CHAPITRE m
Ce sont les utopistes du xix* siècle qui out plus particulièrement songé à réaliser leurs fictions. L'idée leur en est venue peu à peu, en partie sous Tinfluence de la révolution de 89 ; il faudrait écrire un gros livre si Ton voulait entrer dans des détails sur ce mouvement, livre qui, d'ailleurs, manquerait assez souvent d'intérêt. Ce qui a permis aux premiers « réformateurs » de parler d'application, c'est qu'ils ne supprimaient pas la propriété, comme la plupart des utopistes, et qu'ils ne recommandaient pas expressément le communisme.
i6 LE SOCIALISME MODERNE.
Les propositions de Saint-Simon (Claude- Henri, comte de) * étaient bien vagues.
Fourier imagina une sorte de monastère à règle nullement sévère, où le travail serait rendu attrayant, chacun changeant — journellement — très fréquemment d'occupation. L'Anglais Owen espérait rendre l'humanité heureuse en transformant le caractère des hommes, en les rendant vertueux et en fondant des Sociétés coopératives. Il avait eu du succès en Angleterre comme fabricant, mais lorsqu'il essaya d'appliquer ses idées en Amérique, où il avait acquis le terrain d'une colonie (New Harmony), il échoua. Louis Blanc aussi voulait fonder des associations ouvrières, mais avec des subventions de l'État. C'est parce que tous ces prétendus réformateurs, et d'autres que je suis obligé, faute d'espace, de passer sous silence, parlaient de sociétés ou d'associations que Pierre Leroux, qui avait des tendances humanitaires mystiques, invenla le
K Ne pas confondre avec le duc de Saint-Simon.
mot socialiste. Il a même publié une éphé* mère Revue sociale.
Les idées socialistes se répandirent d'abord assez lentement, et plutôt dans la bourgeoisie que parmi les ouvriers. Il en fut encore de même pendant quelque temps après que Proudhon eut lancé la fameuse brochure intitulée : « La propriété, c'est le vol! » dont il sera encore question dans un autre chapitre (chap. xv). Cette brochure, qui présentait de hardis et même d'audacieux paradoxes en un style remarquable, fil beaucoup de bruit en son temps et attira l'attention sur Proudhon qui était certainement un homme bien doué par la nature, qui lui avait donné aussi de bonnes intentions; mais il était insuffisamment instruit, il apprenait au fur et à mesure et utilisait le savoir fraîchement acquis ayant de l'avoir digéré, ce qui explique ses variations, c'est-à-dire ses changements d'opinion. On accuse aussi Proudhon, avec raison, je crois, d'avoir aimé à étonner le lecteur, au besoin à le scandaliser. C'est ce qui a rendu assez éphémère
son influence, qui a été pendant un moment très grande. Il a remué beaucoup d'idées, mais elles ont été plus souvent mauvaises que bonnes, ses successeurs les phis fameux en ont profité, généralement ils le nient, mais le fait est évident pour celui qui a lu les œuvres de Fun.... et celles des autres.
De nos jours, tous les progrès réalisés dans un pays, mais aussi toutes les erreurs qu'on y enfante, se répandent rapidement chez toutes les nations civilisées.
L'Allemagne a eu d'abord quelques utopistes-socialistes très peu influents. Rodbertus, qui publia ses vues en 1842 (et même avant 1840, dit-on), ne commença à être remarqué que beaucoup plus tard, lorsque Lassalle et Karl Marx eurent réussi à faire pénétrer leurs doctrines dans les masses ouvrières. Ces deux hommes savants et pleins de talent se mirent, chacun de son côté, à faire cette sorte de propagande qu'on appelle, à l'exemple des Anglais, de Vagitation. Ils publièrent des pamphlets, parlèrent dans des réunions publiques, fon-
dèrent des sociétés de propagande, comme rinternationale, mais surtout critiquèrent amèrement et avec une grande exagération l'organisation sociale actuelle, qui a naturellement ses défauts, comme tout ce qui émane de l'homme. Ils s'adressèrent, non seulement à ceux qui souffrent réellement, mais aussi aux mécontents, excitant les passions, fomentant les haines, le tout d'abord dans de bonnes intentions. Plusieurs des hommes que ces chefs ont groupés autour d'eux étaient évidemment des gens de bonne foi, mais avec le nombre des adhérents s'est accrue l'ambition (qui est au moins en germe chez ceux qui parlent en public), et bientôt l'on a moins songé à améliorer le sort du grand nombre qu'à former un parti politique. Etre à la tête d'un parti, quelle gloire et quel profit !
Afin de mieux parvenir à créer ce parti politique, les chefs du socialisme, les grands et les petits chefs, firent leur possible pour ériger les ouvriers en classe sociale à part (le 4® ordre, le 4® état), ayant des intérêts
propres, différents de ceux des autres classes de la société, même des autres citoyens.
Très souvent on a pu voir mettre l'intérêt de la classe au-dessus de celui de la patrie. G*est pour la glorification de la classe et pour la défense de ses intérêts particuliers, restreints, qu'a été fondée la société dite Y Internationale. Périsse notre industrie, si elle ne nous donne pas les jouissances que nous lui demandons ! semble-t-elle dire.
Et quand elle aura péri, en aurez-vous davantage? En parquant les masses dans ces idées d'étroit égoïsme, les chefs espèrent s'en faire une armée, si ce n'est de la « chair à canon », du moins une armée de votants, un marchepied pour leur ambition.
Le procédé employé pour la lutte consiste à critiquer toute chose à outrance, en ne montrant que le mauvais côté des choses, en exagérant le mal jusqu'à la caricature, tout en se taisant sur le bien. Le truc consiste à traiter les souffrances exceptionnelles comme des faits de tous les jours. Ne sait-on
pas, d'ailleurs, depuis Tantiquité, que la critique est aisée! Dans la vie, très souvent le bien et le mal sont mêlés, il s'agit seulement de savoir lequel des deux l'emporte.
Aussi la critique ne suffit-elle pas, à elle seule, pour faire condamner une organisation ou une institution quelconque, il faut encore être en état de la remplacer par une chose meilleure. C'est au public à comparer le nouveau avec l'ancien et à faire son choix.
Relativement aux réformes, certains socialistes se bornent à dire : quand nous serons les maîtres, nous ferons nos propositions; d'autres, plus accommodants, disent : ce que nous voulons mettre à place? Le voici.
Et quand nous nous empressons de regarder ce qu'on nous offre, nous voyons le dessin au crayon d'un château et c'est ce château fictif, ce château en Espagne qu'on nous engage à accepter contre la maison peu élégante, mais bien réelle, qui nous sert d'abri! Est-ce bien la représentation d'un château qu'on nous montre? Cela res-
semble tant à une caserne! Ainsi donc, on ne nous offre rien de bien sérieux, de bien réel, rien d'applicable ; nous le verrons de mieux en mieux, au fur et à mesure que notre étude avancera.