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CHAPITRE XV

La propriété existe dans tous les pays plus ou moins civilisés; elle existe depuis les temps les plus reculés connus à l'histoire, elle se retrouve même, quoique moins développée, chez les sauvages; c'est donc un fait général, et pourtant la propriété a des adversaires. Il est vrai qu'on pourrait citer d'autres faits sociaux tout aussi répandus, ayant tout autant — au moins — de partisans, et qu'attaquent des minorités qui croient en souffrir. Pour n'en mentionner qu'un, et il est de premier ordre, celui-là, le mariage a des adversaires, et cela bien qu'il y ait le divorce*

LA PROPRIÉTÉ. iil

Quand une institution a des adversaires, cela ne veut donc pas dire qu'elle soit absolument mauvaise, mais seulement que, comme dans toutes les choses humaines, elle a un côté faible, qu'elle n'est pas parfaite. Toute médaille, dit-on, a son revers, et comme on ne peut pas enlever le revers d'une médaille, il faut accepter les deux à la fois, c'est à prendre ou à laisser. Toutes les affaires terrestres étant dans ce cas, il n'y a qu'une chose à faire, c'est de peser les avantages d'une institution comparativement avec ses inconvénients et de ne garder que celles dont les avantages l'emportent; ce qui n'empêche pas de chercher à diminuer ou à atténuer les inconvénients qui s'y rattachent.

Que la propriété soit avantageuse à l'humanité, cela semble suffisamment ressortir du fait qu'on Ta trouvée de temps immémorial en Chine et dans l'Inde, chez les Assyriens, les Egyptiens, les Phéniciens, les Hébreux, les Grecs et les Romains, même en Amérique et qu'elle existe encore

aujourd'hui... partout. Nous en rechercherons tout à rheure la raison ; demandonsnous d'abord quels sont les inconvénients de la propriété. Je n'en vois que deux :

1* ce qui appartient à Tun, n'est pas en même temps à la disposition dé l'autre; 2* quand on a gâché, perdu, détruit sa propriété, on ne Ta plus. Voyez-vous ce château là-bas, je voudrais bien l'habiter, mais il appartient à Pierre; voyez-vous ce beau cheval, je voudrais bien le monter, mais il appartient à Paul; voyez donc cette belle pomme, Jacques y mord à belles dents, je voudrais bien la croquer, mais elle ne peut pas entrer dans deux bouches à la fois. Je le vois maintenant, l'inconvénient est de nature physique : où il y a un corps, un solide, on ne peut pas en mettre un autre, le même espace ne peut pas être occupé à la fois par deux objets de la grandeur de cet espace.

C'est précisément cette cause physique qui a créé la propriété particulière, ou plutôt, c'est une des circonstances qui en ont

provoqué la création. Pour être plus clair, distinguons tout de suite doux catégories de propriétés : la mobilière et rimmobilièrc. La propriété mobilière est incontestablement la plus ancienne. Le premier sauvage, soyons polis envers nos ancêtres et disons le premier homme, qui s*est fait une arme ou un instrument perfectionné, a dit :

ceci est moi et s'en est réservé l'usage. Tous les autres hommes, jusqu*au plus civilisé, ont suivi cet exemple : ils ont voulu profiter de leur œuvre et éviter de la recommencer à chaque instant, — ce sont deux raisons différentes, également bonnes.

Voilà la propriété mobilière établie, elle rend à chacun de si grands services, que les hommes se sont entendus pour se protéger mutuellement dans sa possession. Ce point est tellement évident, qu'il est peu attaqué; cependant les socialistes revendiquent pour la « collectivité » (Etat ou Société) les choses mobilières qui peuvent servir d'instrument de production, ainsi que les matières premières, en un mot :

« les capitaux ». Us réclameût cela sans autre raison ni justice, que celles qui peuvent vous faire désirer le château de Pierre, le cheval de Paul, la pomme de Jacques mentionnés plus haut,... c'est que vous ne les avez pas.

Les objections contre la propriété immobilière paraissent^ du moins à certaines personnes, plus sérieuses. La terre, disent les adversaires de la propriété immobilière, n'a pas été créée par votre travail *, Dieu Ta mise à la disposition de tout le monde, elle appartient à la Société, il faut que chacun en ait sa part et puisse en jouir.

C'est une pure phrase cela, et extrêmement creuse encore, qui ne fait aucun effet sur les gens qui réfléchissent. SI la terre, ou une grande partie de la terre, a été appropriée, c'est que l'appropriation est devenue une nécessité ; au surplus, ceux qui se mêlent

1. On a pourtant créé bien des terres cultivées sur les bords de la mer ou d'un marais, et même ailleurs. Informez-vous, par exemple, en Hollande comment on a fait les polders. Il y a aussi des polders en France, sans parler des landes.

de nous faire connaître les intentions de Dieu devraient savoir que la propriété foncière est reconnue légitime par les livres sacrés.

L'appropriation de la terre est devenue une nécessité, disions-nous. Dans les temps primitifs, lorsque les hommes étaient encore peu nombreux et vivaient de la chasse et de la pèche ou des fruits sauvages, la terre n'avait aucune valeur pour eux. Ils étaient généralement nomades, ne cultivaient pas le sol, et quand ils n habitaient pas des cavernes, ils se construisaient des huttes en branchages, des « wigwames », qu'on renouvelait aisément en quelques heures, après un changement de domicile ou de campement. Lorsqu'on se mit à cultiver la terre, et d'une manière bien primitive encore, c'est-à-dire superficielle et imparfaite, c'était alors la tribu qui s'emparait d'un territoire et y faisait la part de chaque famille. Ces tribus ou peuplades étaient longtemps restées nomades, en ce sens qu'elles campaient un, deux, trois ans sur un terrain, en tiraient quelques récoltes, et

poussaient ensuite plus loin leurs migrations. C'est comme cela que les Celtes et les Germains ont envahi l'Europe.

Quand les peuples songèrent à s'établir définitivement et qu'on se mit à planter des arbres, notamment des vignes, à construire des maisons solides, on dut rendre la possession moins précaire; on la transforma plus ou moins vite, d'une manière plus ou moins consciente, en propriété définitive avec tous les droits que la suite des temps et les progrès de l'organisation sociale y ont rattachés. Sans doute, c'est la tribu qui s'est primitivement emparée du territoire, c'est que l'individu n'émigrait pas seul à cette époque lointaine; d'ailleurs, la tribu faisait droit aux demandes de chacune des familles qui la composaient, rien ne s'y opposait; tout au contraire, on était ensemble, unis par les liens du sang mais aussi dans l'intérêt commun. On partagea, fixa les propriétés quand cela parut utile ou désirable *.

1. 11 est arrivé, même aux époques reculées, que des familles isolées s'emparèrent de terres sans maitre dans

Tant qu'une tribu détenait un territoire, une autre pouvait-elle s'y mettre? Non, si ce n'est qu'après avoir massacré les habitants établis. C'est précisément parce que deux personnes, deux familles, deux tribus, deux peuples ne peuvent pas utiliser simultanément le même champ et en consommer les produits qu'on dut rendre la propriété exclusive, et naturellement au profit du premier occupant. La propriété dut aussi être perpétuelle, car dans bien des cas il faut être sur qu'on la possédera pendant des années pour qu'on ne craigne pas de planter, de bâtir ou d'améliorer. On appropria donc un champ par prévoyance et par nécessité, et c'est pour régler les droits de propriété de chacun que se formèrent les coutumes, qu'on a transformées plus tard en lois.

Nous avons traité ailleurs * plus longue-

le voisinage d'une tribu amie. C'était la propriété indi* viduelle à côté de la propriété collective. Il existe de nombreux documents sur ce point.

1. Les P}x>grès de la science économique (Paris, Guillaumin, 1890), 2 vol.

ment celte matière; nous allons indiquer ici seulement deux ou trois des phrases qu'on débite le plus souvent à titre d'argument. On dit : 1* la propriété n'a pas toujours existé; à l'origine des sociétés, le sol appartenait au village qui le répartissait périodiquement entre ses habitants. Qu'estce que cela prouve? — Que nous avons fait des progrès. — Les premiers hommes ne cachaient pas leur nudité et souvent s'entredévoraient; voulez-vous rétablir également ces deux coutumes-là? — On dit encore : 2® la propriété n'a pas toujours été acquise légitimement, il y a eu des abus et des violences. — C'est incontestable, mais est-ce une raison pour supprimer la propriété? L'autre jour on a pris un malfaiteur qui a tué un homme pour s'emparer de son argent, va-t-on en conclure que tout l'argent a été acquis par un crime? — On dit en outre : 3® quand un homme s'empare d'une chose, les autres n'en jouiront pas. — Aimeriez-vous mieux que personne ne s'en emparât et qu'on poussât la

politesse jusqu'à laisser périr un bien? Et pour répondre à une autre objection : pourquoi le tard venu, ou les 3% 4*, 5' venus auraient-ils plus de droit que le premier venu, le premier occupant?

Les détracteurs de la propriété foncière font semblant de croire que Thomme qui ne possède pas un champ et le cultive, est voué à la misère et doit mourir de faim. Us ne veulent pas voir la division du travail qui fait de Tun un cultivateur, de Fautre un médecin, d'autres encore des maçons, des menuisiers, des cordonniers, des tailleurs, des commerçants, etc., etc., et cela pour le plus grand bien de la société ou de rhumanité. Si la division du travail n'était pas intervenue, si chacun vivait encore du produit de son labourage et de son pâturage, il est probable que le beau pays de la France ne nourrirait aujourd'hui, au lieu de 38 millions, que 4 millions d'habitants, comme la Gaule à l'époque où Vercingétorix la défendait contre César.

En somme, les objections contre la pro-

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