que les contes ne font pas épouser la belle bergère par un prince, et la laide tout au plus par un berger?

Les statistiques par lesquelles on a voulu prouver la thèse ci-dessus ont été quelque peu violentées. Dans quelques cas, on a montré que le sort du pauvre ne s'améliore pas aussi vite que celui du riche. Au lieu de constater ce fait on met, pour faire de l'effet : le pauvre devient plus pauvre. On prend aussi l'habitude de dire : « la dépopulation de la France » pour indiquer que son accroissement est très lent.

rais en dire encore long sur ce point, on Ta fait avant moi ; aussi dois-je me borner à constater que les malheureux d'aujourd'hui le sont beaucoup moins que ceux d'autrefois, et qu'il est, & notre époque, plus facile de se tirer d'affaire, pourvu qu'on ait les qualités nécessaires : qu'on soit laborieux et économe, ou, ce qui revient au même, qu'on soit prévoyant.

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