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PRÉFACE XXI

à ses caprices amoureux. IL ne devrait exister qu'une seule morale pour les deux sexes ; mais il ne faudrait pas que les feuimes imitassent les mauvais exemples que leur ont donnés jusqu'ici les hommes.

' Cette question des mœurs est de la plus haute importance pour les réformes sociales ; tous les philosophes, depuis l'antiquité, ont, plus ou moins exactement, noté l'influence que les usages sexuels exercent sur la [marche de la société ; toute notre psychologie se concentre, en quelque sorte, dans ces usages ; il n'y a point pour l'observateur social de loi plus féconde en conséquences que la loi psycho-érotique. C'est pourquoi l'homme d'Elat doit toujours se demander, quanti il étudie une réforme législative touchant, par quelque côté, au statut familial, quelle portée elle aura sur la conduite de l'homme et sur son respect pour la dignité de la femme.

Nous pouvons affirmer que le monde ne deviendra plus juste que dans la mesure où il deviendra plus chaste ; je ne crois pas qu'il y ait de vérité plus certaine.

A l'heure actuelle, la société se préoccupe très vivement de ce qui peut améliorer la vie familiale des classes ouvrières. Il y a un grand effort tenté pour perfectionner la moralité des hommes et rendre plus délicate notre appréciation des rapports sexuels. Le progrès sans lequel le mouvement socialiste avorterait n'est donc pas une utopie : toutes les classes collaborent inconsciemment à rendre plus facile la réalisation des conditions morales du socialisme.

G. Sorel.

1° Les historiens de l'avenir, qui s'occuperont des • événements politiques et du mouvement intellectuel du ; xix e siècle, ne pourront s'empêcher de reconnaître que la question sociale le domina entièrement. La question 1 sociale, sous ses formes variées, ses nuances et ses as- ' pects multiples, ne forme pas seulement le sujet d'innombrables publications spéciales, elle a pénétré également dans toutes les autres publications : artistiques, littéraires, philosophiques, pédagogiques et même bio- - logiques ; il est inutile d'indiquer la place qu'elle oc- » cupe dans les études politiques, parce qu'actuellement la politique théorique et pratique est consacrée tout ; entière à la discussion du problème social, des moyens de le résoudre ou d'en diminuer les dangereuses manifestations.

La question sociale pèse sur tout el sur tous, et autour d'elle bataillent par tous les moyens ceux qui voudraient transformer l'organisation sociale actuelle de toto comme ceux, au contraire, qui voudraient la maintenir telle quelle, ou la modifier lentement, par réformes partielles, tout en conservant ses bases fondamentales. Il en est d'autres, enfin, qui voudraient revenir sur le chemin déjà parcouru et qui se posent parfois en défenseurs des intérêts de l'avenir de la classe ouvrière.

Tous ceux qui aspirent à une transformation totale, quoiqu'ils diffèrent entre eux de tendances, d'instruction, de condition sociale, de nationalité — avec cependant des tendances internationales — aboutissent à la grande théorie du socialisme. Ils ont comme adversaires les conservateurs jt les progressistes qui, eux aussi, sont divisés sur ce qu'il faut conserver ou modifier ; ces deux derniers sont d'ailleurs l'élément le plus important, parce que, dans tout le monde civilisé, ce sont eux qui tiennent dans leurs mains la force immense que donnent le pouvoir politique et la richesse, et qui disposent de toute la science officielle.

Les réactionnaires qui voudraient remédier aux maux de l'organisation actuelle par un retour en arrière et la restauration de formes et d'institutions disparues, se groupent pour la plupart autour du socialisme catholique ; et, comme il ne manque pas d'écrivains protestants qui aspirent à ces mêmes retours (ricorsi) partiels, on peut les ranger tous sous la bannière de la démocratie chrétienne.

La véritable lutte n'existe pour le moment qu'entre

le socialisme d'un côté et le parti conservateur ou le parti progressiste de l'autre. Pour le moment, la démocratie chrétienne s'organise et s'établit notamment dans les campagnes, et ce n'est point se hasarder trop, que d'admettre qu'une surprise est possible, qui renversera et modifiera le terrain de la lutte et la composition des partis. Dans certains pays, et notamment en Italie, les progrès du cléricalisme sont tels qu'il n'y a rien d'improbable à voir les rênes de l'Etat passer aux mains de la démocratie chrétienne. On verrait alors les socialistes s'allier aux progressistes sincères, pour reconquérir les libertés politiques perdues ou pour les défendre.

Ceux qui ont une confiance sans limite — et fort peu justifiée — dans la continuité de l'évolution progressive, trouveront cette hypothèse chimérique, mais l'histoire est là pour nous apprendre combien ont été fréquents les regrès partiels, les ricorsi; c'est ce qu'admettent avec raison des sociologues illustres, MM. de Greef et Loria, bien qu'ils tiennent ces ricorsi pour purement formels. Ainsi compris, le triomphe temporaire de l'esprit du christianisme n'est pas le moins du monde amoindri par la remarque de M. Sorel sur l'impuissance fondamentale et finale de cette religion à résoudre la question sociale. S'il est vrai que la conception morale du socialisme est différente et supérieure à celle du christianisme, — de même que l'idée de droit avec toutes ses conséquences juridiques, politiques et économiques, est supérieure à celle de la charité exercée par les patrons, — il n'en est pas moins vrai qu'on n'arrive jamais aux solutions les plus radicales directement et par évolution

continue, et nous sommes malheureusement encore fort loin du jour où sera résolu le conflit entre les deux conceptions morales, et où la question sociale sera complètement résolue.

Le triomphe transitoire de la démocratie chrétienne, sur lequel nous avons d'ailleurs des indices assez nombreux, pourrait être marqué par un regrès politique ; mais celui-ci pourrait être accompagné par une organisation économique inspirée par plus de justice et moins d'égoïsme. Ce serait un cas de synchronisme d'évolution régressive et progressive, dont nous avons des exemples dans la biologie et dans l'histoire. Tout ce que Ton aurait gagné en solidarité et en meilleure organisation économique ne pourrait que hâter, comme un ferment bienfaisant, la transformation progressive ultérieure (1).

2° Dans cette lutte autour de la question sociale, les armes sont différentes et d'inégale portée.

Les socialistes se servent du livre, de la brochure, de la revue, du journal ; de la propagande orale dans l'intimité de la famille, dans les fabriques, dans les groupes,

(1) G. De Greef, Jje transformisme social. — A. Loria, La teoria economica délia costituzione politica, Torino, 1886 ; Les bases économiques de la constitution sociale, Paris, 1893. — G. Sorel, Préface à Formes et essences du socialisme, par Saverio Merlino, Paris, Giard et Brière, 1893, page 43. — De Moor, Massart et Vandervelde, dévolution régressive en biologie et en sociologie, Paris, 1897.

La thèse de ce dernier ouvrage est la suivante : En biologie et en sociologie l'évolution progressive et l'évolution régressive ne sont pas exclusives l'une de l'autre ; les phénomènes de progrès et de. regrès, si contradictoires en apparence, se pénètrent et se complètent réciproquement.

daus les assemblées parlementaires. Leur action trouve un allié puissant dans les souffrances inouïes des millions d'ouvriers, dans le désir ardent qui est au fond du cœur de tous les hommes, d'améliorer et de changer dans l'espérance du mieux, dans la sympathie qu'ils inspirent et dans l'admiration que fait naître l'abnégation, le courage, la foi des propagandistes et souvent le martyre et la mort qu'ils affrontent avec un héroïsme sublime, dans le développement rapide de l'instruction, dans le développement des relations des hommes et des peuples, qui croissent vertigineusement en raison directe des progrès de la science et de la technique, dûs à la vapeur et à l'électricité dans leurs applications si variées. La contagion psychique a aussi sa part dans la rapidité et l'extension des résultats de la propagande.

L'action de toutes ces causes sur les masses, dont la conscience s'est éveillée et dont les désirs ont grandi proportionnellement aux améliorations matérielles et intellectuelles, a augmenté les forces du parti socialiste dans une mesure dont l'histoire ne donne que de rares exemples. On doit donc être agréablement surpris et réconforté par les rapides progrès du socialisme, même en les mesurant uniquement d'après leur manifestation légale, la plus facile à être traduite en chiffres, les succès électoraux. On objecte que le socialisme qui triomphe dans les élections est un socialisme très atténué, parfois presque méconnaissable tant on en a altéré la physionomie primitive (1) ; même en admettant toutes ces atté-

(l) E. d'Ëichtal, Le socialisme électoral, in Revue politique et parlementaire , 10 octobre 1898.

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nuations, toutes ces altérations, si malicieusement signalées, cela ne diminue cependant en rien l'importance des progrès du socialisme. Nous en donnerons deux raisons principales : 1° Toutes les théories, toutes les hypothèses, qui approchent du moment de leur réalisation dans révolution sociale, s'atténuent et se dénaturent ; en un certain sens on pourrait dire que ce qu'elles gagnent en extension, elles le perdent en intensité. Cela est en parfait accord avec la théorie de l'évolution, qui n'admet pas qu'il y ait substitution en bloc d'un régime à un autre, mais qui veut que l'on procède par assimilation et pénétration graduelles ; 2° Les atténuations et les transformations électorales — dont on ne pourrait d'ailleurs parler que si on n'a en vue qu'un marxisme très étroit — a une contrepartie intéressante dans un phénomène analogue, mais en sens inverse, que l'on constate dans les autres partis politiques. Pour se faire accepter par les masses, en effet, ceux-ci se qualifient volontiers de socialistes — de là les innombrables variélés du socialisme — ; ils acceptent et s'approprient un grand nombre des articles du programme socialiste, et ils s'en servent comme d'une arme électorale d'autant plus puissante, qu'ils prétendent posséder seuls les moyens de les réaliser. Ce phénomène qu'on pourrait lui aussi appeler le socialisme électoral des conservateurs, des progressistes, des catholiques et des prolestants est si répandu, que les économistes orthodoxes ne peuvent s'en consoler et fulminent contre la faiblesse et l'aveuglement de ceux qui devraient être les fermes soutiens de l'organisation sociale actuelle, et qui, au

contraire, en ébranlent les bases par leurs incessantes concessions (1). Cette objection et la réponse qu'elle provoque, démontrent avec évidence l'extension rapide du socialisme; elles en feraient même pressentir la réalisation prochaine, si nous n'étions convaincus que son entrée triomphale dans le domaine de la réalisation ne peut être le résultat d'une grandiose et théâtrale catastrophe finale.

Quoiqu'il en soit, ces progrès, effrayants pour les uns et pleins d'encouragements pour les autres, expliquent comment et pourquoi la tranquille assurance de jadis et le dédain superbe avec lequel on a par deux fois déjà annoncé la mort du socialisme, a fait place chez les adversaires de toute sorte — politiciens et capitalistes, savants, philosophes et artistes — à une lutte sans merci. Les conservateurs et les progressistes ont à leur disposition la police, l'armée, les canons, qui ont toujours été des arguments convainquants. Ils disposent des honneurs, de la richesse, et de tout cet ensemble d'intérêts qui dépendent plus ou moins directement du gouvernement; ils obtiennent l'adhésion spontanée des masses toujours sincèrement misonéistes, et ils séduisent, corrompent, intimident,suppriment parfois, les adversaires les plus dangereux. Ils cherchent même à

(!) M. Lavollée (Les classes ouvrières en Europe, tome III) vient lui aussi de jeter le cri d'alarme. Pour montrer combien l'Angleterre est imprégnée par l'esprit du socialisme électoral, il cite une caricature du Punch de Londres, dans laquelle wighs et tories envoient, réciproquement, frapper à la porte de leurs adversaires les électeurs qui demandent la réalisation des promesses électorales socialistes.

convaincre par la presse et par la parole, tout comme les socialistes, sinon avec autant de succès, du moins avec des ressources plus considérables, parce qu'ils peuvent jouir de toute cette liberté qu'ils refusent aux autres, et qui devient par là un privilège odieux.

Les conservateurs et les progressistes déploient toute leur énergie contre des adversaires qu'ils qualifient avec dédain d'utopistes, tandis qu'ils tolèrent, et que parfois même ils soutiennent la démocratie chrétienne, qui est peut-être, de tous leurs ennemis, le plus près du triomphe.

La démocratie chrétienne dispose, en effet, non seulement de toutes les armes des socialistes et de quelquesunes de celles que donne le pouvoir politique, mais elle a aussi pour elle la force du sentiment religieux, encore puissant dans les masses, que leurs intérêts matériels devraient rapprocher des socialistes, et la force mystérieuse, non moins puissante, de l'atavisme, qui facilite les retours au passé, surtout si celui-ci n'est pas très reculé (1).

(1) Sur le mouvement de la fraclion principale de la démocratie chrétienne, on peut lire : Le socialisme catholique, du Prof. F. S. Nitli. L'idée fondamentale et officielle de l'Eglise catholique est exposée dans les différentes encycliques de Léon XIII, et notamment dans l'encyclique De conditione opificum, à laquelle a répondu Henri George dans sa Lettre à Léon XIII sur la condition des ouvriers, trad. ital. Turin. On trouvera un commentaire semi-officiel des encycliques et la réfutation catholique du socialisme démocratique dans l'ouvrage de Soderini, Socialismo e Cattolicismo, Desclée et Lefèvre, Rome, 1896. Cet ouvrage est très important, parce que le comte Soderini vit dans l'intimité de Léon XIII qui, dans son encyclique récente aux évêques de France, au lendemain de la

Je n'ai pas l'intention d'exposer ici les phases de la lutte entre les socialistes et les détenteurs actuels du pouvoir. Je veux simplement résumer les arguments scientifiques les plus souvent employés pour combattre le socialisme, lorsque la lutte est loyale et honnête — la seule qui devrait être employée, si la sincérité et l'amour de Thumaiiité étaient égaux chez tous les hommes.

Sur ce terrain la production intellectuelle des adversaires du socialisme n'est pas moindre que celle de ses partisans. Aux romans on a opposé des romans, aux journaux des journaux, aux brochures des brochures, et actuellement aux publications scientifiques d'autres publications scientifiques, qui ont même la prétention d'être seules vraiment scientifiques. C'est ainsi que les théories du socialisme sont, non seulement discutées dans toutes les œuvres des économistes les plus éminenls, qui n'ont plus désormais l'attitude dédaigneuse d'autrefois, mais elles sont critiquées ex professo dans un nombre infini délivres populaires de valeur fort inégale, dont quelques-uns ont eu un véritable succès, et qui forment l'arsenal intellectuel de la bourgeoisie (1).

condamnation de Dreyfus, a renié ce qu'il avait soutenu autrefois. En Allemagne le mouvement dirigé par le pasteur Naumann gagne du terrain parmi les protestants ; il a déjà une riche littérature spéciale.

(1) Je citerai notamment les ouvrages de MM. Richter, Bousie, John Rae, Yves Guyot, Kathrein, Fiorentino, Longoni, Garofalo, Martello, etc., etc. Les théories socialistes sont exposées avec une grande impartialité dans les ouvrages de MM. Werner Sombart, Le socialisme et le mouvement social au xix e siècle. Trad. franc. Paris ; Giard et Brière, 1898 ; Alessandro Chiappelli, Il socialismo e il pensiero modcrno,

Un grand nombre des publications dirigées contre le socialisme sont des ouvrages de polémique, qui n'attaquent souvent que les publications socialistes les moins propres à servir à une véritable discussion scientifique. Toutes, d'ailleurs, ont plus ou moins la prétention de le combattre au nom de la science, d'une science un peu frelatée, comme on le verra plus loin.

Pojir combattre le socialisme au nom de la science, il est avant tout indispensable de l'étudier dans les publications ayant un caractère scientifique — quoiqu'il ne faille se servir qu'avec prudence de l'expression de socialisme scientifique — et qui sont l'œuvre de gens que Ton peut à bon droit considérer comme des savants, et non pas dans les affirmations hâtives et incertaines de personnes peu cultivées ou d'associations populaires qui écrivent sous l'influence des souffrances du moment plutôt qu'avec la perception exacte des difficultés à vaincre pour arriver aux transformations désirées et du temps nécessaire à leur réalisation. En procédantaulrement, la victoire peut être facile, mais elle est sans portée ; l'ennemi gardant intactes ses meilleures forces peut recommencer la lutte quand il lui plaît.

L'exactitude de ce point de vue, déjà explicitement énoncé dans la première édition de ce livre, est confirmée par M. Ghiappelli dont l'opinion a ici une autorité particulière, parce qu'il n'est pas lui-même socialiste. Après avoir montré l'utilité sociale d'une connaissance

Firenze, Lemonnier, 1897 ; Stein, Die soziale Frage im Lichte der Philosophie, Stuttgart, 1897. Le livre de M. Stein renferme de regrettables confusions en ce qui concerne le mouvement intellectuel de l'Italie.

exacte des théories socialistes, il ajoute : « La critique scientiQque du socialisme, même la plus autorisée, celle de M. Richler en Allemagne, de MM. Guyot, Leroy- Beaulieu, Say, Villey en France, de MM. Garofalo et Pareto en Italie, tombe souvent dans cette erreur que l'école appelait Yignoratio elenchi. Elle confond d'ordinaire les constructions utopiques et hypothétiques d'un état futur d'équilibre social inspiré par un idéal de justice avec ce qui est le fondement et l'âme de la doctrine socialiste, c'est-à-dire une interprétation de l'histoire, une conception nouvelle de la société et du droit. De là vient qu'ils se posent la question de la possibilité abstraite d'un ordre social nouveau, — qu'ils jugent d'après l'idée courante qu'on se fait de la nature et du droit — là où il ne s'agit que de savoir si, dans le cours des événements, il y a une nécessité objective, supérieure aux volontés individuelles, qui y conduit par l'action même des forces sociales ; et, d'un autre côlé, ils ne voient dans le socialisme que la menace permanente d'un bouleversement violent des formes actuelles de la vie sociale. C'est de cette même double erreur qu'est entachée non seulement notre tactique, mais notre critique rationnelle du socialisme, à nous membres des classes dirigeantes, c'est cette même illusion qu'ont partagée tous les écrivains païens de l'époque impériale, lorsqu'ils combattaient au nom de la raison et de la philosophie le christianisme naissant. De même qu'il n'y eut pas alors d'accusation absurde ou invraisemblable que l'on ne portât contre la jeune société chrétienne, la lucifugax natio de Fronton, depuis l'accusation d'athéisme et de

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se livrer à des pratiques et à des rôles infâmes, jusqu'à l'accusation générale de odium humant generis, dont Tacite nous a conservé l'écho ; de même qu'il est manifeste que si ces écrivains ont eu le pressentiment du danger qui menaçait la société païenne, ils n'avaient pas une idée exacte du but véritable de la nouvelle religion et de la société nouvelle ; de même aujourd'hui, les représentants des classes dirigeantes n'éprouvent pas le besoin, pour mesurer la valeur du mouvement socialiste et le combattre pratiquement, de remonter, non pas seulement aux événements politiques et aux causes économiques qui lui ont donné naissance, mais aux sources intellectuelles qui lui ont donné l'intelligence et la conscience de son rôle historique et l'unité de sa direction.

3* Pour échapper au reproche que les socialistes dirigent contre un grand nombre d'ouvrages de polémique qui attaquent leurs théories d'une façon fragmentaire et dans leur expression la moins scientifique et la moins autorisée, certains adversaires ont fait appel à la science, à la véritable science moderne pour lui emprunter l'objection principale qui doit saper le socialisme dans sa base.

La science qui doit tuer la mauvaise béte, c'est celle qui, avec les théories darwiniennes et spencériennes, a construit la sociologie.

Remarquons ici que M. Ferri, autrefois un des adversaires les plus ardents et les plus populaires du socialisme (Socialismo e Criminalité, 1883), faisant appel, comme

tant d'autres écrivains italiens, à la véritable science contre le socialisme, parle souvent — sans faire de distinctions nettes — de la science, du darwinisme, de ['évolution, au sens donné par Spencer, et du positivisme, comme si c'étaient là des termes équivalents. Il peut en résulter des confusions et des équivoques, parce qu'il y a des différences notables entre les idées exprimées par ces termes.

Les adversaires des théories sociales nouvelles s'en réjouirent comme d'une découverte miraculeuse, quand ils virent la vraie science servir leur dessein. Nous en avons une preuve dans l'accueil que les économistes et les conservateurs firent au livre de M. Fer ri, sans même être arrêtés par les hérésies qu'il contenait. Sans parler des adhésions et des encouragements venus des journaux politiques, souvent incompétents, presque toujours suspects, il faut faire une mention spéciale pour les éloges qu'en firent en Italie les économistes orthodoxes, qui virent en lui le champion qui avait su mettre le socialisme si vigoureusement aux prises avec la vraie science et avec la sociologie darwino-spencérienne. Que ce fût là la meilleure méthode pour combattre le socialisme à ce moment, c'est ce qui résulte aussi des approbations chaleureuses qui lui vinrent de différents côtés en Allemagne et en France (1). Cette science vraie mise au service de la bourgeoisie et de la conservation de l'ordre aocial actuel avait été utilisée avec une dialectique re-

(1) Liszt dans la Zeitschrift fur die gesammt* Strafrechtswissenschaft ; et Tarde dans la Revue philosophique, novembre 1883.

marquable par quelques autres avant M. Ferri. Tous les sociologues darwiniens n'ont d'ailleurs fait que suivre les traces de Haeckel, le grand naturaliste d'Iéna, qui, le premier, au congrès des naturalistes de Munich, 18 septembre 1877, répondit à Virchow, qui accusait le darwinisme de favoriser la propagande socialiste, qu'au contraire les lois darwiniennes y mettaient obstacle (1). M. Enrico Ferri, maintenant converli au socialisme, donne raison à Virchow et il estime que le darwinisme a véritablement favorisé, ou peut favoriser la propagande socialiste, de sorte que ces deux colosses, Spencer et Darwin, qu'il déchaînait jadis contre les nouvelles théories, sont aujourd'hui associés à Marx pour former celte trinité, qui, d'après M.Antonio Labriola, a eu si peu de succès, non seulement auprès des adversaires, mais aussi et surtout auprès des partisans du socialisme (2).

(1) Dans son dernier travail, le Monisme, etc., trad. de Lapouge, Paris, Ernest Haeckel répète la condamnation de la démocratie socialiste au nom du darwinisme. Mais il me semble qu'il n'y a plus cette forme absolue d'autrefois et il reconnaît que l'application pratique des principes de la science moderne aux questions politiques et sociales peut se faire de façons très diverses. Le dernier congrès de sociologie a donné des preuves assez nombreuses de l'élasticité de cette science moderne.

(2) Disoorrendo di socialismo e di filosofia. Roma, 1888, page 32, note 2. M. Labriola ajoute que l'article de Kautsky, publié dans la Neue Zeit, sur la trinité : Darwin, Spencer, Marx, était « salé et poivré ». Presque tous les socialistes connus — Marx, Engels, Malon, Lafargue, Deville, Sorel — ont combattu, au moins incidemment, les applications sociologiques du darwinisme. Je crois que le premier ouvrage d'ensemble consacré à la réfutation de la sociologie darwinienne dans seg

Depuis 1877 les économistes, les écrivains qui s'occupent de la philosophie de l'histoire, et même les naturalistes ont soulevé de nombreuses objections, comme nous le verrons, sur l'application de la loi fondamentale du darwinisme aux sociétés humaines. Néanmoins, ses partisans n'ont point. disparu, et parmi eux il en est de très connus, comme par exemple M. Kidd en Angleterre, M. Le Bon en France, M. Hellwald et d'autres en Allemagne. M. Novicow, un des plus célèbres, a été aussi le plus logique dans ses applications, parce qu'il les rattache à sa théorie organique de la société, théorie qu'il a défendue avec habileté et beaucoup de conviction dans de nombreux ouvrages. Il a renouvelé ses affirmations avec son ardeur première au congrès de sociologie tenu à Paris en juillet 1897, et il a même ajouté qu'il n'y avait d'avenir, même pour l'économie politique, que dans la théorie organique de la société. Les économistes n'ont en vérité pas besoin de ce conseil, car, pour justifier en tout et toujours leur laisser faire, laisser passer , ils ont invoqué plus ou moins clairement l'intervention de la bienfaisante lutte pour l'existence ; et toute la littérature politique, économique et sociale des conservateurs de tous les pays est teintée de spencérianisme.

4° Pour combattre le socialisme, les théories darwi-

données fondamentales a été mon Socialismo (Catania, 1884) ; .c'est sur la deuxième édition de cet ouvrage (Roma, 1898) qu'a été faite cette traduction. On trouvera un exposé complet de l'état actuel de la question dans l'ouvrage récent de Woltmann, Die darwinsche Théorie und der Sozialismus, 1899.

niennës sont combinées avec la théorie de l'évolution de Spencer, le grand apologiste de l'individualisme. Voici la thèse des darwino-spencériens, qui se proclament les représentants légitimes de l'évolutionisme, base de la science positive actuelle.

1° La lutte pour l'existence, loi universelle de la nature, condamne les hommes à la lutte, soit sous ses formes les plus brutales, soit sous la forme moins dure de la concurrence économique ; 2° la lutle pour l'existence accorde la victoire aux plus aptes, grâce à leur force physique et intellectuelle, et elle favorise ainsi l'évolution progressive, mais elle aboutit nécessairement à une différenciation croissante des classes, et à la création et à la domination des aristocraties ; 3° les lois naturelles régissent fatalement l'humanité, comme le reste du Cosmos, et il n'est pas donné aux hommes de les changer et d'y substituer les systèmes arbitraires du socialisme, qui se proposent d'arriver à la suppression de la lutle et de la concurrence, et au nivellement social.

A ces affirmations, formulées avec plus ou moins de netteté, on peut opposer de sérieuses considérations, dignes d'être exposées, et dont l'examen peut nous fournir un critérium pour juger les rapports qui existent entre le socialisme, le darwinisme et l'évolution spencérienne (1).

(1) Mon livre permet, je crois, de se faire une idée exacte du principe fondamental de la théorie darwinienne, en ce qui concerne du moins la question sociale. Il n'en est pas de même de la théorie de Spencer. D'après l'illustre philosophe anglais, la

Avant d'étudier la 'signification sociale des lois darwino-spencériennes, évoquées pour combattre le socialisme, il faut rechercher quelle est leur valeur intrinsèque, abstraction faite de leur application à la société humaine ; il faut constater avec quelles réserves les acceptent les savants qui sont partisans de l'évolutionismeet du transformisme.

Remarquons d'abord que la théorie de révolution de Spencer, qui est une espèce de conception philosophique de l'univers, déclare qu'une force motrice agile éternellement la nature, et en soumet tous les phénomènes à la même loi de causalité. C'est là une conception mécanique du monde, que Ton ne peut d'ailleurs qualifier simplement de moniste, parce que Spencer admet qu'il y a un inconnaissable, ce qui nous ramène au dualisme.

La théorie de la descendance ne s'applique qu'au monde organique ; elle déclare que les organismes complexes dérivent d'organismes plus simples, que les

formule de révolution serait la suivante : L'évolution est une intégration de matière accompagnée d'un dégagement de mouvement, pendant laquelle la matière passe d'un état d'homogénéité indéfinie, incohérente, à un état d'hétérogénéité définie, cohérente, et pendant laquelle le mouvement suhit lui aussi une transformation analogue. (H. Spencer, Premiers Principes). Nous ne pouvons développer ici cette formule, même sommairement, et en montrer les applications sociales ; il y faudrait un volume tout entier. On trouvera une vive critique de la formule de Spencer dans l'ouvrage de N. Michailowsky (1869), qui vient d'être traduit en français et publié par les soins de la Revue socialiste^ Paris, 1897, sous le titre : Qu'estce que le progrès ?

polycellulaïres (hétéroplastes) dérivent de monocellulaires (hotnoplastes), et que ceux-ci à leur tour proviennent d'organismes rudimentaires, les monères (1). Les animaux et les végétaux se modifient par adaptation, et qpmme Ton trouve dans les organismes plus développés certaines formes de structure interne qui ressemblent à celles d'autres organismes très anciens, on en conclut qu'elles leur ont été transmises par hérédité. De sorte que la théorie de la descendance, appelée aussi transformisme ou lamarkisme — de Lamark, qui la formula le premier en 1809, — repose sur l'hérédité des formes inlernes très anciennes et sur X adaptation. Qu'il n'y ait qu'une forme ancienne, d'où toutes les autres dérivent, ou qu'il y en ait plusieurs (monogénisme etpolygénisme) cela importe peu à cette théorie. Elle n'a pas non plus à connaître la loi, le principe mécanique, par lequel ces organismes se transforment. La seule chose qu'il lui faut prouver, c'est la transformation de l'espèce.

,Le darwinisme proprement dit c'est la théorie de la sélection, c'esl-à-dire la loi, ou la force mécanique qui préside à la transformation des espèces. Le hasard, les forces aveugles, selon Darwin, produisent dès variétés sur lesquelles porte la sélection, la sélection sexuelle notamment, et que fixe Vhérédité y produisant ainsi de nouvelles espèces ; par la sélection darwinienne les phénomènes revêtent les formes les plus utiles à l'espèce.

On a trouvé des précurseurs à Spencer parmi les philosophes anciens, spécialement parmi les Grecs ; on en

(1) Il est bon de rappeler qu'aucun naturaliste compétent ne croit plus aux monères.

a également trouvé à Darwin, soit dans le siècle passé, soit dans le commencement de notre siècle : Sômmering, Bruckner, James Stewart, Galiani, Herder, Lallemand. Mais quelle qu'ait été l'importance des intuitions de ces précurseurs, cela ne diminue en rien le mérile de ceux qui, de nos jours, ont systématisé les théories de l'évolution et de la sélection.

On rend maintenant à Lamârk la justice qui lui est due. Sa théorie, attribuant une plus grande influence sur la transformation des espèces et des individus aux conditions du milieu, semble plus conforme aux faits et les explique plus facilement. Lamark a été injustement oublié pendant longtemps ; la faute en est en grande partie à Guvier. Il est intéressant de relever que, alors que la gloire de Darwin était à son apogée, les mérites de Lamark ont été signalés par un socialiste de génie, Tchernycewski. Dans son article, reproduit dans la « Société Nouvelle » (30 septembre 1890), il a fait une pénétrante critique du darwinisme, qui s'appuie sur la théorie de Malthus, et il a attribué plus d'importance au lamarkisme.

Nous ne nous préoccuperons pas ici des critiques qui ont été faites à la théorie de l'évolution, de la descendance et de la sélection au nom des principes religieux (1). Mais nous rappellerons les biologistes éminents, qui se

(i) Quelques savant» (Mivart, Zahn, etc.) essaient aujourd'hui de concilier le catholicisme avec la théorie de l'évolution (G. B. Grassi, Critica délia filosofia zoologica, Rome, 1898). On sait que Fogazzaro, un des plus célèbres littérateurs italiens, est partisan de cette conciliation.

sont élevés contre les théories darwiniennes; la plupart d'entre eux étaient et sont encore d'enthousiasies admirateurs de Darwin. Parmi les critiques qui se placent à un point de vue exclusivement scientifique sans préoccupations métaphysiques, ou religieuses, il faut citer Romanes, Wigand,Weissmann,NiigeIi, Yves Delage, qui occupent tous une place importante parmi les naturalistes et les biologistes contemporains (1). Spencer luimême, dans sa polémique avec Weismann, fait remarquer l'insuffisance de la sélection naturelle, même dans le domaine biologique (The factors of the organic évolution, London, 1887). Je cite enfin ce passage d'un ouvrage récent,qui a une valeur toute particulière : c< Beaucoup croient que la théorie de la descendance est aujourd'hui complète, et qu'elle est déjà passée dans le domaine de la philosophie ; ils croient que la théorie de Darwin de la lutte pour l'existence par le moyen des deux grands facteurs, l'adaptation et l'hérédité, est, comme l'écrit le professeur Lombroso, un dogme, et qu'il ne faut plus qu'appliquer ce dogme aux sciences philosophiques, morales, juridiques, etc. Ainsi, pour citer un exemple, la nouvelle école de droit criminel, dont Lombroso est le maître incontesté (lui qui d'ailleurs compte beaucoup d'autres titres de gloire), s'empare de la conception de la lutte pour l'existence, s'en sert comme un ingénieur se

(1) L'œnvre de Yves Delage : la Structure du protoplasme et les théories sur révolution est d'une très grande importance et par son érudition et par la clarté de son exposition (Paris, 1895). Les idées de Darwin, de Weissmann, de Delage et de Nâgeli sont exposées avec netteté par Pareto, Cours d'Economie politique. Tome II, Lausanne, 1897.

servirait d'une formule mathématique, et en tire des conclusions pour l'application des peines ; la même école se sert de l'hérédité et de l'atavisme comme d'un fil d'Ariane pour décider si un malfaiteur doit être puni ou s'il ne doit pas l'être.

« Mais, en vérité; nous les spécialistes, c'est avec une certaine frayeur que nous voyons les philosophes, les juristes, les médecins manier avec tant de désinvolture, presque avec imprudence, la théorie de l'évolution. Ils ne la comprennent pas, parce qu'ils ne la connaissent que partiellement, parce qu'ils prennent pour un dogme ce qui n'est encore qu'à l'état embryonnaire, parce qu'ils prennent pour la vérité absolue ce qui n'est, selon une expression impropre mais expressive, que le vrai provisoire.

c 11 est certainement très audacieux, dans l'état actuel de la théorie de la descendance, de la transporter telle quelle dans le domaine philosophique, dans le domaine pénal ou dans le domaine social : elle est alors semblable à ces jeunes gens qui sont chargés d'enseigner avant d'avoir suffisamment appris » (Proî. G. Grassi, I progressi délia teoria delV evoluzione, Catania, 1886, p. 8 et 9).

Ce jugement a une autorité d'autant plus grande que M. Grassi a obtenu dernièrement, pour ses travaux de biologie, la médaille Darwin, qui lui a été conférée par la société royale de Londres à la suite des découvertes qu'il a faites dans la direction de la spéculation darwinienne (1).

(1) Le professeur Grassi a protesté plus énergiquement encore

Dans Je domaine même de la biologie on doit considérer les théories darwiniennes — qu'il faut toujours distinguer de la théorie de révolution, comme l'a fait M. Grassi il y a quelques années et Spencer en répondant à Lord Salisbury — comme des hypothèses que- Ton doit admettre aussi longtemps qu'elles ne sont pas remplacées par d'autres qui rangent dans un ordre meilleur et qui expliquent un plus grand nombre de faits. Cette hypothèse trouve toujours des partisans convaincus parce qu'elle répond à un instinct de l'homme, et de l'homme cultivé notamment, qui, s'il ne croit pas à une providence suprême régulatrice du vrai, cherche à expliquer avec cette hypothèse les origines des choses et le mode de leur devenir.

II est intéressant à ce propos de lire le jugement d'un illustre positiviste sur la valeur du système spencérien; il me semble qu'il n'a pas tort d'émettre tous ces doutes et de faire toutes ces distinctions. « Nous faisions, écrit M. de Roberty, une distinction très nette entre la science et la philosophie. Sur le tewain de la première nous n'avons rien à objecter à la théorie mécanique de la chaleur, aux belles recherches sur la transformation et l'équivalence des forces, au principe simplificateur de la termo-chimie ; mais sur le terrain de la seconde nous accordons, par exemple, à la construction hypothétique de Spencer, une valeur qui ne

contre cette application du darwinisme dans : Metodi e fini délia morfologia (Rome, 1896) et dans la Critica délia filosofia zoologica (Rome, 1898). Dans une note de ce dernier travail il se déclare d'accord avec moi contre M. Lombroso.

diffère pas beaucoup de celle qu'on assigne à l'hypothèse mécanique de Descartes, ou à la théorie du cosmos organique d'Aristote, dont Tévolutionisme spencérien n'est d'ailleurs à nos yeux qu'un développement (1) ».

(1) La théorie de Spencer, dans ses différentes parties, a trouvé des critiques et des adversaires de grande valeur (Naville, Malcolm, Guthrie, Ardigô, Bovio, Carrau, lord Salisbury, Balfour, etc.), qui remarquent que la formule de l'évolution énoncée par l'auteur des Premiers Principes n'explique qu'un très petit nombre de phénomènes ; qu'avec l'Inconnaissable on revient à la métaphysique et on renforce la religion — c'est l'opinion de Romanes — et d'autres ajoutent que par l'inconnaissable Spencer s'est érigé en grand prêtre du dieu inconnu — ; que le mot tendance est employé comme s'il impliquait une téléologie immanente à la nature elle-même. M. Loria reproche très justement à Spencer de n'avoir tenu que peu de compte des phénomènes économiques. M. Ferri Ta défendu en déclarant que l'œuvre de Spencer n'étant pas terminée on ne peut porter sur elle aucun jugement, et que, puisqu'il s'occupait de sociologie générale, il n'avait pas besoin de s'arrêter aux détails économiques. La sociologie est maintenant complète, nous dit Spencer lui-même dans la préface de son volume datée de Londres 1896, et la désillusion ne pouvait être plus grande. La partie économique comprise dans les Institutions professionnelles et industrielles (édition Guillaumin) est vraiment misérable ; nous aurons occasion d'en parler plus loin.

On connaît beaucoup moins en France M. Robert Ardigô, un philosophe de génie pour lequel toute réalité — chose ou phénomène existant dans la nature dans n'importe quel moment du temps et de l'espace, — est une chose distincte obtenue par une chose indistincte antérieure. Ses ouvrages, Morale du positiviste, la Formation naturelle et le Système solaire, la Sociologie, etc., mériteraient d'être traduits en français. M. Espinas lui a consacré plusieurs articles dans la Revue philosophique; M. Groppali, un de ses disciples les plus distingués, lui a consacré une excellente étude dans la Revue internationale de sociologie.

La principale objection que Ton adresse à l'application des idées darwiniennes faite par Haeckel et ses disciples aux sociétés humaines, est celle que Ton déduit du théorème fondamental de la sociologie moderne elle-même, qui affirme que la société humaine est un organisme.

On trouve déjà dans Aristote cette idée que les sociétés humâmes doivent être considérées comme des organismes, analogues, sinon identiques, aux organismes biologiques, mais cette conception a été largement développée depuis Auguste Comte et le succès des théories sociologiques de Spencer (1).

(1) Déjà en 1827, Mil ne Edwards, dans le Dictionnaire d'histoire naturelle, avait formulé la loi de la division du travail dans l'organisme, en la rapprochant de la loi analogue de l'économie politique. Les naturalistes et les économistes ont souvent emprunté les uns aux autres leurs hypothèses : nous verrons un autre exemple de cet échange d'hypothèses entre naturalistes et économistes lorsque nous exposerons la théorie de Malthus.

Le système de Spencer est entièrement fondé sur des analogies entre la biologie et la sociologie, et pourtant un des plus fervents partisans de cette idée (Lilienfeld) lui a cependant reproché de n'avoir pas su comprendre toute la valeur de l'analogie qui existe entre l'organisme et la société. On est arrivé depuis à d'étranges exagérations ; Schàffle a fait application de la terminologie et des divisions de la biologie à la science de la société humaine, et MM. Lilienfeld, Worms, Novicow ont développé cette idée. Il est vrai que tous ces écrivains ne se font pas la même idée de la société organisme. Tandis que M. Lilienfeld critique Spencer et de Greef parce qu'ils voient dans lessociétés humaines quelque chose de plus qu'un simple organisme, un superorganisme (1), M. Worms n'expose et n'accepte ces analogies qu'avec beaucoup de réserves et de modération. Il ne croit pas, par exemple, que le tissu nerveux doive être comparé aux fils télégraphiques, etc. Et cela ne semble-t-il pas d'une ironie féroce contre l'organisation sociale actuelle, que cette assertion de M. Lilienfeld, qui place le cœur de la Société... dans la bourse ?

La connexion intime et l'analogie trop marquée entre l'organisme et la société ont toujours rencontré partout de vives oppositions ; cette théorie a subi des assauts violents et, semble-t-il, victorieux, au III e congrès in-

(1) C'est ce qu'il a exposé dans un curieux article publié dans la Riforma sociale de M. Nitti (10 août 1896), Au III e Congrès international de Sociologie, il a admis qu'il existe de nombreuses divergences entre l'organisme et la société et il a protesté contre ceux qui prétendent qu'il y a identité.

Zb CHAPITRE II

ter nation al de sociologie, qui s'est tenu à Paris du 21 au 24 juillet 1897 (1). La question y a été longuement disculée sous toutes ses faces par les organicistes — représentés par MM. Worms, Lilienfeld, Novicow — et par les anli-organicistes, représentés par MM. Tarde, Stein, Krauz, Stein me tz, etc. 11 n'y avait, dans les deux camps, accord complet ni sur les détails, ni sur les points de vue ; il semble qu'il y ait eu à certain moment une tendance à la conciliation, mais on peut affirmer, sans crainte de se tromper, que la théorie organique de la sociologie est sortie fort diminuée de celte lutte (2).

(1) M. Tarde pour la France, M. Ludwig Stein pour la Suisse, M. Loria et M. Vaccaro pour l'Italie, ont élé et sont parmi les plus vifs et les plus énergiques adversaires de la théorie organique des 4société8 humaines. M. Loria a résumé sa manière de

•voir à propos du livre de M. Worms, Organisme et Société (Paris, Giard et Brière, 1896) dans un article de la Rivista popolare (2 e année, n° 10) ; dans celte même Rivista popolare, M. Vaccaro a résumé ses propres objections (2« année, n° 24;.

Les œuvres de MM. Tarde, Novicow, Lilienfeld sont très connues en France. Ceux qui s'intéressent à cette question pourront lire les discussions qu'elle a soulevées au III e congrès international de sociologie, et les mémoires originaux qui y ont été consacrés dans les Annales de VInstitut international de Sociologie, tome Ilf, Paris, Giard et Brière, 1898. On doit également consulter la courte monographie de M. L. Stein, Wesen und Aufgabe der Sociologie, Berlin, Reimer, 1898.

(2) Dans le cours de cette discussion, M. de Krauz a pensé qu'il était nécessaire de se mettre d'accord sur le sens des mots organisme et société, et il a donné les définitions suivantes de l'otocki : Organisme ; Un tout formé de parties conscientes, unies par le fait de leurs propriétés biologiques, et dans une interdépendance fonctionnelle dans le temps et dans Vespace qui parfois élève l'ensemble à l'auto conscience.

Société : Un tout composé de parties conscientes (parfois

Il n'est pas de livre de sociologie aujourd'hui où Ton ne parle de la théorie organique, aussi croyons-nous devoir résumer les objections principales qu'on y a faites, et auxquelles on n'a jamais répondu d'une façon satisfaisante. Nous n'avons pas à nous préoccuper des craintes de MM. Tarde, Michel, Obolenski, etc., qui voient dans la théorie organique de la sociologie la justiûcation du despotisme : Huxley voyait dans le cerveau le grand despole. La science, répond Novicow, recherche la vérité. Les conséquences et les applications sont ce qu'elles sont; personne n'y peut rien changer s'il est vrai qu'une société est un organisme.

Sans doute, mais précisément cela n'est pas. Dans les organismes, les parties, les cellules, sont contiguës ; elles font partie d'un seul organe, d'un seul corps ; elles sont différenciées. Dans les sociétés humaines il n'y a pas contiguïté entre les éléments ; le même élément peut être en même temps soldat et poète ; il fait partie de l'organe de la défense et de l'aristocratie intellectuelle ; les hommes forment des groupes et des associations différentes, c'est-à-dire ils font partie simultanément de plusieurs organes et de plusieurs tissus; ils

auto-conscientes), unies par le fait de leurs propriétés psychiques y et dans une interdépendance fonctionnelle qui se manifeste surtout dans le temps.

On ne comprend pas pourquoi l'espace n'est plus mentionné dans cette définition des sociétés; de plus, il nous semble que si Ton attribue la conscience et Yauto conscience aux parties et à rensemble.de l'organisme, c'est par cette erreur anthropomorphique qui nous fait juger des qualités des animaux et de chacun de leurs éléments d'après ceux de l'homme.

accomplissent diverses fonctions, qui toutes tendent à la fonction centrale et régulatrice. Un employé de chemin de fer, par exemple, peut être en même temps membre d'un club, d'une société de lecture scientifique, collaborateur d'un journal, il peut faire partie d'une milice territoriale, être membre d'une société coopérative, d'un groupe électoral, d'une société dramatique, etc., c'est-à-dire que la même personne peut appartenir au système circulatoire, au système producteur, au système nerveux, au système protecteur et même à plusieurs organes de ces systèmes, ce qui serait absurde s'il s'agissait d'une cellule. Et à quelle espèce de société pourra-t-on comparer l'organisme ? à l'Etat, à l'Eglise, à la Nation. Voici à quelle contradiction on aboutit : la Pologne appartient à trois Etals et à un certain nombre d'églises ; un Polonais peut appartenir en même temps à l'état russe, à l'église catholique et à la nation polonaise ; un citoyen de Liège appartient à l'état belge, à la nationalité française, à-1'église catholique, à diverses associations économiques, scientifiques, etc., internationales. Y a-t-il une cellule qui appartienne au même moment à plusieurs corps vivants?

Les espèces animales forment des corps plastiques à contours fixes ; ils sont symétriques dans leurs formes ; ils naissent, se nourrissent, se développent, se multiplient, selon un mode propre et déterminé. Les collectivités humaines sont formées par des individus mobiles, disséminés dans l'espace ; elles sont assymétriques ; dans un certain sens on ne sait pas quand elles naissent et on ne sait pas quand elles meurent. Les sociétés ont-

BIOLOGIE ET SOCIALISME 2ïÔ

elles un sexe? Se reproduisent-elles comme les animaux? Leur croissance par fédération ou annexion ressemble- t-el le à celle des organismes ? Quelle est la langue? Quelle est la religion des cellules? Le lien qui unit les éléments de la société, au lieu d'être corporel comme celui qui unit l'un à l'autre les éléments d'un organisme, est de nature psychique ; le corps social est infiniment plus complexe que le corps vivant, les sociétés les plus rudimentaires mêmes présentent des analogies marquées, non pas avec les organismes les plus infimes, mais avec les plus élevés. De plus, les lois biologiques et les lois sociologiques né sont pas comparables : Les premières sont véritablement des lois et elles permettent de prévoir ; tandis que les secondes comportent toujours des irrégularités, parce que les faits sociologiques ne se répètent jamais exactement ; leurs lois ne sont jamais absolues et elles ne connaissent pas de vérités éternelles ; ce sont des lois relatives et des vérités de fait. Si les organicistes voient dans la société un organisme, en prenant ce mot dans un sens téléologique, c'est-à-dire s'ils y voient un ensemble de parties qui tendent au même but, on peut le leur accorder (1). Même les phénomènes communs aux organismes et aux sociétés suivent dans leur développement des directions opposées, et, par exemple, la différenciation constitue

(1) J'ai toujours compris les lois statistiques comme le fait M. Stein, et, en commençant mes leçons de statistique à l'Université de Palerme (année scolaire 1891-1892), j'ai exposé mes idées sur ce point en étudiant les rapports de la statistique et de la sociologie.

pour l'organisme un signe de haute perfection, alors qu'il équivaut pour la société au régime des castes ; inversement, il y a dans les sociétés les plus développées une tendance toujours croissante à diminuer les effets de la division du travail. De même, plus les éléments d'un organisme s'organisent, plus leur individualité disparaît : les corpuscules rouges du sang incorporés dans les organismes disparaissent ; tandis que dans les sociétés humaines, plus les éléments se socialisent, plus leur individualité s'accentue et se développe.

Pour tous ces motifs la formule de M. Novicow, !a sociologie sera organiste ou ne sera pas, équivalente d'ailleurs à la formule de M. Lilienfeld, nemo sociologus nisi biologuSy n'a aucune base solide. D'ailleurs la science sociale ne doit aucune découverte à la théorie organique des sociétés. Et, d'autre part, en insistant sur ces analogies on néglige l'étude beaucoup plus utile de l'histoire et on fait pénétrer dans les esprits l'idée de la fatalité de l'évolution, ce qui n'est certes pas un facteur puissant de progrès.

Ces considérations, qui sont dues en grande partie à M. Tarde et à M. Slein, semblent autoriser à accepter les conclusions suivantes auxquelles est arrivé M. Krauz : 1° L'analogie entre l'organisme et la société se réduit au simple fait de l'interdépendance fonctionnelle qui existe entre les cellules comme entre les membres de la société, et de l'unité de l'ensemble, — unité qui, pour la société, peut être appelée la conscience sociale, pourvu qu'on ne le personnalise pas. Toute assimilation plus précise, étant données la complexité infiniment plus

grande de la société et l'extrême généralité de la comparaison, serait arbitraire et purement allégorique.

2° L'analogie organique ne nous explique rien et elle ne nous sert pas à construire la méthode sociologique.

3° On ne peut en déduire raisonnablement aucun précepte d'art social.

4° En tout cas, même si on assimile la société à un organisme réel, cela ne peut être vrai que pour une société sans classes ; toute société divisée en classes devrait être considérée comme une cohabitation parasitaire ou mutuellisle d'un grand nombre d'organismes sociaux et la seule thérapeutique biologique qui lui serait applicable, serait la thérapeutique du parasitisme ou du mutuellisme.

Quoi qu'il en soit, lorsqu'on n'accepte pas l'analogie établie entre la société et l'organisme, on ne nie pas qu'il y ait entre la biologie et la sociologie un rapport génétique, pourvu qu'on réunisse celle-ci à un quid proprium qui la différencie de la première. En admettant qu'il y a un lien génétique on exclut le miracle et on a la continuité de l'évolution.

Remarquons en passant qu'en voulant transporter telles quelles dans la sociologie les lois de la biologie et de la psychologie, Spencer méconnaît le caractère fondamental de sa théorie de l'évolution, qui suppose qu'elle se fait par développement graduel et différenciations successives. C'est ce que n'a pas méconnu M. Ardigô. Pour lui « la société est une formation naturelle qui, en se différenciant de l'indistinct originaire, devient un phénomène nouveau ayant des caractères spécifiques et

propres. Pour M. Ardigô la société n'est pas, comme pour M. Spencer, un produit des mêmes forces et des mêmes lois qui déterminent la formation -des astres ou l'évolution d'un corps biologique ou l'organisation d'une pensée ; mais c'est un phénomène qui, sans être soustrait à l'influence des lois cosmiques, porte en lui le germe d'une vie propre, dépend d'une force spécifique et a des caractères exclusivement spéciaux (1).

(1) A. Groppali, Le teorie sociologiche di Roberto Ardigô f Bocca, 1898. p. 45, 46. Dans ma Socioîogia criminale (Catania, 4898, vol. I, chap. i), je me suis occupé du lien génétique qu'il .y a entre la biologie et la sociologie et de la façon de comprendre l'évolution de la première à la seconde. M. Roberto Ardigô montre qu'il y a une analogie quant au degré de développement et quant à la spécialité des organes en biologie et en sociologie dans le passage de la simple vie végétative à la vie nerveuse, et de la réaction individuelle et ex lege entre les individus à la formation du pouvoir dirigeant (organe de la justice) dans la société. Il montre que la vie végétative peut et doit coexister avec la vie nerveuse dans l'organisme biologique, comme aussi dans l'organisme social (Ardigô, Socioîogia, vol. 1 V de ses œuvres, pages 13 à 20). Cependant l'analogie ne me semble pas au fond très exacte. En effet, il dit que dans l'organisme social il y a des actes des deux espèces dans les deux formes de réaction sociale : une forme initiale, qui dépend des individus associés, et une autre, supérieure, qui dépend du Pouvoir. La première est la réaction de la « bienséance », la seconde est la réaction spéciale propre au pouvoir (analogue au système nerveux), la réaction de la justice. « Et ainsi la « bienséance » serait analogue à l'activité végétative, et la justice analogue à l'activité vitale (qui a pour organe le système nerveux, page 20) ». Or, on doit remarquer : 1° Que Vactivité végétative est d'ordre inférieur à l'activité vitale, tandis que un grand nombre des actes appartenant à la bienséance sont plus délicats et plus élevés que ceux qui sont du domaine de la justice. On peut même dire qu'à celle-ci appartiennent les actes

5 à La dernière des conclusions de M. Krauz correspond aux vues de M. Krujinski, qui n'accepte pas la comparaison des sociétés humaines et des organismes parce que, dans les premières, le travail de la plus grande partie des individus dépasse leur force, et leur consommation au contraire reste au-dessous de leurs besoins, tandis que dans les secondes le travail et la nutrition sont toujours proportionnés, et, ajoute le sociologue polonais, l'organisme ne peut pas ressembler à la société capitaliste actuelle, mais seulement à une société communiste.

Cette conclusion a été entrevue par certains socialistes, qui, avec raison, ne se sont pas laissé effrayer par les sympathies qui semblent avoir entouré la théorie organique de la société. Le vieil apologue de Ménénius Agrippa représenterait la première esquisse de la théorie dans le sens de l'assistance mutuelle des parties à l'avantage commun ; et l'harmonie entre les parties, et la dépendance réciproque entre les organes, mises en évidence par les biologistes et par Spencer, servent merveilleusement à confirmer les aspirations des socialistes. Si la société est un organisme, disent-ils, cherchons à éliminer les luttes et l'injuste répartition des subsistances et des jouissances, et proportionnons tout aux services rendus et aux fonctions de chacun des éléments. L'organisation actuelle représente évidemment une pé-

fondamentaux de l'activité végétative, 2° Que dsns la société humaine il y a tendance et passage continu des actes du domaine de la bienséance aux actes du domaine de la justice, et vice versa. II nous semble que si un esprit aussi élevé que M. Roberto Ardigô n'a pas vu ces contradictions, cela vient de ce qu'il a voulu trouver des- analogies entre l'organisme et la société.

riode de la maladie que nous devons nous efforcer d'éliminer. Un organisme est-il dans un bon- état de fonctionnement s'il n'y a pas harmonie entre les cellules, si l'anémie atteint 75 % des cellules — celles qui ont un besoin plus grand de nourriture, parce qu'elles travaillent davantage — et si le reste souffre d'hypérémie ; dans lequel il n'y a pas dépendance réciproque entre les organes, c'est-à-dire coopération ? En biologie cet état de chfoses n'est pas concevable à Félat de santé ; par conséquent si la société est un organisme, nous devons nous hâter de guérir la maladie pour arriver à la justice — qui n'est pas synonyme d'égalité absolument nivelleuse, — mais qui répartira les biens selon les besoins et selon le travail, c'eskà-dire au socialisme. Rappelons-nous que pour le plus ancien partisan de la théorie organique, Aristote, la justice dans l'Etat était considérée comme l'équivalent de la santé dans l'organisme. En conséquence, si les sociétés humaines doivent être considérées comme des organismes, on doit les tenir pour des organismes spéciaux, qui tendent à devenir toujours plus harmoniques en éliminant graduellement les injustices et les disproportions entre la fonction et la nourriture. Avec M. Fouillée nous pouvons y voir des organismes contractuels, en devenir continuel, afin d'arriver à cette harmonie que Gian Domenio Romagnosi appelait la loi de la société, et en vertu de laquelle il doit y avoir entre le corps et ses membres des conditions et des avantages réciproques (1).

(1) Genesi del diritto pénale. Appendice alla parte prima, m 9 et 10.

Cette déduction de la théorie organique est si exacle qu'elle a été acceptée même par des écrivains éminenls qui, s'ils ne sont pas des adversaires décidés, ne peuvent certes pas être considérés comme des socialistes. C'est ainsi que M. Fouillée remarque que « quand on parle du corps social, on ne le fait poinl par métaphore. Les membres qui le composent sont unis par une solidarité, non seulement historique, mais organique. Or, que penserait-on d'un corps dans lequel la nourriture affluerait à la tête et à l'estomac avec abondance et fort peu aux jambes et aux bras ? N'y aurait-il pas pléthore d'un côté, atrophie de l'autre et, par conséquent, double cause de dépérissement? ». Celte observation ne se trouve pas contredite par ce qu'a écrit un anti-socialiste, M. Espinas, qui inconsciemment approuve l'application que les socialistes font de la théorie biologique : « Puisque l'organisation sociale est soumise aux mêmes lois que l'organisation physique, ne sait-on pas qu'un organisme ne peut vivre et prospérer que dans la mesure où la vitalité des éléments se maintient et s'accrott? Or y la lutte pour l'existence et V écrasement de V individu ne sont pas les traits caractéristiques de la vie, dans les limites d'un même corps et d'une même société. Mais la coalition (Coopération Spencérienne?) afin de mieux soutenir cette lutte, le respect de l'individu en sont les premières conditions et les caractères dominants » (1). M. Schâffle, qui a été un des premiers à exposer les analogies entre l'organisme et la société, arrive finale-

(1) Les Sociétés animales, 2 e édition, page 53.

36 CIIÀPITRR II

ment à préconiser une organisation véritablement socialiste, qu'il a exposée ensuite, en la résumant, dans sa Quintessence du socialisme. C'est en vain qu'il Ta reniée plus tard, après avoir vu qu'elle avait servi à la propagande socialiste, parce que la brochure qu'il renie est la suite naturelle de son ouvrage plus considérable (Structure et vie du corps social). M. Worms lui-même, enfin, essayant habilement de concilier les conclusions contradictoires de la théorie de l'organisme de M. Spencer et de M. Huxley, remarque que « au nom du premier on condamnera Pégoïsme, l'individualisme radical, qui érige chaque être humain en un tout se suffisant à soimême, puisqu'on aura rétabli contre lui la réalité de l'être collectif, la nécessité d'une indissoluble liaison entre tous ces éléments. Au nom du second on écartera le socialisme utopique qui entend réédifier la société sur des bases toutes nouvelles, sans tenir compte du processus naturel qui l'a amené à son stade évolutif actuel » (l). Tout cela ne porte pas, d'ailleurs, contre le socialisme actuel, essentiellement évolutionniste.

L'harmonie qui doit exister entre les cellules et les éléments d'un organisme et les individus d'une société humaine, étant donnée la théorie biologique de la société, ne se trouve pas infirmée, au point de vue socia-

(1) Annales, etc., tom. IV, page 301. M. Durkhei m, examinant l'ouvrage de M. Fouillée, La propriété sociale et la démocratie, a montré que le socialisme dérivait logiquement de la théorie organique et il a signalé les contradictions de Spencer {Revue Philosophique, avril 1835, page 451). J'ai fait moi-même cette démonstration dans la première édition de ce livre, qui remonte à 1884.

liste, par la lutte qui existe entre les cellules et les parties de l'organisme comme Ta montré un autre biologistt qui a repris et développé une idée de Spencer. S'il est vrai, comme le dit M. Roux (1), qu'existe dans l'organisme la lutte pour l'espace et la nature, et que l'activité fonctionnelle détermine une intra-sélection, d'après M. Weissman un plus grand afflux de nourriture, qui non seulement compense les pertes, mais qu'accompagne une ultra-compensation, de sorte que plus l'organe fonctionne, plus il se perfectionne, la justice voudrait (si la société humaine était soumise aux mêmes lois biologiques que les organismes) qu'auxorganes de la production économique, aux ouvriers, fût donnée une nourriture mieux adaptée à leur fonction.

A celte connexion entre la fonction, la nutrition et la perfection de l'organisme doit être rattaché le concept de l'utilité de la fonction elle-même. Or, dans l'organisme, la nutrition plus considérable de certaines parties sans utilité au dommage du reste produit des ruptures d'équilibre et par suite des manifestations maladives (2).

(1) Wilnelm Roux, Der Kampf der Theile im Organismus, Leipzig, 1881; Functionnelle Anpassuag, Leipzig, 1895. Le professeur Grassi, qui m'a fourni quelques observations, m'a fait remarquer que M. Roux est devenu un partisan de M. Weissmann, qui nie la transmissibilité des caractères acquis. Mais alors à quoi se réduit le perfectionnement produit par la lutte entre les parties d'un organisme?

(2) M. Novicow dit que l'égalité est une chimère et parmi un grand nombre d'exemples donnés pour confirmer cette assertion il cite ce passage de M. Richet : « Tout le monde sait que les animaux soumis à l'inanition maigrissent, cela est scientifiquement exact. Les corps gras diminuent chez eux de 100 pour 100,

De toute cette discussion il résulte avec évidence que les sociétés humaines ne peuvent pas être comparées à des organismes biologiques, mais que si Ton devait admettre une analogie étroite entre les unes et les autres, on devrait reconnaître que pour donner aux premières la force et la santé, il faudrait les soumettre à un régime plus juste, comme Test dans ses grandes lignes celui que préconisent les socialistes.

les muscles de 50 pour 100, mais le poids du cerveau des animaux morts d'inanition n'a pas sensiblement diminué. » (Revue Scientifique, 25 mai 1899, page 647). L'écrivain russe ajoute : « Et le cerveau reçoit une alimentation de beaucoup supérieure à celle des autres parties du corps. En temps de crise les organes se dépouillent afin de l'entretenir. Le cerveau accomplit la fonction la plus importante de l'organisme et c'est pour cela qu'il reçoit un traitement privilégié, il n'y a donc pas égalité entre les parties du corps vivant. » Les luttes entre les sociétés humaines. Paris, pages 496, 497. Tout cela sert à M. Novicow pour justifier l'existence des aristocraties.

J'aurai l'occasion de revenir sur les aristocraties dans un autre chapitre. Je remarque ici seulement que cette nutrition plus grande du cerveau, correspondant à une fonction plus grande, n'est pas injuste, même au sens socialiste. Mais conformément à l'hypothèse de M. Rouk, la plus grande nutrition entraînerait un développement plus grand de l'organe. C'est ce que l'on pourrait également conclure des observations de Broca sur le développement progressif du crâne, qui ont été contredites par tant d'anthropologues. Cependant si ce développement continu du crâne et du cerveau devait se faire nous n'aurions plus l'homme actuel, mais un monstre tout en crâne — et avec un crâne nu peut-être. A ce sujet, M. Grassi me fait remarquer que le développement disproportionné de certains organes — canines supérieures chez le Smilodon, cornes chez le Cervus dicranius, etc. — amène peut-être la disparition de cette variété. N'en serait-il pas de même de l'homme et de la société humaine ?

Si la société était un organisme comme le prétendent les biologistes de la sociologie, nous avons vu qu'il en faudrait logiquement conclure que l'organisation sociale actuelle doit être condamnée, car il ne peut y avoir d'analogie entre l'organisme social et l'organisme biologique que lorsque chaque élément reçoit en proportion de son travail. Ce serait la justification de la formule du socialisme de la première moitié de ce siècle: à chacun selon son travail.

Nous devons cependant rechercher si l'extension des lois de Darwin aux sociétés humaines résiste aux critiques de la science et de l'histoire. Et d'abord y a-t-il véritablement entre les hommes cette lutte pour l'existence qui, d'après Darwin, domine le monde végétal et le monde animal?

Les disciples du grand naturaliste anglais n'ont pas hésité à transporter telle quelle celte loi de la biologie dans la sociologie ; il faut cependant reconnaître que les

principes du maître n'ont pas élé d'ordinaire faussés par des naturalistes, mais par des historiens, des économistes, des philosophes, des moralistes, par des personnes en somme incompétentes, ou tout au moins suspectes de l'être. Parmi les épigonesj par exemple, M. Hellwalld affirme que « dans quelques siècles on rira de tous les idéals de la liberté, de la nationalité, de l'humanité, de la dignité, de la morale, comme aujourd'hui on rit des sacrements. Le pauvre qui rêve au communisme, le riche qui veut jouir, le prêtre, le monarque, le soldat, le républicain, tous luttent pour l'existence, tous ont raison (1)». M. Gumplovicz (La lutte des races) s'exprime de même (2) ; et tous les épigones interprètent Darwin à travers la glorification hégélienne de la force et du succès.

Grâce à ces interprètes, Darwin sert à justifier les plus grandes iniquités ; ses théories peuvent même, encourager les multiformes légions de brigands qui exploitent

(1) Kulturgeschichte in ihrer natiirlichen Entivickelung, 1875, Augsbourg.

(2) M. Gumplovicz, dans un de ses derniers ouvrages {Sociologie et politique, Giard et Brière, Paris, 1898), n'admet pas qu'il y ait lutte entre les individus, mais il croit qu'elle a lieu entre les classes et entre les groupes sociaux. « La loi supérieure de l'histoire, dit-il, peut être résumée dans la formule suivante : le plus fort triomphe du plus faible; deux individus égaux en force s'unissent pour être. supérieurs à un troisième égal en force et ainsi de suite (page 171) ». Je ne puis m'expliquer comment J'illustre professeur de Gratz a pu, en s'appuyant sur la première édition de ce livre, me ranger au nombre de ceux qui veulent appliquer les lois darwiniennes aux races humaines (pages 268).

1A LOI SUPÉRIEURE DE i/ORGANISMB SOCIAL 41

le monde et qui peuvent tranquilliser leur conscience par ce raisonnement :f écrase le faible parce que je suis le plus fort. — Qu'y puis-je faire ? c'est une loi naturelle (1). Pour ces darwiniens, comme l'a dit Guyau, la nature est devenue la nourrice mercenaire, le Moloch éternel toujours affamé, et qui toujours dévore : « Le darwinisme social a fait du militarisme une religion, source d'un mysticisme nouveau, d'un délire féroce : Hors de la guerre, point de salut ! Telle est la devise de celte école qui a une morale dépourvue de toule pitié » (Tarde) (2).

Darwin n'est en rien responsable de ces énormités, ç véritables aberrations morales ou intellectuelles. Mais avant de voir si, et jusqu'à quel point, la lutte brutale pour l'existence domine la société humaine, reprenons notre discussion précédente et examinons quelles sont les limites de la sociologie. Celle-ci ne doit pas s'occuper des animaux, mais uniquement de l'étude de l'homme. Nous ne méconnaissons pas ainsi les rapports et les points de contact qui existent entre l'homme et ranimai, nous ne nions ni le monisme, ni la théorie de la descendance, ni la théorie plus générale de l'évolution, Mais de ce qu'il existe des intermédiaires entre les associations d'animaux et les sociétés humaines, on ne doit pas en conclure que la sociologie doit s'occuper de toutes

(1) Nautet, Société Nouvelle, août 1890. Alphonse Daudet a stigmatisé éloquemment ces dâVwiniens dans La lutte pour la vie.

(2) L'Opposition universelle, Paris, Alcan, 1897, pages 364,

deux, de môme qu'on ne peut pas conclure que la botanique et la zoologie ont le même objet, parce qu'il est des organismes inférieurs dont on ne sait pas s'il faut les ranger parmi les plantes ou parmi les animaux. En réalité, la biologie et la sociologie se donnent la main, mais ne se confondent pas.

La lutte pour l'existence, manifestation brutale et souvent inconsciente de Yègoïsme et de ['individualisme, préside à l'évolution des animaux (Letourneau) (1). Dans l'évolution des sociétés humaines on commence à apercevoir un autre facteur, ou plutôt on le sent davantage ; un nouveau mobile modère 1 egoïsme et s'y substitue petit à petit : Y altruisme. Aussi Russel Wallace, qui s'est occupé, indépendamment de Darwin et en même temps que lui, de la sélection naturelle, qu'il n'a appliquée qu'aux animaux, soutient-il que : lorsqu'on a dépassé le seuil de l'humanité, la loi de la lutte pour V existence doit céder la place à quelque autre loi supérieure (2).

On passe graduellement de l'une à l'autre; ainsi, de même que dans les sociétés humaines on constate encore les derniers effets des lois de la biologie, de même nous découvrons parmi les animaux les rudiments de la loi supérieure de la sociologie. M. de Lanessan a démontré qu'il n'est pas exact que la lutte domine toujours, et d'une façon absolue, chez les animaux, et que dans le genre

(1) L'Évolution de la morale, pages 83, 102.

(2) Russel Wallace, La sélection naturelle (trad. franc, de De Gandolle, cité par Joly dans sa Psychologie des grands hommes).

LA LOI SUPÉRIEURE DE l' ORGANISME SOCIAL 43

de vie en commun de certaines espèces, que les naturalistes appellent symbiose, on découvre une autre preuve contre l'empire absolu de cette loi. L'histoire des animaux confirme donc les vues des socialistes sur la solidarité qui devra régner dans la société humaine ; et si M. Espinas a pu, en parlant des animaux, affirmer que l'idée de société est celle d'une aide constante que se prêtent pour une même action des êtres vivants séparés les uns des autres, a fortiori cela doit s'appliquer aux sociétés humaines. Chez celles-ci — et il est ici d'accord avec M. Gumplowicz — le germe des lois sociales ne doit pas être recherché chez l'individu isolé, comme le voudrait la sociologie de Spencer, mais dans les collectivités humaines (1).

Pour montrer que le passage des sociétés animales aux sociétés humaines n'est pas brusque, qu'il n'y a pas de saut, on peut citer des faits nombreux recueillis par les naturalistes, où Ton peut voir des rudiments d'a£truisme, chez les singes et chez d'autres animaux. M. Espinas dit de certains oiseaux : « Qu'ils ont pris plaisir à vivre ensemble parce qu'aucune vue n y est aussi agréable que celle de son semblable. A mesure qu'ils se sont rapprochés, chaque individu a senti l'idée qu'il avait de sa force accrue par l'idée qu'il a acquise de la force de ses semblables, et c'est ainsi que l'habitude de la coopération défensive s'est établie chez quelques-uns d'entre eux. Entre la dispersion primitive

(i) De Lanessan, La lutte pour V existence et l'association pour la lutte. Espinas, Les Sociétés animales, page 157.

44 CHAPITRE Ht

et la collaboration normale, la sympathie semble nous offrir l'intermédiaire indispensable. Aussi voyons-nous ce dernier sentiment cultivé par eux avec une espèce de passion » (Les sociétés, etc., pag. 400). Dans les œuvres de Buffon, de Brehm, etc., on peut trouver des traces évidentes et nombreuses de la sympathie qu'il y a entre les animaux, mais il faut nous arrêter aux sociologues darwiniens, et ils sont nombreux, qui admirent le développement des sentiments affectifs, de l'assistance mutuelle chez beaucoup d'animaux, les soins infinis que les fourmis déploient pendant la procréation, la pitié avec laquelle elles examinent les blessures de leurs compagnes qu'elles couvrent d'un liquide transparent extrait de leur bouche (Latreillé) ; ils admirent le courage des morses qui se défendent contre les chasseurs, l'abnégation de la marmotte qui sort de son terrier pour y traîner un compagnon blessé, etc.

On pose donc tout naturellement cette question à tous ces darwiniens : la sympathie existe chez les oiseaux et chez les autres animaux, la coopération est reconnue utile par tous ; l'homme seul doit-il être condamné inexorablement et perpétuellement à la brutale lutte pour V existence (1) ?

M. Novicow distingue la symbiose du parasitisme; dans les symbioses les êtres sont associés pour l'utilité

(i) Je remarque ici encore, sans m'arrêter à la distinction faite par Wundt entre Vaperception active et passive, qu'on doit toujours prendre grand soin de ne pas interpréter ce que l'on constate chez l'animal avec de simples critère* anthropologiques.

commune et il y a entre eux échange de services ; dans le parasitisme les uns vivent aux dépens des autres sans leur être d'aucune utilité. Aussi M. Novicow a-t-il raison de soutenir que la symbiose est parfaite dans cette vaste association de cellules qu'est le corps humain, mais non pas dans l'organisme social où règne le parasitisme. H affirme ensuite que dans la lutte entre les sociétés, ce sont les moins parasitaires et les plus symbiotiques qui doivent survivre (Les gaspillages des sociétés modernes, Paris, 1894, page 127).

On ne comprend donc pas pourquoi il veut ensuite justifier le parasitisme de certaines classes (page 316) et il ne me semble pas mieux inspiré lorsqu'il emploie un langage qui laisserait croire que le cerveau vit au détriment d'autres organes presque comme un parasite, pour la raison exposée dans le chapitre précédent.

Quelles que soient les différences qui existent entre l'homme et ranimai, elles ne justifient pas Vhiatus miraculeux, le saut que l'on voudrait faire admettre entre Jes deux. 11 nous faut reconnaître prudemment que nous ignorons actuellement — et cela ne veut pas dire que nous ignorerons toujours, comme le veut Yignorabimus de Du Bois Reymond (1) — le moment du passage et que

* (1) J'ai combattu Yignorabimus dans ma Sociologia Criminelle, vol. I, page 145 et suiv., et il s'est trouvé des positivistes qui se sont scandalisés de ma prudence ! VIgnorabimus de Du Bois Reymond a des relations très étroites avec Yinconnaissable métaphysique de Spencer. M. Ardigô au contraire a repoussé Yapriorisme du philosophe anglais et, reconnaissant qu'il n'y a rien de nécessairement mystérieux pour notre esprit, il admet seulement un inconnaissable relatif et dérivé par induction de l'observation de la réalité.

4b CHAPITRE III

nous ne connaissons pas Panneau intermédiaire qui nous expliquerait tout le mystère. On a essayé de divers côtés de montrer comment et pourquoi l'homme s'est élevé au-dessus de l'animal ; mais lous les pourquoi qui différencient l'Homme de l'animal, dérivent des facultés que l'homme possède de transmettre à ses successeurs, par l'écriture, les hiéroglyphes, les monuments, la connaissance des progrès acquis et des modifications psychiques et morales transmises par l'hérédité et qu'on a le tort de ne pas vouloir considérer comme des modifications progressives de l'instinct de l'animal. C'est ainsi que rien de ce qui est acquis n'est perdu et qu'on peut parler de progrès indéfini (Angiulli) et d'une histoire de l'évolution qui « constitue la caractéristique du fait social et qui marque par conséquent d'une façon nette les limites de la sociologie. » (Vanni) (1).

La lutte pour l'existence dans sa forme grossière et exclusivement animale, ne se retrouve plus déjà chez l'homme des cavernes, dont l'état psychique se rapproche déjà beaucoup de l'homme actuel, et elle n'a peutêtre pas régné au delà de l'être intermédiaire entre l'homme et l'animal, qu'on n'a d'ailleurs pas encore dé-

(1) Angiulli, La filosofia e la scuola, Napoli, 1887 ; Vanni. Prime linee di un programma critico di sociologia. M. Vignoli, partant du monisme le plus complet, a magistralement indiqué le caractère différentiel de l'homme et de l'animal et le passage graduel de Tua à l'autre. Il est revenu sur ce sujet dans sa leçon d'ouverture au cours d'anthropologie de l'année 1897-1898 à l'académie scientifico-littéraire de Milan, pour démontrer l'unité fondamentale de l'espèce humaine (Jl pensiero italiano, janvier

couvert. Celte phase n'appartient pas à la sociologie, mais presque uniquement à la biologie ; nou§ somrrîes alors dans cette période de transition qu'on appelle présociologique et qui rattache révolution organique à l'évolution hyperorganique. En réalité « les associations plus ou moins extraordinaires de certains animaux inférieurs, associations qui ne constituent pas selon l'expression de Spencer, la combinaison vraiment sociale ou hyperorganique et qui ne sont probablement que l'effet de simples actions réflexes, résultant d'une série très limitée d'expériences passées à l'état d'instinct et consolidées par une longue transmission héréditaire ; les phénomènes de groupement ou d'association chez les animaux qui vivent en troupes et chez l'homme sauvage des cavernes et des forêts primitives ; enfin, même les quelques rudiments épars de progrès qu'offre la société des animaux supérieurs, et peut-être les premières tribus humaines, tout cela était jusqu'à un certain point susceptible d'une explication purement biologique. Mais tant que les choses demeurent dans cet état, la sociologie n'est en réalité qu'une simple annexe de la biologie, un corps de faits et de théories éminemment et exclusivement préparatoires qui se distingue à peine de l'antropologie proprement dite, s'arrête nettement au seuil de la véritable sociologie et est souvent désigné aujourd'hui sous le nom de présociologie (1).

(1) De Roberty, op. cit., page 160. La lutte bestiale renaît dans les colonies chez les supérieurs contre les soi-disant races inférieures. Je m'en suis longuement occupé dans ma Poli-* tique coloniale. M. Novicow a également parlé de la forme

Lorsque l'homme se fut séparé de 1 animal, lorsque commença la sociologie, surgit une raison importante de les distinguer, qui rétrécit petit à petit le règne de la lutte brutale pour l'existence. En effet, l'animal consomme sans produire — ou du moins il ne produit pas inlenlionellement et utilement — et la part que l'un d'eux consomme réduit la possibilité de consommation des autres. L'homme consomme, mais il produit ; sa production est en augmentation continue, et il arrive un moment où sa production est telle qu'il peut vivre et se développer sans être forcé de diminuer la consommation de ses semblables (G. Deville, Aperçu sur le socialisme scientifique y page 26).

Que la lutte darwinienne pour l'existence a pu dominer dans l'état présocial de l'humanité sans que la théorie de l'évolution en soit en rien ébranlée, c'est ce qu'admet M. Bagehot, qui attribue à celte théorie le grand avantage de nous permettre de nous transporter dans des périodes très anciennes, dans lesquelles dominaient peut être d'autres instincts, différents de ceux qui agissent actuellement (i).

barbare que prend parfois cette lutte (Les luttes entre les sociétés humaines. Paris, 1897, page 66). Ces ricorsi confirmeraient la justesse du point de vue brillamment développé par M. Loria dans YAnalisi délia propriété capitalista, où il se propose d'étudier dans les colonies le développement des sociétés primitives.

(1) Lois scientifiques du développement des nations, éd. Germer et Baillère, p. 149. Je veux m'excuser auprès des lecteurs de toutes ces citations ; je ne prétends pas ainsi résoudre toutes les questions in verba magistri. Je veux les mettre en garde contre l'exclusivisme et la partialité d'un grand nombre

Mais c'est l'histoire des sociétés humaines qui est la négation même de la domination exclusive de la lutte pour l'existence. 11 serait absolument impossible d'expliquer l'histoire par la loi darwinienne, ou plus exactement Thistoire la contredit, el enseigne qu'il y a d'autres lois plus complexes et d'autres principes qui président à l'évolution sociale.

Si la domination de la lutte avait pour conséquence le triomphe des meilleurs, des mieux adaptés, et ne rencontrait pas d'obstacles, le progrès devrait être continu, journalier, incessant, fatal; mais telle n'est pas l'histoire humaine, avec ses contradictions, ses regrès, ses ricwsi (1), si partiels et formels qu'on les veuille (Powell, Mayr, Loria). Darwin lui-même a reconnu que la lutte pour l'existence n'est pas le seul moyen qui assure le progrès, et Spencer, sous la poussée de l'argumentation de Laveleye — sans se préoccuper des coups qu'il portait à la base de son individualisme — a reconnu que la loi biologique de la concurrence vitale

de darwiniens qui, pour faire servir cette théorie à leur politique conservatrice, ne citent que Haeckel. Certainement l'autorité de ce savant est très grande, mais on ne peut pas se refuser à reconnaître celle de MM. Espinas, Wallace, De Roberty et autres savants naturalistes et sociologues qui, comme nous l'avons vu, interprètent autrement que le professeur dléna, l'action de la lutte pour l'existence dans les sociétés humaines. (1) Powell, Discours au congrès de Cleveland (août 1888) de 1' « Association américaine pour le progrès des sciences » (Rivista di filosofia scientifica, janvier 1889, page 61). — Mayr, La statistica e la vita sociale, trad. ital. de Salvioni, page 4. — Loria, La propriété fondiaria e la questione sociale, pages 54 et 174.

trouve sa limite dans les exigences éthiques et historiques (1).

Le socialisme scienlique, s'en tenant à l'interprétation la plus logique de la théorie de l'évolution, et conformément aux faits historiques et à ceux qui se développent aujourd'hui encore sous nos yeux, admet donc qu'il y a un lien entre la sociologie et la biologie, et il reconnaît que, de même que certaines lois physiques et chimiques se retrouvent dans la biologie, de mêmes certaines lois de la biologie continuent à agir dans la sociologie, mais selon des modes et avec une intensité qui sont propres à la sociologie (2).

Lorsqu'on a admis que dans la sociologie on retrouve l'action du principe fondamental de la biologie, de sorte qu'il n'y a pas de solution de continuité entre elles, il

(1) Icilio Vanni {Saggi critici sulla teoria délia popolazione, pages 71, 104, 110 et 112) a rétabli l'interprétation exacte de la pensée de Darwin. Sur Spencer, Cf. Chiapelli, op. cit., page 93. Spencer admet l'insuffisance de la sélection naturelle, même peur les animaux et pour les plantes. Je serais curieux de savoir comment M. Enrico Ferri accorde sa loi biologique de la criminalité, d'après laquelle une bonne alimentation se traduit en crime contre les personnes, avec les doctrines socialistes qu'il professe aujourd'hui, et qui tendent à assurer aux ouvriers de meilleures conditions économiques. Un plus grand bien-être se traduirait par un plus grand nombre de crimes 1

(2) Cette conservation dans une phase d'évolution de quelques-unes des manifestations des phases antérieures a été exposée d'une façon digne de lui par Ardigô, La formazione naturale, 2 e vol. de ses Opère filoso fiche, Padova, 1887. C'est ce qu'a fort opportunément rappelé M. Ferri, Socialisme et science positive, page 106.

reste à examiner les limites et les modes de cette action. Les limites nous sont données par un autre principe, propre à la sociologie quant à sa force évolutive, qui, se combinant avec le progrès intellectuel de l'homme, rendu possible par la transmission des connaissances acquises, sert encore à la différencier de la biologie. Il en est ainsi parce que, comme le disait A. Lange, dans fa nature à chaque loi qui agit dans un sens s'en oppose une autre qui agit en sens contraire, et de là une résultante qui dirige, dans notre exemple, la société humaine. Les deux lois peuvent même coexister utilement, de même que coexistent dans l'univers la force centripète et la force centrifuge, qui produisent l'harmonie des sphères (Rosçher). La loi qui s'oppose à la loi de la lutte pour l'existence est celle de la sympathie, de Y altruisme, de la justice qui, comme Ta fort bien dit M. Ardigô, constitue la force spécifique des sociétés humaines, de la. justice, qui agit continuellement et avec une intensité croissante dans les sociétés qui ont atteint un certain degré de civilisation (1).

Le socialisme trouve sa raison d'être dans cette force spécifique des sociétés qui crée l'idéal social.

On ne doit pas oublier que celte force anti-égoïste qui pousse à la vie collective autant que sa force antagoniste

(1) A. Lange a été un des premiers à parler avec une sérénité scientifique des rapports de l'altruisme et de la lutte pour Vexistence. Il en a tiré des conclusions socialistes dans son remarquable ouvrage Die Arbeiterfrage, chapitre i, Der Kampf um das Dasein et chap. n, Der Kampf um die bevorzugte Stellunff, 4 e édit. — Ardigô, La sooiologia.

pousse au développement de la vie individuelle, a reçu le nom de sympathie du plus illustre économiste du siècle passé, Adam Smith, qui en a signalé la bienfaisante action modératrice. Auguste Comte a mieux mis en lumière la force qui naît de la sympathie, qu'il appela l'altruisme, et ce néologisme est resté définitivement dans la sociologie.

Du principe altruiste dérivent la coopération, la mutualité et la solidarité. Le premier germe de celle force ne naît pas de l'exercice du pouvoir comme le voulaient les philosophes anglais Hobbes, Sluart Mill, Spencer, Bain (1), mais de l'association sociale elle-même, qui naît du premier acte d'accouplement pour la satisfaction du besoin sexuel et qui se développe ensuite par la constitution de la horde, de la famille, du clan — de n'importe quel groupe social primordial comme Ta soutenu plus exactement M. Ardigô. Dès qu'il s'est fait un progrès rudimentaire dans l'intelligence, celle-ci peut démontrer qu'il y a utilité dans les rapports altruistes, grâce auxquels on peut satisfaire mieux et plus facilement les différents besoins matériels de la vie individuelle comme aussi les plaisirs d'un autre ordre qui en dérivent. De celte façon l'élément principal de la vie individuelle, l'égoïsme, sert à consolider et à développer la vie collective, gouvernée par l'altruisme et la solidarité. Ces liens de solidarité, altruistes, sont en-

(1) La théorie de Rodbertus sur l'origine première de la loi morale se rapproche de celle des utilitaristes anglais (Ch. Andler, Les origines du socialisme en Allemagne, Paris, Alcan, 1897, page 61 et suiv.).

LA LOI SUPÉRIEURE DE l'0RGANÎSMB SOCIAL 83

suite resserrés encore davantage par la force de l'habitude, et finalement fixés dans l'espèce pour y subir un développement continue par l'hérédité. Le cercle d'action de l'altruisme, limité d'abord aux membres de petites sociétés rudimentaires, s'étend, à mesure que l'on progresse, aux familles, aux clans, aux sociétés voisines (1).

(1) Voir sur la genèse utilitaire de l'altruisme les différents ouvrages de Stuart Mill et notamment Y Utilitarisme \ Letourneau, L'évolution de la morale ; Maudsley, Body and will ; Marion, De la solidarité morale, etc. Parmi les positivistes, M. Wundt nie la genèse utilitaire de l'altruisme, qu'il admet comme force contemporaine et parallèle de l'égoïsme, mais sa démonstration ne parait pas convaincante. (Durkheim, La mo~ raie en Allemagne, dans la Bévue Philosophique, août 1887).

M. Gumplowicz admet lui aussi qu'une force naturelle réunit les hommes des groupes primitifs, les rend solidaires et ensuite les assimile et les fond en peuples, en états, en nations. Il appelle cet instinct égoïste de la collectivité syngénisme {La Lutte des races, chap. xxvi). Dans ma brochure Un Sociologo pessimista, Milano, 1886, j'ai démontré que ce syngénisme primitif était en contradiction avec le pessimisme systématique de l'illustre professeur de Gratz, pessimisme mieux compris dans un autre ouvrage comme nous aurons l'occasion de le voir plus loin. Je ne veux pas terminer cette note sans indiquer que je n'ai pas été convaincu non plus par ce qu'a écrit M. Ardigô. Celui-ci soutient nettement que l'aptitude morale, l'altruisme de l'homme, ne dérivent ni de l'idée de Yutile, ni de l'idée religieuse (Sociologia, page 76, 78). Je suis pleinement d'accord avec lui en ce qui concerne Yaltruisme inné, hérité, mais non pas pour l'altruisme initial.

M. Ardigô a écrit lui-même, page 84 : « En un mot la prépotence est la science que l'individu a acquise par le fait de sa propre activité, qu'il a expérimentée; la Justice est la conscience qui a dû se former dans l'individu par le fait de I'kquivalence des autres individus donné par l'expérience des

84 CHAPITRE Ili

A ceux qui admettent qu'il existe une force opposée à l'égoïsme, qui modifie la lutte pour l'existence, on ob^ jecte qu'on ne peut pas supposer que l'avenir -sera toujours plus altruiste, comme il le faudrait pour rendre plausible une organisation socialiste, car dans toute la nature ce même fait se reproduit, c'est-à-dire qu'il existe partout des forces et des lois antagonistes qui se corrigent et s'adaptent réciproquement sans que cependant l'une d'elle disparaisse avec le triomphe complet de l'autre. Par exemple, le frottement corrige et modifie toujours le mouvement, mais il ne le détruit pas, de même que le mouvement n'arrive pas à éliminer le frottement.

Dans la question actuelle on oublie qu'il faut distinguer nettement entre Y ordre physique et Y ordre social. Tandis que l'action antagoniste de deux forces produit

prépolences concurrentes dans la société. » Mais cette seconde expérience des prépotences concurrentes n'est-elle pas celle qui a démontré l'utilité de respecter la sphère de l'activité & autrui pour qu'on respecte sa sphère propre ? Il ajoute plus loin : « Le concept humain de la Justice dérive de celui de la prépotence par l'équilibre de beaucoup de prépotences dans leur concurrence sociale» page 85. Spencer en se défendant vigoureusement contre l'accusation d'avoir déduit sa morale de principes métaphysiques, insiste sur la genèse utilitaire expérimentale de la moralité et de l'altruisme (La morale politique absolue, dans ses Problêmes de morale et de sociologie, page 9). La correction faite par M. Ardigô n'infirme nullement l'origine utilitaire : au lieu de la faire dériver de l'exercice du pouvoir il la fait dériver de la société elle-même. Sur la part croissante d'altruisme dans les sociétés humaines, voir Guyau, La morale d'Epicure, conclusion. Tolstoï voit le bonheur dans l'altruisme.

toujours des résultats identiques dans le monde physique, parce que toutes deux agissent toujours dans des conditions qui demeurent presque identiques (le temps n'y apportant que des modifications insensibles), dans Yordre social au contraire, les résultats diffèrent d'un siècle à un autre, d'une génération à une autre, parce que les rapports des deux forces antagonistes varient, et qu'elles sont toujours, non pas en équilibre, mais en raison inverse Tune de l'autre. Dès lors on doit se demander laquelle de ces deux forces, Yégoïsme avec la lutte pour l'existence, ou Yaltruisme, qui aboutit à la solidarité, a une tendance à développer son action au détriment de l'autre ?

Si leurs rapports restaient constants et si elles agissaient dans des proportions toujours égales, il y aurait là une justification de la thèse d'un des grands économistes bourgeois. On devrait admettre l'éternité de la lutte de tous contre tous, accompagnée toujours d'une phénoménologie à peu près identique à celle que nous offre l'humanité dans les phases jusqu'ici connues. Si leurs rapports étaient variables et si l'action de Tégoïsme allait croissant, les conditions et les résultats delà lutte deviendraient pires. Si enfin l'action de l'altruisme augmentait, l'intensité et l'extension de la lutte diminueraient d'une façon continue, et les socialistes auraient raison, puisqu'ils aspirent à un ordre de choses meilleur dans lequel la justice prendra graduellement la place de la force

J'accepte cette dernière hypothèse, parce qu'elle est appuyée par une plus grande quantité de faits histo-

riques. Les données qui permettent d'affirmer que dans l'avenir l'altruisme tendra à prédominer sont très nombreuses ; sinon ce serait nier la théorie même du progrès. II ne pourrait y avoir de progrès, 6i la lutte devait se faire dans des conditions toujours les mêmes, ou plus mauvaises, c'est-à-dire si l'égoïsme devait continuer à être le facteur prédominant.

En restant sur le terrain sur lequel nous nous sommes placés, c'est-à-dire en admettant comme vrais les principes et les idées de Darwin et de Spencer, nous n'aurions pas besoin de discussions ultérieures pour convaincre les darwinistes et les évolutionistes et justifier les aspirations socialistes.

Tous les ouvrages de Spencer, et principalement celui dans lequel il a magistralement exposé les bases de la morale éoolutioniste, aboutissent à la démonstration de cette théorie, et, selon moi, avec un plein succès. L'optimisme de Spencer va même jusqu'à croire qu'un jour les hommes se disputeront les occasions de sacrifice.

Quant à Darwin, ce qu'il pense sur l'origine et le développement du sens moral (1) s'accorde parfaitement avec cet ordre d'idées. 11 remarque qu'à V origine, dans l'intérieur de la tribu, ce ri était pas la lutte que Ton tenait pour utile et nécessaire, mais la sympathie, l'altruisme, la solidarité, l'association, principes qui mieux que la lutte contribuaient à l'augmentation de la tribu elle-même gràceà l'augmentation de ses membres.

(1) ISOrigine de l'homme, chapitres ni et v.

Mais la lutte était le rapport naturel et ordinaire avec les tribus voisines. L'intelligence se développant permit de mieux connaître celles-ci, de découvrir dans les hommes des attributs identiques à ceux de sa propre tribu, et elle permit la substitution des relations pacifiques aux relations guerrières. L'expérience en faisait apprécier les grands avantages et élargir successivement en cercles concentriques la notion d'humanité, qui arrive aujourd'hui chez les peuples les plus civilisés à proléger même les animaux qui sont en contact plus ou moins direct avec l'homme.

C'est donc avec raison que M. Kropotkine, s'appuyanl sur de nombreuses données biologiques et sociales et sur l'autorité du darwiniste Kessler, a soutenu que les êtres les plus aptes à survivre et à triompher étaient précisément ceux qui s'aident le plus entre eux; ils atteignent ainsi le plus haut degré d'intelligence et le plus grand développement d'organisation (i). Nous

(1) Mutual aid among the savages, dans la Nineteentk Century du 9 avril 1891 ; Mutual aid among the barbarians, du 9 janvier 1892. Ces deux importants articles ont été publiés en français dans la Société Nouvelle de Bruxelles, dans les numéros de janvier, février et juin 1892 et janvier 1894. L'Humanité Nouvelle qui a succédé à l'excellente revue belge continue la publication des études de Kropotkine; dans les numéros d'octobre et de novembre 1898 elle a publié un article intéressant sur Y aide mutuelle dans la cité médiévale. La coopération et la solidarité forment, d'après Metchnikoff, la véritable caractéristique de la vie sociale humaine. Cet auteur a admirablement démontré que les conditions physiques ont contribué à faire naître les premiers germes de la coopération et de la solidarité (La civilisation et les grands fleuves historiques. Préface). M. Maggetti a rappelé fort à propos que ni Comte ni Spencer

avons ainsi démontré que l'altruisme, né de l'utilité de l'association entre les hommes, devient à son tour une source d'utilité pour les collectivités.

De cette courte discussion il me semble qu'il résulte avec évidence que la substitution de l'altruisme à Tégoisme, de la coopération et de la solidarité à la lutte pour l'existence, au sens rigoureux de lutte endo-et inler-sociale, est graduelle, évolutive dans le temps, dans Y espace et en intensité, La valeur du socialisme ne serait infirmée que si ceux qui le préconisent, affirmaient que la substitution se fera tout à coup dans un temps plus ou moins proche, et par l'élimination absolue de tout principe antagoniste. Mais cela n'est pas, parce que le socialisme scientifique est évolutioniste au vrai sens du mot. Le socialisme scientifique croit par conséquent au continuel devenir des institutions entrevues et préconisées ; il croit seulement que plus l'organisation de l'humanité devient socialiste, plus s'atténue l'action de la lutte darwinienne pour l'existence entre les hommes.

Les opinions des écrivains illustres n'ont qu'une valeur de polémique ; mais les faits dissipent tous

n'ont été les premiers à faire de la coopération la caractéristique de La société humaine; Aristophane et Cicéron les avaient précédés, et avant eux Gonfucius avait formulé cette sentence : la loi de la vie est la réciprocité (Genesi ed evoluzione délia beneficema, page 32). Si les membres d'une horde, ajoute M. Novicow, s'étaient déchirés entre eux comme autant de bëtes féroces, la horde elle-même n'aurait pas pu subsister (Les Gaspillages, etc. page 244).

les doutes chez ceux qui ne recherchent que la vérité. Les faits ont une valeur générale pour tous, tandis que l'autorité de Darwin et de Spencer n'est telle que pour ceux qui jurent sur la parole de ces maîtres. Or, Thistoire de la morale ,de l'économie et des autres phénomènes sociaux sert à démontrer que tel est bien le processus évolutif de l'humanité, malgré toutes les déviations ou les regrès partiels qui trouvent leur explication dans la théorie du rythme de Spencer et dans la loi de l'atavisme de Darwin. Peu importe aux socialistes que les progrès moraux dérivent d'un calcul utilitaire, de V opportunité qu'il y a eu à les adopter et que le progrès intellectuel a fait saisir (Buckle) ; il leur suffît que ces progrès existent réellement et qu'ils soient fixés dans l'espèce par l'hérédité (1).

Ce sujet peut être très longuement développé. Pour ne pas allonger outre mesure cet ouvrage nous ne pouvons que l'indiquer, et nous en tenir à quelques arguments. De ceux-ci, ceux qu'il nous faut retenir

(1) 11 est bon, au moment où Ton insiste sur la genèse utilitaire de l'altruisme, de rappeler que la prétendue influence bienfaisante du christianisme sur l'adoucissement d'abord, et sur l'abolition ensuite, de l'esclavage n'a jamais existé. Spencer a fait cette démonstration dans plusieurs passages de ses œuvres; il Ta reprise dans ses Institutions professionnelles, etc.. page 360 et suivantes, où il réfute Ingram sur ce point.

La très faible influence morale du christianisme dans ce grand événement a été démontrée dans le deuxième volume de YAnalisi délia proprietà capitalistica de M. Loria; dans la Quistione dei negri nella storia e nelle société nord-americane, Toriao, Bocca, 98) du prof. Mondaini et dans // Tramonto délia sohiavitù (Torino, Bocca, 1898; du prof. Ettore Giccotti.

60 C1JAPTTRB Eli

sont Les arguments négatifs qui nous montre rit L'affaiblissement graduel de ce que Ton considère comme l'expression ptuscxacle de la lutté pour l'existence^ mieux que les arguments positifs, qui marquent les progrès de l'altruisme.

Ubistoïrede la guerre est alors la mei I leurs preuve de la diminution et de l'affaiblissement de la lutte pour l'existence, et ceci dans Yespace^ dans le temps el en intensité.

Si nous étudions les races inférieures, les témoignages nous en sont apportes par des sources non suspectes. Spencer, pour ne citer que le sociologue le plus illustre et le plus connu, parle dans tous ses livres de nombreuses tribus qui ont acquis un haut degré de moralité, et dans lesquelles domine l'altruisme» et qui n'emploient ni les guerres, ni les offenses, ni les viole n ces (B ho (h s , Dh imu h des Tp des , Pu e h tos de l T A m érique du Nord, Àffoourous^ etc.). Tous ces exemptes prouvent que là où les circonstances favorables l'ont permis, la forme la plus caractéristique de la lui te pour l'existence a presque disparu, les rapports enîre les membres de la famille se sont adoucis — la situation de la femme s'est surtout améliorée — et ensuite les rapports sociaux dans leur ensemble.

Est ce que ce qui s'est fait par une impulsion spontanée, ou du moins presque à leur insu, chez certaines tribus qui sont considérées comme sauvages ou barbares, ne pourrait pas se réaliser chez des peuples civilisés? Esl-ce que ces conditions favorables qui éliminent la lutte dans ses iormes diverses, ne se présenteront pas grâce au progrès ?

Ces exemples n'ont pas été suffisants pour convertir au désir de la paix les apologistes de la guerre, dont le nombre était grand, même avant qu'on ne découvrît en elle l'émanation la plus pure de la lutte pour l'existence, le moyen incomparable de sélection progressive. Sans les citer tous, nous pouvons rappeler que Proudhon lui-même, en pariant d'une des premières phases de l'histoire de l'humanité, écrivait : « La guerre, voilà, je ne m'en cache pas, ce qui me semble à moi l'idéal de la vertu humaine,le comble du ravissement (1) ! », et, dans un style mystique qui ne manque ni de sincérité ni de grandeur, le maréchal deMoltke répondait àBluntschli, qui lui demandait son opinion sur le mouvement pour l'arbitrage international qui devrait, sinon conduire à la paix universelle, du moins limiter notablement le domaine de la guerre (11 décembre 1880) : « La paix perpétuelle est un rêve, et ce n'est même pas un beau rêve. La guerre est un élément de l'ordre du monde établi par Dieu. Les plus nobles vertus de l'homme s'y développent : le courage et le renoncement, la fidélité au devoir et l'esprit de sacrifice; le soldat donne sa vie. Sans la guerre le monde croupirait et se perdrait dans le matérialisme. »

Pour MM. Lasson et Gumplowicz la guerre constitue le facteur politique prépondérant et même la loi suprême des Etats : le premier en fait la force moralisatrice et créatrice de vertus sociales et individuelles, et aussi la

(1) La guerre et la paix, tome II, pages 235-236.

source de la vie ou de la poésie (1). En faveur de la guerre on invoque le fait cité ci-dessus, c'est-à-dire que les tribus pacifiques sont demeurées à un faible degré de civilisation et de développement intellectuel qu'elles n'ont pas su dépasser, parce qu'elles ne sont pas poussées par le sentiment de la lutte. Mais alors pourquoi (ant d'autres tribus, qui vivent exclusivement delà lulte et de la guerre, qui en ont fait le but de la vie, n'ontelles pas même atteint ce degré de civilisation et de moralité des tribus pacifiques et sont-elles en train de disparaître ? Pourquoi l'Afrique ne s'est-elle point civilisée, el le qui est cependant la quintessence de l'individualisme, delà lulte pour l'existence et de la guerre? Ceux qui croient qu'il existe des distinctions fondamentales entre les races peuvent répondre que la nature intime de ces tribus ne leur permettait pas d'aller plus loin. Ils peuvent ajouter que si quelques-unes des tribus d'un développement intellectuel peu élevé se sont soustraites à la lut le et sont devenues pacifiques avant les races supérieures, on doit attribuer ce fait à la loi bien connue d'après laquelle les organismes inférieurs ont une vie plus courte que les autres et atteignent plus rapidement

(\) Lasson, Bas Culturideal und der Krieg (cité dans une excellente étude de E. Besson, L'Arbitrage international et la codification du Droit des Gens (Revue politique et parlementaire, 10 sept. 1898). — Gumplovicz, Sociologie et politique, page 100 et suiv. M. Le Bon, qui devient toujours plus dogmatique et plus inexact,parce qu'il est aveuglé par sa haine du socialisme, dans son dernier livre (Psychologie du socialisme, Paris, 1898, page 17 et suiv.) partage aussi cette croyance en la vertu de la guerre et du militarisme. Renan lui aussi découvre dans la guerre des vertus salutaires.

le point maximum de développement dont ils sont susceptibles (Baër).

Quoi qu'il en soit, ii est certain que le cours des étapes que présentent les soi-disant races supérieures montre qu'elles vont vers la paix grâce à un progrès intellectuel plus grand. On ne doit cependant pas méconnaître que la guerre a été utile et même nécessaire dans les premiers moments de l'existence des sociétés humaines. C'est à tort que des écrivains éminents {Tarde, Novicotc, Ferrero) ont nié cetle utilité, ou ont vu en elle un phénomène actuel comme la fièvre, ou même ont imaginé ce qu'aurait pu être l'évolution de l'humanité sans la guerre, se plongeant ainsi dans la métaphysique (1). On a tort de décider celle question au moyen de critères absolus, déduits des conséquences pernicieuses que la guerre entraîne à notre époque.

Spencer, qui n'est certes pas suspect, a remarqué avec raison que :« la force seule à pu souder les petites tribus nomades en grandes tribus, celles-ci en petites nations et les petites nations en grands peuples... La comparaison d'une petite société à urfe grande nous prouve clairement que les procédés de coopération qui rendent la vie sociale possible, n'atteignent toute leur perfection que lorsque

(1) G. Tarde, L'opposition universelle, Paris, 1897, p. 393 ; Novicow, Les luttes, etc., page 428 ; Ferrero, Il militarismo, 1898, page 663, et passim. Cet ouyrage de M. Ferrero et celui de M. de Molinari, Grandeur et décadence de la guerre (Paris, 1898), si différents entre eux, sont au nombre des meilleurs parmi ceux qui ont été récemment écrits contre la guerre. Mais tous ces livres sont inférieurs au grand ouvrage que vient d'écrire M. Jean de Bloch, La guerre future, Paris, 1899.

le nombre des citoyens coopérants est considérable (1).» La guerre a produit la sécurité don^ jouit aujourd'hui le monde civilisé (De Molinari); elle a favorisé au début la sélection progressive au point de vue anthropologique ; elle a permis une propagation plus rapide delà civilisalion ; elle a resserré davantage les liens de solidarité entre les premiers groupes sociaux et elle a contribué par les conquêtes à la formation de cette inégalité primitive des richesses, qui a été une des premières conditions du développement intellectuel (Buckle)(2).

Mais dans un état d'évolution plus avancée, alors que les moyens pacifiques pour faire avancer même les retardataires sont plus sûrs, plus humains et moins coûteux, la guerre est devenue dans la société contemporaine un épouvantable anachronisme. C'est ce que reconnaissent ceux-là mé mes quien ont constaté l'influence bienfaisante {PrmtdhonjSpencer^LubbockyBagehotjSchàffle^iG.)^). La guerre n'a plus aujourd'hui le but qu'elle avait à l'origine ; elle ne sert plus à conserver et à développer !ea plus forts, les mieux organisés, mais elle favorise la conservation et la propagation dès plus faibles, qui sont les seuls qui ne vont pas à la guerre et qui, par suite,

(i) Introduction à la science sociale, page 212 et aussi dans les Principes de sociologie.

(2) Platon, dans Oysias, avait indiqué l'utilité des loisirs et de l'aisance sur le développement intellectuel.

(3) Je j n'étonne que M. Tarde mette Proudhon à côté de De Maistre, de Le Bon, etc., qui croient que la guerre sera perpétuellement nécessaire (L'opposition, etc., page 391).

De la nécessité de la guerre Proudhon fait naître la nécessité de la paix.

LA LOI SUPÉRIEURE DB l'oRGÀNISMB SOCIAL 65

n'y sont pas tués. La guerre, excellent instrument de sélection progressive quand tout le monde y participait et en subissait les conséquences, conduit dans un second moment à la dégénérescence de l'espèce parce qu'elle sacriûe les plus forts (Spencer) ; c'est ce que reconnaît même un darwinien des plus fanatiques, M. Lapouge.

La guerre ne peut plus être considérée aujourd'hui comme une manifestation de la lutte pour l'existence au sens darwinien, c'est-à-dire comme un moyen pour favoriser la sélection la plus avantageuse à l'humanité ; on doit y voir une lutte Contre V existence de tous, une lutté contre l'existence même du vainqueur — qu'on pense à la France du premier Empire et à l'Allemagne actuelle !

Quant à ceux qui voient dans la guerre une gymnastique utile pour tenir en éveil et pour rendre les nations plus vigoureuses, Herbart leur a demandé depuis longtemps : mais alors pourquoi, pour rendre cette gymnastique plus sûre et plus bienfaisante, ne conlinue-t-on pas à la pratiquer entre les provinces d'un même Etat et même entre les familles d'une même ville? (1). On a d'ailleurs fait des expériences sur cette prétendue amélioration physique causée par la guerre, et on a conclu à la condamnation formelle de cette thèse. La France qui a le plus fait la guerre en Europe et en Afrique dans les soixante-dix premières années de ce siècle a été battue par l'Allemagne. Les Etats-Unis qui ont vécu dans un état de paix pendant soixante ans, ont déployé pen-

(1) Cité par Schâffle, Struttura e vita del corpo sociale. Vol. II, page 194 de l'édition italienne.

f>6 CHAPITRE III

dant la guerre de sécession des aptitudes et une énergie physique extraordinaires, et, après avoir vécu dans une paix sans mélange pendant plus de trente ans, ils ont déployé dans la guerre de Cuba les mêmes qualités vigoureuses qu'on avait constatées pendant la guerre de sécession et ils ont vaincu l'Espagne militariste.

La guerre n'est plus aujourd'hui le facteur de la sécurité ; elle met au contraire toutes les nations dans une incertitude douloureuse ; elle n'a plus d'action bienfaisante pour les collectivités, et elle est devenue la spéculation la plus malhonnête et la plus avantageuse, non pas pour les collectivités, qui n'y trouvent que la misère et 1 épuisement économique, mais pour les classes propriétaires et les associations qui exploitent les états politiques et qui, pour en démontrer la nécessité, font appel mensongèrement à la soi-disant raison d'état. Cette démonstration qui est tout entière une application du matérialisme historique a été brillamment faite par M. de Molinari.

La guerre n'a plus aucune justification si on se place au point de vue normal. Elle est pour les peuples ce que le crime est pour les individus ; l'une et l'autre représenteraient les chaînes que l'humanité devrait éternellement porter, si les idées morales de solidarité et de justice, qui forment une des caractéristiques de notre espèce, ne venaient pas servir de contre-poids aux instincts d'animalité, et tracer une ligne de séparation entre l'homme et le reste du monde organique. L'histoire, la statistique, la psychologie sociale ont fait disparaître l'auréole dont on entourait la guerre en lui attribuant

une force créatrice d'idéals moraux, qu'elle n'a nullement. Les vertus individuelles et collectives que lui ont attribué ses apologistes ne sont qu'une illusion, la vérité est toute autre : la guerre et le militarisme engendrent aujourd'hui la dégradation morale de l'humanité.

J'ai montré ailleurs de quelle manière, dans la phase actuelle, la guerre civilise et moralise [Sociologia criminelle, vol. II, pag. 140 ; Politica coloniale). Les études postérieures de M. Hamon et surtout le dernier livre de M. Ferrero ont enlevé leurs dernières illusions à tous ceux qui croyaient à l'action moralisatrice de la guerre et du militarisme. La guerre et le militarisme, dit M. Ferrero, engendrent souvent, contrairement à l'opinion courante, la lâcheté morale, pire que la lâcheté physique ; une armée qui détruit des populations entières sans défense, est détruite à son tour par une troupe de plus violents, par exemple les derviches. Chez ceux-ci la guerre a abruti toute la population, soldats et non soldats, et en a fait les victimes de la plus odieuse oppression de quelques-uns. La supériorité physique des militaires les enivre et les dégrade, et une société militariste vit dans un état d'anarchie morale. Chez elle Pégoïsme est à la base, la recherche du plaisir fournit le principe pratique, le luxe constitue le besoin le plus vivement ressenti, la femme devient un pur objet de volupté, la famille un ennui nécessaire. L'abjection dans laquelle est tombée Rome par suite du long exercice de là guerre est l'exemple décisif de sa force démoralisatrice. C'est en vain qu'on essaie de relever la condition morale des militaires en les regardant comme les indi-

vidus voués à la défense de la patrie, car Ton sait qu'en bas les soldats obéissent parce qu'ils y sont contraints par la force, en haut parce que les ofûciers trouvent dans le militarisme et dans la guerre une carrière brillante et sûre, une simple spéculation. La loyauté, l'honneur, la chevalerie ne sont pas le plus beau fleuron de la morale militaire, et si les soldats qui se sont soustraits miraculeusement aux dangers et aux tentations de l'oisiveté possèdent encore ces vertus, c'est que la société dans laquelle ils vivent les a produites.

Ces vertus resplendissent, non pas parce qu'elles sont engendrées par le militarisme, qu'il faut confondre d'une façon indissoluble dans la même réprobation que la guerre, parce qu'ils sont entre eux, comme l'a excellemment montré depuis longtemps Spencer, ce que l'organe est à la fonction , l'un engendre l'autre, et celle-ci reproduit l'organe, le militarisme, qui est le chancre rongeur des sociétés modernes (1). La guerre et le militarisme

(1) C'est avec fierté que je rappelle que je suis en Italie un des plus auciens adversaires de la guerre et du militarisme, et que j'ai été correspondant pour l'Italie du journal : Les Etats-Unis d'Europe, organe de la Ligue pour la paix et pour la liberté, depuis sa fondation, en 1867. En 1880, dans le journal II Secolo de Milan, j'ai écrit contre un historien français, M. Lavisse, qui, au nom du darwinisme, mais évidemment en niant la théorie de l'évolution, soutenait dans la Revue philoxophique l'utilité et la nécessité de la guerre inperpetuo. J'ai dans de nombreuses occasions attaqué l'utopie de la guerre perpétuelle, cette sœur de la paix perpétuelle, et notamment dans l'article, le due utopie (Rivista italiana del socialismo, 1887) et dans deux conférences faites à Milan en 1893 et 1895 sur l'initiative de M. Moneta, ce dévoué apôtre de la paix. Actuellement la croisade contre la guerre n'est pas seulement

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tendent à disparaître des états civilisés, non seulement parce que leur raison d'être a disparu, mais parce que les dommages énormes, directs et indirects qu'ils entraînent, sont devenus le fléau de l'humanité. Les motifs de l'horreur que ce fléau inspire actuellement se réduisent à un seul, la raison économique. En effet, la

meûée par les sociétés pour la paix ; les économistes, les sociologues, les philosophes y ont consacré des ouvrages de très grande valeur. Je citerai notamment en dehors des ouvrages de M. Novicow : G. Tarde, V Opposition universelle , Paris, Alcan ; Scarabelli, Causa di guerra in Europa e rimedi, Ferrara, 1890. Parmi les économistes célèbres, MM. de Molinari et de Laveleye ont vigoureusement combattu pour cette cause (de Laveleye, Les causes de guerre en Europe, Paris, Guillaumin, 1873), de Molinari, L'Evolution économique au xix e siècle ; Y! Evolution politique et la révolution ; La morale économique ; Grandeur et décadence de la guerre, etc., Paris, Guillaumin). M. Lacombe, dans un remarquable ouvrage sur la famille ro-* mai ne, a montré la corruption et la dégénérescence qui avaient été la suite nécessaire des conquêtes de la Rome antique (La famille dans la société romaine). L'action démoralisatrice de la guerre et du militarisme a été récemment illustrée par M. Ferrero et par M. Ha mon (Psychologie du militaire professionnel, Paris, 1893); ce livre a été traduit en italien, en espagnol et en allemand. M. Novicow a lui aussi montré que la guerre n'a aucune vertu moralisatrice (La guerre et ses prétendus bienfaits, Paris, 1894). Quant aux vertus civiles que produit le militarisme, nous avons pu les apprécier dans Va/faire Dreyfus, si bien commentée par M. Jean Jaurès et par tant d'autres, et dans les livres très connus de Descaves, de Gohier, etc. La répression féroce des troubles italiens de mai 1898 et les condamnations criminelles des tribunaux militaires de Naples, de Florence et de Milan, ont montré que les armées permanentes sont devenues un désastre économique, un péril pour la liberté et pour les lois, un instrument aveugle pour maintenir la domination d'une dynastie ou d'une classe. Ces tumultes ont été l'occasion d'articles remarquables de M. G. Ferrero. sur 1*8 vertus oiviles des officiers italiens. •

guerre et le militarisme épuisent économiquement presque touies les nations civilisées et cet épuisement a des effets pernicieux sur les conditions hygiéniques, morales et intellectuelles de la population.

Ce dommage économique a été particulièrement ressenti dans ces derniers temps, parce qu'il a eu une répercussion directe immédiate surtout sous forme cTirnjiùts et d'augmentation de la dette publique, qui se traduit toujours d'ailleurs par une augmentation des impôls(l). Celte conséquence de la guerre, et notamment du militarisme, qui caractérise la phase actuelle de la politique européenne de la paix armée, est telle que chez quelques nations — l'Italie notamment — on est en train d'établir une forme particulière de collectivisme, le collectivisme fiscal. Ce collectivisme n'est d'ailleurs pas nouveau dans l'histoire ; il a dévasté la société romaine pendant la décadence de l'empire romain (2). L'épuisement économique, conséquence du

(i) Le rapport entre la guerre et la dette publique peut être êtutlîé mieux que partout ailleurs en Angleterre, parce qu'il n'y a pas là d'interférence perturbatrice. On trouvera une excellente étude sur ce sujet dans le Financial reform aima nach de 1894 (Londres).

(2) De Laveleye, il y a vingt ans, a dénoncé dans ses Lettres d'Italie le collectivisme fiscal italien ; celui-ci a été documenté rétamaient par un conservateur italien, M. Fioretti, qui a trouvé des analogies théoriques entre Henri George et M, Qtiintino Sella, ancien ministre des finances du royaume d'Jtalie {Pane, governo e tasse, Napoli, 1898;. Je ne puis montrer ici pourquoi le poids des impôts qu'entraîne le militarisme est plus insupportable en Italie que partout ailleurs. Il est certain que la misère italienne est grande et que dans l'année 1SDS elle a été la cause des troubles de la faim. Je m'en suis

militarisme et de la guerre, est arrivé à un tel degré d'intensité, que les hommes politiques de tous les parlis s'en préoccupent. Le cri d'alarme n'est plus jeté seulement par les philantropes et par les socialistes, mais même par l'autocrate russe. Quelles que soient en effet les raisons cachées qui ont amené l'empereur Nicolas II à envoyer à toutes les puissances la célèbre circulaire du comte Mouravieff proposant d'organiser un congrès pour un désarmement partiel, et même si Ton se refuse à croire à la sincérité de ses intentions, que proclame avec enthousiasme M. Steed, il faut reconnaître l'importance énorme de cette tentative, qui a éliminé toutes les objections — étant donnée la qualité de son auteur — qu'opposaient les politiciens au sentimentalisme des philantropes et des socialistes (1). Les proportions qu'a prises le militarisme, toujours plus insatiable par suile des découvertes et des applications incessantes de la science, a fait examiner à un nouveau point de vue ses

occupé dans Tumulti e reazione (Milano, 1899). La triple alliance a contribué énormément à cet étaj de choses. Malheureusement les fautes et les erreurs ont été égales de la part de la France et de la part de l'Italie, et toutes deux en ont souffert. Depuis des années je lutte en Italie pour un rapprochement avec la France ; il semble qu'actuellement ce mouvement ait commencé malgré les efforts des réactionnaires des deux pays.

(1) Dans un brillant article sur la proposition de désarmement faite par le tzar, M. Hamon exagère peut-être les conséquences économiques de cet hypothétique événement, mais il met bien en lumière les avantages moraux qui en résulteraient, notamment sur la formation du caractère {Humanité Nouvelle octobre 1898).

72 i.HANTRB III

efïets économiques. On remarque, en effet, que les nations épuisées économiquement sont les moins aptes à assurer la victoire à leurs armes. C'est celte thèse, d'une valeur indiscutable, que soutiennent des auteurs qu'on ne peut pas soupçonner d antimilitarisme : ie général von der GqUe, le général Marselli, le général Yung (1). La guerre hispano-américaine a fait de cette hypothèse une réalilé, et ainsi c est au nom de la guerre qu'on veut mettre un frein au militarisme 1

De plus, la guerre entre les Etats de l'Europe épouvante déjà même les hommes politiques qui y poussent par intérêt de classe ou par préjugé, par suite des proportions gigantesques qu'elle aurait. On calcule que la conflagration européenne mettrait sur pieds de douze à quÎTise millions d*hommes, qu'elle détruirait en quelques mois de trente à quarante milliards ! Ces chiffres semblent fantastiques et peut-être sont-ils au dessous de la vérité (2) 1

(J) von der GoltKi La nation armée ; Marselli, La guerra e la xtia storîa. M. Marselli affirme que les Etats-Unis, même en tenant compte des dépenses énormes de la guerre de sécession, il ni vent se féliciter de ne pas connaître le véritable militarisme, Il semble cependant que la grande république américaine veut changer de direction depuis la guerre de Cuba. Si le militarisme s'y développe, on aura une nouvelle preuve de la foriuaLion de l'organe par la fonction. Dans La diffesa nationale c le économie nslie spese militari (Catane, 1892) j'ai combattu le militarisme dans Finlérêt de la défense de l'Etat.

(2) Novicow, Les Luttes t etc., page 689. D'après M. Leroy- Beaulieu* dans la période de quatorze années qui va de la guerre de Crimée à la guerre de sécession en Amérique et à la guerre austro italienne, la gtt^rre a coûté en hommes 1 740 490 et en capitaux 47 milliards 830 millions de francs. D'après

Le militarisme et la guerre disparaîtront surtout parce que les ouvriers commencent à comprendre qu'ils servent moins à la défense de l'Etat qu'à la répression intérieure. Léon Tolstoï {Le Salut est en vous) avait déjà remarqué qu'aux Etats-Unis, quoique rien ne menaçât la république, on commençait à sentir le besoin d'une armée plus nombreuse et à se rendre compte de l'insuffisance des Pinkerton ; d'autre part, M. de Caprivi a nettement déclaré au Reichstag qu'il fallait des fonds pour augmenter la solde des sous-officiers, afin de pouvoir mieux compter sur eux dans la lutte contre le socialisme. Les propos de Guillaume II contre les grèves, et ses menaces d'avoir raison des grévistes au moyen de l'armée ; la répression des troubles de la faim en Italie — à l'occasion de cette répression un militaire, M. Ranzi, a fort imprudemment parlé de la mission civilisatrice de l'armée — ne peuvent certainement qu'augmenter la baine et la répulsion des ouvriers contre le militarisme et contre l'armée. C'est donc avec raison que le socialisme voit dans l'un comme dans l'autre l'ennemi irréconciliable et qu'il les combat partout avec une énergie persévérante.

La discipline militaire pourra quelque temps encore exercer son action coercitive, et faire des ouvriers des instruments d'oppression con Ire leur propre classe ; mais le jour de la rébellion générale devient toujours plus proche avec la diffusion croissante de l'instruction. C'est

M. de Foville le budget des pertes pour la guerre de sécession a coûté aux Etats-Unis 50 milliards, et la guerre de 70-71 à la France 30 milliards (Besson, article cité). M. Jean de Bloch cite des chiffres encore plus frappants.

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mal servir la cause de la patrie que de vouloir, comme M. Sully Prudhomme, revenir en arrière parce que la démocratie est inconciliable avec la discipline militaire. On ne fait ainsi que porter de nouveaux coups au militarisme et rendre plus forte la démocratie. C'est ce que reconnaissait mélancoliquement un général français qui, dans le Figaro, constatait qu'il y avait un antagonisme croissant et inconciliable entre la démocratie et la discipline, qui est la clef de voûte du militarisme (I).

C'est donc sans métaphore qu'on peut dire aujourd'hui que la guerre tuera la guerre, que la guerre et le militarisme sont condamnés par l'histoire, par la politique, par la statistique au nom de l'économie, de la morale, de la civilisation, que la lutte sera acharnée entre le militarisme et le socialisme. La vie de l'un dépend de la mort de l'autre.

Mais proclamer qu'il serait bon que la guerre disparaisse, ce n'est pas démontrer que la guerre est en train de disparaître. Heureusement les faits viennent à l'appui de l'utopie, et les faits, malgré les gigantesques guerres modernes, permettent de conclure que l'avenir est à la paix. Un juge compétent et peu suspect, officier éminent et darwiniste enthousiaste, le général Nicolas Marselli, convaincu de la valeur des arguments qu'on donne contre la guerre et par l'évidence des faits qui en

(1) M. Sully Prudhomme, Patrie, discipline, armée {Bévue des Deux-Mondes , 15 juin 1893). On prétend que l'auteur des articles publiés il y a quelques années dans le Figaro sur l'antagonisme entre la discipline et la démocratie est le général de Galliffet.

montrent la disparition graduelle, conclut que la civilisation se développant dans le sens de l'humanité diminue le terrain de ï action destructrice — la guerre, — qui auparavant entraînait dans sa marche toutes les choses humaines. Le général Yung estime lui aussi que l'histoire montre la disparition graduelle de la guerre devant le développement de l'arbitrage. M. J. de Bloch montre qu'une grande guerre est désormais impossible pour des raisons économiques, techniques, politiques, psychologiques. Les militaires professionnels sont donc d'accord avec le philosophe qui dit : Aimer et guerroyer ou, en d'autres termes, engendrer et tuer autant qu'on le peut, telle est la vie des hommes primitifs ; produire et consommer autant qu'on le peut, telle est la vie des civilisés {Tarde) (1).

L'exactitude de ce raisonnement résulte de Tobservation des relations qui existent entre les hommes dans l'état primitif et dans la période historique du ricorso apparent, après que les invasions barbares eurent arrêté le développement de la civilisation latine.

Alors la guerre privée était légitime; elle est presque encore telle en plein xix e siècle et en Europe chez les Monténégrins et chez d'autres tribus qui habitent la péninsule des Balkans et qui sont dans un état de civilisation peu avancée.

Plus tard la guerre entre particuliers a été regardée avec horreur et punie comme un crime ; puis ont dis-

(1) M. Marselli, La guerra e la sua storia, volume I, p. 103; général Yung, La guerre et la société, chap. v ; G. Tarde, L'opposition, etc., page 444 ; J. de Bloch, La guerre future.

paru successivement les guerres inter-communales, puis les guerres inter-régionales ; il n'y a plus que des guerres internationales. Au lieu de nous en rapporter aux innombrables exemples que nous fournissent les sauvages, les barbares et les peuples civilisés de l'antiquité (y compris Athènes et Rome), je crois qu'on se fera une idée plus exacte de la façon dont on traitait autrefois' l'homme qui n'était pas membre d'un groupe social donné, d'après ce fait tiré de l'histoire d'une des régions les plus civilisées de l'Italie, dans la belle période de l'efflorescence républicaine : « V étranger (on entend par là Y italien qui n'est pas né dans la commune) était maltraité dans toutes les communes de l'Italie, dit le professeur Falletti Fossati ; à Sienne,par exemple, il était pour ainsi dire mis hors la loi, il ne pouvait invoquer le statut ni intenter un procès contre un citoyen de Sienne, parce qu'aucun juge ne pouvait l'écouter et aucun avocat défendre sa cause.. ; s'il était tué, son meurtrier n'encourait qu'une peine de mille francs ». Cela n'était pas particulier à l'Italie ; au Moyen Age, cette situation se retrouve dans toute l'Europe, qui eut sa phase communale et ses guerres civiles tout comme l'Italie (1). Aujourd'hui les guerres internationales révoltent la plus grande majorité des hommes et l'on peut affirmer que

(1) Falletti Fossati, Costumi senesi (Rivista di discipline carceraric, 1884, pages 58 et 59). Les guerres civiles italiennes et les luttes municipales ont été admirablement étudiées par Guiseppe Ferrari dans ses Rivoîuzioni d'Italia, publié d'abord en français sous le titre de Guelfes et Gibelins. Dans une brochure, La Republica e le guerre civile (Firenze, 1882), j'ai montré que toute l'Europe a traversé la phase communale.

le temps n'est pas loin où elles seront punies par un tribunal suprême et remplacées par des sentences arbitrales. L'antiquité a connu elle aussi l'arbitrage, mais certainement il n'a jamais tranché des questions aussi importantes que celles de la question de VAlabama entre l'Angleterre et les Etats-Unis. Le nombre des arbitrages augmente en rapport direct avec le développement de l'étude du droit international public et privé, et nous en sommes déjà aujourd'hui à un premier projet de traité pour l'arbitrage permanent entre l'Angleterre et les Etals-Unis, dont la haute portée a été signalée par M. de Molinari (1).

Il est certain que depuis plus d'un demi-siècle certaines nations, qui autrefois étaient en état de guerre perpétuelle entre elles, vivent actuellement dans d'étroites relations pacifiques, qu'elles veulent maintenir à tout prix. Nous citerons comme exemple les relations qui existent entre la France, la Suisse, l'Espagne, l'Angleterre, etc. C'est là probablement un terrain à tout jamais gagné pour la paix. C'est certainement aux progrès faits dans l'opinion publique par le désir de la paix et au sentiment des lourdes responsabilités qu'encourraient les gouvernements qui provoqueraient la

(1) Les principaux ouvrages de droit international public et privé sont dûs à MM. Bluntschli, Martens, Fiore, Pierantoni ; pour l'histoire de l'arbitrage on lira avec profit l'article, plusieurs fois cité, de M. Besscn. M. Le Bon se moque du droit international et il exalte l'immoralité publique et le brigandage collectif des Anglais (Psychologie du socialisme* page 134). La récente conférence de La Haye, dont se sont moqué à tort les socialistes et les réactionnaires, a fait faire un grand pas au principe de l'arbitrage international.

guerre, que la question Cretoise a pu être résolue sans faire appel aux armes et que Fachoda n'a pas allumé un épouvantable incendié qui aurait été un désastre pour la civilisation. On pourra, à propos de l'une et de l'autre de ces questions, se moquer de l'impuissance et des hésitations de la diplomatie. On pourra déplorer que l'Europe ne soit pas intervenue en faveur des Arméniens ; on pourra même dire que la prudence empêcha les représentants de la République française de contrecarrer le jingoisme anglais, qui s'est montré assez brutalement dans ces derniers temps ; mais personne ne pourra nier qu'il y a cinquante ans la Crète et Fachoda auraient entraîné deux guerres formidables.

Nous avons montré ainsi que la guerre perd du terrain dans l'espace. Quant au temps, il suffit de rappeler qu'aujourd'hui une guerre de cent ans, comme celle du moyen âge entre l'Angleterre et la France, est devenue absolument impossible ; les guerres modernes sont très courtes quoique très intenses par le nombre des combatlants,des morts, et par les dépenses qu'elles entraînent. Mais en ce qui concerne leur intensité, d'autres indices montrent qu'elle va en diminuant et que l'esprit guerrier est en décadence. Cette décadence a été notée avec justesse par Buckle qui voit, par le nombre de plus en plus limité de gens qui font la guerre par métier, qu'elle n'est plus une occupation ordinaire et recherchée, mais la corvée et le devoir le plus pénible que l'Etat impose aux citoyens (1).

(1) L'Incivilimento, Milan, 1862. Cet ouvrage est l'introduction a Y Histoire de V Angleterre que Buckle n'a malheureusement

De même les conséquences directes et immédiates de la guerre frappent un plus petit nombre d'individus ; les malades, les non combattants, du moins entre peuples civilisés, sont épargnés. Une ville prise d'assaut qui serait rasée et les habitants passés au Gide l'épée, serait aujourd'hui en Europe un anachronisme si énorme et si monstrueux qu'il est inconcevable. Même entre combattants la lutte cesse dès que les uns sont mis dans l'impossibilité de nuire, et ainsi la guerre elle-même subit des transformations dans un sens humanitaire et est soumise à des lois qui la rendent moins atroce.

L'atténuation, l'humanisation, — s'il est permis d'employer ce mot ici — de la guerre n'est pas un phénomène accidentel, mais elle est organisée et même codifiée. L'on doit grandement louer les Etats-Unis, qui pendant la guerre de sécession se sont montrés dignes de rester à l'avant-garde de la civilisation en distribuant parmi les combattants le manuel de Liber qui formulait les meilleures prescriptions pour rendre la guerre moins cruelle. Des prescriptions dans le même sens et d'ordre plus général ont été établies par le traité de Genève et partout se développe la Croix rouge. Celle-ci n'est sans doute parfois qu'un sport philanthropique, mais toujours elle a des effets heureux en adoucissant les mœurs et les conséquences de la guerre. Même dans les colonies où se reproduisent, selon la juste remarque

pas pu terminer. M. G. Ferrero a fait dans son Militarismo d'excellentes constatations sur la décadence de l'esprit militaire en Angleterre, malgré l'importance de son budget militaire et de ses guerres coloniales.

de M. Loria, les phénomènes historiques de périodes déjà dépassées en Europe et en Amérique, les conquérants — notamment les Anglais — montrent il est vrai une absence de scrupules déplorable, et abusent encore de la force matérielle, rendue plus puissante par les progrès de la science, pour détruire et massacrer les populations inférieures, mais nous sommes loin — malgré l'obstination des Anglais à faire usage des balles duradum — de la destruction systématique des Indiens par les Espagnols lors de la conquête de l'Amérique et plus tard par les Anglais avec Warren Hastings dans l'Inde. Et si nous ne voulons pas considérer comme un progrès le congrès de Berlin, qui a établi des règles pour le partage de l'Afrique — c'est-à-dire qui a codifié le brigandage collectif — il n'en a pas moins été utile parce qu'il a éliminé de nombreuses causes de conflit entre les Etats de l'Europe ; on doit également reconnaître une certaine valeur au congrès de Bruxelles, qui a établi quelques principes humains, relativement à la façon de traiter les prétendues races inférieures conquises. Ces congrès et ces traités, même s'ils ne sont pas toujours exactement respectés, sont un indice de l'état moral de l'opinion publique (1). Dans sa lettre à Bluntschli, déjà citée, le maréchal de Moltke reconnaît explicitement cet adoucissement des procédés et des conséquences de la guerre ; il espère qu'il augmentera encore en même temps que les mœurs deviendront plus douces. C'est

(î) J'ai montré dans ma Politica coloniale ce qu'il y a de mensonges dans la prétendue mission civilisatrice des conquérants européens.

LA LOI SUPÉRIEURE DE l'ORGANISMB SOCIAL 81

pour cela qu'on peut parler de révolution de la guerre et il est certaiu qu'on ne peut pas comparer les Américains qui applaudissent à l'amiral Cervera, leur prisonnier, aux sauvages qui se livrent au cannibalisme après la victoire (1).

Les faits sont si patents que le plus grand sociologue pessimiste contemporain, qui a fait de la lutte et de sa perpétuité la base de son système sociologique, a été forcé de reconnaître que lé syngênisme, forme primitive de l'altruisme ou de l'égoïsme collectif des groupes, rend solidaires, non seulement les hommes du groupe, mais assimile petit à petit et fond ensemble les groupes primitifs en peuples, en états, en nations. Le syngénisme tend toujours davantage à élargir sa sphère d'action, en assimilant des tribus et des groupes plus petits dans des groupes plus grands, et c'est pour cela qu'on doit admettre qu'il y a une tendance qui exclut l'éternité de la lutte(Gumplovicz, La lutte des races). Dès 1886 j'ai montré (Un sociologo pessimista) qu'il y avait contradiction à admettre d'un côté la perpétuité de la lutte

(i) M. A. Groppalli, un jeune et subtil sociologue italien qui commence à être connu même en France, me reproche d'avoir regretté dans la deuxième édition italienne de ce livre, que M. Letourneau n'ait pas admis pour la guerre cette évolution qu'il a admise pour tous les autres phénomènes sociaux. Ses arguments ne m'ont pas convaincu et avec M. Worms, Tarde et Novicow j'admets même une évolution de la guerre. En parlant des victoires modernes on s'est félicité avec un optimisme hors de propos de ce que les victorieux sont toujours les anglosaxons plus civilisés et plus libres. Ne vaudrait-il pas mieux qu'il n'y eût pas de vainqueur parce que la guerre aurait disparu?

82 CHAPITRH III

entre les groupes ethniques et de l'autre la tendance à la fusion, et j'en appelais à une interprétation plus exacte des faits et même des théories. Il semble que U« Gumplovicz a tenu compte de celte observation et, dans une de ses dernières œuvres, il accentue l'action du svngénisme et il arrive même à tenir pour impossible une nouvelle guerre entre la France et l'Allemagne^ tandis que ses préjugés politiques lui font considérer comme fatale la lutte entre l'Europe occidentale et la Russie ; tout, en constatant qu'il y a fusion croissante entre les races, pour tranquilliser son ancien pessimisme, il se demande si la fusion est telle qu'on puisse parler d'un avenir dans lequel il n'y aura plus qu'une seule race et qu'une seule civilisation en Europe. Il répond que ce jour est encore éloigné (1). Il est vrai, mais ce qui n'est pas encore, devient, et si on ne peut pas parler aujourd'hui de paix perpétuelle, il est plus ulopique encore d'affirmer la perpétuité de la guerre.

Il est certain — et Spencer et de Molinari l'ont démontré dans de nombreux et intéressants ouvrages, — que la lutte intersociale pour l'existence ne contribue plus au bien de la société et que les forces dépensées dans la guerre peuvent être appliquées avec plus d'utilité à d'autres fonctions sociales, et Spencer s'efforce de convaincre le lecteur que l'industrialisme, la coopération volontaire* l'altruisme, l'esprit pacifique se développent en raison directe de la civilisation et en raison inverse de l'organisation militaire et de sa fonction : la guerre. Il cite toujours comme modèle les États-Unis d'Amé-

(1) Sociologie et politique, Paris, Giard et Brière,

LA^LOI SUPÉRIEURE DE l'ORGAMSMB SOCIAL 83

rique et l'Angleterre, parce que dans ces deux pays l'esprit belliqueux a le moins d'influence. La réalité de la tendance vers la paix ne doit pas nous faire oublier que dans toute modification d'un phénomène il y a un rythme, comme Ta montré » Spencer ; aussi ne devonsnous pas nous alarmer, lorsque nous voyons un retour offensif de l'esprit belliqueux, que Spencer lui-même signale en Angleterre. Cela ne doit pas nous alarmer, parce qu'un phénomène comme la guerre, quia des racines profondes dans l'âme humaine, dans tant de siècles d'histoire et dans l'éducation classique, ne peut pas disparaître en un jour. La loi du rythme s'y oppose.

Ce retour offensif de l'esprit guerrier, qui marque un regrès, un phénomène de réversion atavique, peut se produire assez facilement, parce que l'instinct de la lutte, fixé dans l'espèce par une transmission héréditaire d'une longue série de générations, ne peut pas disparaître d'un coup et être complètement remplacé par un instinct opposé. La réversion atavique, le retour offensif de l'esprit belliqueux est principalement favorisé par l'inégalité de développement des nations, des groupes ethniques.

C'est cette inégalité de développement qui justifie MM. Renard et Jaurès — qui sont tous deux parmi les socialistes les plus autorisés et les plus fervents défenseurs de la paix — lorsqu'ils conseillent de rester armés dans l'intérêt même de la civilisation en vue des agressions possibles (1). Ces guerres défensives, ces guerres qui

(1) G. Renard, Le Régime socialiste, Paris, 1898, pages 68 et suivantes; Jean Jaurès, Organisation socialiste {Revue Socialiste, avril 1895, page 392).

peuvent parfois même être entreprises au nom des principes de solidarité —si, comme Mazzini, on s'est rendu compte de tout ce qu'il y a d'égoïste dans la théorie de Ja non intervention, — en même temps que le bien qu'elles peuvent produire, portent avec elles tout le mal qu'accompagne tout regrès vers l'esprit militaire (1). Cetle donnée expérimentale fournit le meilleur enseignement en faveur de la solidarité : elle nous montre que les progrès d'un peuple ne sont certains et durables que sî les peuples voisins font des progrès semblables. C'est dans l'égalité de développement moral et de civilisation entre les nations et les groupes ethniques que réside la condition la plus solide de l'élimination de la lutte violente internationale. C'est vers cette égalité qu'on marche à travers des regrès partiels.

Il faut rendre cette justice aux économistes qu'ils ont

(1) D'après le principe de non intervention, l'Europe aurait dû laisser massacrer les Cretois; en vertu de ce même principe, les i rats-Unis auraient dû laisser exterminer les Cubains. Et cependant il est certain que la guerre de Cuba a développé l'esprit militariste aux États-Unis. De même la Suisse a été forcée d'augmenter son budget de la guerre et de construire des fortifications en vue notamment des tendances de la triple alliance.

Puflendorf avait protesté contre l'abus des guerres défensives et Mansuétus, qui a donné d'excellentes explications psychologiques sur la facilité du retour de l'esprit belliqueux, a rappelé lui aussi que Ton abuse du patriotisme et du principe de la défense pour provoquer la guerre (Le Sens commun, etc. p. 131 a 134).

A la décadence de la guerre et du militarisme correspond la décadence du duel. Les analogies et les différences entre ces deux phénomènes ont été fort bien exposées par Tarde {L'Opposition t etc.).

peul-élre plus que les philanthropes sentimentaux contribué à discréditer et à faire haïr la guerre et le militarisme, dont ils ont abondamment montré les conséquences pernicieuses. Cependant s'ils protestent contre la forme brutale de la lutte, ils sont partisans de la forme plus douce en apparence, mais toujours dangereuse au fond, de la concurrence économique. Quand on parle de la concurrence économique on peut se placer à plusieurs points de vue. Si on la considère comme une atténuation de la lutte violente qui repose sur la* force physique, quoique plus prosaïque et plus antipathique que la guerre, comme le dit M. Tarde, la concurrence marque certainement un progrès, notamment si on tient compte des progrès collatéraux qui sont nécessaires pour qu'elle puisse exister. C'est pour cela que Haeckel, le plus grand des darwiniens actuels, se félicite que la lutte devienne toujours plus une lutte intellectuelle, et toujours moins une bataille de troupes armées. M. de Molinari, de son côté, constate avec plaisir que la lutte brutale armée, dommageable aux collectivités, est remplacée par la lutte industrielle et par la concurrence bienfaisante, et il espère que la science, le capital et la force morale l'emporteront sur la force purement animale. De même M. Novicow, qui croit à Pélernité de la lutte, constate qu'elle va se transformant graduellement et qu'elle est passée de la lutte physiologique (cannibalisme) à la lutte intellectuelle (conversdiiion)({).

(1) Haeckel, La création naturelle, page 155. De Molinari, Formes et transformation de la concurrence (Journal des Économistes, octobre 1885). Novicow, Les Luttes, etc.

La lutte, la concurrence entendue de cette manière, perd tout caractère odieux et elle se rapproche de la forme idéale spencérienne dans laquelle son contenu serait le contenu même de la justice, qui donnerait à chacun ce qui lui appartient en raison de son travail et de son mérite propre.

Ceci explique un fait qui a beaucoup étonné ceux qui ne comprennent pas que les partis politiques fassent des emprunts aux constructions théoriques sans se laisser arrêter par la peur des mots. C'est ainsi par exemple que les socialistes actuels — qui repoussent naturellement la formule du communisme anarchiste, qui permettrait à chacun de prendre au tas selon ses besoins et selon ses désirs — parlent de la concurrence et de l'offre et de la demande comme .de régulateurs de la production, de la distribution et de la consommation. La concw^ence, en effet, coexiste dans les sociétés humaines avec la solidarité, car ce sont là les deux motifs d'action, les deux pôles entre lesquels oscille nécessairement toute vie sociale. On ne peut supprimer ni l'une ni l'autre, et il n'est pas désirable qu'on le fasse, parce que la première stimule notre énergie, pousse à l'initiative et au perfectionnement personnels ; la seconde élargit en même temps les cœurs et les intelligences ; toutes deux sont les instruments du progrès humain (1).

Cette concurrence, acceptée par le socialisme contemporain, élimine l'objection la plus courante et la plus

(1) G. Renard, Le Régime socialiste, pages 6 à 8, 175 et pmssim. — S. Merlino, Formes et essence du socialisme, Paris, 1898, pages 147 à 149, pages 172 et suiv.

grave que faisaient les individualistes — Spencer,Ewans et tant d'autres — qui constataient dans les sociétés communistes et dans certaines communautés agraires slaves un relâchement du ressort du progrès, du stimulant au travail et à une plus grande activité individuelle. Celte objection d'ailleurs ne portait pas contre l'esquisse de société collectiviste faite par Schàffle dans la Quintessence du socialisme^ dans laquelle les bons de travail permettraient non seulement la liberté de la consommation, mais encore l'équitable distribution de ces bons d'après le travail fourni.

Il est évident que nous sommes encore loin de la forme de concurrence préconisée par les meilleurs individualistes et par quelques socialistes. La concurrence actuelle repose en général sur la prépotence, la fraude, l'iniquité ; la concurrence actuelle enfin est le plus souvent dommageable à la collectivité.

On peut dire que dans tous les ouvrages des socialistes et dans quelques-uns de ceux des économistes on a mis en lumière les conséquences fâcheuses de la concurrence actuelle sous ses diverses formes (concurrence dans la production et dans le commerce, concurrence dans le travail), qui entraînent souvent avec elles les incalculables dommages économiques des crises, et plus encore des conséquences morales désastreuses (1). Mais

(1) Dans l'Évolution du commerce, M. Letourneau a recueilli un grand nombre de faits et d'opinions sur les dangers moraux et matériels de la concurrence commerciale. Les mœurs commerciales (Essais) de Spencer montrent la démoralisation de la concurrence commerciale. Ce que Spencer dit des luttes entre ouvriers et des crimes et des destructions de biens qui en résul-

88 cîiÀPiTiiE nr

ce qu'elle est Aujourd'hui montre qu'elle est eu train de s 1 atténuer, de se transformer et de se limiter dans l'espace, tout comme la guerre, et cela nous permet d'espérer que nous nous rapprochons toujours davantage de la concurrence bienfaisante, idéale, qu'on ne peut pas considérer comme l'opposé de la solidarité.

En effet, en tant qu'elle concerne les collectivités e* les états, on remarque que le chemin parcouru par la concurrence économique présente les mêmes phases que celui parcouru par la guerre : elle disparaît graduellement et successivement entre les communes, entre les régions, et nous ne sommes peut-être pas loin du moment où elle disparaîtra entre les nalions. En elïel, il fut un temps ou chaque commune dressait souverainement des barrières infranchissables, établissait des douanes. Ces barrières, ces douanes ont été portées petit À petit aux limites des provinces, des régions, des Etats (I). CW pour cela que M. Cunningham en Angleterre a fait sur les rapports commerciaux les mêmes constatations qu'on a faites en Italie sur les rapports prjljlïques à l'époque de ses guerres communales et régionales. Le marchand de Norwich qui visitait Londres, dit-il, y était considéré comme un étran-

tent aux États-Unis (Les Institutions professionnelles, etc., pages 4fti et passim) montre que la concurrença actuelle des ouvriers est dangereuse et combien est démoralisateur l'individualisme eluviu; qui règne aux États-Lins.

(1) La France et l'Italie ont dans leur octroi un dernier reste fies barrières douanières intérieures: l'Angleterre, la Suisse, la Belgique, les États-Unis — c'est-à-dire les peuples les plus civilisés — l'ont supprimé; la France est en train de le supprimer, et quand donc J 'Italie les imitera-t-elle?

ger, autant qu'un marchand de Bruges ou de Rouen (1).

Les douanes sont maintenant nationales ; bientôt elles disparaîtront. Le retour momentané du proleclionisme n'infirme pas la direction, la tendance du mouvement : c'est une application de la loi du rythme, et il trouve son explication notamment dans l'inégalité de développement économique des différents Etats.

On objecte que la lutte endo-sociale, la véritable concurrence économique entre les producteurs, au lieu de s'allénuerjS'accentue, s'étend et devient mondiale, 11 est vrai que le domaine de la lutte s'étend, mais cela n'empêche pas que la lutte elle-même ne s'atténue et cela grâce à un mécanisme identique à celui qui fit suspendre d'abord, et supprimer définitivement ensuite, les guerres entre les particuliers, les guerres inter-communales et in ter-régionales. L'égoïsme lui-même, le calcul utilitaire ici comme dans tant d'autres cas, arrive à établir la solidarité. L'extension était nécessaire pour faire naître, là où ils n'existaient pas, les liens de l'association et de la mutualité entre les membres d'une société, qui se trouvent ainsi en contact plus intime et continu.

La concurrence porte en elle-même le germe qui la détruira, parce qu'elle est intimement connexe à Yassodation entre concitoyens, entre collègues, entre compatriotes et la convivance « si la civilisation n'est pas un vain mot, ou elle a pour effet d'adoucir l'âpreté des fruits sauvages du cœur, de glisser dans la compétition des

(1) Ihe growth of englisch industry and commerce during the midle âges, cité par E. Nyss, Recherches sur l'histoire de V économie politique y Bruxelles; Paris, 1888, page 61.

90 CITAP1TRE III

intérêts une huile de bonté qui les tempère, atténue leur frottement, supprime le votum mortis et réduit leur conflit sans fiel ni haine à n'être plus quune émulation généreuse, une course où les coureurs sont toujours prêts a s'arrêter pour secourir leurs rivaux blessés (î) ». La lutte économique devenue mondiale fait cesser successivement la concurrence entre les membres d'une même commune, entre les communes, entre un certain nomore de régions et pousse à l'association et à la réunion des hommes et des capitaux, des forces de toute sorte, pour résister plus facilement aux concurrents, dans l'industrie et dans l'agriculture. Les syndicats, les trusts naissent de la co?icurrence elle-même et créent des monopoles, actuellement au bénéfice des capitalistes, mats qui préparent nécessairement la socialisation prochaine de la production et de la distribution des richesses. De cette manière la solidarité s 1 appuyant sur l'utilitarisme élargit toujours davantage ses limites, à mesure que l'on constate et qu'augmentent les avantages qui eu résultent. Déjà les ministres des Etats tes plus importants (le comte Goluchowski) proposent contre la concurrence américaine le Zollverein européen, entrevu il y a plus de cinquante ans par M, de Molinari. Avant que la concurrence asiatique fût compètement développée, alors qu'elle commentait à peine, le général Marselli demandait que les Aryens

(1) L'Opposition, etc., pages 378 et 379, pages 3S1 T 3S£, L'auteur montre que les corporations ont été un premier pas vers la solidarité et que leur aboli Lion sera te signai de progrès plus décisifs encore*

s'unissent pour tenir tête aux Touraniens (1) ; mais actuellement on montre par un grand nombre d'arguments, empreints d'ailleurs d'un peu trop d'optimisme, que la concurrence asiatique est un simple épouvantai! et que le développement des rapports et des échanges entre l'Orient et l'Occident servira à resserrer les liens de solidarité entre les peuples et À former le marché mondial à l'avantage de Phuraanilé toute entière (2).

11 est bon de remarquer ici que l'économie politique, en démontrant l'utilité de la division du travail, a contribué à affirmer les avantages de la solidarité entre les peuples. Tout le monde croyait autrefois que les intérêts des peuples étaient opposés, et le sens romain du mot hostis semblait juste au fond : L'étranger était l'ennemi. « Le profit de l'un est le dommage de l'autre », disait Montaigne. Encore au xvm e siècle, Voltaire regrettait que Ton ne pût désirer le bonheur de sa

(1) N. Marselli, Le grandi razze umane, à la fin du chapitre sur les Mediterranei.

(2) Kropotkine, La faillite du système industriel ; Pearson, National Life and Character, Londres, 1895 ; de Brandt, Die Zukunft-Ostasiens, Stuttgart, 1895 ; Barbe, Un nouvel état social et ses conséquences au point de vue européen (Réforme Sociale, 9 avril 1894) ; L. Strauss, Bulletin de la société d'Economie politique, 5 février 1896 ; d'Estournelles de Constant, Le péril prochain {Revue des Deux -Mondes, 1 er avril 1896 et 15 juillet 1897) ; M. Faguet, Le prochain moyen-âge (Journal des Débats, du 25 juillet 1895), et d'autres ont jeté le cri d'alarme contre la concurrence asiatique (Chinois, Japonais, Indiens). Ce nouveau fétichisme a été réfuté d'une façon magistrale par Novicow, L'avenir de la race blanche, Paris, 1897 ; L. Vignon, Le péril jaune (Revue politique et parlementaire du 10 décembre 1897).

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m CHAPITRE III

propre patrie sans désirer en même temps le mai des autres peuples. Les économistes ont démontré que cette opinion était fausse ; ils ont fait voir que les peuples sont solidaires et leurs intérêts harmoniques. Chaque pays doit désirer d'être entouré de voisins prospères et riches, parce que ces voisins se disputeront ses produits, qui hausseront de prix et l'enrichiront. Ruinez les autres peuples et vous détruisez vos débouchés et vous portez un coup funeste à votre propre industrie (1). C'est ainsi que les Anglais, qui voyaient dans les Américains du Nord leurs plus terribles adversaires économiques et sociaux, ont trouvé en eux des alliés. H en est de même des rapports entre la France et l'Italie, dont la production, loin d'être antagoniste, est réciproquement complémentaire. A mesure que les moyens de communication deviennent plus nombreux et plus rapides, le commerce établit entre les nations des relations plus intimes. L'univers entier devient un immense atelier dans lequel, par suite de la division naturelle du travail, chaque peuple s'applique à produire les choses

(1) Chaque crise, on le sait, fait ressentir son contre-coup dans les pays les plus éloignés du point d'origine. Dans sa monumentale enquête sur La vie et sur le travail du peuple à Londres, M. Boolh a cité quelques cas récents et frappants de la répercussion de la crise des régions les plus lointaines du monde sur la métropole anglaise, devenue le plus grand marché international. Cette loi de solidarité a été brillament exposée par Pioger, Economisme, socialisme et solidarisme (Revue socialiste, janvier 1894). M. Ch. Gide revendique avec raison pour les économistes le mérite d'avoir constaté cette solidarité, qui résulte de la loi de la division du travail (Quatre écoles d'économie sociale, Genève, 1890).

auxquelles il est prédisposé par ses aptitudes ou par les ressources de son territoire, et il produit ainsi non seulement pour lui mais pour les autres peuples, qui lui donnent en échange ce qu'ils ont recueilli et fabriqué de leur côté. V échange international conduit a la dépendance internationale, d'où résulte la solidarité universelle (De Laveleye). Les trois plus grandes forces sociales que Ton connaisse s'internationalisent : le capital, le travail, la science (Arnould) (i).

Les conséquences de la division du travail sont plus importantes encore que celles que nous venons d'indiquer. La division du travail a transformé par son action normale les conditions de la vie humaine et contribué dans un certain sens à niveler lés inégalités naturelles, en mettant tout le monde, même les forts, dans une dépendance réciproque. Tl n'y a personne aujourd'hui

(1) De Laveleye, cit. par Wiede, Der Militarismus, pages 107, 108 ; Arnould, Avant le combat (Société nouvelle, n. 23). Qu'on ne crie pas à l'optimisme ! Pour apprécier la concurrence dans ses résultats on doit tenir compte dé ses inconvénients et de ses avantages. Aujourd'hui, par exemple, les disettes ne sont plus possibles ; on peut constater les progrès de la solidarité dès qu'on se rapporte aux temps qui ont précédé le nôtre. Kropotkine dans la Conquête du pain a des pages remarquables contre la division du travail dans la grande industrie actuelle, qui peut frapper de dégénérescence intellectuelle et physique les ouvriers et qui contribue à aggraver les conséquences des crises qui résultent des nouvelles découvertes et des nouvelles inventions mécaniques. Dans la société future où régnera la papillonne, entrevue dans un éclair de génie par Fourier, les inconvénients de la division du travail disparaîtront ; de même la combinaison idyllique de l'industrie et de l'agriculture préconisée par Kropotkine n'éliminerait pas l'utilité de la division du travail entre les nations.

CHAPITRB III

qui puisse se suffire à lui-même et dédaigner le concours de ses semblables. Pour la satisfaction du plus petit de nos besoins il faut mettre en jeu toute une masse d'activités reliées entre elles, nécessaires les unes aux autres, qui se pénètrent réciproquement, de sorte que i)o peut dire que chacun à besoin de tous, et tous de chacun. V isolement est devenu impossible, et la solidarité fatale (1).

La dépendance mutuelle et la solidarité qui résulte de la division du travail, sont, d'autre part, une confirmation de la loi générale de l'évolution, qui se réalise par le passage d'une forme incohérente à une forme plus cohérente, d'un état diffus à un état plus concentré, et selon laquelle, à mesure que la concentration des parties augmente, augmente leur dépendance réciproque (Spencer). Nous dédions ces remarques à ceux qui voient dans les livres du grand philosophe anglais la bible moderne dans laquelle on doit chercher toutes les vérités. On trouve une autre manifestation significative du progrès constant de la solidarité dans le développement croissant de l'organisation internationale des services et des institutions qui contribuent à l'augmen talion du bien-être social : — droit public et droit privé, droit civil et droit pénal, poids, mesures, monnaiee ? postes, télégraphes, navigation, chemins de fer, extradition, service sanitaire, propriété littéraire, etc., etc., — tout cela est maintenant organisé et réglé internalio-

(1) Gautier, Le darwinisme social, page 69. Sur l'interdépendance des peuples entre eux, lire Novicow, Les luttes, etc., pagea 584, 586 et 628.

nalemeni. Et cette internationalisation croissante des phénomènes de la vie sociale par le fait des gouvernements est à son tour déterminée, ou accélérée, par la fièvre des voyages ou des échanges qui saisit les particuliers. De cette façon l'Etat et les individus concourent dans une mesure différente et avec des moyens divers à la réalisation d'un idéal plus haut : ils internationalisent les institutions, les rapports, les sentiments; ils font des organismes sociaux de plus en plus des organismes contractuels ; ils remplacent toujours davantage l'instinct par la raison, et ils contribuent à former graduellement ce véritable superorganisme social qui n'a été jusqu'ici qu'une véritable abstraction des idéologues et des utopistes et qui sera demain une réalité (1).

Il n'est donc pas vrai, comme le proclamaient les pessimistes, que la lutte sous toutes ses formes devient plus aiguë, et qu'elle est un effet inévitable du développement des rapports entre les individus, parce que dans chaque nouveau rapport qui s'élablit, il existe un nouveau motif de guerre. Comme Ta remarqué si justement M. Walker, si la fréquence des guerres devait correspondre à la fréquence des relations endo-sociales et internationales, on ne pourrait plus en Europe et dans

(1) Sur le processus d'internationalisation et sur sa signification, Cf. Wiede, Der Militarismus, etc., page 119 à 132 ; Marion, De la solidarité morale, page 263 à 271 ; G. de Greef, Introduction à la Sociologie, partie 1, page 74 et suiv., page 129 et suiv. II e partie, page 350 et ses autres ouvrages; Icilio Vanni, Saggi critici sulla teoria sociologica délia popolazione, p. lff. Ardigô a publié de très belles pages sur l'internationalisation et sur le rôle croissant de la justice, Sociologia, vol. IV de ses Œuvres philosophiques.

tout le monde civilisé fermer même un seul jour le temple de Janus (1).

L'augmentation des motifs de lutte étant cependan t réelle, si elle est accompagnée par une diminution des effets qu'on en pourrait attendre, on a là une preuve éloquente du progrès de l'altruisme, qui se manifeste par la diminution du nombre des guerres et par Tinternationalisation des services et des institutions qui contribuent au bien-être social. Il résulte de là également que l'altruisme est consolidé, qu'il devient un instinct de l'espèce, grâce à la perception des avantages qu'on retire de l'association et de la solidarité. Toutes les interruptions qu'éprouve le développement régulier du sens moral et de la coopération à la poursuite de l'utilité sociale ne sont que des réversions ataviques ; c'est là un phénomène qu'on ne peut pas nier, bien que les causes n'en aient pas encore été bien déterminées. La logique et l'expérience nous permettent d'espérer que les nouveaux instincts sociaux, se fixant toujours plus profondément, la réversion atavique deviendra plus rare et à chacune de ses nouvelles manifestations on pourra constater de combien s'est atténuée la forme primitive de la lutte pour l'existence.

Ces rapides remarques sur le processus croissant d'internationalisation, indice de l'atténuation et de la transformation continue de la lutte pour l'existence, doivent être complétées par quelques observations sur le processus lui-même au point de vue du patriotisme.

(1) Scienza délia ricchezza, page 228, dans la troisième série de la Biblioteca del l'économiste.

- On doit considérer comme un des premiers et des plus importants bienfaits de l'extension prise par la concurrence, un événement qu'on n'a pas jusqu'ici pris suffisamment en considération : la formation d'une association internationale des travailleurs. La concurrence mondiale a montré aux prolétaires que leurs intérêts sont solidaires, qu'ils doivent s'unir et ne plus servir d'instrument de lutte au profit de quelques-uns, et que les causes essentielles de la concurrence du travail sont dans l'inégalité des salaires et des conditions morales et intellectuelles. L'association internationale des travailleurs a été un météore sanglant si Ton veut, mais elle portait dans son sein un germe qui développera petit à petit toute sa puissance. Ce grand principe de solidarité répandu parmi les ouvriers de tous les pays commence déjà à porter ses fruits, et, tandis quenous voyons la concurrence du travail diminuer, parce que les ouvriers des nations civilisées se sentent solidaires, nous voyons d'un autre côté la Suisse d'abord et ensuite l'empereur d'Allemagne proposer, et les représentants officiels* des états de l'Europe discuter le projet d'une législation rnlernationale du travail (1). Ce que l'on discute est en

(1) MM. Brentano, Schônberg et Wagner ont proposé de conclure des traités internationaux sur la question du travail, il y a plus de vingt ans. Cf. Cusumano, Scuoie economiche délia Germania, 1875, page 183. Sur ce sujet on lira avec profit l'excellente monographie, Internazionale Arbeitsgesetzgebung dans la seconde série de la Staatswirthschaftliche Abhandlungen du D r Seyffert. En Suisse la proposition officielle de la législation du travail a été lancée par le colonel Frey. Voir Colajanni, Le otto ore. La legislazione int.del lavoro, Milano,1892.

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train de devenir, h* internationale des travailleurs qui a amené les gouvernements à leurs premiers essais de législation sociale découle naturellement de l'internationale capitaliste, du cosmopolitisme financier, qui a le premier proclamé et même réalisé la suppression des frontières entre les pays.

Pendant longtemps, et notamment dans les années qui ont suivi la Commune de Paris, on qualifiait d'internationalistes, pour les rendre odieux, ceux qui professaient des doctrines socialistes, et contre l'Internationale des travailleurs qui a été en grande partie l'œuvre de Marx on a écrit beaucoup de livres et beaucoup d'opuscules. Ce n'est pas ici le lieu de discuter l'importance historique et les bienfaits de Yassociation internationale ; il suffit de remarquer que cette qualification d'abord déshonorante est devenue maintenant un titre d'honneur. Les cris, les colères ont cessé, ce qui est la première condition pour porter des jugements équitables.

Un écrivain, M. Rae, qui a consacré un des livres les moins haineux et des mieux faits à combattre le socialisme, a dû constater que l'idée internationale n'est pas une idée moderne et que la réaction contre l'idée de pairie n'a pas commencé avec le socialisme. Le patriotisme a été condamné par les grands écrivains qui ont

Les ouvriers italiens ont été et ils sont haïs pour la concurrence qu'ils font au travail partout où ils sont allés. Cf. N. Colajanni, Una questioné ardente, Roina, 1893. Cet opuscule a été écrit au lendemain des faits d'Aigues-Mortes pour combattre les partisans de la triple alliance, qui s'en servaient pour exciter les Italiens à la haine contre la France. Dans les grèves anglaises on a eu des cas de concurrence presque jusqu'à main-

LA LOI SUPÉRIETTRB DE i/ORGANlSMB SOCIAL 99

fait refleurir la littérature allemande au commencement de ce siècle ; Lessing, Herder, Wieland, Goethe (et Kanl?) l'ont discrédité; ils le considéraient comme une vertu mesquine, hors d'usage, utile peut-être aux époques barbares, mais devenue maintenant un obstacle au progrès rationnel. La vertu moderne c'était pour eux l'humanité, dont l'idée était devenue précisément à leur époque comme une nouvelle puissance.

« Il n'y a plus de puissances en Europe, dit Heine, mais seulement des partis. Tout parti qui s'appuie sur un principe et sur des intérêts généraux bien définis peut à n'importe quel moment devenir international et il peut sembler même antipatriote. » Les proteslants français au xvi e siècle ont cherché le secours de l'Angleterre et les Jacobites écossais au xviu e siècle recherchèrent le secours de la France. La Sainte alliance a été une véritable internationale (1).

L'internationale rouge fut précédée sur le terrain pratique et dans le domaine idéal par l'internationale noire et par l'internationale jaune. Les principes réactionnaires sous le couvert de la religion, ceux du capitalisme — qui quelquefois abritent sous un vernis patriotique les prêts des banquiers français à la Russie — ont amené la solidarité de la pensée et des actes parmi

tenant. Il n'y a pas eu de concurrence dans la célèbre grève des docks (1889), des mineurs du Northumberland (1892), des mécaniciens (1897). Les ouvriers qui remplacent les ouvriers en grève — les black legs — sont méprisés par leurs compagnons de travail.

(1) Il socialismo contemporeneo. Traduction italienne du professeur Bertolini, Firenze, 1889, page 106.

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100 CHAPITRB III

ceux qui avaient les mêmes intérêts, au delà des frontières de leur patrie. Pourquoi les prolétaires ne devaient-ils pas rêver une organisation internationale des travailleurs, aux dépens de qui presque toujours se sont développées l'internationale noire et l'internationale jaune? Déjà M. Georges Renard évoque dans un moment de lyrisme une internationale blanche, qui sera celle de la lumière et de la science!

Pour bien comprendre le mouvement international, j| faudrait peut-être définir exactement ce qu'est la nation ou même encore ce qu'est l'Etat moderne. Cette discussion dépasserait les limites de cet ouvrage! Il suffit de rappeler que ni la communauté d'origine, ni la race, ni la langue, ni la religion ne suffisent pour caractériser la nation. L'attachement des Alsaciens — Allemands d'origine, de langue et de religion — aux autres régions dont l'ensemble constitue la France, l'existence de la Suisse, de l'empire d'Autriche, des Etals-Unis de l'Amérique du Nord, etci, montrent l'insuffisance des critères dont on voudrait se servir pour désigner la nation ou l'Etat et montrent nettement l'influence de l'élément sentimental et contractuel (1).

(t) En France, la terre classique du chauvinisme, afin de tenir toujours en éveil le désir de la revanche et de la libération de l'Alsaee-Lorraine on a brillamment discuté sur les caractéristiques de la Nation et de YEtat. Ernest Renan a fourni sa contribution h ces études. M. Soulié a montré qu'il y a eu fusion des Celles, des Francs et des Latins pour former la France (De Vorigin* et de l'état social de la nation française, Paris, Giard et Brièfe, 1898). Au moment où je corrige les épreuves de ce livre — édition italienne — je lis une très vigoureuse critique de la race et du préjugé national dans le livre d'un jeune écri-

Les Etats formés d'éléments différents au point de vue de la race, de la langue, de la religion, etc., tels que la Suisse et l'empire austro-hongrois, la Russie ellemême, nous permettent d'entrevoir ce que pourra être l'Europe dans un avenir peu éloigné, sous l'influence de la liberté et du progrès, comme acheminement vers l'humanité, vers la réalisation de la grande utopie (1). Que de conflits seront éliminés, que de forces seront employées à un usage meilleur, que de souffrances seront épargnées à Thumanilé par la constitution d'un grand organisme international !

Quels que soient les éléments qui ont contribué à former les nations, il est certain que le sentiment national et l'idée de patrie, au sens étroit du mot, qui faisaient voir des ennemis dont il fallait se débarrasser dans toute les autres patries et toutes les autres nations, disparaissent aujourd'hui, ou plutôt se transforment. On

vain, Luigi Gasparotto, // principio di nazionaîità nella Sociologia e nel Diritto Internationale, Torino, Bocca, 1898. Sur cette question il faut lire les importants ouvrage de A. Fouillée, Psychologie du peuple français, Paris, 1898, et B. Auerbach. Les races et les nationalités en Autriche-Hongrie, Paris, 1898. (1) Ghiappelli, dans le premier de ses essaie Patria e socialismo, — qui est un des plus beaux parmi ceux de son livre — s'est trompé lorsqu'il parle de la Suisse, de l'Autriche et des Etats-Unis comme d'Etats composés de races différentes. Ces derniers ne sont pas dans les mêmes conditions que les deux autres. M. Novicow fait remarquer avec raison que nous avons déjà un groupe de civilisations qui préparent l'organisme international {Les luttes, pages 577 et 595). M. Gumplovicz parle aussi de grands groupes de nations dont la civilisation est homogène et entre lesquelles il ne croit plus les guerres possibles. {Sociologie et politique ', p. 215 à 226).

ne peut pas prétendre que c'est l'internationalisme ouvrier qui est l'inspirateur de Nietzsche, si plein de violente ironie contre le chauvinisme allemand ; de Du Bois- Reymond, qui considère comme contraire à la civilisation l'esprit conquérant des nations les plus fortes ; de Léon Tolstoï qui, par haine de la guerre et de la violence, prêche la résignation contre la tyrannie, et l'antipatriotisme avec une éloquence mystique, et qui trouve un écho puissant dans des groupes entiers qui ont fondé sur sa théorie une secte religieuse (i). Toutes les transformations économiques, tout le développement du sentiment moral, dont nous avons parlé précédemment, et tout le mouvement scientifique et littéraire ont coopéré à ce mouvement, mais la part principale en revient peut-être aux erreurs et aux fautes du patriotisme luimême, aux exagérations néfastes du sentiment national (2).

Mais est-il vrai que le socialisme aboutisse à la néga-

(1) Voir l'article de Garibaldi Buccodans la Rioista popolare : I refrattari del Caucaso (3 e année, n. 7 et 8).«Pai lu également dans différents journaux que le parlement du Wurtemberg a décidé de supprimer dans les livres scolaires tous les passages qui tendent à exciter la haine contre la France et à exalter le sentiment patriotique ; il est facile de comprendre l'irritation que cette noble pensée a causée dans l'esprit de l'empereur d'Allemagne.

(2) On trouvera une critique sereine du patriotisme et du sentiment national dans Y essai déjà cité de M. Chiappelli.

Sur le patriotisme — qu'il range sous quatre formes — on pourra consulter avec profit l'excellent livre de M. Demolins : A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons ? Paris, Didot,

tion de l'Elat et de la patrie? C'est ce que ne flt pas le christianisme, qui y était tout naturellement porté par son contenu essentiellement mystique et universel, et c'est ce que ne fait pas — en général, et si Ton fait abstraction des manifestations individuelles et des réactions momentanées que justifient les excès et les horreurs du patriotisme — le socialisme, qui présente dans son développement et dans ses fins tant d'analogie avec la religion dont les représentants actuels sont si différents des premiers apôtres.

Le socialisme ne nie ni la patrie, ni l'Etat. ïl aspire à la transformation du sentiment que le premier comporte, et de l'organisation et des buts du second.

Le socialisme contemporain essentiellement évolutif ne peut pas espérer qu'un coup de baguette magique fera progresser d'une façon égale le développement social sur le globe entier. Aussi préconiset-il — et il le réalisera — la constitution d'un grand nombre d'Etats fédéraux, dans lesquels chacun des groupes soumis à des conditions différentes et arrivé à une phase différente d'évolution conservera son autonomie. Les guerres seront alors presque impossibles. L'Etat pourra être défendu sans courir les dangers du militarisme (1). On administrera bien plus qu'on ne gouvernera et l'on pourra ainsi pratiquer cette politique expérimentale,

(Y) Un brillant officier de l'armée italienne, le colonel Marazzi, député, a préconisé pour l'Italie, dans plusieurs discours à la Chambre et dans un article de revue, une organisation militaire essentiellement défensive (La vita internationale, février 1898).

préconisée et glorifiée par un individualiste — Léon Donnât — , qui trouvera alors le terrain le plus propre pour expérimenter les réformes sociales les plus hardies chez les groupes les plus avancés qu'imiteront et adopteront successivement ceux qui le sont moins (1).

En résumé l'internationalisme n'exclut pas les nations; pas plus que les régions et les provinces, les villes et les familles n'ont été successivement exclues et annihilées par la phase postérieure de développement de

(i) On sait que l'anarchisme de Proudhon consistait essentiellement en une organisation fédérale; Vabolition de l'Etat de Englânder se ramène aussi au fédéralisme. Sur les avantages du fédéralisme au point de vue politique et social il est à peine nécessaire de rappeler les noms de Cattaneo et Ferrari, Mario et Gabrielle Rosa — dont je suis fier d'avoir été l'ami et le disciple. L'organisation fédérale comme moyen d'éliminer la guerre et de favoriser les transformations sociales utiles a été défendue par Py y Margall(Les nationalités) et Magal ha es Lima — un véritable apôtre du fédéralisme et de la liberté (L'Œuvre internationale, Paris, Giard et Brière, 1897, et notamment le chap. in : La Fédération Nationale et Internationale). M. Renard (Le Régime Socialiste, page 105 à 1U7) se proclame fédérmlttte. M. Chiappelli défend énergiquement le socialisme contre l'accusation de vouloir détruire purement et simplement la patrie et il cite Bellamy {Looking backward) et Hertzka (Die GeseUe der socialen Entwiklung). M. Chiappelli néanmoins donna une fausse interprétation aux tristes épisodes de la concurrence du travail (Aiguës-Mortes) et il est un chauvin à sa manière lorsqu'il entrevoit la suprématie future de Rome. M. Novieow se montre aussi dans tous ses ouvrages un partisan sincère du fédéralisme. Dans les Gaspillages, etc., page 265, pour démontrer que même les socialistes ne nient pas la patrie, H cite r-> fait que dans leurs congrès internationaux ils votent par nationalité.

l'agrégat social. Ce sont autant de cercles concentriques qui ne se repoussent pas, mais qui se pénètrent réciproquement et qui ont leur raison d'être et dé subsister lors même que leurs fonctions se spécialisent. Le cosmopolitisme, en tant que haut idéal des penseurs, en tant que résultat de tout le développement économique contemporain et des rapports scientifiques et littéraires, est antérieur et en dehors du socialisme. Mais c'est le mérite propre de la démocratie sociale d'avoir protesté et agi en faveur d'une internationale grandiose, que nous avons rapidement esquissée. On se souviendra toujours des mémorables exemples de Liebknecht et de Bebel qui, au moment de l'ivresse de la victoire, ont énergiquement prolesté en Allemagne contre l'annexion de l'AIsace-Lorraine et qui ont payé cette protestation dans la forteresse de Kœnigsberg, de l'anglais Hyndman qui a dénoncé les infamies anglaises dans l'Inde, des socialistes de Vienne et de Prague qui ont protesté contre les mouvements anti-tchèques en Autriche et anti-allemands en Bohême, de la Federazione dei Lavoratori, de V International Working Peoples Association et des Chevaliers du Travail aux Elats-Unis, qui, s'élevant contre le préjugé le plus enraciné de la grande république américaine, n'ont pas voulu faire de distinction entre les blancs et les hommes de couleur ; de Jean Jaurès, de G. Rouanet qui ont noblement défendu la cause de la justice et de l'égalité entre les races contre la bande antisémite des Drumont et des Régis (1). Nous nous

(1) Sur ce que le socialisme pourra faire dans ce sens dans les Etats-Unis de l'Amérique du Nord, voir les judicieuses remar-

ÎOG CHAPITRE III

inclinons respectueusement devant tous ces champions de I tuf. ^nationalisme qui ont su faire appel au respect des droits des nations et qui ont préconisé l'égalité entre les différentes races humaines.

qu.es de Mondaini, La quistione dei negri nella société nordamerîcana. Torina, Bocca, 1888. Hyndmann a dénoncé les in fa- Mi ■■ - anglaises dans l'Inde dans son célèbre ouvrage : The bancruptey of India, Londres, 20 thentury press ; la Rivista papolarc en a publié un résumé dans l'article, Un impero capitalistico che si sfascia (3« année, n° 5). M. Novicow, un indivï dualiste sincère, parle avec une sympathie enthousiaste de Lïebknecht et des socialistes pour leur propagande en faveur du mouvement de la paix {Les luttes, page 736; Gaspillages, pages 37, 263, etc.). Le chauvinisme français a souvent poursutri de sa .haine les socialistes allemands, mais même en France on rend parfois justice à la noble conduite de Bebel et de Liebknecht. Voir Y Europe Nouvelle (l« r janvier ;

Nous savons par Darwin lui-même qu'il a emprunté l'idée première du struggle for life, de la lutte pour l'existence comme loi générale de la nature, au célèbre Essai sur le principe de population de R. Mallhus. Tous ceux qui connaissent l'histoire du malthusianisme savent donc qu'il y a possibilité d'écarter la cause principale de la lutte.

Malthus a nettement exprimé, dans la première édition de son œuvre, sa pensée dans la formule suivante: € Un homme, qui naît dans un monde déjà occupé, que sa famille ne peut pas nourrir, dont la société ne peut utiliser le travail, n'a pas le droit d'exiger une part quelconque des moyens d'existence ; il est véritablement de trop sur la terre (1) ».

(1) R. Malthus, An essay on the Principle of Population ; as it affects the future improvement of Society, with revnarks on the spéculations of Godwin, Condorcet and other

C'est au pasteur anglais qu'est resté attaché le mérite de la découverte de la célèbre théorie de la population, mais longtemps avant lui, en Italie, Botero, Beccaria, Ludovico Ricci, avaient signalé le rapport qui existe entre la population et les moyens de subsistance, et huit ans auparavant Gian maria Ortes avait publié ses Riflessioni sullapopolazione délie nazioni per rapporto air economia nazionale (1).

Dans sa polémique avec l'abbé Raynal qui soutenait que Y homme a avant toutes les lois sociales le droit de mv-re, Mallhus modifia la formule de son principe en

Uœitèrs, Londres, 1798. Malthus a été amené à écrire son livre notamment pour combattre les théories socialistes exposées par M. Godwin dans : An inquiry concerning political justice (1703).

(I) À. Setti, Ludovico Ricci (Nuova Antologia, 1 er octobre 1880;. D'après M. Martello, Ortes a analysé mieux que ne l'a fait Malthus le rapport de la population aux subsistances {Vecûnomia politica antimalthusiana e il socialismo y Venise, 1SS4, édition hors du commerce, pages 63 et 64). Henri George a peut-être raison de dire que la gloire de la découverte du principe de population doit être divisée entre Malthus, James Steward et Townsend, mais il ne fait aucune mention des Italiens {Progrès et pauvreté, Paris, 1887, page 97). Je me suis servi dans et? chapitre du livre de K. Kautsky, Der Einfluss der Volksvermehrung, etc., dont j'ai été un des premier en Italie à signaler l'importance. L. Bissolati en a publié une traduction italienne. Kautsky a plus tard rejeté le malthusianisme. Cette théorie a une très riche littérature dans toutes les parties du monde 5 elle est presque complètement exposée dans les livres de A, Loria, La legge di popolazione e il sistema sociale, •Sienne, 1882, et de F. S. Nitli, La population et le système sooîai, Paris, Giard et Brière, 1897. On trouve également d'excellentes observations dans une courte monographie de Enrico la Loggia, Teoria délia popolazione, 1893.

répondant que la question était moins de savoir si Vhomme a le droit de vivre que de savoir si tous le peuvent. Et il formula ses célèbres progressions : Que la population va croissant en progression géométrique (comme 1, 2, 4, 8, 16, etc .), tandis que les moyens de subsistance croissent en progression arithmétique (comme 1, 2, 3, 4, 5, etc. ). Le manque d'équilibre entre les hommes et les moyens nécessaires serait certain si les deux progressions étaient exactes et si, même dans ce cas, les hommes ne pouvaient pas les modifier.

La question ainsi posée, oh voit qu'il n'y a rien de barbare et d'anti-humanitaire dans le principe de Malhus et que par suite le pasteur anglican ne méritait pas la renommée qu'il a eue si longtemps, ni les invectives des 'philanthropes et des socialistes, qui montraient ainsi qu'ils avaient l'intelligence moins haute qu'ils n'avaient le cœur bon.

De quoi s'est-il rendu coupable ? Pourquoi est-il immoral, s'il n'a fait que constater un fait existant, douloureux sans doute, mais qu'il n'avait pas créé ? Si sur un espace déterminé on peut obtenir la quantité de produits qui suffisent pour nourrir dix personnes, il y aura nécessairement lutte s'ils sont vingt ou même quinze ! Et c'est ainsi que du malthusianisme est résultée logiquement la lutte darwinienne pour l'existence. C'est dans ce manque de proportion entre les hommes et les subsistances que serait la raison fatale de la lutte, aggravée et compliquée également par le principe de la lutte sexuelle (1).

(1) Toutes les formes de la lutte pour la possession de la

Vingt personnes ne trouvent pas une nourriture suffisante là où il n'y a de subsistance que pour dix. Si les aliments étaient répartis en parts égales et pendant une longue durée de temps, il y aurait une alimentation insuffisante pour tous et par suite un dépérissement lent ou rapide, la dégénérescence de cette société rudimenlaire. Doue la lutte entre les vingt qui permet à dix de se nourrir suffisamment aux dépens des dix autres ne constitue qu'un mal moindre, partant préférable, puisque au lieu d'aboutir à la destruction totale de l'agrégat , elle assure la vie à tous ceux qui peuvent résister et progresser.

Dans cette lutte la victoire appartient naturellement aux hommes les mieux doués, aux plus forts physiquement et intellectuellement ; elle sera utile ,dans ses résultats et favorisera la civilisation, puisqu'elle permettra la sélection progressive de l'espèce humaine. Telle est la base, à première vue inébranlable, du darwinisme social. Cependant il y a entre Malthus et Darwin une prolonde différence dans l'interprétation des fails. Tandis que Malthus voit dans l'accroissement de la population la cause de la misère et des maux sociaux, Darwin y découvre la cause de la lutte bienfaisante, puisqu'elle aboutit à la sélection progressive par le triomphe des meilleurs (Messedaglia).

Mais les hommes qui, sur un territoire donné, se

femme se retrouvent également dans l'humanité — depuis le massacre jusqu'aux luttes les plus sentimentales, les plus délicates {Nûvjcûw, Les luttes entre sociétés humaines ; Letourneaa, L'évolution du mariage.

trouvent en nombre supérieur aux moyens de subsistance, formant ainsi une sur-populalion, dans leur répugnance naturelle à se détruire réciproquement, par suite de la sympathie élémentaire qui les unit, ne recourent à la lutte et à la destruction que lorsque la nécessité et l'instinct de leur propre conservation les y poussent. Avant de s'y résoudre ils cherchent s'il n'est pas d'autres terres sur lesquelles se trouvent des moyens de subsistance suffisants pour tous, et ils s'efforcent de faire rendre à celles qu'ils possèdent déjà la plus grande quantité possible de produits.

C'est ainsi que la sur-population adonné naissance au phénomène de la rente, et qu'il a été la cause prochaine du progrès (1). C'est la fécondité de la femme qui a fait l'histoire universelle (2). Elle a été la cause de la diffusion de la race ; elle a forcé les hommes à abandonner les habitudes de rapine pour se livrer à l'agriculture ; elle les a contraints à la coopération et à la vie sociale et elle a amené le développement des premiers sentiments altruistes. Mais si l'excès de fécondité a rendu le progrès de la civilisation inévitable, quand la productivité de la terre atteint sa limite extrême, la civilisation fait

(1) A. Loria reproche avec raison à Henri George de ne pas avoir admis la loi de la productivité décroissante de la terre alors que c'est sur ce phénomène que s'appuie toute sa critique de la propriété privée du sol {Henri George , dans la Nuova Antologia, l ep décembre 1897). M. Loria a repris magistralement cette discussion de la productivité décroissante de^ la terre dans son grand ouvrage récemment paru : La costituzione economica odierna, Turin, 1899, page 125 et suiv.

{2) Gumplovicz, Sociologie et politique, page 159.

un nouveau progrès en diminuant la fécondité et en empochant la sur-population, qui rend la lutte entre les hommes inévitable (1). De cette manière la loi de populalion, comme la guerre, en se conformant à la loi générale de révolution, donne des résultats tout différents suivant le temps et le lieu où elle agit. Ce stimulant pour ainsi dire mécanique du progrès pouvait être nécessaire lorsque le développement intellectuel était failiîe et lent, mais non pas plus tard, lorsque la phénoménologie sociale s'est développée d'une façon plus consciente, lorsque chaque progrès accompli a fait naître le désir plus vif de progrès nouveaux. Et le fait que ce sont précisément les classes les plus cultivées et les plus riches qui ont le moins d'enfants, et qui éprouvent un désir plus vif d'améliorer leur condition et de jouir de plaisirs plus nombreux et plus raffinés, démontre pleinement que le stimulant de la sur-population n'est pas nécessaire et donne raison à Stuart Mil! qui lient pour désirable un élat stationnaire de la population, qui garantirait un minimum de bien-élre général, condition du développement ultérieur, et il donne Lort à M. Novicow, qui y voit un élément de conservatisme dangereux en contradiction avec Paclion bienfaisante qu'il attribue à l'élite sociale, à l'aristocrate (2).

(1) Ri bot, L'hérédité psychologique, pages 383, 384.

(2) Stuart 11)11, cité par Loria dans l'article sur Henri George [Nuova Àiitologia, 1 er déc. 1897) ; Novicow, Les luttes, etc. ; G. Le Bun dans son dernier livre {Psychologie du socialisme, iS98)j tout plein d'erreurs et d'accusations iniustes contre le socialisme et les socialistes, fait des observations tout à fait

ÀTTÉNUÀTfort DB LA LtJTTË, MALTHUS, ETC. 113

11 faut remarquer ici que l'excès de population, ou sur-population, peut être absolu ou relatif ; ce dernier est à son tour naturel ou artificiel, c'est-à-dire déterminé par les lois sociales. Cetle distinction est importante parce que les moyens de remédier au mal varient avec chacun d'eux.

On ne peut pas parler de sur-population absolue. Malthus lui-même ne l'a pas admis, mais il est facile de comprendre quand et comment elle est relative. Un pays dans lequel on ne vil que de chasse est très rapidement sur-peuplé. L'élevage du bétail permet une population plus dense et l'agriculture une augmentation plus rapide du nombre des habitants. D'après Foissac, sur la même étendue de terre l'agriculture permet de vi^re à un nombre d'hommes vingt ou trente fois plus considérable que ne le fait l'élevage du bétail ; de même celui-ci en nourrit vingt fois plus que la chasse (1). Par conséquent un peuple dont le mode de production est peu avancé et qui a un excès de population peut y remédier non seulement en restreignant la procréation,

exactes sur le principe de population qui concordent avec ce que je soutiens depuis plusieurs années.

(1) D'après M. Gide il faut à une population qui vit de la chasse 3 800 hectares par -tête d'habitant. Avec une agriculture avancée on peut nourrir deux individus par hectare {Principes d'économie politique, page 485). Que nous sommes loin des calculs de Foissac ! On sait que dans certaines régions de la Chine la densité de la population est très grande. Dans le Kiang-Son, dont la superficie est égale à celle du Portugal, la densité est de 210 habitants par kilomètre carré et la terre y atteint un degré étonnant de productivité. Cependant la misère y est très grande. Voir E. Simon, La cite chinoise.

mais encore en passant à un système de culture perfectionné.

Il est impossible d'affirmer qu'actuellement la culture intensive a atteint dans un milieu donné son maximum de développement, parce qu'il est impossible de prévoir l'augmentation de la production des substances alimentaires grâce aux progrès de la science. Mais il est certain que si la sur-population absolue était possible, elle pourrait rire nationale, mais non pas mondiale. En effet, la Russie, le Canada, les Etals-Unis, l'Amérique centrale et méridionale, l'Asie orientale, l'Australie et une grande partie de l'Afrique sont encore presque déserts. Le bassin supérieur du Nil pourrait nourrir cinquante millions d'hommes; le bassin du Zarobèse, deux cents, do môme celui de l'Orénoque ; celui du Gapour, cent ; deux cents les îles de la Sonde, quatre-vingt-dix leTur- Jteslan ; cent la république Argentine (1). Si tous les hommes pouvaient se déplacer, émigrer dés que leur situation est mauvaise sur un point et s'ils pouvaient immédiatement mettre en culture les terres nouvelles, an pourrait affirmer que pour plusieurs siècles encore il n'y aurait pas lieu de parler de sur-population absolue. Al a is il faut reconnaître honnêtement et franchement avec Henri George que ce n'est pas que la terre manque aux hommes, même là où il y a sur-population, mais c'est que la ferre a été appropriée par quelques-uns aux

:tj Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, tome X, pag* 154 * t. XIII, page 635; t. XVI11, page 125 et 641, t. XIX, page 756, — Pearson, National life and Character, cilé par Ncmcow, Les Gaspillages, etc., page 49.

dépens du grand nombre. Et ces quelques-uns ont souvent remplacé les hommes par les moutons et, comme sur certains points en Ecosse, les moulons par des parcs pour lâchasse; après les cruelles évictions des pauvres Krofters on les a remplacés par des lapins et des perdrix (1). La crise agricole, plus violente en Angleterre que partout ailleurs, achève l'œuvre commencée par l'intérêt personnel, et force à abandonner la culture des terres, dont la propriété est en général d'origine criminelle. C'est la Némésis inexorable de l'histoire !

S'il n'y a pas de sur-population naturelle et absolue, il y a certainement une sur-population artificielle et relative.

La sur-population artificielle est le fait des producteurs et on ne peut pas y remédier en diminuant les mariages et la fécondité, mais en changeant les conditions sociales qui le déterminent. Une sur-population de consommateurs est naturelle ; on peut y remédier en en diminuant le nombre et en augmentant les moyens de subsistance. La sur-populalion artificielle et relative est déterminée par les institutions politiques et sociales (2). Les famines de la Russie ne résultent pas de

(1) Henri George, Pr'oblemi sociali, trad. it. de Masé-Dari, 1895, chap. ni. Dans ma Politica coloniale je me suis occupé de ces contradictions entre sur-population et sur-production et des moutons qui mangent les hommes,

(2) Loria, La proprietà fondiaria e la questione sociale^ page 28 et suiv. Les deux ouvrages de H. George, Progrès et pauvreté, Problèmes sociaux fournissent une longue démonstration de cette affirmation. C'est à Marx que revient le mérite

H G CnÀPiTftB iv

(a faible production de lu terre, el moins encore les famines qui ont désole l'Inde à plusieurs reprises et fait des millions et des millions de victimes ; d'après M. Hyndmano, c'est l'avidité anglaise qui en serait responsable. M, Martel lo n'exagère pas, lorsqu'il affirme que jusqu'ici tous les fléaux qui constituent le frein positif malthusien, — guerres, disettes, crimes, épidémies — ne ddveot pas être attribués à l'absence des freins préventifs, mais aux institutions, à la méchanceté des hommes. Mallhus lui-même le reconnaissait» lorsqu'il constatait que la loi de mortalité varie d'un pays à L'autre, d'une province à une au Ire par suite de contingences que l'homme peut modifier. Nous verrons mieux quels sont les termes du problème actuet s lorsque nous nous serons rendu compte des préoccupations de certains politiciens et de quelques économistes, qui ne repoussent pas la théorie malthusienne en ce qui concerne la surproduction : préoccupations qui ont donné une allure sci en li Tique au proteclionisme et à la politique coloniale.

D'après beaucoup d'économistes et d'après les grands producteurs agricoles et industriels, il existe aujourd'hui une surproduction, c'est-à-dire qu'on produit dans

d'avoir mis en évidence la surpopulation relative^ produit du. système capitaliste, l'excès systématique de population qui constitue l'armée de réserve Industrielle. M É Nitti lui reproche de n'avoir pas reconnu la tendance spontanée, la possibilité de l'excès automatique, Op. cit if page 64. Dans l'ouvrage récent de M. Lo lia T La costîtusione économisa odïema, on trouve d'excellentes considérations sur la fonction de la surpopulation relative.

l'agriculture et dans l'industrie plus qu'on ne consomme. S'il y a surproduction, certainement il n'y a pas sur-population. Les deux faits sont contradictoires, puisque le second résulte de l'impossibilité de nourrir un nombre donné d'habitants sur un espace donné. Si l'on parle avec insistance de la coexistence de l'un et de l'autre, c'est qu'en réalité beaucoup d'hommes consomment moins qu'ils ne le devraient normalement ; il y aune sous-consommation, comme l'a dit excellemment Wiede, qui engendre la sur-population artificielle, produite par l'organisation actuelle et par nos lois sociales mauvaises, qui font obstacle à une distribution équitable des produits.

Naturellement lorsqu'on parle de sur-population on ne devrait pas parler de la nécessité, de la fatalité de la lutte pour l'existence, du moins sous sa forme primitive et barbare. Les faits justifient donc toutes les imprécations des socialistes contre les lois sociales actuelles, contre l'injuste distribution des produits, qui détermine des crises et des grèves involontaires afin d'arrêter l'augmentation des produits, qui restent invendus dans les magasins, alors que les ouvriers qui les ont produits n'ont pas de quoi vivre. On s'élève contre l'importation de la viande et des céréales américaines et les propriétaires veulent être protégés, alors que les paysans n'ont pas de quoi se nourrir! C'est là un fait certain et qui est manifeste quand on regarde l'Allemagne qui, sans être un pays des plus fertiles, produit ou peut produire sept hectolitres de froment par habitant, de quoi nourrir le triple de la population actuelle. Donc, la misère

qui pousse à l'immigration et la sur-population sont simplement artificielles et résultent des lois et de l'organisai ion sociale. Les socialistes ont donc raison de vouloir la transformer et les économistes ont tort de proclamer, sic rébus stanlibus, la fatalité de la lutte. Elle est fatale, étant donnée l'organisation sociaLe actuelle, et elle nous explique la forme de lutte internationale que décèle le prolecttonisme douanier, et qui ne pourra être éliminé que lorsque, d'un côté, à l'intérieur, on réglera mieux la distribution des produits, et de l'autre, à i'extérieurj on réglera les rapports entre les Etats sur la base de cette solidarité et de cette réciprocité si vaillamment préconisées par M. Novicow (L'avenir de la race blanche). La contradiction manifeste qui existe entre la surproduction et la sous-consommation et qui montre que la misère actuelle n'est pas un produit naturel et fatal, maïs le fait des institutions, ressort nettement de la question que se posait le directeur de la stalislique officielle prussienne : « A quoi sert, disait M. Engel, que dans tes montagnes saxonnes on fasse des bas pour les nègres de l'Amérique du Nord, alors que la population indigène et tous les ouvriers mêmes qui font les bas en sont privés (1) ? »

Ainsi un économiste honnête et indépendant reconnaissait qiVil y a aujourd'hui surproduction, non pas relativement aux besoins humains, mais relativement à la capacité d'acbat des membres qui composent notre société (Ch. Gide) (2).

(i) Revue d'économie politique, janvier 1888, page 103.

(2j Gu&umano. Scuole economiche di Germania, pages 160 tt

rrr iAfc

Ces aveux des économistes, qui ont une grande valeur parce qu'ils sont fondés sur des observations de faits incontestables, sont la meilleure justification de ceux qui préconisent une meilleure distribution des richesses.

Les économistes qui se prétendent les porte-parole de la science et de la vérité et qui n'ont que mépris pour le socialisme, auquel ils reprochent les divergences de leurs différentes écoles, n'ont pas pu jusqu'ici se mettre d'accord sur une question aussi vitale que la loi de population, pas plus qu'ils ne le sont d'ailleurs sur la question des lois naturelles, dont nous parlerons dans notre dernier chapitre.

Ils ne remarquent pas que, puisqu'ils soutiennent que l'humanité est fatalement soumise aux lois naturelles (que certains exploiteurs ont imaginées pour leur plus grand profit), on ne comprend pas comment certains économistes peuvent regretter que la population n'augmente pas notamment en France avec la rapidité voulue (1) et, inversement, comment d'autres veulent di-

161. Cette sous-consommation a été soutenue par M. Loria dans plusieurs de ses travaux, récemment dans un article sur la vecchia e la nuova leoria délia popolazione [Rivista italiana di sociologia, juillet, 1897). Cf. Le problème de l'amour, de Désiré Descamps, dans la Revue socialiste, juillet 1897.

(1) Parmi les économistes orthodoxes on discute depuis longtemps sur la théorie de la population. Les préoccupations politiques des chauvins en France ont donné récemment à cette question une grande importance. Pour se rendre compte de l'accord qui existe sur cette question on doit lire, en dehors des articles publiés dans le Journal des économistes et dans d'autres revues importantes, non socialistes, deux excellents articles publiés dans la Revue politique et parlementaire, qui

minuer l'augmentation dé la population afin d'arrêter les progrès du paupérisme et résoudre la question sociale conformément aux vues du malthusianisme le plus étroit.

Comment l'Etat et plus encore la volonté humaine peuvent-ils agir sur la lenteur ou sur la rapidité du développement de la population si l'organisme social est soumis à des lois indéfectibles, semblables à celles qui règlent les mouvements des astres, les combinaisons chimiques, etc. ? Pourquoi tous ces conseils,qui doivent venir se briser contre mne force supérieure, si l'accroissement, lent ou rapide, de la population est l'effet de causes que les hommes ne peuvent ni supprimer ni modifier? Et, d'un autre côté, si la lutte pour l'existence résulte fatalement de l'insuffisance des moyens d'existence, pourquoi désirer l'accroissement du nombre des concurrents? N'est-ce pas peut-être dans la pensée mauvaise de rendre la lutte plus violente et d'augmenter les instruments qu'exploite le capitalisme ?

Lorsqu'on a démontré la non-existence d'une sur-popu-

re présentent admirablement l'opinion des classes dirigeantes en France et lY-coIe libirale et doctrinaire en économie et en politique, Pans l'un M. Jacques Bertillon jette un cri d'alarme sur la dépopulation de la France et indique un certain nombre de mesures pour en arrêter le développement (10 juin 1897;; dans l'autre M. & Levasseur ne croit pas qu'il y ait là un péril et estime sans portée les mesures proposées (10 octobre 1897). Ces écrivains sont tous deux célèbres et compétents. Le problème de la population remplit en France pour ainsi dire touttf la science et toute la littérature bourgeoise et presque tons les socialistes, délibérément anti-malthusiens, y ont fait échOj à tort selon nous,

lalion naturelle et absolue, la loi pour l'existence perd toute raison fatale. Il n'y a plus qu'une surpopulation relative et artificielle, résultat de l'ignorance, de l'impossibilité actuelle de rendre habitable et de mettre en valeur toute la terre, et surtout de la mauvaise organisation politico sociale. Elle disparaîtrait si ces causes étaient éliminées. Le problème de la population ne perdrait rien de son importance, parce qu'il est certain qu'il pourrait y avoir sur-population relative sur beaucoup de points et notamment dans les pays vieux (1); et le mérite de Malthus qui, plus que tous les autres, a appelé l'attention sur ce point, ne serait en rien diminué.

En fait, le socialisme scientifique reconnaît que la transformation ne peut être le résultat d'un fiât, mais qu'elle peut et qu'elle doit être l'œuvre lente de l'évolution. Jusque-là, jusqu'à ce que l'ignorance- ait disparu, que toute la terre donne tout ce qu'elle peut donner, n'aurons-nous aucun souci des conséquences désastreuses de disproportion entre les moyens de subsistance et les hommes ? 11 est impossible de l'admettre, surtout quand on songe à l'avenir. Pour écarter ou pour atténuer toujours davantage la cause directe de la lutte, pour maintenir et pour élever toujours davantage l'étalon du bien-être possible (le standard of lifè), on ne doit jamais perdre de vue la question de la population et l'examiner sous tous ses aspects. Ce devoir incombe

(l)Rumelin, Problèmes d'économie politique et de statistique. De la surpopulation, Paris.

plus particulièrement aux socialistes, parce que la surpopulation, si elle n'existe pas actuellement, sera un péril imminent lorsque les réformes et les améliorations désirées seront devenues une réalité et Ton peut facilement concevoir quel serait l'accroissement du nombre des hommes sur la terre, si Ton avait supprimé les freins positifs et répressifs de Malthus — misère, vices, guerres, etc. — et si Ton avait amélioré les conditions hygiéniques générales (1). L'augmentation de la population, dans ce cas, résulterait de deux causes différentes. L'augmentation du bien-être matériel amènerait Y augmentation des naissances et l'amélioration des conditions hygiéniques et le développement plus grand de l'intelligence provoqueraient une diminution dans la mortalité*

Si on laissait l'homme obéir exclusivement à ses instincts, la sur-population absolue serait bientôt une réalité, et alors la lutte sauvage pour l'existence s'imposerait, parce que là où il n'y aurait pas place pour deux, celle place devrait être disputée sans merci si quatre hommes voulaient l'occuper.

(lj En Italie on a pu, dans le journal le plus autorisé de Rome» soutenir que la guerre est utile parce qu'elle met un frein & l'augmentation de la population. M. Le Bon se complaît dans c lie constatation que la domination anglaise ayant supprime les guerres dans l'Inde, la population a augmenté rapidement et que les terribles disettes qui ontdétruit des millions de vies humaines sont devenues fatales. Il met en garde les social Utes contre les conséquences qui résulteront de la suppression da la guerre (Psychologie du socialisme, pages 316, 317). Mais ne peut-on pas obvier à la guerre et à la disette par le malthusianisme?

Darwin calculait déjà de son temps que si la population des Etats-Unis continuait à doubler tous les vingt cinq ans — Euler croyait le redoublement possible en douze ans, — au bout de six cents ans la population serait telle qu'elle occuperait le globe terrestre tout entier à raison de quatre hommes par mètre carré. Ce calcul se rapporte à une période un peu lointaine, mais en voici une autre plus moderne. M. Kiimmer, ancien directeur de la statistique fédérale suisse, prenant pour base de ses calculs l'augmentation de la population dans les années 1870-1880 en Europe, en excluant la Russie et la Turquie, estime qu'il y aura en l'an 2000 658021265 habitants. M. Pare to, qui n'est pas grand admirateur de Malthus, estime qu'en Angleterre, en Norvège et en Allemagne, le taux d'accroissement annuel de la population, de 1861 à 1880, est de 12,3 à 13,3 par 1 000 habitants et conclut qu'il suffirait qu'il se maintînt encore pendant 1200 ans pour que la population atteignît des chiffres fabuleux : un habitant par mètre carré (1).

Celte perspective ne peut que nous épouvanter ; elle suffirait pour imposer l'étude du problème de la population même aux optimistes les plus enragés, qui croient à une augmentation indéfinie des subsistances, parceque,mème si celles-ci étaient suffisantes, on n'aurait pas la place de

(1) Parelo, Cours, etc., vol. I, page 100. M. Edmond Théry a calculé qu'en vingt-deux ans — de 1875 à 1897 — la population de l'Europe avait augmenté de plus de 76 millions, soit de 25 °/ . Dans cette même période l'augmentation a été de 42 °/ pour les Etats-Unis (de 50 à 71 millions). Cf. sur les différents taux d'accroissement dans lés dix dernières années, G. Sundbârg, Statistisk Tidskrif, Stockhom, 1897. Tableau I, p. 151.

124 CUÀHTHB IT

ae mouvoir ; et le mouvement c'est la vie. C'est pour

cela que le problème s'impose également et peut-être davantage aux socialistes, Il s'impose àeux ? mais il n'est pas exact de dire que dans une organisation socialiste il n'y aurait ni contrôle, ni esprit de prévoyance; Tune et l'autre existeraient grâce à cette sage concurrence dont j'ai parlé antérieurement et que n'excluent pas les socialistes {Renard, Mertino}*

Dans un régi me absolument communiste, dans lequel il n'y aurait plus aucun rapport entre te travail, [a distribution des produits et la consommation, il n'y aurait plus de stimulant individuel pour mettre un frein à l'augmentation de la population et il faudrait supposer, afin d'éviter*les effets désastreux d'une rapide surpopulation, que cet instinct serait remplacé par l'altruisme et une intelligence plus développée, qui mettrait un frein aux instincts sexuels au nom du ^l'ea-être de la collectivité (1).

Cen tre Mal Unis et con l re sa théorie de 1 a popu 1 ation les critiques et les objections viennent de tous les côtés, de la part des historiens, des économistes, des socialistes et surtout des moralistes officiels. Les faits se sont accumulés contre lui pour démontrer la fausseté de ses doc -

(\) Depuis que M. Kautsky a renoncé aux idées qu'il avait exposées dans Die Einfîuss, etc t , je croîs avoir été le seul parmi les socialistes qui se soit préoccupé du problème de la population à un point de vue malthusien. Il semble que M. Merlino est maintenant de mon avis (Formes et essence du socialisme, page 116 et suiv.), mais il n T a pas cru devoir indiquer que j'avais exposé ces mêmes idées quatorze ans avant lui.

ATTENUATION DB LA LUTTE, MALTHUS, BTC. 125

trines et l'inanité de ses craintes, et pour expliquer les faits sont nées les hypothèses.

Contre la théorie malthusienne de la population on dit : 1° qu elle n'est pas vraie, parce que la progression géométrique n'a jamais été constatée, parce que la loi de la population a varié à travers le temps ; 2° on a si peu à redouter la surpopulation qu'à différentes reprises les gouvernements ont dû promulguer des lois pour empêcher la dépopulation et favoriser l'augmentation de la population ; 3° c'est la richesse qui augmente en proportion géométrique et non pas les hommes ; 4° la diminution de la population ne produit pas le bien-être de la majorité des hommes ; 5° au contraire, l'augmentation du bien-être produit la diminution de la population ; 6° la prévoyance malthusienne est immorale et inhumaine; 7° le sacrifice et l'immoralité de la prévoyance ne sont pas nécessaires, parce que naturellement, par l'effet d'une loi biologique, l'accroissement du bien-être diminue la natalité.

Chacune de ces objections mérite d'être examinée avec soin.

I. — On ne peut pas prétendre que la loi de la population deMalthus n'existe pas, par ce seul fait qu'elle ne s'est pas manifestée dans le passé et que le taux d'accroissement a varié d'une période à une autre.

Ce fait démontre que parfois l'action des freins positifs et répressifs a été prépondérante : les guerres, les disettes, les délits, les mauvaises conditions hygiéniques, qui ont entraîné une mortalité très élevée, ont abouti à ce résultat. Il en sera tout autrement lorsque ces freins ré-

prossïfs n'exislerontplus.La disparition des guerres et des disettes, ladiminution delà mortalité, par suite de l'amélioration des conditions hygiéniques, — alimentation, habitation, salubrité des fabriques et de tous les genres de travaux — constituent le but le plus élevé que se proposent d'atteindre les philanthropes et tous ceux qui veulent le développement de la civilisation.

On ne trouve ni aux Etats-Unis, ni en Angleterre, ni en Allemagne, ni en Russie, ni dans aucun des Etats dont la population augmente rapidement, les conditions politiques, sociaks, hygiéniques et morales qui sont désirables et désirées ; quel sera le taux de l'augmentation le jour où ils les auront obtenues?

On peut faire preuve de verve et d'esprit, — et M. Martello n'en manque pas, — en rappelant que la famille des Monlmorency, qui remonte au moins à l'époque de Hugues Capet, devait être représentée en 1600 par 16 777 219 personnes, c'est-à-dire plus que tous les habiianlsde la France elle-même — et en 1800 par plus de deux milliards de membres. « Ce calcul qui semble une facétie, ajoute Sismondi, représente évidemment d'une pnrt te multiplication possible d'une seule famille, si Ton ne tient compte que des facultés virtuelles de l'espèce humaine; d'autre part, ['obstacle, que la volonté de V homme oppose toujours à cette multiplication) obstacle tout à fait indépendant de la quantité des suh.*iista?ices, parce qu'il arrête avant toutes les autres classes de la société les classes les plus élevées, ceux qui sont le plus à l'abri de la misère (1) ».

{[) T. Martello, L'cconomia politica anlimalnisiana, p. 105.

C'est dans l'explication du phénomène Montmorency qu'est toute la justification de la théorie malthusienne. Pourquoi les facultés virtuelles de celle famille ne se sont-elles pas manifestées ? Grâce à l'intervention de la volonté de V homme. Malthus a-t-il affirmé que les deux progressions devaient toujours nécessairement coexister ? N 'a-t-il pas indiqué les moyens de les modifier, en écartant les dangers de leur coexistence ? Mais que recommande encore Malthus pour éviter les maux qui résulteraient de la manifestation de cette faculté? Le frein moral, qui représente la quintessence de l'intervention de la volonté humaine. Le cas Montmorency signifierait simplement que, tandis que le frein positif agissait sur les n.asses, le frein préventif exerçait son influence sur Y élite i^ la société. — Tout comme de nos jours, il signifierait encore que les faits ont précédé les théories... et il en a toujours été ainsi.

La constatation de la variabilité du taux d'accroissement de la population dans les différentes périodes historiques semble fournir une objection assez forte contre la théorie malthusienne. M. Levasseur, dont l'ouvrage sur la populatiou française est un des meilleurs traités de démographie, induit la variabilité de ce fait très simple : La population de l'Europe a plus que doublé dans ce siècle ; si nous appliquons ce taux d'accroissement aux époques passées, on arriverait à ce résultat absurde que l'Europe n'aurait eu en 1300 que six millions d'habitants. Ces recherches sur les époques

Je répondrai un peu plus loin à la seconde partie de celte objection.

128 CHAPITRE iV

passées, conclu L-il, sont donc de pure curiosité scientifique et l'attention des calculateurs ne doit porter que sur l'avenir (i).

31. Nilti fonde toute sa théorie sur cette variabilité du taux d'accroissement, variabilité qu'il met en rapport avec la vie économique, domestique, morale, religieuse, eslhélique, intellectuelle, juridique et politique d'une société donnée, avec la succession des grands couranls d'optimisme et de pessimisme, et il explique aussi la naissance de la théorie malthusienne précisément par les mauvaises conditions psychologiques — conséquences des conditions politiques et économiques, etc., — de TÀngteterre à la Gn du dernier siècle et au commencement de celui-ci.

Rien de plus jusle que l'explication de ces changements de la loi de population par les transformations parallèles des conditions psychologiques d'une société donnée. Ce parallélisme cependant, au lieu de rendre inutile l'action de la volonté aQn d'arrêter les effets des facultés virtuelles des hommes, montre au contraire que cette action a toujours existé. Ce que Ton a fait d'abord d'une façon inconsciente deviendra à l'avenir — lorsqu'on aura formulé la théorie et la loi de la popu-

(!) La dépopulation de la France, dans la Revue politique et parlementaire. M. Seebohm évalue à deux millions la population anglaise en 1086. Si elle avait augmenté selon la progression observée de 1861 à 1880, elle aurait été en 1886 de plus de 84 milliards ! S'il n'en a pas été ainsi, dit M. Pareto, c'est donc qu'il y a des obstacles qui l'ont maintenue au-dessous des limites où l'aurait poussée la force génésique (Cours, etc., yûL lj page 89/,

lation qui se manifesterait si aucun frein n'intervenait — toujours plus un acte conscient.

M. Levasseur reconnaît lui même l'utilité de cette action modératrice de la volonté humaine puisqu'il se moque des craintes du général Brialmont.sur le rapide accroissement de l'humanité, en remarquant «c que les hommes continueront comme ils l'ont fait jusqu'ici à proportionner leur nombre à leurs moyens d'existence et qu'ils auront l'art de produire beaucoup plus abondamment la richesse comme ils l'ont fait à notre époque ou qu'ils modéreront leur multiplication » (Loc. cit. 9 page 16). Or, qu'est donc la théorie malthusienne si ce n'est la proportion voulue et consciente entre les hommes et les moyens d'existence? Il n'est pas nécessaire après cela de rappeler que toujours et partout les hommes ont su réaliser cette proportion.

Ce que disent certains économistes pour démontrer que l'utopie socialiste de l'égalité de la distribution des richesses n'est pas réalisable, parce que la part de chacun serait trop faible, suffit à montrer que la prudence n'aurait pas été inutile.

Ces calculs sur la distribution de la richesse ont été faits par MM. Leroy-Beaulieu, Pareto et cent autres — notamment les épigones vulgaires que les adversaires croient pouvoir réduire par une démonstration ad absurdum — et ils ont été répétés récemment par M. Flora à propos de l'Italie, qui prouve admirablement que les hommes se sont multipliés beaucoup plus rapidement que les moyens d'existence. En Italie, dit-il, «c si l'on distribue la fortune totale de la nation, évaluée à

♦ji milliards, on aurait, en comptant quatre personnes par famille, sept mille trente-deux francs, dont plus de la moitié en terre et qui, capitalisés au taux de 5 °/ %9 donneraient par famille trois cent cinquante francs par an, simplement de quoi mourir de faim (1) ». N'est-il pas évident qu'en Italie les hommes sont actuellement plus nombreux que les moyens d'existence ? N'est-il pas évident, étant donnée la grande inégalité dans la distribution des richesses, que personne ne nie et que Ton justifie en insistant sur le faible montant de la richesse elle-même, que beaucoup d'hommes, des millions d'hommes, doivent mourir de faim I et il le prouve : les souffrances sont plus grandes là où les hommes se multiplient avec une inconscience animale.

Cette intervention modératrice, qui crée l'équilibre entre l'homme et les moyens de subsistance, est surtout nécessaire dans les périodes pendant lesquelles domine un courant optimiste. Le socialisme qui, au fond, est essentiellement optimiste, par son extension même rend toujours plus nécessaire la connaissance des dangers d'une surpopulation et M. Dumonta parfaitement raison d'affirmer que le socialisme rendrait les hommes extrêmement féconds (2). Le rapide accroissement de la

(t) La finança e la questione sociale, Turin, 1897, page £3, note i,

(2) Dépopulation et civilisation, Paris, 1890, page 127. Un soeialïsle qui a fait une critique très vive, mais superficielle, de la théorie malthusienne, reconnaît que« partout où elle existe, la propriété collective est extrêmement favorable à la population, quand elle coexiste avec un certain degré de civilisation. Partout où on la rencontre, en Serbie, en Russie, à Java, etc.,

population à Java, sous le régime de la propriété collective, montre que l'affirmation est bien fondée, et que Tchernicewsky, en niant la possibilité du doublement de la population en vingt-cinq ans, n'avait pas une idée exacte de la potentialité créatrice de l'homme. L'augmentation de la population est d'ailleurs en train de faire disparaître ce collectivisme agraire primitif, que les socialistes regardent d'un œil sympathique (l).

Cette vérité est si évidente que ceux qui se déclarent les adversaires de Malthus — MM. Martello, Levasseur, Pareto, Nitti (2), Ribot, Walras, — finissent toujours par

la natalité est exubérante ; elle atteint 4,36 °/o en Serbie, 4,96 °/ en Russie (moyenne des années 1837, 1891). Java offre un exemple de fécondité unique au monde. Depuis un siècle la population a doublé tous les dix-huit ans ; elle était de 2 029 500 en 1780, et de 24 643 000 en 1890! (Désiré Descamps, Le problème de l'amour, dans la Revue socialiste, juillet 1897, page 31). Il n'est pas exact que le doublement se soit produit tous les dix-huit ans, mais la rapidité a été très grande. Dans la seconde moitié de ce siècle la population a augmenté de S2 °/ en Podolie, de 104 en Volinie et de 118'dans la province de Kiew (M. Kovalewsky, Le régime économique de la Russie, Paris, Giard et Brière, 1898, page 9).

(1) M Tchernicewsky, Ossercazioni critiche su talune dottrine economiche di G. Stuart Milt. La décadence du witV russe et sa disparition prochaine par suite de l'augmentation de la population ont été affirmées par Katchorouski et plus récemment par M. Kovalewsky (Le régime économique, etc., page 136, 137, 159).

(2) Je dois à la vérité reconnaître que M. Nitti, tout en ayant consacré un livre à combattre la théorie malthusienne, appelle Malthus un génie dont la théorie sera considérée dans l'avenir, lorsque les idées et les découvertes nouvelles l'auront dépassée « comme un monument admirable de pénétration, un essai puissant de philosophie de la richesse » (page 267),

133 CïlÀPJTRR IV

déclarer qu'il est dangereux de laisser toute liberté aux facultés virtuelles génératrices de l'homme et recommandent de mettre un frein à la progression géométrique de l'accroissement de la population, quand on ne peut pas faire augmenter la richesse dans une progression géométrique (Walras) Quoiqu'il en soit, ils conseillent, ils désirent L'équilibre; tous, en un certain sens, imitent ceux qui prêchent l'aiiti-malLhusiamsme et qui pratiquent eux mêmes le malthusianisme le plus outré, dont ils se moquent chez les autres.

On a d'autant plus le devoir de proclamer et de faire connaître ces vérités que les remèdes que Ton pourrait apporter à certains o^e ces périls ne peuvent pas l'être par décret ou par autorité gouvernementale: le gendarme, comme Ta malicieusement remarqué M. Bovio, ne peut pas surveiller te lit nuptial.

H. — Mallhus et les malthusiens qui s*éj>ou vantent de la progression géométrique ne tiennent pas compte de l'histoire. Celle-ci nous apprend que la puissance des

M* Ni tti termine son livre en souhaitant l'avènement d'une société dans laquelle la richesse sera équttablement distribuée et les causes de l'inégalité éliminées grâce y une forme élevée de coopération ; la natalité tendra alors à se meure en équilibre avcfc les subsistances et les variations rthymiques, démographiquea n'auront plus rien d'effrayant pour l'humanité" (Op. cît+, pûge 267 j. Quant aux moyens d'arriver a l'équilibre, il dit : « Il n'y a pas de doute que nous tendons à sortir définitivement de la natalité inconsciente; nous passons petit à petit de la

PUOLlFlOVnON ANIMALE ET INSTINCTIVE à UI1 PKVHl.OPl'EMENT

hationnel et métiioi>ique » (page 2\S). M. Nitti, qui combat la théorie malthusien ne, qualifie d'utopiste? MM. Scliïppel, Hertz ka et Bfbél et ^absurde el à? injustifiable leur optimisme anliinaltbasien (p. u'D),

Etals et des nations augmente avec l'augmentation de la population (Gumplovicz), que l'organisme social luimême éprouve une jouissance spéciale quand il constate son propre accroissement (Novicow) (1) ; que la civilisation n'est pas possible sans une certaine densité de la population. Cela est si vrai que les hommes politiques ont toujours pris des mesures plus ou moins efficaces pour empêcher l'expatriation, et ils sont même arrivés, indirectement, à imposer la procréation et ils l'ont favorisée afin d'empêcher la dépopulation.

Les hommes politiques qui ne se préoccupent pas du bien-être des individus, peuvent songer avant tout à l'agrandissement de l'Etat. Il n'en est pas moins vrai cependant que la condition d'un citoyen de la petite république d'Athènes était préférable à celle d'un sujet de l'empire des Perses, et que même aujourd'hui un fils de la petite, toute petite république helvétique, peut exciter l'envie d'un membre de l'immense empire des tzars.

« L'histoire offre quelques exemples de regrès chez des populations denses et de regrès chez des populations clairsemées ; de progrès chez des populations clairsemées et de progrès chez des populations denses. » C'est ce qu'admet contre Henri George un des adversaires les plus déclarés de Malthus — M. Tullio Martello (2) — et

(1) M. Novicow n'hésite pas cependant à déplorer vivement la fièvre d'expansion qui a envahi les états modernes et qu'il a appelée fort justement la kilométrite.

(2) L'economia politica antimalthusiana , etc., page 132. H. George a affirmé d'une façon absolue que « les pays les plus peuplés sont toujours les plus riches » (Progrès, etc., p. 137). Le pays dans son ensemble peut être riche, mais les habitants ?

il n'y a pas lieu d'insister ici sur cette vérité qui montre simplement la très grande relativité des choses humaines.

Cette relativité, dont on méconnaît souvent la très grande importance, fait que nous croyons que la république argentine et la république brésilienne, qui ont d % immeuses espaces devant elles, ont de sérieux motifs pour encourager directement et indirectement l'immigration des étrangers ; tandis qu'inversement, bien que la population soit peu dense, les Elats-Unis mettent des obstacles non seulement à l'immigration des Chinois, mais encore à celle des Italiens, des Polonais, des Juifs, el ils justifient ces mesures non-seulement en invoquant les mauvaises qualités de ces derniers, mais principalement parce qu'ils redoutent la concurrence qui serait faite au travail.

Que les hommes politiques aient édicté des lois pour empêcher la dépopulation et augmenter la natalité, que Rome ait constaté l'inefficacité de la IoiPapia Poppœa et qu'aujourd'hui la France discute avec tant d'intérêt la question de la diminution de sa natalité, cela peut dépendre de cette relativité dont nous venons de parler. On peut admettre que la prévoyance malthusienne est allée au-delà du but (1) ; mais cela peut signifier aussi

(!) En France les décès ont dépassé les naissances en 1890- 01-^2. Le ntépartement de l'Eure est le premier où l'on ait constaté Çti phénomène dans la période 1831 1840. En 1393 l'Yonne, lé Loi, le Lot-et Garonne, le Tarn-et-Garonne et le Gers eurent une natalité de 14 à 16 pour mille. Ce qui est redoutable pour 1b France, c'est que la mortalité n'est pas descendue comme en Angleterre à 18 pour mille et qu'elle se maintient à un taux

ATTÉiNUATION DE LA LUTTE, MALTHUS, ETC. 135

que les préoccupations nationalistes et chauvi ois tes — que nous voudrions voir disparaître dans l'intérêt de tous — l'emportent sur toutes les autres considérations. En France, en effet, dans toutes les discussions sur le problème de la population, on entend ce refrain : la population de l'Allemagne croît plus rapidement que la nôtre ; elle peut mettre sur pied un plus grand nombre de soldats ! Le problème n'est pas envisagé en Lui-même, mais en vue de la guerre prochaine. Ce point de vue est si anti-scientifique que tandis qu'en France on déplore la faible natalité, et que l'on crie : finis OalHw, (l) en

relativement élevé (Dumont, Natalité et démocratie, 189S f p. 54), M. Dumont attribue la dépopulation de la France h ca fait qu'elle est une démocratie centralisée, idéaliste et catholique. ïl proteste et il s'élève tout comme un socialiste conlre l'individualisme excessif et il ne voit de remède que dans la solidarité sociale. Afin de montrer l'inanité des propositions laites par l'école catholique de Le Play, je rappelle que M. Mazel, combattu cependant par M. Dèmolins, veut encouragea la fécondité des fonctionnaires de l'Etat en faisant dépendre leur avancement du nombre de leurs enfants (La science sociale* oct. I89S)-

(1) G. Rumelin, Problèmes d'économie politique, etc. Dans ses Saggi sulla teoria sociologica délia popolazîone^ de M. Vanni, on peut lire l'opinion d'un certain nombre d'écrivains allemands éminents, qui voient avec appréhension cette augmentation rapide de la population. M. Le Bon elt parmi le petit nombre des écrivains français qui m- d'-snvnt pas une augmentation de la population, et cela parce qu'il craint qu'avec le progrès des autres peuples la consommation locale des produits agricoles rendra les importations toujours plus difficiles. M. Fouillée a lui aussi jeté un cri d'alavmi' h cause de la dépopulation de la France. Son patriotisme lui a fait apercevoir en Italie de bonnes choses dont les Italiens ne se sont pas aperçus. On devrait répéter, en y insistant, les lamentations de Rumelin: M. J. Mantovani nous donne un exem-

Al[GTnagDe f un des plus éminents statisticiens déplore les n loges qu'on adresse à la fécondité de la race allemande, qui croît plus rapidement que sa richesse — il déduit cela de certains indices, et il conseille à ses concitoyens d'imiter la prévoyance française. D'autre part, on ne doit pas oublier que même les peuples primitifs se sont beaucoup préoccupés d'une augmentation de la population dépassant la limite des subsistances et qu'on trouve chez eux les premiers essais de freins préventifs, sociaux et individuels : limites et obstacles au mariage, avorteraient, infanticide, etc. [La Loggia, Pareto) (1).

La préoccupation intelligente de l'équilibre n'aurait jamais pour effet une dépopulation dangereuse.

III. — La théorie malthusienne est fausse, ajoute-t-on, parce que ce ne sont pas les hommes, mais les richesses et les subsistances qui se développent en proportion géométrique.

pic de l'extrême fécondité italienne dans l'histoire qu'il a faite d'un certain nombre de familles de paysans de la province de Trévise : En 1893 ces familles comptaient 368 membres ; en lS9@j 439: soit une augmentation de 20 °/ en deux années ! (Riforuta xociale, 15 janvier 1898, page 52). En Allemagne, MM Wagner et Gohn, parmi les écrivains les plus célèbres, sont malthusiens comme M. Rumelin. Rodbertns et Mario ont reconnu l'impor tance du problème de la population.

(1) La Loggia, Teoria, etc., pages 40, 41 et passim ; Pareto, Counti etc.* vol. I, pages 136-144 M. Pareto, après avoir donné cïeâ renseignements sur les peuples sauvages et barbares, cite CV passage de Ménandre: « Il n'y a rien déplus malheureux que d ttre père, si ce n'est d'être père de plusieurs enfants. » Aristote cite cet autre proverbe : « Rien n'est plus stupide que d'avoir des enfants ». Platon et Aristote proposaient de réglementer la population.

« Ce n'est pas l'augmentation de nourriture qui a produit l'augmentation du nombre des hommes, mais l'augmentation du nombre des hommes qui a amené l'augmentation de nourriture. Il y a plus d'aliments simplement parce qu'il y a plus d'hommes. Là est la différence entre l'homme et l'animal. Le geai et l'homme mangent les poulets ; mais plus il y a de geais, moins il y a de poulets, tandis que plus il y a d'hommes, plus on élève de poulets. Le veau marin et l'homme mangent le saumon ; mais quand le veau marin prend un saumon, cela fait un saumon de moins, et là où le nombre des veaux marins dépasse un certain point, le nombre des saumons doit diminuer ; tandis qu'en plaçant le frai du saumon dans des conditions favorables, l'homme peut accroître le nombre des saumons de façon à compenser et au-delà les prises qu'il peut faire ; de sorte que, de quelque quantité que s'accroisse le nombre des hommes, leurs besoins ne dépasseront jamais ce qu'il faut de saumons pour y subvenir» [H. Georgè)(\).

Cet exemple confirme ce que dit M. Pareto, qui rappelle que la richesse de l'Angleterre s'est développée plus rapidement que sa population de 1801 à 1891, et qui voit dans ce fait un démenti à la théorie malthusienne (2).

Il n'est pas nécessaire de faire une critique de l'optimisme sans bornes de H. George ; il ne connaît pas de

(1) H. George, Progrès, etc., pages 124 et 125. Il insiste sur cette même idée dans ses Problemi sociali. Tous les socialistes admettent l'augmentation indéfinie des moyens de subsistance.

(2) Cours, etc., vol. I, page 112.

limites, el il croit que le nombre des hommes augmentant indéfiniment, ceux-ci pourront faire augmenter également, avec plus de rapidité môme, les aliments ; — même si les facullés virtuelles de l'homme se manifestant sans frein préventif ou répressif ne laissaient a chaque homme que l'espace de quelques mètres?

Le fait cité par M. Fareto n'a pas Ja valeur qu'il lui allribue. L'abord, il n'est pas général ; on sait que M, Hum clin déplorait qu'en Allemagne la richesse se développât moins rapidement que la population. On retrouve ces mêmes plaintes au sujet de l'Italie. Ce n'est pas M. Pareto qui me démentira.

Le fait observé en Angleterre, qui, de l'avis même du professeur de Lausanne, n'est pas également démonstratif pour toute la période 1801-1891, parce qu'il semble que la richesse n'a augmenté plus rapidement que la population que jusqu'à 1874, peut èlre vérifié aussi aux Etats-Unis, en Suisse, en France, et cela montre qu'il est le produit de cerlaines conditions particulières. M, Prtielo ne voudra certainement pas soutenir qu'avec le développement de la concurrence allemande et asiatique, avec l'épuisement des mines de houille et de fer, qui ont donné jusqu'ici une espèce de primauté industrielle, sinon de monopole, à l'Angleterre, si le taux d'augmentation de la population reste ce qu'il a été de 1801 à 1801, le développement de la richesse pourra à l'avenir suivre d'un pas égal*

Tout le raisonnement tombe si l'on remarque que le doublement de la population en Angleterre ne s T est pas fait en 2o ans comme le voulaient les facullés vir*

tuelles de l'homme, si elles se manifestaient librement selon l'hypothèse . malthusienne, mais bien en cinquante-quatre ans. La différence est importanle ; elle est de plus du double. II est évident que la richesse se serait développée moins rapidement que la population si celle-ci n'avait trouvé des obstacles, et peu importe pour la vérité de la théorie, qu'ils aient été préventifs ou répressifs.

IV. — L'objection la plus grave à la théorie malthusienne est faite parles socialistes. En France, disent-ils, où la population augmente lentement dans !a plupart des départements et décroît dans quelques autres, et où par conséquent on se préoccupe de la loi de population et où Ton suit très généralement les conseils du malthusianisme, on n'a pas constaté les améliorations que l'on en devait attendre. Mais l'exemple de l'Irlande est plus décisif encore. L'émigration y dépasse normalement l'excédent des naissances sur les décès, et elle a amené une telle raréfaction de la population que l'histoire n'en offre pas d'au très exemples semblables. Malgré cela la situation des malheureux Irlandais ne s'est pas améliorée. D'une façon générale d'ailleurs, une émigration même très considérable ne fait jamais hausser d'une façon durable et sensible les salaires de ceux qui restent. La théorie malthusienne est donc fausse, parce que même quand il y a place au banquet de la vie, beaucoup ne peuvent s'y asseoir.

Incontestablement cette objection est grave. Toutefois elle ne frappe pas la théorie en elle-même, mais Mallhus qui s'en est servi dans des vues politiques, et ceux qui

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ont voulu voir en elle le remède exclusif pour la solution du problème social. Tous ces exemples d'ailleurs n'ont pas la môme force probante, et il faut distinguer en Ire eux. L'exemple de la France n'est pas très concluant ; 1 étalon de vie y est plus élevé que partout ail leurs en Europe, et on peut s'en convaincre par le faible contingent que la France fournit à l'émigration. C'est en France d'ailleurs qu'on a constaté l'augmentation des salaires la plus forte et la plus continue de 1870 h 18'J6, même par rapport aux Etats-Unis, à l'Angleterre et à la Belgique, comme cela résulte des recherches du Département du travail des Etats-Unis, faites sous la direction de M. Lewelly Smith pour l'Angleterre, de M. Moron pour la France, de M. Morisseaux pour la Belgique (Bulletin, 1898, num. 18).

Remarquons d'autre part que les effets de la diminution locale du développement de la population sont neutralisés par l'immigration allemande, belge, ilatienoe, espagnole, etc. Cela démontre simplement la solidarité intime qu'il y a entre les conditions de vie de tous les peuples et que les conséquences de certains principes ne peuvent se réaliser que quand les mêmes principes agissent partout.

Moins concluant encore est le fait de l'émigration qui n'arrive pas à hausser les salaires de ceux qui restent dans leur patrie. On oublie que toute soustraction faite par l'émigration est largement compensée par une plus forte natalité et que ceux qui partent sont bien vite remplacés (1). L'argument décisif est celui que fournit fi) Je mu suis longuement occupé de l'effet de l'émigration

l'Irlande. Dans la verte Erynn, au lieu d'une augmentation annuelle de la population comme dans tout le restant du monde civilisé, il y a eu depuis cinquante ans une forte diminution, qui Ta réduite de huit millions à cinq millions (1). Si la théorie malthusienne pouvait amener une amélioration des conditions économiques des ouvriers, elle l'aurait fait en Irlande ; or, elle ne Ta pas fait.

Elle ne pouvait le faire parce que les conditions politiques et sociales ne le permettaient pas et qu'elles neutralisaient tous les bons effets qui pouvaient résulter de la diminution du nombre des habitants.

C'est cette erreur des malthusiens, qui attendent du seul frein moral le remède aux maux sociaux, qui a provoqué contre la théorie le mouvement d'aversion des masses ouvrières et de tous ceux qui s'intéressent à leur sort, et qui a soulevé contre elle l'objection la plus forsur les salaires et, par suite, de la raréfaction delà population comme moyen de résoudre ou d'atténuer le problème social, dans ma Politica coloniale (II e partie, chap. vu). J'ajouterai simplement que, dans certaines parties du midi de l'Italie, une forte émigration a amené une hausse. des salaires. A Siculiana (Girgenti), où l'émigration a pris dans ces derniers temps des proportions colossales, la situation n'a pas changé : le territoire appartient presque tout entier à un seul propriétaire, au baron Agnello. De là les tumultes de décembre 1897. Dans plusieurs régions du midi les propriétaires se plaignent de l'émigration.

(1) De 1841 à 1850, de 1851 à 60, de 61 à 70, de 71 à 80 ; de 81 à 90 la diminution a été respectivement de 18,7, 14,7; 7; 4,4 ; et 9,50 par mille habitants. M. G. von Mayr, Statistik und Gesellschaftslehre, Fribourg, 1897, page 42. Le taux énorme de la première décade est dû à la grande disette et au grand exode, comme on a appelé l'émigration de cette période.

midable. Mais celle ci ne porte pas contre la théorie elle-même, mais contre l'application qu'on en a faite. C'est à tort que les socialistes afûrment que la productivité de la terre est indéfinie et qu'ils croient qu'on peut laisser le champ libre à la puissance virtuelle d'accroissement de la population ; mais les malthusiens ont également tort de croire qu'il suffit de contenir la population dans certaines limites pour voir les conditions économiques des ouvriers s'améliorer fatalement et sponlanément. Il en serait certainement ainsi si la terre était libre, au sens que lui donne M. Loria dans son Ànaiisi délia propriété capitalista, c'est-à-dire si le produit appartenait au producteur, si la distribution des richesses se faisait conformément à la justice. Malheureusement il n'en est pas ainsi ; la terre a été accaparée par un petit nombre de propriétaires ; les machines appartiennent au capitaliste ; c'est ce petit nombre qui, dans la distribution des richesses, s'attribue la part du lion. C'est pour cela que la culture des céréales «:st remplacée par l'élevage des bestiaux et que les montons mangent les hommes ; que les ouvriers sont remplacés par les machines et que la diminution de la journée de travail, qui serait un progrès qie les grandes découvertes de la mécanique rendraient possible au plus grand avantage de l'humanité, ne fait qu'augmenter le nombre des sans-travail, parce que Yhomme de fer remplace Yhomme de chair, parce qu'une machine conduite par un enfant ou par une femme fait le travail d'un millier d'hommes. Si le frein moral et la prévoyance, malthusienne peuvent être utiles à une famille,

ils n'ont aucune utilité pour la collectivité. Le maintien de la population dans de justes limites doit être suivi de réformes sociales. C'est ce dont se sont convaincus les hommes d'Etat anglais, Gladstone en tète, du parti libéral comme du parti radical, qui ont cherché à diminuer les maux de l'Irlande par des lois qui diminuent la puissance du landlordismeeïde V absentéisme ; celte intervention de l'Etat a été acceptée même par certains radicaux intransigeants, comme M. John Morley, qui voulaient demeurer fidèles à l'école mancheslérienne.

L'objection socialiste prouve donc uniquement que la théorie malthusienne ne peut plus servir comme expédient politique pour justiQer les privilèges économiques et la conservation du régime actuel.

V. — La critique socialiste, qui se moque des préoccupations malthusiennes, trouve un appui dans la critique des philosophes et des économistes qui constatent que la formule malthusienne est parfois renversée : dans certaines classes, disent-ils, les deux progressions sont renversées. Plus grands sont le bien-être et la culture, plus faible est la natalité. Mieux encore: c'est la misère qui engendre les deux progressions et non les deux progressions qui engendrent la misère (Bovio).

Cette inversion est exacte. Elle a été en Italie constatée il y a plusieurs années par M. Zorli et par M. Bovio (1) ; un grand nombre d'auteurs ont ensuite insisté

(i) Dans la première édition de ce livre j'ai cité quelques pages splendides de M. Giovanni Bovio ; l'espace me manque pour les reporter ici. On pourra les lire dans sa Scienza del diritlo, l re édition, page 224 à 263.

sur ce point, et ils ont cité à l'appui des faits contemporains et des fails appartenant à des époques plus reculées.

M. Achille Loria a cru trouver dans les conditions des ouvriers du moyen âge, et notamment de l'Angleterre, un démenti aux théories malthusiennes : alors c'étaient les ouvriers qui s'imposaient aux propriétaires du capital et ils traitaient avec eux de puissance à puissance, et sans qu'il y eut trace de surpopulation. Dans l'Angleterre contemporaine, ajoute M. Pareto, les fails se sont chargés de donner tort à Malthus puisque celui-ci c voulait que Ton engagât le peuple à supporter avec patience les maux inévitables, et ne voyait d'autres moyens pour améliorer la situation du peuple que de restreindre l'accroissement de la population. Or il est arrivé, au contraire, que précisément une augmentation de cet accroissement a coïncidé avec une augmentation de bien être inouïe du peuple anglais. Les maux dont parle Malt hus étaient si peu inévitables qu'ils ont été évités, à peine le peuple anglais a-t-il été assez fort pour contraindre ses classes dirigeantes à ne plus l'exploiter comme autrefois de toutes les manières. » M. Nitti est du me nie avis et s'appuie sur Les mêmes arguments (1).

On a constaté d'une façon plus générale encore que la nuptialité des différents peuples et des différentes classes de la société, varie en raison inverse de la richesse et de la civilisation ; les pauvres et les illettrés

(I) Lori-a, La propriété fondiaria, etc., page 52 et suiv. ; Pareto. Cours, etc., vol. I, page 119; Nitti, La population, etc., pagasîi, 72 et 218.

ont beaucoup d'enfants, les personnes riches et instruites ont au contraire un petit nombre d'enfants et ce nombre diminue à mesure qu'augmente le bienêtre économique et intellectuel (1).

Il est cerlain que la richesse et l'instruction se développent dans tous les pays, et le premier effet immédiat de cette augmentation a été une diminution générale du nombre des mariages. Sûr 27 Elats il n'y en a que deux — la Serbie et la Finlande — dans lesquels on ait constaté une augmentation du nombre des mariages, très faible d'ailleurs. En Serbie, de 11,29 par mille habitants dans la période 1865-69 il est passé à 11,48 en 1876-78; en Finlande, de 7,01 en 1865 à 7,12 en 1887-91. Au contraire, les diminutions ont élé fortes partout, très fortes en Bavière, de 9,25 en 1865-69 à 6,96 en 1887-1891 ; en Hongrie, de 10,28 à 8,64, — et en Espagne — de 7,57 à 5,63 (2).

Celte diminution générale de la nuptialité nous fait entrevoir une diminution générale des naissances ; c'est ce qui s'est produit rapidement en France, mais on a pu la constater aussi dans la plupart des pays civilisés. Sur 30 Etals, dont M. Mayr donne les chiffres, dans 8 seulement on a constaté dans les périodes 1865-66 et 1887-91 une légère augmentation (Italie, Saxe, Autriche, Hongrie, Danemark, Finlande, Roumanie et

(i) M, Leroy-Beaulieu attribue avec raison la puissance prolifique de la Russie, des pays slaves et de quelques autres à ce fait qu'ils contiennent en forte proportion des populations primitives, peu développées intellectuellement et industriellement et n'ayant que de faibles besoins.

(2; Mayr,StaJw£iA, page 383.

Massachussets) ; dans 19 il y a eu diminution, dans quelques-uns, très forte. Dans le Wurtemberg, on est passé de 43,1 naissances par mille habitants à 33,9 ; en Angleterre et Pays de Galles, de 35,3 à 31,3 ; en Ecosse, de 35,1 à 31,1, etc. (1). M. Levasseur a donc raison de répondre à M, Berlillon que c'est à tort que celui-ci attribue cette diminution des naissances à la France seule.

Ce qui est plus signiGcatif c'est le fait bien démontré du rapport presque constant qu'il y a entre l'augmentation de Tinstruction et la diminution de la natalité. M. Del Vecchio Ta démontré excellemment dans deux études consacrées à la natalité et à l'instruction comparées dans les différentes régions de l'Italie et dans les différents Etats de l'Europe. M. Dumont a constaté qu'en France la natalité est plus forte dans les départements les plus pauvres et les plus réactionnaires (2).

En Italie, Naples et Milan nous présentent deux types

(t) Mayr, Op. cit., page 177. On doit remarquer que dans quelques Ktats il y a eu augmentation dans la période intermédiaire 1876-1880. J'ai compté la Roumanie parmi les Etats qui ont eu une augmentation, parce que dans la période totale de J879 la natalité a été de 36,9 et en 1887-91 de 42,7. Dans les tables de natalité que donne M. Nilti, la diminution serait absolument générale de 1874 à 1890 et même plus forte pour certains Etats comme par exemple l'Angleterre, Op. cit., page 241. Dans une récente communication à la société de statistique de Parb, &£. Arsène Dumont a montré la rapide diminution de la »al alité dans le Massachussets et dans le Connecticut.

(2) Prof, G. S. Del Vecchio, Gli anal f abêti e le nascite in ]txïïa< Pologne, 1895. Gli analfabeli e le nascite. Note comparative tra VItalia ed altre nazioni, Bologne, 1896. Dumont, Natalité et démocratie.

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démographiques et sociaux opposés : à Naples, natalité élevée, mortalité élevée, criminalité élevée, analfabéiisme élevé ; à Milan c'est la situation contraire. En Europe la natalité la plus élevée est fournie par la Russie (48,5 en 1876-1880) et par la Serbie (41,4 en 1887- 1891). Pour avoir des chiffres plus élevés il faut aller jusque dans l'Inde : Bengale 51,8 ; Madras 50,3 ; Bombay 49,3 (1).

La démonstration est tout aussi facile à faire en ce qui concerne l'influence du bien-être. Ce que Ton sait d'une façon générale du développement économique des peuples qui ont vu leur natalité diminuer suffirait à le prouver, mais on a une contre-épreuve dans l'étude de la natalité par classes sociales : les riches ont peu d'enfants et les pauvres justifient partout la dénomination ancienne de prolétaires, par leurs familles nombreuses et précocement constituées. On en donne une démonstration statistique en comparant la natalité des quartiers riches et des quartiers pauvres. A Paris, dans le très riche quartier de l'Elysée, elle a été en 1892-1893 de 1,26 % 5 dans I e quartier très pauvre des Butles-Chaumont, de 3,22. A Naples, sous un climat et dans des conditions politiques et sociales très différentes, on peut constater ce même contraste, quoique dans des proportions moindres, parce que les différences sociales sont beaucoup plus faibles: dans le quartier riche Saint Fernando, la natalité a été en 1881-1892 de 2,59 %, dans le quartier pauvre de Saint-Lorenzo de 4,27 %. N eQ est ainsi partout et cela parce que les pauvres représen-

(1) Mayr, Qj>, cit., page 177 et 178.

tent au point de vue démographique la condition démologique primitive. Ce sont en tout des retardataires (La Loggia) (1).

Tout cet ensemble de faits — diminution de la natalité, accompagnée partout de la diminution de la mortalité et quelquefois aussi de celle de la criminalité, — parallèlement à l'augmentation du bien-être et de la civilisation — a amené M. Leroy-Beaulieu- à affirmer que la diminution de la natalité devait être considérée comme un indice de l'accroissement de la civilisation (2).

(1) Spattuzzi, Saggi di demografia e d'igiene, Naples, 1897, page 98. Au dernier congrès international de statistique de Saint-Pétersbourg, M. Bertillon a présenté une note dans laquelle il compare la haute natalité des quartiers pauvres et très pauvres à la faible natalité des quartiers riches et très riches de Paris, Berlin, Vienne et Londres {Journal of the royal statistical society, décembre f897, page 753). Voici cependant quelques faits tout différents. La natalité des Italiens a augmenté à Chicago avec l'augmentation du bien-être {Bulletin of the department of labor, 1897, n. 13) et elle a augmenté aussi dans les maisons ouvrières hygiéniques de Londres en même temps qu'augmentait sensiblement le bien-être des habitants. Cependant dans les maisons de la Improved industrial company, qui donnent le minimum absolue de la mortalité, la natalité y est aussi plus faible que la moyenne de Londres, Lavollée, Les classes ouvrières en Europe, Paris, 1896, page 449.

(2) Dès 1883 j'ai répondu à ceux qui voyaient dans la diminution des naissances de la France un signe de dégénérescence, que c'était un signe de civilisation plus grande [Francia ! la grande degenerata, Milan). Les faits constatés depuis m'ont donné raison. M. Le Bon, pour défendre la France, reprend les arguments que j'ai exposés alors [Psychologie^ etc., p. 311). Que l'augmentation du bien-être soit la cause principale de la diminution de la natalité, c'est ce qu'admettent M. Levasseur et son contradicteur M. Bertillon. M. Nitti est aussi de cet

Cependant les anti-malthusiens ont conclu triomphalement : les hommes ne se laissent pas dominer par les progressions malthusiennes ; ce sont eux qui les dominent, et M. Loria croit enfin donner le coup de grâce à la théorie qu'il attaque, en ajoutant : « Le frein moral est la précaution que le critérium rationnel de l'homme oppose au danger de l'excédent de la population sur les subsistances ; on doit donc la constater dans les classes auxquelles l'augmentation excessive de la population est particulièrement nuisible, on doit donc la trouver dans les classés pauvres et non dans les classes aisées, auxquelles l'excès de population ne cause aucun dommage, surtout s'il s'agit de propriétaires du sol. Or, c'est précisément le contraire que l'on constate; donc la théorie malthusienne est fausse » (J).

J'avoue franchement que j'ai été étonné de trouver chez M. Achille Loria cette argumentation, qui est complètement démentie par ce qu'il dit en divers passages de son dernier livre et dans d'autres travaux antérieurs. Les ouvriers qui auraient le plus grand avantage à arrêter l'augmentation de la population, sont les plus

avis {Op. cit., page 205 et 218 et passim). M. Ma r eus Rubin, dans un excellent article sur laA/iswra del progresso, remarque qu'on pourrait supposer que le progrès est maximum là où la mortalité diminue en même temps qu'augmente la natalité, et c'est pour cela qu'il donnait comme formule du progrès :

~n ' Cependant en considérant les deux termes isolément, il attribuait la plus grande importance, comme indice du progrès, à la diminution de la mortalité (Journal of the Royal Statislical Society, mars 1897).

(1) La propriété, etc., pages 38 et 41.

prolifiques ! Il est vrai ; et il doit en être ainsi pour la raison qu'il a lui-même donnée : la condition économique des ouvriers, dit-il, est inconciliable avec toute idée de prévoyance et de frein moral (1).

La raison eut été plus complètement exposée si à la condition économique il avait ajouté la condition intellectuelle. Cette adjonction n'est pas arbitraire, parce que M. Loria lui-même voit dans les ouvriers du moyen âge, qui ne subissaient pas les conséquences des progressions malthusiennes, ci des arlisans dont la culture intellectuelle est si supérieure à celle de leurs compagnons d'aujourd'hui, qu'ils rappellent et qu'ils répèlent, — peut-être en les déformant un peu — les vers du divin poète (2) ». M. Loria et M. Nitti remarquent encore que le régime des corporations a été un frein puissant contre l'augmentation de la population qui soustrayait les ouvriers du moyen âge aux conséquences des progressions malthusiennes.

(1) Op. cit., page 42. Dana son grand ouvrage la Costituzione ecotwmia odierna, il affirme dans une noie, page 26 : « Partout où il y a consolidation même imparfaite de la propriété et du travail, l'augmentation des naissances et de la population s'adapte spontanément à celui des moyens de subsistance ». Cependant cette spontanéité ne doit pas être prise trop à la lettre, puisque l'illustre économiste ajoute un peu plus loin « que la crainte de la disparition de la part individuelle du revenu qui se produit quand celui ci doit être divisé en un nombre considérable de fils improductifs, pousse à limiter la procréation. Cette limitation de la procréation devient particulièrement impérieuse dès que diminue la productivité de la terre et le revenu du producteur », page 27.

(2) La proprietà, etc., page 53.

ATTÉNUATION DE LA LUTTE, MALTïïUS, ETC. 151

Mais qu'importe tout cela, qu'est-ce que cela signifie que les ouvriers des temps passés, même ceux du moyen âge, se sont trouvés dans des conditions économiques et intellectuelles qui leur permettaient d'apprécier la valeur et l'utilité de la prévoyance et de pouvoir exercer le frein moral, et qu'il y a eu regrès dans leur condition — regrès récemment décrit pour l'Angleterre par M. Russel Garnier, après l'avoir été par Thorold Rogers(l)?

Ils ont été malthusiens avant Malthus quand ils étaient intelligents et aisés (2) ; ils ont cessé de l'être quand ils sont devenus pauvres et ignorants, et ils sont descendus au niveau des peuples de civilisation inférieure et pour leur prolificité et pour toutes les autres conditions économiques, politiques, intellectuelles et morales. Il se peut que M. Bovio (3) ait raison lorsqu'il affirme que « si le frein préventif est employé chez les peuples civilisés et non chez les sauvages, s'il est protégé par le bien-être, il en résulte que la civilisation et

(i) Russel Garnier, Annals of peasantry ; Thorold Rogers, Interprétation économique de l'histoire, M. Garnier a clémon^ tré qu'il y eut une grande raréfaction de la population à la suite de la peste noire, qui amena la hausse des salaires des ouvriers et améliora leur condition. Ce fait est un triomphe pour la théorie malthusienne ; M. Thorold Rogers a fait la même démonstration dans Travail et salaires en Angleterre t Paris, Guillaumin, page 198, et 201 à 223.

(2) Montesquieu nous montre dans les Lettres persanes que, longtemps ayant Malthus, les paysans français pour ne pas rendre leurs fils plus misérables avaient recours au frein moral. Cf. Hubert Delisle, cité par Pareto, Cours, etc., vol. I, page 94.

(3) Filosofia del diritto> pages 260-283.

152 CUA PITRE IV

ie bien-être nivellent la population t en créant le sentiment et la nécessité de la conservation d'un certain bien-êlrCj mais ce n'est pas le freîn préventif qui engendre le bien-être. À quoi servirait le frein préventif, si la terre et le capilal devaient toujours rester aux mains d'un pelit nombre? Il faudrait alors étendre ce frein jusqu'à ce que tous les autres hommes ayant disparus, il ne resterait plus que ces quelques heureux qui transformeraient la terre en une cour d'amour- Malheureusement la béatitude de ces quelques-uns serait troublée par la nécessité de pourvoir eu-x-mêmes à leurs besoins et de cet Le façon ta cour d'amour serait moins joyeuse que l'Olympe épicurien.,. Le frein préventif enfin ne peut être imposé que par l'instruction et l'aisance ». Cela est exact et ainsi on a démontré que la théorie malthusienne n'est pas fausse, parce que Ton ne peut pas dire qu'elle lest quand tous tes fails recueillis, toutes les argumentations et tous les commentaires de ses adversaires n'arrivent qu'à démon Irer que si ces désastreuses progressions ne se manifestent pas, on le doit précisément à l'intervention de cette prévention malthusienne, pratiquée avant d'avoir été formulée, al qui a besoin, pour être pratiquée, d'un certain degré de civilisa lion et de bien-être (1).

(1) Où peut lire un essai très brillant de logique anti-malthusienne dans ce passage de M, Enrico Terri : h Les nombres* les statistiques sur l'augmentation de la richesse et la faible augmentation de la population en France — font naître spontanément dans l'esprit cette observation que la loi de Malthus, d'après laquelle la population augmente dans des proportions

Cela ne fait que confirmer la nécessité des transformations, des réformes civiles et économiques, afin que Ton puisse devenir consciemment malthusiens; parce que la fécondité des pauvres, comme le dit M. Virehow, dérive des lois sociales et non des lois physiologiques ; elle dérive du défaut absolu de tendances préventives contre l'augmentation de la population.

VI. — Une fois débarrassée des objections des économistes et des socialistes, la doctrine qui fait appel à l'intervention de la raison afin de proportionner la population aux subsistances vient se heurter aux excommunications qu'on lui lance au nom de la morale.

Laissons de côté les moralistes vulgaires qui ne sont le plus souvent que des hypocrites de la pire espèce et négligeons également les critiques que la religion fait au nom du précepte biblique : Croissez et multipliez. On ne peut cependant passer sous silence la condamnation que certains écrivains, qui ne sont pourtant pas de mauvais chrétiens, prononcent contre l'esprit de prévoyance dans les relations sexuelles (1).

plus grandes que les moyens de subsistance, n'a pas été constatée dans ces derniers temps en France, peut-être parce qu'on a largement suivi le conseil de Malthus — moral restreint — et grâce à la diffusion de l'instruction et du bien-être général qui font qu'on se préoccupe davantage de sa descendance (Dos Verbrechen, etc., page 29). Donc la théorie malthusienne n'est pas exacte... parce qu'on fait usage s}e la prévoyance... malthusienne !

(1) Guyau, V irréligion de l'avenir, cité par Nitti, La population, etc., pages 101 et 228. L'accusation d'immoralité ne peut cependant jamais retomber sur Malthus, qui n'a jamais conseillé les pratiques néo-malthusiennes.

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Il suffit d'en rappeler deux : Guyau condamne la théorie malthusienne parce qu'elle est immorale, et M. Nittî renchérit en ajoutant que lorsqu'on recherche le pîaisir pour lui-même sans la responsabilité et les conséquences de la génération, le mariage n'a plus aucun but et il n'est plus qu'une prostitution monogamique.

L/aeeusalion d'immoralité que Ton dirige contre la théorie malthusienne n'a aucune base positive et elle ne Lient aucun compte de la relativité de la morale et des phases successives de son évolution. Cela ne veut pas dire que toute idée de responsabilité doive èlre exclue du mariage monogamique qui ne se préoccupe d'avoir qu'un pelil nombre d'enfants. C'est parce qu'on a le sentiment de sa responsabilité qu'on agit de façon à ne pas appeler au monde des êtres sans moyens de subsistance, deslinés^ si la mort ne les élimine pas rapidement, à peupler le monde des prisons et des maisons de prostitution. Pour réfuter cette accusation, il suffît de remarquer que ce sont précisément les classes inférieures, qui sentent moins la responsabilité de leurs propres actions et qui ont le plus d'enfants, qui fournissent le plus fort contingent au crime et à la prostitution. Il est certain que les classes sociales inférieures de THellade qui, selon Plutarque, ne voulaient pas avoir d enfants de crainte qu'une mauvaise éducation n'en fit des esclaves, avaient des sentiments plus nobles et moins égoïstes que ceux qui en ont sans se soucier du sort qui les al tend (t).

(I) Pareto, Cours, etc., volume I, page 133, note.

Ceux qui, comme M. Nilli, voient dans le mariage monogamique avec une descendance limitée une union sans but, oublient qu'une union sans prévoyance est plus condamnable, parce qu'il semble qu'inconsciemment elle s'en est donné un mauvais, celui de mettre au monde des malheureux, des victimes d'une organisation sociale mauvaise. Le prétendu égoïsme des conjoints prévoyants, qui certainement imposent des limites à leurs plaisirs sexuels, est une hypothèse que les faits n'appuient pas; socialement on peut conclure que c'est un égoïsme qui ne donne pas lieu à des manifestations regrettables. Tout autre est l'égoïsme des imprévoyants, qui s'abandonnent aveuglement au plaisir des sens, sans souci des conséquences, et c'est un égoïsme malfaisant, comme le prouve, non pas une recherche psychologique appuyée sur des hypothèses, mais les faits, les statistiques de la misère, du crime et de la prostitution. Il est étrange enfin que l'on qualifie d'immorale et d'égoïste la théorie du frein moral, qui demande un effort, un sacrifice, et des plus douloureux, et je m'associe à M. Le Bon qui, prenant l'offensive, demande : « Peut-on véritablement avoir une haute opinion de la moralité des individus qui font plus d'enfants qu'ils n'en peuvent nourrir, et leur garder beaucoup de sympathie? Je ne le crois pas, et serai plutôt près de l'opinion de John Stuart Mill qui disait : On ne peut guère espérer que la moralité fasse des progrès tant qu'on ne considérera pas les familles nombreuses avec le même mépris que l'ivresse ou tout autre excès cor* porel. » [Psychologie, etc., pag. 315).

..-fflRTOggl

156 CHAPITRB IV

On pourraiL crier à l'immoralité, comme le font la plupart des socialistes sentimentaux, si pour éviter les maux plus grands de la surpopulation, on avait des moyens meilleurs. Si le principe des Jésuites que la fin justifie les moyens, dit M. Kautsky, n'est pas vrai, on doit admet Ire cependant que la fin justifie le moi/ en le meilleur parmi les moyens possibles : Machiavel l'admettrait parfaitement, en même temps que la relativité de la morale, que nous enseigne l'histoire comparée des diverses époques et des divers peuples. Ainsi, par exemple, la vendetta est aujourd'hui immorale, mais on ne pouvait la juger telle lorsqu'elle était le seul moyen de garantir la sécurité personnelle. De même il n'est pas immoral aujourd'hui d'arrêter l'accroissement de la population aussi longtemps que les moyens de subsistance ne sont pas aussi illimités que cette augmentation abandonnée à son évolulion spontanée.

La prévoyance dans les rapports sexuels correspond exactement à cette évolution progressive qui substitue la conscience et la raison — et qui se traduit par une intensification des facultés d'inhibition — à l'instinct brûlai. Celle substitution graduelle, mais continue, éloigne et sépare toujours davantage l'homme de i'animaL Chaque progrès sur la roule de la civilisation peut être considéré comme un frein mis aux passions individuelles, en posant certaines limites aux instincts purement brutaux de l'homme : limites qui heureusement coûtent toujours moins d'efforts aux générations suivantes, dont les instincts sont lentement modifiés.

Vil,— Le problème de la population et des subsistances

a été enfin résolu d'une façon très optimiste par ceux qui croient qu'avec le progrès de la civilisation et l'augmentation du bien-être matériel on n'a plus à craindre qu'il y ait disproportion entre les hommes et les subsistances, et qu'il n'y aura ainsi besoin, ni de recourir à des moyens immoraux,ni de sacrifier les plaisirs sexuels.

Un certain nombre d'écrivains estiment, en effet, qu'il n'est besoin ni du frein moral, ni du frein positif, parce que la limitation de la population résulte spontanément de la force même des choses, et qu'elle est un simple effet des améliorations matérielles et intellectuelles. Il est inutile de remarquer que ces hypothèses sont très volontiers acceptées parce que, en supprimant la préoccupation des conséquences d'une surpopulation possible, elles donnent toute liberté à la satisfaction du plus puissant de tous les instincts, l'instinct sexuel.

MM. Sadler, Smith, Trall, Garey, Proudhon, Delaunay, Reich, Fouillée, Richet, Jacoby, De Candolle, Doubleday, etc., admettent que le bien-être diminue la fécondité de l'homme et que la misère l'augmente. En effet, disent-ils, les familles nobles deviennent toujours moins nombreuses, par suite de la stérilité dû mariage. Doubleday ajoute qu'au xv e et au xn c siècle la population diminua en Angleterre parce que les vivres y furent abondants. Fourier et Marx semblent admettre cette opinion, partagée aussi par M. Bebel (1). On as-

(1) Cette loi biologique a été nettement formulée par Fourier, bien qu'en termes bizarres ; quatre digues, dit-il, s'opposent au développement excessif de la population : 1° La vigueur des femmes ; 2° le régime gastro-physique ; 3° les habitudes phanérogames ; 4o l'exercice intégral.

158 CÏÏÀHTRH IV

sure qu'en Bavière les mariages des paysans aisés y qui fur ment la race la plus saine, la plus robuste, la plus belle de toute l'Allemagne, sont stériles et que ces familles finissent par adopter les enfants des pauvres.

Une alimentation abondante et substantielle amène, dit-on, la stérilité. On sait en outre que les plantes placées dans un terrain très largement pourvu d'engraisj se développent beaucoup, mais ne donnent pas toujours des fruits ou des semences ; de même les fleuristes savent rendre leurs plantes stériles en laissant se développer un très grand nombre de pétales. Chez les animaux, on sait que la fécondité est en raison inverse de ta durée de la vie. Les infusoires et les protozoaires, qui se reproduisent par milliards, ont une vie très courte, véritablement éphémère ; au contraire l'éléphant et l'homme, qui ont la vie la plus longue que Ton connaisse dans l'échelle zoologique ? ont un très pelit nombre de petits. On conclut que le progrès biologique diminue spontanément la natalité. On ajoute un autre fait, qui serait propre à l'homme. L'amour exerce une influence considérable sur les impressions sexuelles de la femme pendant l'accouplement. Si elle aime l'homme auquel elle se donne, le plaisir arrive au paroxysme ; si elle ne l'aime pas, elle n'en éprouve aucun. Or, certains hygiénistes affirment — et M, Lévy dans son Traité d'hygiène a bien légèrement accepté cette affirmation comme exacte — qu'il y a un rapport inverse entre le plaisir éprouvé par la femme et la facilité à être fécondée : plus grand est le plaisir, moins elle est prolifique. Les socialistes, trop volontiers optimistes,

concluent que si l'amour augmente le plaisir des sens et que celui-ci diminue la probabilité de la fécondation, il suffira que l'amour préside à l'union des sexes pour avoir une diminution dans la fécondité. Ce que pensait A. Smilh sur l'action déprimante de la force dégénéralive que provoquaient les autres jouissances confirme la théorie biologique de la population, ainsi qu'on a appelé ce groupe de faits et d'hypothèses qui ont été récemment systématisés par Carey et Spencer.

Carey établit les lois suivantes : 1° Le système nerveux varie en raison directe de la force qui main lient la vie ; 2° le degré de fécondité varie en raison inverse du développement du système nerveux ; le volume du cerveau est en raison inverse du degré de fécondité ; 3° la force qui main lient la vie et celle qui assure la procréation sont opposées l'une à l'autre, et celte opposition a pour effet d'assurer l'équilibre social entre les moyens d'existence et la population. Ces lois sont relativement exactes, mais elles présentent des exceplions. Trall et Reich, parmi les écrivains récents qui se sont occupés de ce sujet, sont à peu près d'accord avec Carey; de même Spencer.

Spencer n'énonce pas seulement l'hypothèse, il en donne la raison biologique. Il prétend que partout et toujours l'évolution est en antagonisme avec la dissolution procréatrice, soit en raison du développement plus considérable des organes qui concourent à la conservation de l'individu, soit en raison de leur plus grande complexité de structure, soit enfin parce" que leur activité s'est accrue et que la quantité de matériaux

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qu'ils absorbent, diminue la réserve des matériaux destinés à perpétuer la race. Il y a des motifs pour croire que cet antagonisme entre l'individuation eLla procréation est particulièrement marqué en ce qui concerne le système nerveux, à raison des dépenses qu'exigent la formation et la fonction de ces organes. Il existe une relation apparente entre un développement cérébral élevé et un retard de la maturité sexuelle, et les faits rîfonlrent que quand il y a une fécondité exceptionnelle, l'esprit est inerte, et si au contraire pendant l'éducation il y a eu une dépense excessive d'activité mentale, il en résulte souvent une stérilité partielle ou complète. Par conséquent, le genre particulier d'évolution qui modifiera certainement dans l'avenir la constitution de l'homme, conduira plus que toute autre chose à une diminution de son pouvoir de reproduction (1). Ces conclusions sont également acceptées par MM. Ribot et Bagehot (2).

La biologie vient à l'appui de cette théorie avec sa célèbre loi de la division du travail qui préside aux fonctions des organismes. Le travail intellectuel et le travail de l'enfantement sont suivis d'un grand épuisement nerveux. Les deux fonctions doivent être en raison inverse l'une de l'autre. Partant de cette hypothèse biologique M. La Loggia distingue les trois phases suivantes dans la thiorie de la population. La première phase s'applique aux sauvages; elle est caractérisée par

(1) Principes de biologie, §§ 346, 366, 367, etc.

(2) Ribot, L'hérédité psychologique ; Bagehot, Lois scientifiques du développement des nations.

ATTÉNUATION DB LA LUTTB, MALTHTJS, ETC. 161

le défaut d équilibre entre les hommes et les subsistances ; le frein répressif y a un rôle prépondérant. Elle correspond à la vraie théorie malthusienne. La deuxième est propre aux peuples civilisés et caractérise l'organisation économique actuelle. Elle correspond à la théorie des freins génétiques de M. Zorli, et avec une organisation socialiste on arrivera à un équilibre conscient entre les hommes et les subsislances. La troisième est représentée par la théorie biologique dont nous nous sommes occupé, et qui doit se réaliser la dernière, car seul un régime de bien-être matériel et de travail psychique soutenu peut donner les conséquences biologiques indiquées plus haut.

Cette division ingénieuse ne contredit pas la doctrine malthusienne, et cela d'autant moins, si Ton rappelle que Mallhus ne se fiait pas seulement, pour arriver à l'équilibre entre les hommes et les subsistances, aux freins répressifs, mais qu'il conseillait les freins préventifs, qui servent à caractériser la deuxième phase. La troisième phase, qui, seule différerait de la théorie du pasteur anglais, n'est pas encore réalisée et ne le sera que dans un régime socialiste et après une assez longue période. Ces hypothèses, pour réconfortantes qu'elles soient, n'ont aucune imporlance scientifique, et les faits qui les contredisent — dont beaucoup ont été signalés par M. Kautsky, — sont aussi nombreux que ceux qui les confirment, de telle sorte qu'un bon nombre de physiologistes illustres ont vu dans une alimentation abondante une condition favorable à la fécondité. Darwin partage celle dernière opinion, et l'on pourrait

ciler également de nombreuses statistiques des naissances dans les années d abondance et de disette recueillies et commentées par Quelelet notamment.

Ce que dit M. Spencer des Australiens et des Holtentots, toujours affamés et qui n'ont qu'une faible capacité de reproduction, contredit son hypothèse biologique. La diminution de la natalité dans les Pouilles de 1887 à 1891, que l'on a pu constater dans les Pays-Bas de 1815 à 1819, pour la même cause — une crise économique — la contredirait également. On pourrait aussi ciler cetle sentence formulée par la sagesse populaire chinoise: Quand les dents travaillent, la population augmente (1). M. Sergi admet que la diminution de la natalité en France dérive de causes biologiques, et il y voit un indice de dégénérescence qui, avec le temps, fera disparaître le peuple français, comme ont disparu les Tasmaniens (2). Ainsi ce phénomène dans lequel les partisans de la théorie biologique voient un indice de progrès est, pour l'anthropologue de Rome, un triste signe de décadence. Si celte interprétation était exacte, elle devrait nous effrayer ; car, comme il est certain (voir § 23) que la natalité diminue universellement

(1) Pareto, Cours, vol. I, pages 90 et 94. Si la conclusion que M. Pareto tire du rapprochement des statistiques de prospérité économique, de la nuptialité, de la natalité et de la mortalité en Angleterre de 1860 à 1891 était exacte, il y aurait là une très forte objection contre la théorie biologique. Mais je ne crois pas cette induction exacte, parce que la natalité est en diminution constante, tandis que la prospérité augmente constamment.

(2) Critica Sociale, 16 août 1893.

ATTÉNUATION DB LA LTJTTB, MALTUUS, BTC. 163

chez les classes supérieures d'une façon constante et parallèle à l'augmentation du bien-être et de la civilisation, il en faudrait conclure que le but le plus vivement désiré par l'humanité, le progrès économique, intelleciuel et moral, une fois atteint marquerait en même temps la disparition fatale de la race humaine. Le rêve de Schopenhauer se réaliserait, sans qu'il soit besoin d'avoir recours à l'intervention de la volonté. Heureusement l'hypothèse biologique qui semble la plus optimiste, mais qui est profondément pessimiste, puisqu'elle met en antithèse le progrès et la procréation, ne résiste pas à la critique ; tout démontre que la diminution de la natalité est un phénomène voulu, et que toutes les conditions de ce phénomène sont d'origine sociale et non biologique.

Quelque autorisées que soient les opinions de certains hygiénistes, on n'admet pas généralement qu'il y ait un rapport inverse entre le plaisir sexuel et la fécondité et les couples qui, à en juger par les apparences, doivent leur origine à l'amour le plus pur et le plus désintéressé et qui cependant sont très féconds, sont suffisamment nombreux. D'ailleurs on comprend que c'est là une recherche si délicate que Phypolhèse n'aura jamais de base expérimentale, parce que il n'y aura que très peu de personnes, si même il y en a, qui feront connaître le degré de plaisir éprouvé par leur femme au moment de l'accouplement.

Ce rapport inverse qui existerait entre la fonction sexuelle et le développement intellectuel, qui semble dépendre de la grande loi de la division du travail et

164 CHAPITRE IY

qui aurait pour lui la logique — la force nerveuse dépensée dati s Tune des fonctions devant faire défaut à l'autre — et certaines données zoologiques —diminution de La fécondité à mesure que se développe l'intelligence dans l'échelle zoologique, — ce rapport inverse, auquel se rattache l'hypothèse de J "épuisement de Jacoby et de Delaunay, a contre lui d'autres faits et d'autres observations.

Contre cette prétendue loi biologique, il y a d'abord ce fait» qu'à dîx-huit ans garçons et filles font peu travailler leur cerveau et préfèrent se laisser aller à des jouissances sexuelles. On ne peut pas parler à cet âge d'épuisement nerveux ; la vigueur est alors très grande et le désir du mariage très violent. Ce désîr devenait une réaîiié dans le Mîr t jusqu'à une époque récente, et chez les peuples moins civilisés et dans les classes inférieures de l'Europe, quoiqu'il y ait presque partout dans les Etats de l'ancien continent des freins légaux très-puissants : un des principaux est la conscription. Or, c'est précisément dans cette période de la vie où rapt i tndc et le désir de la procréation sont le plus grand que celle-ci est ta plus faible ! A vingt ans en France sur mille hommes il n'y en a que vingt-six, et sur mille femmes que deux cent deux qui soient mariés. Les hommes se marient te plus souvent de 32 à 33 ans; il en est de même, avec des oscillations peu importantes, dans les autres Etals civilisés de l'Europe et de l'Amérique, comme cela résulte des études démographiques de MM, BerUMon, Du mont, Mayr, qui noua apprennent aussi que l'âge du ma-

riage s'élève en même temps que la classe sociale. L'infécondité française, remarque M. Dumont, ne vient pas à l'appui de la loi biologique. L'immense majorité des familles, composées d'un ou de deux enfants n'ont qu'une intelligence médiocre ; les populations rurales de l'Orne, du Gers, du Lot-et Garonne, à natalité très faible — qui descend à neuf ou dix par mille ! — ont une très faible culture esthétique, intellectuelle et morale, qui n'est certainement pas supérieure à celle des populations de Dunkerque, dont la natalité est de cinquante à cinquante-deux pour mille. "Et l'on ne peut pas trouver de rapports entre l'intelligence, la grande industrie et la nalalité, parce que si cette dernière est forte dans le Nord et dans la Seine, elle est basse dans le Rhône, dans la Loire, dans l'Orne (Nalalité, etc., pages 90, 94, 212). En ce qui concerne l'épuisement nerveux, on oublie facilement qu'un seul instant d'ivresse sexuelle, préparé par une de ces longues périodes de repos, indispensable par nécessité physiologique aux hommes voués exclusivement au travail intellectuel, détruit au point de vue de la procréation les effets voulus et stérilisants du premier. L'observation de M. Jacoby sur la faible fécondité des déparlemenls français qui ont fourni un grand nombre d'hommes, célèbres ne porte pas. Commentée demande M. Dumont, la névrose d'un paysan originaire du Lot-et-Garonne devenu à Paris un savant de premier ordre, pourraitelle diminuer la natalité naturelle, la nuptialité et la fécondité des mariages des petits propriétaires de ce département? (Natalité, etc , pages 101 et 102). Est-ce

que le déparie ment a donné une partie de sa force nerveuse pour Ju procréation du savant éminent, qui est presque toujours d'ailleurs le produit de contingences sociales étrangères à ces conditions biologiques?

Ou peu! Faire cette même observation en ce qui concerne le rapport inverse qui existerait entre le développement de l'intelligence et la fécondité dans l'échelle ZQologîque. Les chiens sont extraordinairement plus féconds que les bœufs, et pourtant ils sont beaucoup plus intelligents.

L'hypothèse biologique manque complètement jusqu'ici de base statistique et vraiment inductive {Schiïfflë) Messedaglia) ; et tandis que l'influence de la bonne alimentation et des jouissances sexuelles sur la fécondité est compliquée et cachée par tant d'autres fadeurs, il n'y a aucun doute sur les relations de Fi mpré voyance, de l'ignorance et de la misère, qui expliquent la fécondité des classes inférieures : imprévoyance qui se traduit par des mariages précoces et par la fréquence bestiale des rapprochements, même dans les périodes dans lesquelles la science nous apprend que la fécondai ion de l'ovule est le plus facile. D'autre part, on sait qu'en Angleterre comme en France, comme chefc presque loutes les classes sociales élevées, la diminution de La natalité est due non pas à l'augmentation du bien-être en tant que facteur biologique, mais à l'augmentation de prévoyance qui en est la suite. On sait la propagande faile par Bradlaugh et miss Annie Besant el par d'autres néo-malthusiens. C'est pour cela que M. Virchow explique la fécondité plus grande des pau-

vres en disant que les seules passions qu'ils peuvent satisfaire sont l'amour et l'ivresse.

C'est l'existence de ces faits certains, contraires à la théorie biologique, et l'incertitude des faits et des arguments sur lesquels elle s'appuie, qui ont fait que des écrivains qui acceptent avec sympathie l'hypothèse spencérienne, sont restés perplexes, et tout en se rassurant à la pensée que le danger d'une trop forte population diminue spontanément à mesure qu'augmentent le bien-être matéiielel la culture intellectuelle, recommandent cependant l'intervention de la volonté humaine ; ils conseillent la prévoyance malthusienne sans reconnaître la justesse de la théorie de Mallhus (1). L'action 1 imitatrice des modifications biologiques serait d'ailleurs très lente, et le problème de la population devrait par suite s'imposer à la génération actuelle et à beaucoup d'autres encore (2).

11 est certain que ces problèmes sont extrêmement complexes et que même les optimistes les plus exaltés ne pourront et ne sauront pas discerner avec précision entre les deux phénomènes lequel est Y effet et lequel est la cause. On devra donc toujours se préoccuper de rechercher avec exactitude le processus que doit amener Féquilibre définitif des deux progressions, des hommes et des subsistances. 11 ne faut pas oublier que dans la phénoménologie sociale on est toujours devant cet espèce de cercle vicieux, par lequel chaque effet devient

(1) Nitti, Merlino, etc.

(2) Schaeffle, Vita e struttura del corpo sociale, vol. I, page 900.

cause à son tour ; le développement du bien-être engendre la prévoyance malthusienne, et celk-ci réagit sur le premier, et inversement.

Les postulats de la loi de population sont tout à fait conformes à la théorie générale de l'évolution des organismes et des sociétés humaines. C'est ce qui résulte d'un court mais important chapitre de la Sociologie de Spencer (1), dans lequel il expose les avantages éthiques, économiques et sociologiques de la diminution de la population. Dans ce chapitre il est démontré que révolution va de la fécondité maximum à la fécondité minimum. Dans la série des organismes la perfection augmente à mesure que diminue la fécondité. C'est ainsi que chez les protozoaires microscopiques on constate une reproduction prodigieuse et permanente par scissiparité. Chez les mammifères les plus élevés et chez l'homme, la fécondité est minimum. Grâce à cette évolution les intérêts de l'espèce, des parents et des enfants sont d'autant mieux garantis qu'on s'élève davantage sur l'échelle des êtres organisés. En effet, chez les animaux à très grande fécondité (protozoaires), la durée de la vie est très courte; elle est maximum chez les êtres dont la fécondité est minimum, comme l'éléphant et l'homme. Dans les deux cas l'intérêt de l'espèce est sauvegardé, parce que chez les protozoaires, dont la vie est très courte, la conservation de l'espèce ne serait pas possible s'il n'y avait une facilité extraordinaire de reproduction. D'ailleurs, chez les animaux supérieurs qui

(1) III e partie, chap. n, dans le II e volume de la trad. franc.

ont peu de petits et dont les descendants ont la vie plus longue, la conservation de l'espèce se fait avec une épargne plus grande de force et de matière.

Chez les protozoaires la vie des adultes et des jeunes est complètement subordonnée aux intérêts de l'espèce; elle Test d'autant moins qu'on s'élève sur l'échelle zoologique. Plus la vie des animaux est longue et moins ils ont de petits, plus leur vie est indépendante et moins elle est subordonnée aux intérêts de l'espèce. Les intérêts des jeunes sont mieux garantis quind la procréation est faible, parce que les parents consacrent plus de temps et plus de soins à les élever; il y a là pour les parents une nouvelle source de plaisirs qui leur permet de vivre plus longtemps après qu'a cessé la période consacrée à la procréation. De même les enfants éprouvent des plaisirs analogues dans les soins qu'ils donnent à leurs vieux parents : dans les deux cas il y a dévelopment des sentiments altruistes.

« En combinant ces propositions, nous en tirons le corollaire que la constitution la plus élevée de la famille se trouve réalisée lorsque les besoins de la société et ceux de ses membres, vieux et jeunes, se trouvent si bien conciliés que la mortalité entre la naissance et l'âge de la reproduction tombe au minimum, et que la subordination de la vie des adultes à l'éducalion des enfants devient la plus faible possible. Ce lien de subordination se relâche de trois manières : d'abord, par l'allongement de la période qui précède la reproduction ; la seconde, par la décroissance du nombre des rejetons nés et élevés, comme aussi par l'accroissement des plaisirs que cau-

s?nt les soins qu'on en prend ; enûn la troisième, par rallongement de la vie qui suit la cessation de la reproduction.

« L'idéal de la famille que nous suggère l'étude des relations sexuelles et parentales dans toute l'étendue du monde organique, est le mêmeque celui que la comparaison des âges inférieurs de l'humanité avec les supérieurs nous indique. Dans les tribus sauvages nous trouvons en général une grande mortalité des jeunes : il y ad'ordinaire plus ou moins d'infanticides, ou bien un grand nombre de décès par suite des conditions défavorables, ou bien ces deux causes agissent ensemble. Ajoutons que les races inférieures ont pour caractère une maturité précoce et une précocité de la période de reproduction ; ce qui suppose la brièveté de la période durant laquelle la vie individuelle se poursuit sans autre but qu'elle-même. Tant que la fécondité dure, le fardeau qui pèse sur les femmes, épuisées qu'elles sont par des fatigues et des corvées de toute sorte, est très lourd. Les relations maritales et parentales ne sont pas des sources de plaisir aussi élevées, ni aussi prolongées, que chez les races civilisées. Ensuite, après que les enfants ont été élevés, ce qui reste de vie pour chaque sexe est court : souvent la violence y met fin, souvent une mort volontaire ; d'ailleurs elle finit par un déclin rapide, auquel les soins filiaux ne mettent point obstacle », p. 210-211.

J'ajouterai de mon côté, en continuant l'analogie, que chez les peuples civilisés les classes pauvres, inférieures, ont pour caractéristique particulière : une mortalité maximum des enfants dans la première période de

l'existence, une durée moyenne de la vie minimum, un faible souci des enfants à l'égard de leurs parents vieux, une déperdition de force, de matière pour assurer la conservation de l'espèce. Ainsi nous retrouvons dans les sociétés humaines la phylogenèse de Haeckel, et conformément à la théorie de l'évolution, en faisant marcher de pair le malthusianisme et les réformes sociales avec la diminution de la procréation : 1° on élèvera la vie moyenne et on diminuera la mortalité des nouveauxnés; 2° on resserrera, grâce à une éducation plus longue et plus soignée, les liens familiaux, et on favorisera le développement des sentiments altruistes; 3° on atténuera de plus en plus et on finira par faire disparaître la cause de la lutte pour l'existence entre les hommes.

Quelle que soit enfin la théorie de la population que Ton accepte, celle de Malthus ou la théorie biologique de Spencer, l'histoire et la statistique démontrent que : II est non seulement possible, mais cela s'est produit chez certains peuples à civilisation très avancée, de diminuer d'une façon notable V augmentation de la population de façon à maintenir ou à rétablir V équilibre de la population et des moyens de subsistance et de faciliter considérablement son amélioration. La cause première et immédiate à laquelle Darwin faisait appel pour établir la loi de la lutte pour V existence est ainsi graduellement, mais d'une façon continue, atténuée et éliminée.

CHAPJTRE V

i, HOMMB ET LA. NATURE

La lulte pour l'existence entre les hommes était une nécessité lorsqu'il n'existait pas d'autre moyen sûr pour garantir l'existence elle-même et que l'homme ne complaît que sur la productivité spontanée du sol. Il était alors sous la dépendance absolue, à la merci des caprices de la nature et il ne pourvoyait que très difficilement et avec une grande incertitude à ses besoins (Roscher).

Puis l'homme s'est mis petit à petit à modifier la nature, se soustrayant ainsi à sa domination. Les résultats obtenus ont été en raison directe de son travail et du développement de son intelligence (Langé). Sa victoire sur la nature lui a permis d'agir sur les autres existences et ainsi l'homme s'est non seulement soustrait à la sélection naturelle, mais il a pu en même temps s'approprier une partie de la puissance qu'avant son apparition la nature exerçait sur l'univers. C'est cette lutte et celle vicloîre sur la nature qui différencient toujours davantage l'homme des animaux, dont la conservation n'exige

l'hommb et la nature 473

aucun changement dans les condilions naturelles du sol ou dans leurs tendances, en dehors de la répression réciproque de tout accroissement excessif, qui sert à empêcher la destruction d'une espèce par l'usurpation d'une autre (Marsh) (i).

Il va de soi que l'étendue et la portée de celte victoire se sont développées graduellement. Nil per saltum. Au commencement les hommes comme les animaux n'ont fait que des consommations improductives ; c'est la guerre, la chasse, la péché, la cueillette des produits naturels qui fournissatenfcà leurs besoins et ce rie sont pas là des phénomènes sociaux, mais des phénomènes biologiques, qui sont du domaine de la nutrition individuelle.

Le passage du phénomène biologique au phénomène social s'est fait par transactions insensibles. La cueillette la chasse et la pèche, c'est la guerre de l'homme contre les plantes et les animaux. Celte guerre nécessite des efforts individuels ou collectifs, sans qu'il soit possible de déterminer où commencent les uns et où unissent les autres. Les deux processus se mêlent de mille façon?* Tantôt chacun chasse pour son compte, tantôt c'est la horde tout entière qui entreprend une campagne pour se procurer des animaux ou des poissons. Tout dépend

(1) Lange, Op. cit., chap. v. Kapital und Arbeit ; Marsh t L'uomo e la natura, 1870, page 43. Que le lecteur se rappelle que la coopération a été nécessaire pour vaincre les premières batailles contre la nature, là même ou celle-ci offrait les meilleures conditions pour la production.

des difficultés de l'entreprise et du degré de résistance que peut opposer la proie que Ton recherche (i).

Ainsi la nécessité de la lutte endo-sociale diminuait au fur et à mesure que l'homme comprenait mieux qu'il pouvait pourvoir plus sûrement à son existence en s'associant à ses semblables pour vaincre et obtenir la plus grande production possible. Cette perception des avantages de la solidarité et de l'association devenait plus nette et plus intense à mesure que se développait son intelligence et que les premiers résultats obtenus et accumulés pouvaient être transmis aux descendants. De sorte que l'utile — premier moment causal de Valtruisme, comme on a indiqué — en coopérant avec luimême contribuait à transformer l'objectif de la lutte.

La nécessité de cette action de l'homme sur la nature qui l'entoure est aujourd'hui tellement évidente, que même le socialisme scientifique reconnaît que toute tentative d'amener une meilleure répartition du revenu du travail ne peut être durable que si elle est accompagnée d'une augmentation de la force productive du pays. A défaut de cela il n'y a pas de système qui puisse élever d'une façon durable la condition du prolétariat (2). D'autre part, les adversaires du socialisme ne devraient pas oublier que même lorsque la lutte contre la nature obtient des succès merveilleux, elle n'arrive pas à procurer aux ouvriers le minimum de bien-être possible. Le pouvoir de l'homme sur les forces naturelles s'est telle-

(1) De Greef, Introduction à la sociologie. II* partie, p. 69 ; Novicow, Les luttes, page 65.

(2) Kautsky, Op. cit., trad. Bissolati, page 324.

l'homme et la nature 175

ment accru qu'il y a quinze ans— et depuis combien d'autres progrès! — les chevaux-vapeur de la Grande- Bretagne étaient égaux à dix fois la force de toute la po" pulation : et cependant la misère n'avait pas diminué d'une façon proportionnelle (1). N'est-ce pas la meilleure preuve que cette victoire contre la nature, de même que la réduction de la population, doit être accompagnée de réformes sociales? Ce changement d'objectif de la lutte entraîne une modification de' la progression arithmétique du développement des moyens de subsistance, qui, s'ajoutant à la transformation de la progression géométrique de l'augmentation de la population, atténue toujours davantage et élimine la cause directe du conflit endo- social.

Il nous faut rappeler ici, à l'appui de ce que nous avons dit sur les rapports de l'industrialisme et de l'esprit pacifique, que les Saint-Simoniens eurent plus que tous les autres l'intuition de la nécessité d'entreprendre cette lutte contre la nature ; et, lorsque tous les essais d'application pratique du système eurent échoué, c'est à cette lutte que se consacra même Enfantin, certainement l'homme le moins propre à ce travail. D'autre part, des rangs des Saint-Simoniens sont sortis des géographes, des industriels, des ingénieurs, devenus plus tard célèbres, et quelques-uns fort riches.

Ainsi, de même que les peuples les plus pacifiques sont ceux qui montrent le plus de goût pour l'agriculture et l'industrie et les applications de la science —

(1) Rusaell Wall ace, Reoccupation of the Land in Forecasts of the coming century, Londres, 1897, page 9.

les Anglais, les Américains du nord, — chez ces peuples eux-mêmes, les éléments qui ont le mieux * lutté contre la nature sont représentés par les communautés et les sectes religieuses à tendances communistes : Shakers, Mormons, Communautés d'Oneida, etc. C'est ce que Ton constate également ailleurs, par exemple chez les frères Moraves et les juifs eux-mêmes, qui, on le sait, ont la guerre en horreur, et n'ont pas perdu la tradition de leurs institutions socialistes, dont l'importance a été signaléeparM. Lévi. !5

Je ne puis indiquer ici toutes les formes variées sous lesquelles, mettant à profit toutes les découvertes de la science, l'homme a mené la lutte contre la nature et je renvoie le lecteur à l'ouvrage de M. Giorgio Marsh, Lîuomo e la natura. M. Marsh a étudié ce sujet d'une façon systématique ; il a montré que si l'homme a été à l'origine le produit des conditions naturelles, il a plus tard réagi contre la nature qui l'entoure. Et il ne cache pas que, soit désir démesuré des résuitatsimmédiats, soit ignorance des transformations qu'il faisait, l'homme a agi parfois contre son propre intérêt et contre l'intérêt des générations futures, en faisant subir à la nature des modifications qui finalement en ont diminué la productivité. On doit ajouter que cette lutte au détriment des descendants et des collectivités a été plus générale depuis le triomphe du libéralisme économique. Il suffira de citer ici la destruction de nombreuses forêts au détriment des conditions économiques et hygiéniques, et M. Leroy-Beaulieu lui-même préfère à la propriété privée des forêts la propriété collective.

l'homme bt la nature 177

La réaction de l'homme contre la nature donne d'autant plus de résultats que la cohésion et l'harmonie des forces sociales sont plus grandes, que chacun des membres de l'association a un intérêt direct à la victoire, et que la répartition des résultats se fait selon la justice. De même que les luttes entre les groupes d'hommes diminuent d'intensité à mesure que ces groupes deviennent plus nombreux, de même la lutte contre la nature a d'autant plus de succès que les forces humaines associées sont plus nombreuses (i).

Les socialistes et les économistes sont d'accord sur les avantages de cette union et de celte cohésion des forces sociales dans la lutte contre la nature. M. Fedele Lampertico a fort exactement remarqué que si la force de chaque homme est très faible, la réunion de ces forces minimes forme une force totale plus grande même que la somme de chacune de ces forces ; grâce à celte réunion, on arrive à diminuer le temps et à accroître l'étendue de leur action, nous dirions plus exactement l'efficacité (2).

Cette pensée de M. Lampertico me semble très exacte et d'une profondeur qui échappe à première vue, car elle contredit un des fondements de la sociologie de Spencer et des individualistes — que nous avons plusieurs fois incidemment critiquée — qui ne veulent voir

(4) G. Rosa, La filosofia positiva delta storia (Rivista di filosofia scientifica, t re année, n. 6).

(2) Cité par Wiede, Der Militarismus , page 109, ni. Cela a été également démontré par Marx, Le Capital, page 141.

dans Les agrégats sociaux qu'une simple addilion des forces et des qualités de leurs composants.

C'est l'homme et la solidarité entre les hommes et non pas la lutte qui nous ont donné les prodigieuses œuvres modernes — chemins de fer américains, transsibérien, canal de Suez, percement du tunnel du Mont Cenis et du Saint-Golhard, etc., — et qui nous en donneront d'une importance plus grande dans la société future, de même que marchera pari passu le développement de la science et de ses applications, qui conduiront à la transformation continue de la nature et non pas à la destruction eu Ire les hommes. Ce processus de transformation constituera un objet inépuisable sur lequel pourra s'exercer l'énergie humaine.

Dans ce sens la lutte pour V existence est préconisée par les plus éminents représentants du socialisme scientifique, Marx, Engels, Wiede, Kautsky, etc. — et elle a été appelée par M. de Lanessan, association pour la lutte, il me semble qu'on devrait l'appeler plus exactement V association pour le progrès, en conservant le nom de lutte pour l'existence à la lutte des animaux et des hommes primitifs.

Dans la lutte contre la nature la grande importance de l'association a été récemment mise en relief dans un autre ouvrage de M. Kautsky, dans lequel il a eu l'occasion d'exposer ce qu'il entendait par la lutte pour fexis* tenee*

Les sociétés qui se proposent de procurer l'alimentation et la protection représentent la forme la plus élevée de l'évolution. Les groupes humains appartiennent à

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cette catégorie. Les sociétés humaines se distinguent des hordes de singes sociaux uniquement par les moyens et la manière avec lesquels ils atteignent leur but. Ceuxci sont identiques chez les uns comme chez les autres. Pour les hommes la société n'est qu'une arme et la meilleure dans la lutfe pour l'existence. Supprimer le principe de l'association dans cette lutte, c'est priver les hommes du moyen le plus efûcace pour l'entreprendre.

Lorsque les manchestériens et même les naturalistes proclament que la lutte de tous contre tous est fondée sur les lois de la nature et que sa cessation marquerait l'arrêt de notre développement, et lorsqu'ils qualifient de sentimentalité tous les essais tentés pour diminuer la lutte endo-sociale, ils montrent simplement par là qu'ils ont compris d'une façon superficielle la théorie de la lutte pour l'existence.

Si pour chaque espèce d'animaux le progrès consiste à perfectionner ses armes de lutte, on doit, pour les animaux sociables, considérer le perfectionnement de leur organisation sociale et, par suite, le perfectionnement de la lutte de tous à l'avantage de tous comme le progrès le plus important. C'est ce que l'on pourra dire a fortiori pour les hommes dont l'arme la plus puissante, et même la seule dans la lutte pour l'existence, est la société. Ce qui dislingue l'homme des autres animaux c'est son intelligence, et celle-ci est le fruit de l'association, puisque l'homme isolé devient stupide et ignorant. Toutes ses autres armes sont inférieures à celles des autres animaux ; l'homme ne possède pas d'armes, de moyens d'attaque, de défense comme les fauves ; il n'a

pas pour se défendre la taille de l'éléphant, de l'hippopotame et du rhinocéros. Il n'a pas la légèreléet l'agilité de l'écureuil et de la gazelle.

Si, malgré tout cela, l'homme est arrivé non seulement à se défendre contre ses ennemis, mais encore à s'en servir et à devenir le maître de toute la nature, ce n'est pas grâce à une étincelle mystérieuse, divine, mais parce qu'il a développé l'arme excellente, la seule qu'il possède dans la lutte pour l'existence, la société, à un point inconnu aux autres animaux. Ce n'est que dans la société et par la société que l'homme est arrivé à son développement actuel, et c'est en elle et par elle qu'il fera de nouveaux progrès. Ceux qui détruisent la cohésion sociale, qui voient dans la société la lutte de tous contre tous, dépouillent l'homme de son arme la plus puissante dans la lutte contre la nature et le frappent dans son existence (1).

Afin de décrire avec plus de détails cette lutte contre la nature et ses résultats, nous devons insister ici d'une façon particulière sur celle qui nous permet de démontrer la possibilité d'obtenir de la terre des produits plus nombreux en modifiant la progression arithmétique de l'augmentation des moyens de subsistance.

On peut y arriver de trois façons : 1°en améliorant la qualité des terrains, de façon à ce que, à superficie égale* la quantité de substance nutritive soit plus grande que celle qu'ils fournissent actuellement; 2° en améliorant

(1) K. Kautsky, Die socialen Triebe und der Thierwelt {Die neue Zeit, janvier, 1883, § 29).

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