‹ Le socialisme reformiste françaisChapitre 9 sur 11 · AU SUJET DU TRAITÉ SINO-JAPONAIS (CHAMBRE DES DÉPUTÉS, 10 JUIN · texte numérisé non relu

AU SUJET DU TRAITÉ SINO-JAPONAIS (CHAMBRE DES DÉPUTÉS, 10 JUIN

Messieurs,

Jamais, je le sens, je n'ai eu besoin davantage de la bienveillante attention de la Chambre qu'au moment d'aborder un débat à la fois si délicat et si grave. Peut-être ai-je d'ailleurs quelque droit à la lui réclamer.

Je ne monte pas à la tribune pour discuter les intentions du gouvernement. Personne moins que moi ne doute que le ministre qui a la charge et la responsabilité de nos affaires extérieures n'ait été constamment inspiré dans leur gestion par le souci exclusif du bien public et de la grandeur du pays.

Ce n'est point à cette heure un député de l'opposition qui vient combattre un gouvernement dont il méditerait la chute ; non, nettement non. C'est un Français qui croit de l'intérêt du pays de convier d'autres Français à examiner

ensemble, d'un commun accord, dans un même esprit, la question la plus importante et la plus haute : quelle est la politique extérieure à laquelle il convient que nous nous tenions attachés, la meilleure et la plus profitable aux intérêts et à la dignité de la France républicaine ?

Messieurs, d'accord avec l'Allemagne et la Russie, la France est intervenue dans la solution du conflit sino-japonais. Son intervention, aux termes des déclarations de M. le ministre des Affaires étrangères au Sénat, a eu un caractère tout amical. Je ne le conteste pas. Mais auraitelle gardé ce caractère si, moins habile, le vainqueur avait fait montre de moins de modération ? Assurément non. Notre action diplomatique eût dû faire place à une action d'un autre genre. Côte à côte avec les navires allemands et russes, la flotte française eût dû, pour le moins, effectuer le blocus des ports du Japon.

Pourquoi, en l'absence des Chambres, le gouvernement a-t-il cru devoir prendre une initiative qui l'exposait à un tel risque ? Pourquoi sommes-nous allés au Japon ?

En écoutant au Sénat les explications qu'y fournissait M. le ministre des Affaires étrangères, j'attendais qu'il donnât de notre intervention un motif qui est, celui-là, dans les traditions de la France, et qui était, je crois, dans son intérêt. Il ne se passe pas sur la surface du globe un événement de quelque importance, il ne se commet pas sur un point du monde une injustice, un abus de la force, que toutes les

on

nations n'en soient, directement ou non, à une échéance plus ou moins lointaine, atteintes et lésées dans leurs intérêts propres.

J'aurais souhaité que ce fût au nom de cet intérêt supérieur et commun qu'ont toutes les nations à ne pas permettre que nulle part la force prime le droit, que notre diplomatie justifiât notre intervention. Peut-être, dans un avenir plus ou moins rapproché, eût-elle pu, à son tour, invoquer ce précédent sur les rives du Nrl ou sur le» bords du Rhin.

Si j'en juge d'après les explications qu'a fourniesjusqu'à présent M. le ministre, notre diplomatie ai méconnu ou dédaigné cette raison.

Si nous sommes allés au Japon, ce serait d'abord parce que les intérêts qi»e nous avons au Tonkin ne nous permettent pas de laisser porter atteinte à l'intégrité de la Chine.

Il sera permis, Messieurs, de n'attacher à ce motif que la valeur d'un prétexte. Si la Chine avait été pour nous, au Tonkin T le voisin que nous avions le droit d'espérer, si elle avait maintenu sur nos frontières une police exacte, si elle avait prévenu ou réprimé les incursions de ses miliciens, on aurait pu comprendre que notre intérêt nous commandât de ne pas laisser molester ce bon voisin et surtout de ne pas laisser porter atteinte à son régime intérieur et par là même mettre en péril les bonnes relations que nous entretenions avec lui.

II n'en est rien et, à vrai dire, avant même que M. le ministre y fit dans son discours r au Sénat, une légère allusion, tout le monde, Mes-

sieurs, avait bien compris la véritable raison de notre intervention là-bas.

Cette raison, vous la connaissez. Depuis 1891, il existe entre la France et la Russie un accord, une entente, sur les conditions et la portée de laquelle le Parlement n'a pas encore été officiellement renseigné.

Nous en savons comme tout le monde ce qu'on a pu apprendre par les événements qui se sont publiquement déroulés. J'en citerai impartialement deux qui ont été les résultats les plus visibles, au point de vue de chacune des deux parties, de cette entente: d'une part, le relèvement de la France attesté et pour ainsi dire consacré devant le monde par les fêtes de Cronstadt ; d'autre part, les milliards de l'épargne française tombant dans les caisses russes et donnant à la Russie le concours financier dont elle avait besoin.

Quels que soient les résultats encore indéterminés que la France doive recueillir de cette entente, je comprends, quant à moi, que le gouvernement, en l'absence des Chambres, n'ait pas cru devoir prendre sur lui, n'ait pas cru pouvoir assumer la responsabilité de ruiner ou seulement de compromettre un accord qui était né et qui — le socialiste Engels le prédisait dès septembre 1870 — devait fatalement naître de l'écrasement de la France par l'Allemagne. Je comprends que le gouvernement n'ait pas voulu permettre à une autre puissance de subtituer ses bons avis aux nôtres auprès de la Russie.

La Russie avait un intérêt évident, considé-

rable, à ne pas permettre que le Japon s'installât en maître dans la presqu'île de Liao-Tung et à Port-Arthur. Le gouvernemen a avisé la Russie qu'elle pouvait, dans cette crcoiistance, compter sur son concours.

A la même heure, de son côté, mû par des mobiles qu'il n'est pas difficile de discerner, le gouvernement impérial allemand faisait parvenir au gouvernement russe les mêmes assurances. Ainsi, Messieurs, s'est trouvée accom plie l'entente qui nous a menés au Japon.

Nous sommes au Japon, pour combien de temps?

On dit que le Japon n'occupe que provisoirement certains points du territoire chinois ; on ajoute qu'il doit les évacuer lorsque aura été réglée l'indemnité de guerre.

Un délai a-t-il été fixé pour le payement de cette indemnité? Avons-nous l'assurance que ce délai sera respecté? S'il ne l'est pas, que se passera-t-il ? Si la Russie., si l'Allemagne, ont exigé des compensations, aï elles ont fixé leur part, qu'a fait, de son côté, le gouvernement de la République ?

Ce sont là autant de questions précises auxquelles je crois qu'il serait intéressant que M. le ministre des Affaires étrangères pût donner des réponses également précises.

Mais, quels que puissent être les résultats postérieurs de notre intervention au Japon, elle a produit déjà un résultat considérable qui touche à toute notre politique extérieure, et sur lequel il convient maintenant que je m'explique

avec toute la réserve, mais avec toute la netteté; désirable.

Notre action commune avec l'Allemagne et la Russie a souligné subitement et mis en un singulier relief l'acceptation antérieure de notre gouvernement à participer aux fêtes de Kiel.

Au moment même où notre acceptation s'était produite, il en était résulté en France une légitime surprise et, je puis le dire sans forcer la note, une assez grande émotion. La surprise, je la trouve légitime, parce qu'il me semble que rien n'était plus aisé que de décliner courtoisement une pareille invitation. Il s'agit d'une fête, et l'on ne peut, par conséquent, sans altérer manifestement la réalité des faits, essayer, comme Ta tenté M. le ministre des Affaires étrangères au Sénat, de rapprocher de cette manifestation d'autres manifestations internationales où il était non seulement du droit, mais du devoir étroit de la France d'être représentée, parce que ses intérêts y étaient directement mis en cause : je veux parler du congrès de Berlin en 1878, après la guerre russo-turque, de la conférence de 1885, pour le Congo, et même de la conférence sociale de 1890.

La manifestation actuelle n'avait rien de comparable, et d'ailleurs — ce qui n'est pas, je crois, sans importance lorsqu'il s'agit de diplomatie — nous pouvions invoquer un précédent.

Si le gouvernement de la République française ne s'est ni ému ni même formalisé que le gouvernement impérial allemand s'autorisât de

uvenirs dynastiques ou de scrupules monariques pour refuser de participer, en 1889, à commémoration pacifique du centenaire de (otre grande Révolution, comment le gouverement impérial allemand eût-il pu s'étonner ulement que la France mutilée, saignant enore de sa blessure, se dérobât à l'invitation ui lui était faite d'aller, sur un terrain ravi luième à d'autres vaincus, fêter l'inauguration 'un canal dont l'ouverture seule est une menace tournée contre nous.

Le gouvernement ne l'a pas pensé ainsi ; mais si les raisons de courtoisie et de politesse internationales ne suffisent pas, comme j'ai essayé de le prouver, à expliquer cette décision, nous ignorons encore quels sont les motifs impérieux qui ont dicté au gouvernement son attitude.

Quoi qu'il en soit, de ces deux faits, notre action commune au Japon et notre participation aux fêtes de Kiel, est résultée une impression fausse peut-être, mais certaine ; il a paru que notre politique extérieure se trouvait modifiée dans son orientation et que l'entente francorusse se doublait — se compliquait serait plus exact — d'une entente franco-allemande.

On a protesté déjà, on protestera encore tout à l'heure contre cette interprétation ; mais ce n'est pas aux hommes politiques qui sont devant moi que j'ai besoin de rappeler qu'ils n'ont pas le droit de faire fi des apparences.

Et puis, il y a quelqu'un dans le monde qui a tout fait pour créer ces apparences et pour provoquer cet état d'esprit.

Faut-il rappeler, Messieurs, avec quelle persévérance, avec quelle suite dans ses idées, l'empereur allemand s'est appliqué à se rapprocher de nous, avec quel soin, avec quel art il a saisi toutes les occasions d'apaiser, d'endormir notre méfiance et notre hostilité ?

Notre prés* nce à Kiel est, pour cette politique, le plus récent et le plus éclatant des *uccès.

Qu'elle servb d'ailleurs les intérêts du gouvernement impérial allemand, r'est trop évident.

C'est dans le même esprit, mû par des consi dérations analogues, qu'il y a longtemps déjà, en 1878, M. de Bismarck montrait à nos représentants l'Afrique comme une proie offerte à nos légitimes ambition;?. Tout ce qi\i tend à faire entrer dans le domaine ^es faits accomplis et acceptés tes événements de 1870, est de toute évidence pour 1* politique allemande une victoire dont elle a raison de trion.pher.

Mais, Messieurs, avons-nous raison, nous, d'obéir à ces suggestions ?

Il y a d'excellents Français, de très bons patriotes, qui ont écouté les tentations que M. de Bismarck leur adressait en 1878. ïls ont cru que le meilleur moyen de préparer les réparations de l'avenir, d'accroître notre prestige, de renforcer notre puissance, était une large expan sion coloniale. J'estime avec beaucoup d'autres Français, qui ne sont pas de moins bons patriotes, que nous avons cédé au plus décevant des mirages, que, le jour du péril continental venu, nous regretterions amèrement les millions et

les hommes qu'avec une prodigalité imprévoyante nous avons semés aux quatre coins du monde.

Mais au moins jusqu'ici il n'a été possible à personne de prétendre seulement que nous oublions, que nous reléguions au second plan la mémoire de l'iniquité subie et des devoirs qu'elle nous impose.

Messieurs, je sens plus que personne combien ce point est douloureux ; je me ferais scrupule d'y insister ; et je suis sûr d'ailleurs que, là-dessus, tout le monde est d'accord...., je suis sur qu'il ne peut entrer dans l'esprit de personne que la France renonce jamais à la fidélité qu'elle a vouée aux provinces qui lui ont été ravies. Mais encore faut-il que nous ne permettions à personne de paraître pouvoir se tromper sur les apparences, sur nos intentions et sur notre volonté.

En prenant cette attitude, en tenant ce langage, nous entendons ne laisser prise à aucune équivoque sur notre pensée. La France veut la paix ; elle y est passionnément attachée, et il me sera permis de dire — s'il était possible sur une telle matière de faire parmi les Français une distinction — que ceux-là surtout en souhaitent le maintien d'une ardeur particulière qui, comme nous, violemment épris des réformes sociales, savent bien que la guerre serait, pour la réalisation de leur idéal, le plus redoutable des périls.

Nous voulons la paix ; mais dans la paix ellemême, il est permis, il est possible, par notre

habileté, par notre sagesse, de hâter le momen des réparations nécessaires auxquelles travail lent pour nous et le temps et la justice imma nente des choses.

Nous avons, parmi les peuples, de précieuseï et sincères sympathies ; il en est qui se son affirmées dans les circonstances les plus terribles de notre histoire ; et je crois que, sans 'méconnaître aucun des devoirs de courtoisie el de réserve qui sont imposés au gouvernemenl de la République vis-à-vis des gouvernements étrangers, il est possible, il est nécessaire, de ne pas négliger ces obligations d'une autre nature dont le respect, à mon avis, importe essentiellement à la grandeur et à la sécurité mêniq du pays.

Laissez-moi, Messieurs, à ce propos, invo quer un souvenir.

En décembre 1870, Gambetta, qui fut jusqu'à sa mort comme l'incarnation des souvenirs et des espérances des provinces perdues, faisai adresser, par un de nos représentants à l'étran ger, une lettre — dont je demande à la Chambre la permission de replacer le texte sous ses yeux — aux socialistes héroïques qui, en pleine fièvre guerrière, n'avaient pas craint, eux Allemands, de protester contre le crime que le gouvernement de l'Allemagne préméditait con-' tre nous :

« Au nom de la République française, dont 14 gouvernement m'a accrédité comme son représentant spécial auprès de la démocratie socialiste allemande, je crois de mon devoir de vou

remercier pour les nobles paroles que vous avez prononcées au milieu d'une assemblée fanatisée par l'esprit de conquête et l'ivresse du milita-^ risme. Le courage dont vous avez fait preuve à cette occasion a attiré sur vous l'attention de l'Europe entière et vous a conquis une place glorieuse parmi les champions de la liberté.

» L'esprit # de liberté et d'humanité, comme vous l'avez si éloquemment exposé, subit en ce moment en Allemagne une éclipse pareille à celle que nous avons nous-mêmes éprouvée pendant le premier empire, et on va au-devant des mêmes déceptions. Une rage de domination brutale s'est emparée des esprits les plus éclairés. Des penseurs qui, il n'y a pas longtemps, répandaient leurs lumières sur le monde, sont devenus, sous l'impulsion de M. de Bismarck, les apôtres du meurtre et de l'écrasement de toute une nation.

» C'est vous, Messieurs, vous et votre parti, qui, dans cette défaillance générale, avez maintenu la grande tradition allemande. Vous êtes à nos yeux les grands représentants d'une nation allemande que nous avons aimée d'un amour vraiment maternel et que nous n'avons pas cessé d'estimer. La France vous salue, Messieurs, et vous remercie, car elle voit en vous l'avenir de l'Allemagne et l'espoir d'une réconciliation entre les deux pays. »

J'ai cru qu'il n'était pas inutile de rappeler à des hommes politiques qui se disent souvent, avec raison, je veux le croire, les héritiers de Gambetta, comment il entendait, lui, que la

France accomplît se devoir? vis-k-vis de la grande clieitèle qu'elle a dans le monde. J'ai cru qu'il était nécessaire de h rappeler, quelques mois ^près que le chancelier de Caprivi, dans une interview avec un journaliste français qui n'a été démentie par personne, et que les faits ont malheureusement trop confirmée, exprimait l'espérance que le gouvernement impérial allemand pût rouer avec le gouvernement de la République le? nœuds de plus en plus étroits d'une politique qui, laissant de côté la question de l'Alsace-Lorraine, porterait son effet cortre les espérances et Faction de la démocratie socialiste.

J'ai cru qu'il était utile de le rappeler au lendemain du jour où, par une injustifiable aberration, le cabinet qui est sur ces bancs n'a pas craint de livrer à M. Crispi des socialistes italiens qui, sur la foi de l'hospr-.talité française, avaient cherché m refuge sur notre territoire.

Nous croyons, messieurs, nous rattachant sur ce point aux doctrines les plus sûres du parti républicain tout entier, qu'il est de l'intérêt de ce pays, de sa grandeur, de sa sécurité, de ne pas déserter les traditions de la démocratie française. Nous sommes décidés — je le disais tout à l'heure et je ne saurais trop le répéter — à faire tout ce qui dépendra de nous pour que la paix ne soit pas troublée ; mais nous voyons précisément — et c'est par cette considération, que je soumets à la Chambre tout entière, que je veux terminer ces observations — que pour assurer le maintien de la paix il faut s'écarter

avec un égal scrupule et d'une politique de provocation dont nous ne voulons à aucun prix, et dune politique de résignation qui n'est pa^ moins redoutable.

Une politique qui n'aurait que les apparences mômes de la résignation entraînerait ce double et contradictoire péril, ou bien d'énerver jusqu'à l'épuisement le sentiment de la dignité nationale et de faire de ce pays une proie toute prête pour l'ennemi, ou, au contraire, ce qui est un danger autrement vraisemblable, mais non moins redoutable, d'exalter le sentiment national, de creuser entre la nation et son gouvernement un fossé infranchissable, et de nous livrer un jour aux dangers d'une manifestation populaire que personne n'aurait pu prévenir, que personne ne pourrait réprimer, et qui serait peut-être le prélude et le prétexte des plus redoutables catastrophes.

On peut nier ce péril, on en a nié bien d'autres et avec plus d'énergie que vous n'en apportez en ce moment, et, l'heure venue, ils n'en ont pas moins fondu sur ce pays.

Je ne voudrais pas que le même aveuglement nous préparât les mêmes dangers. Je signale un péril qu'aucun homme de sang-froid et de bonne foi ne peut nier, et je vous dis, faisant appel en ce moment non pas à un parti, mais à tous les partis, je vous dis qu'il dépend de nous — et c'est pour cela que je suis monté à la tribune — qu'il dépend, de nous tous de faire ici une manifestation dont je vous offre l'occasion par l'ordre du jour que je dépose, convaincu

que les termes en sont assez généraux pour que tout le monde ici puisse l'accepter, assez nets pour que personne au dehors ne puisse se' méprendre sur sa signification.

DISCOURS

Page 1