‹ Le socialisme reformiste françaisChapitre 5 sur 11 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

Citoyens,

Sous aucun prétexte je n'aurais voulu être absent de cette réunion fraternelle. C'est avec un vrai plaisir que je me suis retrouvé dans cette ville, si intimement mêlée depuis dix ans à l'histoire de notre paru, dont la vue fait revivre en moi tant de souvenirs.

Je tenais d'autant plus à répondre à l'invitation de nos amis de Carmaux, qu'ils nous ont réunis aujourd'hui pour fêter la revanche de l'idée républicaine et socialiste sur le nom de notre ami Jaurès.

Parmi les souvenirs que j'évoquais à l'instant, un des plus chers est celui d'une froide journée de janvier 1893, où je vins ici faire une conférence pour le candidat qui portait notre drapeau à une élection législative partielle. A vrai dire, il n'avait guère besoin de mon concours puisqu'il s'appelait Jaurès. Mais je sentais

une joie sincère à participer, si peu que ce fût, à la rentrée au Parlement de l'ami duquel me rapprochait, dès notre première rencontre comme secrétaires d'âge au bureau provisoire de la Chambre, en 1886, une sympathie vite transformée en une communion d'idées et de sentiments que le temps n'a fait que rendf e plus solide et plus étroite. Certes nous avons eu, nous avons, nous aurons sans doute encore des dissidences de vues, inévitables chez deux esprits libres qui ne consentent pas à sacrifier, fût-ce à l'amitié la plus précieuse, l'indépendance de leur jugement. Mais pour deux compagnons de luttes, à jamais conquis au même idéal, quelle sûreté et quel réconfort, dûs à de longues années d'épreuves et de travaux communs, de savoir que jamais la fraternité qui nous unit ne pourra être rompue, parce que rien ne peut altérer l'estime mutuelle d'où elle est née î

La République et le socialisme doivent une gratitude particulière à cette circonscription pour avoir rendu à Jaurès son poste d'honneur et de combat. Ce n'est pas sans intention que je rapproche la République et le socialisme.

Nous ne les avons, pour notre part, jamais séparés. Les événements de ces dernières années ont si intimement uni les efforts des socialistes à ceux des autres républicains qu'ils ne seront plus dissociés. A coup sûr, le parti socialiste demeure l'avant-garde de l'armée républicaine, mais l'avant-garde fait partie de l'armée : sa place y est marquée.

Cette situation nouvelle crée, si je ne m'abuse, des devoirs nouveaux et au parti socialiste et au parti républicain.

Entré plus délibérément que jamais dans la voie des réalisations pratiques et de Faction efficace, notre parti se doit à lui-même, il doit au pays dont il a l'ambition de transformer et de diriger les destinées, une sincérité sans ambage sur sa méthode et ses procédés.

En possession de ces deux instruments de progrès indéfini, le suffrage universel et la République, il ne saurait, sans enfantillage et sans duperie, s'attacher à des formules qu'on agite toujours pour, heureusement, ne s'en servir jamais. Il est, il ne peut être que le parti des moyens et des solutions pacifiques.

Il l'est dans la politique extérieure comme dans la politique intérieure.

Ce n'est pas pusillanimité, mais sagesse, que d'aborder avec une discrétion et une mesure particulières les questions de politique étrangère. Tant d'intérêts sont en cause et de si considérables, tant de combinaisons et de si imprévues peuvent hanter l'esprit des gouvernements, sinon des peuples, qu'il convient de ne pas s'exposer à jouer, contre son gré, le jeu d'un adversaire.

Non que sur ces matières la franchise m'effraye. Je la tiens, en toute affaire, pour la suprême habileté. Le danger n'est pas de faire connaître sa pensée, mais de la faire mal connaître, et, pour n'en avoir montré qu'une face, de permettre qu'on la dénature.

La République française veut la paix. Elle y a toujours été étroitement attachée. Personne, dans le monde, ne saurait, sans affronter le ridicule, mettre en doute la sincérité et la constance de résolutions qui ne coûtent rien à la défense de nos légitimes intérêts ni au souci de notre dignité.

Le devoir et l'honneur de la République, et plus spécialement, j'ose le dire, de notre parti dans la République, consistent précisément à rechercher et à faire triompher les procédés capables de résoudre dans la paix les conflits que seule la guerre brutale paraissait jusqu'ici susceptible de trancher. Il serait inexact de dire qu'aucun progrès n'a été réalisé dans cette voie. Ce n'est pas inutilement que des hommes de nationalité et de langue diverses qui honorent également l'humanité ont entrepris, à la fin du siècle dernier, une croisade pour la paix. Le congrès de la Haye n'a pas fait œuvre vaine.

C'est à nous, c'est aux socialistes du monde entier, c'est à tous les hommes de bonne volonté qui voient dans la guerre un phénomène plus absurde encore qu'odieux de ne négliger rien pour que lèvent et fructifient les germes de raison, de justice et de paix semés à travers le monde.

Tout conspire d'ailleurs à rendre impossible le retour de ces vastes tueries où se sont anéanties, sans profit pour l'humanité, tant de forces et tant d'espérances. Le degré d'abominable perfection où la science a amené les engins de destruction est peut-être aujourd'hui notre plus

sûre garantie contre Thorreur d'une guerre dont personne au monde ne se hasarderait à prédire l'étendue des risques ni le résultat.

Les relations entre les peuples sont devenues, d'autre part, si nombreuses et si complexes, tant d'intérêts sont mêlés par dessus les frontières, les questions économiques et sociales ont pria si nettement le pas sur toutes les autres et les dominent d'une si incontestable manière, que l'éventualité d'une conflagration générale avec toutes ses conséquences apparaît chaque jour davantage comme un impossible cauchemar. Pour la reléguer définitivement dans le domaine du rêve, il importe de multiplier les conventions déjà si nombreuses qui lient les nations par le nœud solide de l'intérêt réciproque. Le souci d'améliorer les communications entre les peuples, d'assurer à chacun le respect au dehors des droits de ses nationaux, a donné naissance déjà à une foule de traités. Il s'en faut que la matière soit épuisée. Le travail attend sa législation internationale. Des négociations ont été entamées par les gouvernements eux-mêmes pour aboutir sur certaines questions — telle, par exemple, celle du travail de nuit dans des industries déterminées, — à des accords internationaux. Des suggestions ont été faites qui n'ont pas toujours reçu l'a'ccueil qu'elles méritaient, La diplomatie — même des démocraties — est peu soucieuse encore de ces tractations, soit qu'elle y soupçonne, non peutêtre parfois sans raison, des arrière-pensées politiques, soit plutôt qu'elle n'éprouve qu'un goût

médiocre à poursuivre la solution de problèmes qu'elle tient pour secondaires. Il faudra bien pourtant quelle s'accoutume à leur donner leur vraie place, qui est la première. Car c'est par ce moyen seulement, en tissant entre les nations la trame serrée de conventions qui règlent tous leurs intérêts communs, que le monde en viendra à ne même plus comprendre qu'il puisse être question d'autres armes que celles de la raison et de l'équité pour dénouer les conflits, aussi bien entre les nations qu'entre les individus.

Et ainsi lentement surgit et se précise dans les consciences l'image d'un avenir qui, non content désormais d'ignorer les brutales méconnaissances du droit des peuples, réserve encore aux nations qui les ont subies les réparations • nécessaires de la justice et du droit. Nous laissons à d'autres les rodomontades stériles et les piteuses fanfaronnades. Nous aimons trop le peuple pour ne pas détester les démagogues.

Jamais peut-être ils ne furent à la fois si méprisables et si dangereux que couverts du masque du patriotisme.

L'échec qui les a accablés aux élections dernières ne saurait faire oublier au parti républis devoirs impérieux que lui crée son b.e. Une fois de plus, le bon sens, le ment des travailleurs des champs et des ai ont donné la victoire. Ce serait de sa gratitude et folie que de ne pas le reconpar une plus vive préoccupation des es sociales.

La lutte où il est en ce moment engagé, et que nous mènerons sans faiblir jusqu'au bout, ne lui fera pas perdre de vue le reste de l'œuvre à accomplir.

Je disais à la Chambre dernière, au nom du Gouvernement précédent, qu'en discutant la loi des retraites ouvrières après avoir voté la loi des associations, le parti républicain touchait aux deux pôles de sa politique et de son programme. Je n'avais pas besoin des déclarations faites hier au banquet du comité républicain du Commerce et de l'Industrie par M. le président du Conseil, pour être sûr que le ministère actuel, qui a accepté avec tant de netteté et de résolution la première partie de l'héritage, n'est pas disposé à répudier l'autre. La majorité républicaine sait bien, d'ailleurs, que c'est l'intérêt primordial du régime républicain, comme son honneur et sa force, de travailler sans relâche à se rapprocher de l'idéal qu'acclament en lui les foules laborieuses. La législature nouvelle trouve sur le chantier quantité de projets d'ordre économique et social qui intéressent de nombreuses catégories de travailleurs. Il ne manque que le vote delà Chambre à la réforme des patentes, qui diminue dans une mesure appréciable les charges du petit commerce. La loi des huit heures dans les mines, qui vous ouche si directement, n'attend que Tapprobaion du Sénat, comme aussi l'amélioration de a juridiction prud'hommale et son extension, si lésirée, aux employés de commerce.

Une assemblée qui, depuis que la modification

de son recrutement en a fait la représentation directe des intéressés, prend une importance chaque jour plus grande, le Conseil supérieur du travail, va aborder, dans sa session de novembre, la question capitale de l'apprentissage. Je n'ai pas besoin de la signaler à l'attention de notre ami Jaurès, qui est, depuis trois ans, un des membres les plus laborieux et les plus actifs du Conseil. Elle offre un intérêt de premier ordre et pour la prospérité économique de notre pays, et pour l'éducation du prolétariat qui en est inséparable. C'est, sous une forme particulière, la question de l'instruction obligatoire qui se pose. Le pays ne doit-il pas, dans l'intérêt public autant que dans celui de l'enfant qui sera demain un travailleur, faire en sorte que l'ouvrier, quelle que soit la tâche qu'il aura à accomplir, reçoive avant d'arriver à l'âge d'homme une éducation professionnelle, soit dans des établissements d'enseignement technique, soit à des cours dont la fréquentation peut d'ailleurs se combiner avec le travail à l'atelier ? La réponse est inscrite à l'enquête si instructive dont la direction du travail a groupé les éléments, et l'exemple de pays voisins, dont la puissance industrielle nous est un constant sujet de préoccupation, fournit un enseignement que nous saurons utiliser.

Vous ne serez pas surpris si, fidèle aux idées que j'ai défendues, j'use de mon droit d'initiative pour soumettre à la Chambre, dès la rentrée, les deux projets que, ministre, j'avais déposés sur l'amélioration et l'extension de la loi de

1884 sur les syndicats professionnels et sur le règlement amiable des différends du travail.

Tous deux s'inspirent, vous le savez, de cette conception générale qui a été et qui reste le principe directeur de mon action : la nécessité pressante de l'organisation ouvrière. Sans elle le prolétariat demeure à l'état de poussière livrée à tous les vents, à toutes les incertitudes, à tous les hasards. Par elle il prend conscience de sa force, et aussi de ses responsabilités Dans ses syndicats, dans ses bourses du travail, dans ses associations de tout genre, il apprend, pour son plus grand profit, comme pour celui du pays tout entier, à se mesurer avec les réalités, à régler son action et sa marche.

Reste une question que, d'accord avec notre ami Guieysse, qui en fut le rapporteur, je tiens à poser sans retard devant la Chambre. C'est celle des retraites ouvrières. Le principe en a été voté par la dernière législature. Il importe que celle-ci aboutisse au vote d'une loi. Nous nous sommes de loin laissé distancer par nos voisins allemands. Que leur exemple du moins nous serve. Je sais les critiques qui ont été dirigées par quelques-uns de nos amis contre la contribution de l'ouvrier à la retraite, par presque tous nos adversaires contre le principe de l'obligation. Je crains de ne pas me tromper en disant que Ton ne fera rien que des déclamations si, sur ces deux points essentiels, on se refuse à entendre les leçons de l'expérience la plus récente et la plus proche. Des critiques trop peu informés ou trop habiles se sont éver-

tués à créer je ne sais quelle antinomie entre l'organisation des retraites et le développement de la mutualité. C'est le contraire qui est la vérité : intermédiaires naturels et indiqués entre les citoyens et l'Etat, les sociétés de secours mutuels puiseront dans le fonctionnement de la loi des éléments nouveaux de prospérité et d'influence. En une de ces formules lumineuses autant qu'exactes dont il est coutumier, M. Waldeck-Rousseau a fidèlement résumé sur ce point le sens et la portée du projet en disant qu'il organise « la liberté dans l'obligation ». L'idée maîtresse de la loi est d'ailleurs à la fois trop belle et trop juste, elle répond trop complètement aux vœux de ce pays laborieux et économe, épris de justice et de sécurité, pour que son triomphe définitif et prochain ne soit pas assuré.

Personne ici, j'en suis sûr, ne songera à me reprocher de m'êîre aujourd'hui, au milieu même des préoccupations qui vous sollicitent si naturellement et dont l'écho retentit dans la France entière, particulièrement appliqué à définir une partie au moins de l'œuvre générale qui incombe immédiatement et à notre parti et au parti républicain. Je vois autour de moi assez d'orateurs éloquents qui sauront, mieux que je ne l'aurais pu faire, rappeler nos principes et notre idéal communs, et peut-être marquer par quels traits notre parti se caractérise et se différencie de tous les autres. Au lendemain d'élections où l'union de toutes les fractions républicaines a assuré la victoire de la démocratie, à la veille

du jour où leâ représentants du pays vont se réunir pour entreprendre une tâche qui ne sera menée à bien que par l'entente indissoluble de tous les républicains, il ne m'a paru ni inutile ni opportun de m'attacher moins à ce qui peut les séparer qu'à ce qui doit les réunir.

Pour nous, si nous étions assez heureux pour, dans la législature qui s'ouvre, faire aboutir les réformes que je viens d'esquisser, nous pourrions sans inquiétude attendre sur notre œuvre le jugement du parti socialiste, le verdict de tous les travailleurs conscients. Nous n'aurons chance d'y réussir qu'en mettant au service de notre démocratie laborieuse et pacifique ces deux forces irrésistibles qui s'appellent et se complètent l'une l'autre: l'action ordonnée et féconde du parti socialiste ; l'union du parti républicain.

DISCOURS

PRONONCÉ DANS LE XII e ARRONDISSEMENT LE 3 DÉCEMBRE 1902

Citoyens,

Cette réunion est avant tout une manifestation de joie et de gratitude républicaines.

De la période électorale dont elle a pour objet de fêter le résultat, je ne veux me rappeler que le spectacle d'union, de dévouement à l'idée offert par les républicains de toutes nuances, par les socialistes de toutes écoles.

Vous m'excuserez si je ne cite pas de noms; Fénumération serait trop longue. Merci à vous tous, militants de cette bataille, qui êtes venus ici ce soir. La victoire n'a été celle ni d'un homme, ni d'un groupe, mais bien de la République elle-même. 11 sied d'en rapporter l'honneur à tous les combattants venus de tous les points de l'horizon républicain, fraternellement unis dans l'amour de la démocratie, dans l'horreur de la démagogie nationaliste et cléricale.

Si la nécessité de défendre la République

contre l'attaque la plus violente et la plus hypocrite qu'elle eût depuis longtemps subie, a rassemblé autour de son drapeau tous les républicains de cette circonscription, il n'en est pas moins vrai que des idées nettes, qu'un programme précis ont été affirmés sur le nom de votre élu. Voulez-vous me permettre de les rappeler en quelques mots ce soir?

Le siècle dernier a été rempli, au point de vue économique, par la révolution industrielle, née des progrès prodigieux des sciences. D'une part, la concentration des capitaux, le développement du machinisme, de l'autre la réunion dans les usines de groupements considérables de travailleurs, en ont été les caractéristiques. De cette révolution est issu le mouvement ouvrier moderne ; il a trouvé dans le parti socialiste son expression politique. L'originalité, en effet, de notre parti, sa grandeur, ce qui le dislingue sans confusion possible de tous les autres partis démocratiques et populaires, c'est qu'il soit par définition le parti de l'affranchissement économique et de l'émancipation ouvrière.

Il ne saurait arriver au but qu'il s'est donné, ou, pour être plus exact, que les conditions mêmes de sa naissance et de son développement lui ont assigné, sans tenir compte de son milieu. Il est de son temps et de son pays; il en partage les faiblesses et les grandeurs. Si l'idéal qu'il vise, si souvent et si nettement précisé par nous, lui communique une puissance et un élan incomparables, encore est-il condamné, pour franchir les étapes qui l'en séparent, à se

plier aux contingences sociales et politiques au milieu desquelles il évolue.

Visant à assurer à chaque homme son déve loppement intégral, à abolir tout ce qu'ajoutent d'amertume et de misère aux inégalités natu relies les injustices sociales, le socialisme a pour instrument nécessaire la démocratie, le gouvernement de tous par tous. C'est dire qu'il se rattache par des liens étroits et indestruc tibles à la Révolution française et au régime qui l'incarne : la République. La République est la formule politique du socialisme, comme le socialisme est l'expression économique et sociale de la République.

Du jour où le parti socialiste prend figure de parti politique, il s'associe à la bonne et à la mauvaise fortune d'un régime dont il ne peut réclamer les avantages et les bénéfices sans en accepter les responsabilités et les charges. Tout en demeurant lui-même, en gardant son aspect original et sa vie personnelle, il est appelé à entrer en relations et en accord avec les autres partis démocratiques, à prendre sa part dans la gestion des intérêts généraux du pays, à sortir des limites où l'eut enfermé le souci exclusif, et par là même mal compris, des intérêts particuliers, corporatifs, dont la préoccupation fut sa première raison d'être.

Dans son remarquable ouvrage « Socialisme d'opposition, Socialisme de Gouvernement », mon ami, M. Joseph Sarraute a montré avec une précision et une force singulières que la notion de la lutte de classe attachée au régime

social actuel est fausse autant que dangereuse, si on l'isole de sa complémentaire, la solidarité des classes.

Pour n'examiner le problème que de notre point de vue particulier à nous Français, tous les membres de cette grande association matérielle et morale qu'est la nation française sont — et seront de plus en plus — intéressés à sauvegarder ces biens sociaux qui s'appellent la stabilité, la prospérité, l'indépendance nationales sous toutes leurs formes. Il n'en est aucun qu'ils puissent laisser péricliter sans en ressentir un dommage personnel et direct.

Croit-on que les travailleurs — je dis les plus humbles — puissent demeurer indifférents et comme étrangers auxtroubles qui déchireraient le pays, et, pour parler net, se désintéresser du maintien de l'ordre et du respect de la légalité ? Il n'est pas besoin, hélas, de remonter très haut le cours de notre histoire pour s'assurer que les victimes les plus nombreuses de nos discordes civiles, des coups d'État et des révolutions furent les travailleurs. Les larges saignées faites dans leurs rangs rougissent les pages de notre histoire intérieure.

Tiendront-ils pour négligeable le bon aménagement des finances publiques, le judicieux emploi des deniers des contribuables? Pas d'argent, pas de réformes. Aussi le devoir étroit des élus socialistes est-il d'apporter une vigilance inquiète à l'examen de tous les chapitres du budget. Et ils jugeront, je pense, un peu puéril, après en avoir discuté et voté tous les

détails, d'en repousser l'ensemble ou du moins de s'abstenir sous prétexte d'orthodoxie.

L'accroissement des forces productives et de la fortune du pays, la mise en valeur de ses richesses naturelles et de son domaine colonial, sont pour les travailleurs autant de questions vitales.

Oui, les Français, tous les Français ont un même intérêt à ce que la France soit riche, à ce qu'elle soit forte, forte non seulement de ses alliances, de sa puissance militaire et financière, mais aussi du prestige que conquiert devant le monde une grande nation nettement pacifique et résolue à ne mettre jamais sa force qu'au service du droit.

Ainsi se dessine et se caractérise nettement la physionomie de la démocratie socialiste, distinguée de tous les autres partis par son souci originel du mouvement ouvrier et de l'émancipation économique, rattachée à la tradition révolutionnaire, aux institutions et aux autres fractions républicaines par la nette vision de nécessités politiques qui sont pour elle des conditions de vie.

Elle tend, dès lors, à concilier dans une action commune et les démocrates mieux informés des questions ouvrières et les socialistes plus conscients des obligations et des responsabilités d'une grande démocratie qui veut vivre.

Si le socialisme u'a le droit d'attendre son triomphe que des moyens mis à sa disposition par la démocratie, il a le devoir de n'en négli-

ger aucun. Le parti socialiste ne saurait sans s'abandonner lui-même, sans se rendre coupable d'une faiblesse voisine de la trahison, éluder aucune responsabilité, se dérober à aucune charge. Son devoir est de devenir de pluis en plus un parti d'organisation, de gouvernement, et, par des moyens pacifiques, sous la loi républicaine, de transformer la doctrine socialiste de formule stérile en réalité vivante.

Le premier devoir d'un parti, comme son premier mérite, c'est d'avoir le courage de ses opinions. On n'aspire pas à gouverner les hommes, on n'a pas la prétention de travailler à leur bonheur quand on ne sait pas — ou quand on n'ose pas — dire avec précision où Ton va et par quel chemin.

Si le parti socialiste doit être un parti en marge de la loi, se jugeant lui-même mineur, se refusant aux obligations de l'action, satisfait de donner à d'autres un appui conditionnel, s'il pouvait, par impossible, se résigner à ce rôle, il faudrait qu'il eût le courage de le confesser.

Si, au contraire, dédaigneux de toute équivoque, il regarde en face et réclame sans peur la charge et la responsabilité de prendre, sous son nom et par ses hommes, une part de l'action commune, s'il n'entend pas se borner au rôle de conseil et de critique, sauf à laisser à d'autres les difficultés et l'honneur des réalisations, il faut qu'il le proclame avec une égale franchise.

Le prochain congrès sera pour notre parti une occasion décisive et inéluctable de faire son choix définitif entre les deux méthodes qui le

sollicitent. Et si, comme j'en ai la confiance, il a déjà fait son choix ; si, voulant agir, il accepte les responsabilités inséparables de Faction, il saura mettre d'accord la théorie et la pratique, et appliquer jusqu'au bout et dans toutes ses conséquences la méthode réformiste.

Page 1