CHAPITRE PREMIER
Fours et majoré la prime de cuisson, dans toutes les grandes villes de France. Une pétition et une demande d'audience, au minisire compétent (Rouher), déterminèrent la promesse de faire examiner, parle Conseil d'Etat, la question soulevée (154) : on tint parole (155). Mais, sur la voie ainsi ouverte, devait se trouver la pierre d'achoppement du système* En effet, le rapport de l'affaire échut à Frédéric Le Play, dont l'exposition universelle de 1855 avait mis en relief l'esprit méthodique et pénétrant; d'après son avis, on reconnut la nécessité d'une enquête approfondie, à laquelle procéda le Conseil lui-même (456) ; le nombre et la valeur des dires recueillis produisirent une impression décisive, surtout avec le commentaire savant et documenté qu'en donna le rapporteur (157).
Néanmoins, tel fut l'acharnement de la résistance, chez les fonctionnaires que les critiques de Le Play froissaient, dans leuramour-propre, et attei-
gnaient, dans leurs prérogatives, qu'on dut attendre trois ans, pour aboutir à une solution transactionnelle épargnant le principe de la taxe (158).
Comme l'application dix fois séculaire de cette taxe se fondait uniquement sur les prétendus avantages qu'elle devait procurer, aux consommateurs, il est intéressant de montrer ce qu'enseignent les
documents recueillis, sur la réalisation des espérances conçues. Or, les chiffres qu'il nous a été possible de puiser, dans les inventaires d'archives, condamnent le système de tarification, en montrant que sa mise en œuvre ne remédiait point à la cherté (159); il était, d'ailleurs, variable, arbitraire (160).
A l'étranger, l'expérience a prononcé, d'une manière non inoins formelle, sur le mérite de la taxe du pain, qui n'existe plus, depuis 1815, à Londres, et, depuis 1836, dans tout le Royaume- Uni.
En Belgique, comme elle était facultative (161), le conseil municipal de Bruxelles résolut, en 1855, de l'abandonner (162). Depuis lors, il fut démontré que, soit dans cette capitale, soit dans des villes françaises, le prix librement débattu se trouvait inférieur à celui qu'il aurait fallu admettre, avec le régime de la taxe (163).
On est donc fondé à penser que, si les appréhensions du vulgaire firent maintenir longtemps un état de choses, dont les hommes au pouvoir se trouvaient en mesure de reconnaître les inconvénients, à l'origine les terreurs communes eurent pour cause les dispositions des autorités souveraines. Or, autant il est facile de faire naître des idées fausses, quand
elles flattent les intérêts apparents ou les passions aveugles, autant il est difficile de faire revenir sur des notions transmises d'âge en âge.
«La taxe (anciennement) avait pour objet, tantôt de remédier aux abus qu'entraînait la limitation du nombre des boulangers, tantôt de protéger ces derniers contre les mécontentements qui naissaient de l'ignorance ou des préjugés de la population. Ce dernier motif est devenu prédominant, à mesure que le régime de corporation ou de limitation tombait en désuétude » (164).
«Pour nombre de municipalités, ce qui détermine à taxer le pain, c'est moins... la croyance au préjugé populaire que l'envie de le satisfaire, et l'intérêt cherché est un intérêt d'opinion et de paix publique, bien plus qu'un intérêt réel d'abaissement de prix. Pour les gouvernements, enfin, c'a été, souvent, avec ce calcul, un autre encore, celui de s'attacher les multitudes, en se présentant à elles comme un pouvoir protecteur, comme une intervention tu tel aire, sans laquelle les prix s'élèveraient hors de portée, au grand préjudice de la vie, grâce à laquelle les prix se réduisent, par force et par lutte, et permettent au salaire d'assurer, suivant les temps, le nécessaire ou l'aisance.
« Impossible de taxer le pain, sans dire qu'on
peut en abaisser le prix, par mesure administrative; impossible aussi de laisser penser qu'on abaisse le prix du pain, sans encourir, toujours, le reproche de ne pas l'avoir abaissé davantage ; sans encourir, dans des temps exceptionnels et difficiles, l'injuste, mais terrible responsabilité de l'avoir taxé cher » (165).
A ces critiques fort justes, il convient d'ajouter que la fixation officielle de la valeur des marchandises présente un danger inaperçu des politiques qui l'imposèrent ou la maintinrent : c'est d'introduire, dans l'esprit public, un fermentde socialisme.
Il est évident que les attributs de la souveraineté doivent avoir pour objet exclusif de procurer des garanties ou des satisfactions irréalisables avec les seuls efforts individuels, même associés; dès lors, tout ce qu'on fait entrer dans le cadre des prérogatives régaliennes implique, chez les particuliers, un défaut de qualité ou d'aptitude pour agir.
A Tégard de la détermination des prix, que peuton invoquer, pour investir l'autorité d'un pouvoir « régulateur » ? Est-ce le manque de lumières de ceux qui opèrent des transactions ? Alors, qui donnera ces lumières aux représentants du pouvoir ? La sagesse ?L'intuition? Est-ce l'absence de désintéressement des individus qui traitent privativement?