CHAPITRE V
GOMMENT LE SOCIALISME REVIENT A l'lTOPIE
Le lecteur aura peut-être déjà entrevu, à la fin du précédent chapitre, que le socialisme retombe dans Tutopie, c'est-à-dire dans les rêves, les nuages, presque dans le merveilleux; on Fauraît vu plus clairement si j'avais pu entrer dans des détails.
Indiquons au moins quelques-unes des suppositions sur lesquelles serait fondée la société collectiviste.
On suppose d'abord que tout le monde sera vertueux, laborieux, régulier dans ses habitudes, dégagé de toute passion. On suppose en outre que la cupidité est seule
à inspirer des crimes, et que la suppression de la propriété fera disparaître la cupidité. Double erreur bien grave, car chacun devrait savoir qu'à côté des crimes contre la propriété il y a les crimes contre les personnes, les crimes passionnels, et que la Société doit se défendre à la fois contre les uns et les autres. Quant à la cupidité elle peut également exister sous le régime communiste, où les objets convoités appartien-
nent à TEtat. L'homme n'aime pas l'effort, le travail pénible, il intriguera pour obtenir des jouissances sans les avoir gagnées. — On voudrait aussi faire oublier que toute collectivité a besoin d'un budget, qu'il faut une police et une justice, qu'il y a d'autres intérêts généraux encore, la défense nationale, par exemple, toutes choses qui exigent des « voies et moyens » (des fonds), et que ces fonds, il faudra que chacun les prenne sur le produit de son propre travail et les verse à la caisse commune.
Puis, on fait complètement abstraction de la nature. Elle est cependant pour
quelque chose dans nos productions : il y a de bonnes et de mauvaises récoltes ^ que faire en cas de disette? Rien n'est prévu relativement au conunerce extérieur. Cesserons-nous de consommer les denrées que le commerce importe des pays chauds : le café) le chocolat, le thé, puis le caout^ chouc, les plantes médicinales, des matières tinctoriales et tant d'autres? On passe cette difficulté sous silence, comme si elle n'existait pas.
Les socialistes veulent supprimer les monnaies, parce qu'on les considère j^omme un signe de la richesse, mcds surtout parce que leur nature métallique permet de les accumuler, de former un magot, une propriété particulière, ce qui tendrait à rétablir une sorte d'inégalité, la chose que les gens à esprit étroit, et ceux qui n'ont pas assez de caractère pour faire des économies, détestent le plus \ Nous avons déjà dit qu'on veut remplacer la monnaie par
1. U ne s'agit pas ici d'égalité politique, mais d'égalité de jouissances.
des bons de travail, a-t-on la moindre idée comment cette combinaison marchera?
Supposons que demain un pays passe volontairement sous le régime socialiste, je dis volontairement, car il semble radicalement impossible qu'un coup de main réussisse, on pourrait tout aussi bien mettre le mont Blanc dans la poche de son gilet * ; supposons donc l'invraisemblable, que dans un pays le peuple consente à faire une expérience; supposons encore, suis-je assez généreux! qu'on ait' pu préparer des magasins et des registres et qu'on enjoigne provisoirement aux citoyens et aux citoyennes de continuer leur travail actuel jusqu'à Tachëvement de la liquidation et de la réorganisation sociales. Passez en revue les différentes professions, depuis le cultivateur jusqu'au médecin, depuis l'horloger jusqu'au maçon et tant d'autres, sans parler du juge et de l'avocat, de l'offi-
1. C'est impossible, parce que les intérêts opposés au socialisme ont le bon sens et la justice avec la vraie force de leur côté. Les révolutionnaires ne pourraient que causer des troubles, des désordres de courte durée.
cier et du marin, du commerçant et du peintre, etc. — comment feront-ils évaluer leur travail? Et comment livreront-ils le produit en « magasin »? Par exemple, un navire (en fera-t-on encore?) exige, mettons trois cents journées de travail de cent charpentiers. Pierre, Tun d'eux, qui a raboté les planches que Paul a clouées aux flancs du bateau, n*a rien à présenter au magasin, lui donnera-t-on des bons de travail? Si on lui fait l'avance d'une semaine de travail (c'est risqué, il peut être malade ou mourir), cela lui suffira-t-il pour se procurer les objets qui lui sont nécessaires? — Personne n'en sait rien. — Et s'il avait besoin d'une montre supposée valoir cent heures de travail? Il ne l'aurait pas,... on Tenverra promener.
Tout le monde sait qu'un particulier ne paie pas un objet d'après le temps nécessaire pour le produire, mais d'après le service que cet objet doit lui rendre; quel rapport existe-t-il entre le temps nécessaire pour produire les objets qu'on fournit au
36 LE SOCIAUSME MODERNE.
magasin commun, et le temps nécessaire pour produire les objets dont on aurait besoin ou dont on voudrait jouir? — Personne n*a tenté un pareil travail. — Réfléchissez un peu, pour vous en rendre compte.
— On n'a pas encore calculé s'il y a le moindre rapport entre ce que chacun pourra gagner par son travail, au taux mesuré par le temps employé (au lieu de la valeur de Futilité créée), ou plus exactement quelles copsommations et quelles jouissances un homme pourra payer par son travail ainsi évalué. On se borne à parler vaguement de : travail contre travail. Quel nuage!
« Ne vous inquiétez pas, répondra le théoricien socialiste, sous notre régime, il y aura une telle abondance, qu'il suffira de trois heures de travail * pour que chacun puisse se procurer tout ce qu'il lui faut et le superflu par-dessus le marché. »
Il suppose qu'on perfectionnera la produc-
1. Les opinions que nous attribuons aux socialistes sont prises dans leurs ouvrages; les trois heures sont de M. Bebel. Il est des auteurs qui vont jusqu'à deux heures.
tion d'une manière merveilleuse; il n'y aura plus de petite culture, les champs seront labourés à la vapeur, on inventera de puissants engrais et Ton récoltera un nombre illimité d'hectolitres de blé par hectare *. Il y aura bien d'autres merveilles semblables, seulement quand on les examine de près on s'aperçoit bien vite que l'auteur s'est rendu la tâche facile, en oubliant les difficultés qui pourraient le gêner. Labourera-t-on à la vapeur les vignes aux pentes raides, formées en terrasses soutenues par des murs?
Prenons encore un exemple. Supposons qu'il s'agisse de montrer la supériorité du régime socialiste sur le régime bourgeois à l'aide du tableau de la préparation du café en commun à Paris : on comparerait le temps employé pour cette préparation dans les 400 000 ou 500 000 ménages parisiens avec ce qu'il en faudrait dans 80 grandes cuisines de quartier. On monterait
i. Un utopiste ne craint pas de parler de 233 quintaux métriques par hectare.
dans chaque quartier une chaudière grande comme une salle, que remplirait très vite l'eau sortant de plusieurs gros robinets, on ferait amener le café dans de grands chariots, que soulèveraient des grues, et ainsi de suite. On économiserait bien du temps ainsi, mais dans ce tableau on s'attache à des détails sans importance, et puis le temps économisé de cette façon n'est souvent pas utilisable ailleurs. En revanche, on oublie de mentionner la source d'où viendrait le café. Jamais un Etat socialiste — en Europe — ne pourra s'en procurer, puisqu'il n'aura pas de commerce. Il ne peut pas en avoir, nous n'avons pas besoin de le démontrer.
Ne nous bornons pas à rester dans les généralités, car certains socialistes ont des prétentions scientifiques et prétendent prouver leurs doctrines, il faudra donc y regarder de plus près. Nous allons relever quelques-unes des propositions les plus importantes émises par ceux qu'on considère comme des maîtres, les Karl Marx, Lassalle, Proudhon; nous analyserons et
examinerons leurs arguments. Nous aurons ainsi l'occasion de voir s'il est vrai que les ouvriers sont exploités par les patrons.
C'est là le grand cheval de bataille des agitateurs.