CHAPITRE IV
Oui, il ne s'agit pas de renverser, mais de remplacer. Il ne suffit pas de s'abandonner à une passion haineuse, il faut encore prévoir les conséquences de ses actes. Qu'est-ce qu'on déteste, au fond, dans l'organisation actuelle de la société? — L'inégalité. — Remarquez-le bien, cette inégalité, chez nous au moins, n'a pas été créée par la loi. Grâce aux progrès qui ont abouti à la Révolution de 1789, ni la naissance, ni la couleur de la peau, ni la religion ne causent d'inégalités sociales ou politiques, il n'y a plus que les inégalités
naturelles fondées sur l'inégalité des capacités et des qualités des hommes. Or cette inégalité est inévitable — l'homme aux bras forts ne se laissera pas terrasser par l'homme aux bras faibles, toute votre éloquence et les plus belles phrases du monde n'y feraient rien ; de même le talent l'emportera sur la médiocrité, et les dons naturels auront leur prix comme les capacités acquises *. Cette inégalité a son bon côté, car elle sert de contrepoids à la paresse (la force d'inertie) de l'homme : c'est à l'esprit, à l'intelligence, aux sentiments nobles ou dévoués à mettre en mouvement le corps humain. Les individus à intelligence supérieure, ou qui ont des qualités morales hors ligne, sont d'ailleurs les boute -en-train du progrès, la Société tout entière tire profit de leur activité.
On objectera que l'inégalité n'est pas toujours fondée sur le mérite. — A qui le ditesvous! Parbleu, tout le monde sait qu'il y a
1. Les dons naturels profitent de leur avantage sous tous les régimes possibles.
de la^ fraude. La langue a même beaucoup de mots pour les indiquer. Il y a l'orateur... et aussi Thomme & la langue bien pendue, sans parler du rhéteur; de même il y a l'éloquence et ce qu'on appelle la faconde, il faut même ajouter le bagou. On pourrait former ainsi de nombreux groupes de mots, les uns indiquant les qualités réelles, les autres leur contrefaçon, vous ne serez pas embarrassé pour en trouver. Encore une fois,. il y a de la fraude, c'est connu, archiconnu, et c'est à chacun de nous à s'en garantir. Vous êtes averti, partant vous en valez deux. Défendez-vous contre la fraude; réfléchissez, examinez et ne prenez pas pour de Tor tout ce qui luit ou brille. Vous n'êtes pas, je l'espère, des gens bornés qui disent : c'est pénible de rechercher la fraude, de distinguer le vrai du faux, j'aime mieux tout rejeter. — Alors, et c'en serait la conséquence, pour éviter les aliments sophistiqués vous vous priverez de toute nourriture, n'est-ce pas? — Essayez-en.... Du reste, sous tous les régimes quelconques,
sans aucune exception, il y aura des hommes qui chercheront à tromper les autres, si ce n'est pas pour gagner de l'argent, ce sera pour autre chose, pour de rhonneur, pour des jouissances, ou ce sera par vanité, par ambition, par méchanceté.
Il faudra s'y habituer.
On en veut donc à l'inégalité naturelle, économique et morale des hommes qui cause les inégalités sociales. Mais au lieu de s'appliquer à faire cesser ou à réduire les abus, à dénoncer les fraudes, à faire dominer le bien sur le mal en renforçant la responsabilité de l'individu, certaines gens proposent d'annuler l'individu au profit de la Société, c'est-à-dire d'introduire le communisme. Ce sont les esprits bornés qui, pour éviter un mal, se jettent dans le mal opposé, qui "vont de la mer de glace dans l'océan de feu, comme s'il n'y avait rien entre les deux extrêmes.
Le communisme supprime la propriété et ne tient ou ne semble tenir aucun compte des inégalités naturelles. Il n'admet pas le
principe : à chacun selon ses capacités, ou son mérite, ou ses vertus; non, il dit volontiers : à chacun selon ses besoins, selon son désir de jouissances. Il le dit — c'est si facile de dire une chose, — mais il lui serait impossible de réaliser une pareille promesse, même au prix du plus dur esclavage. Car le communisme c^est bien Tesclavage. Le tambour vous réveille le matin, vous appelle aux repas et au travail, et règle chacun de vos mouvements. Vous ne mangez pas ce que vous voulez, vous ne vous habillez pas à votre goût, vous ne choisissez pas votre femme, ni n'élevez vos enfants. Du reste, il n'est pas nécessaire d'insister, personne n'en veut, du communisme. L'humanité a lutté pendant de nombreux siècles pour que l'individu rentre en possession de sa personnalité, de sa dignité humaine; elle ne voudra pas perdre ce bien si précieux; elle se rit des vains efforts de quelques énergumènes à « la langue bien pendue ».
C'est bien la haine que l'immense majorité de l'humanité porte aa communisme qui a
fait adopter à sa place le mot socialisme.
Mais peu importe le mot, les deux termes disent la même chose, Tesclavage géoéral.
— Sous les ordres de qui? — De la Société, répond-t-on. — Qu'est-ce que « la Société »?
— On a Fair de dire que c'est une dame à laquelle on peut faire sa cour. Mais non, la Société, pour certaines gens sans scrupule et à la langue bien pendue, c'est eux,... aussi longtemps qu'on les écoute et les accepte pour chefs.
Quoi qu'il en soit, le communisme étant impopulaire, le socialisme s'en est tiré en inventant un nouveau mot, le collectivisme.
C'est un communisme un peu (très peu) adouci. Le nouveau mot permet de dire qu'on ne supprime pas la propriété, mais ce dire est encore une fraude, comme on va le voir.
Le collectivisme revendique pour l'État ou la Société (ces deux mots ont pratiquement le même sens) * la possession de la
1. M. Bebel dit que sous le régime socialiste il n'y aura pas d'État, mais des délégations hiérarchisées; je trouve que c'est affaire de mots.
terre, des capitaux, de tous les instruments de production, des matières premières, etc., et ne laisse aux individus que les objets de consommation. Vous avez donc la « propriété » de Faliment que vous mettez dans votre bouche, du vêtement que vous portez sur le dos, de même que de tout autre objet que vous et un autre homme ne pouvez pas consommer en même temps. En est-il autrement sous le régime communiste le plus brutal?
Une fois que FEtat (ou la Société) se sera emparé de tous les moyens de production, tous les hommes et toutes les femmes seront embrigadés au service de la communauté et travailleront sous la surveillance des agents sociaux. Chacun apportera le produit de son travail au magasin social et on lui donnera en échange un (ou plusieurs) bons de travail; autant d'heures, autant do bons, car, comme il n'y aura plus d'argent et que le travail vaut le travail (c'est-à-dire que tous les travaux auront le même prix), on mesurera la valeur des produits d'après
le temps qu'ils auront coûté. Les bons de travail serviront à acheter ce dont on aura besoin pour vivre et pour agrémenter la vie : le pain, la viande, la robe, le manteau^ la fourrure, le bijou, les violons, et que saisje encore?