RENOUVELLEMENT DE LA CHAMBRE
Citoyens,
En me présentant pour la troisième fois à vos suffrages, je livre avec confiance à votre jugement la politique que depuis quatre ans j'ai suivie.
Les destinées de notre pays, sa puissance matérielle, sa grandeur morale, sont intimement liées au sort du combat qui, dans la société actuelle, arme l'une contre l'autre la ploutocratie parasite et la démocratie laborieuse.
Nous sommes avec la démocratie contre la ploutocratie.
Nous avons la volonté ferme de ne rien négliger pour faire sortir le plus vite et le moins douloureusement possible Tordre socialiste de l'anarchie capitaliste.
A cette noble tâche, le parti républicain socialiste a consacré dans le Parlement et dans le pays toutes les forces de ses militants. Le succès de sa propagande, le progrès incontesté de ses doctrines, dans les campagnes comme dans les villes, l'ont amplement vengé des calomnies par où ses adversaires ont inutilement tenté de dénaturer ses intentions et de travestir ses idées.
Pour lui barrer la route, ils ont fait appel à
la peur, ils ont agité des mots. Nous avons fait
| appel à la raison, nous avons expliqué les mots.
; Le suffrage universel nous a entendus : il nous
| a compris.
Les petits patrons, les petits commerçants expropriés par la concentration de la grande industrie et des grands magasins, les modestes rentiers détroussés par les agioteurs, les salariés de tout ordre, livrés sans ombre de garantie au bon plaisir des nouveaux seigneurs delà féodalité industrielle, financière et terrienne, ne considéreront jamais comme une atteinte à la propriété individuelle la restitution à la nation des moyens de production monopolisés par une poignée d'individus dont l'insolente richesse n'est faite que des dépouilles de milliers de petits propriétaires.
Aucune calomnie ne persuadera les travailleurs, fils de la Révolution, qu'il soit difficile
d'allier à l'amour passionné de la patrie française le souci de l'humanité, et qu'ils n'aient pas le droit d'opposer, pour la paix du monde, à la coalition des financiers cosmopolites, l'entente internationale des travailleurs.
A qui oserait encore jeter au parti républicain socialiste le reproche d'être un parti de violence et de destruction, quelle plus éloquente réponse, quelle plus forte démonstration de son action réglée et légale que le mouvement syndical qui a fait surgir et vivre la Verrerie ouvrière, que le mouvement politique qui, à cette heure même, dans près de trois cents circonscriptions, présente le programme socialiste au suffrage universel.
Citoyens, nous poursuivrons avec une indicible persévérance la tâche que nous nous sommes assignée.
Non contents d'affirmerjnos principes propres, nous défendrons énergiquement contre les entreprises réactionnaires le patrimoine commun de tous les républicains : laïcité de l'enseignement, libertés syndicales et politiques.
Nous persisterons à réclamer une politique extérieure conforme aux traditions, à la dignité et aux intérêts de la France républicaine, également éloignée des aventures et des défaillances- La revision d'une Constitution faite à contresens de l'esprit républicain, le changement des principes d'une organisation judiciaire décrépite, l'extension des droits de la femme s'imposent à la législature prochaine.
Le programme que j'ai signé et qui constitue
le contrat qui m'engage et me lie envers le corps électoral, renferme le détail des réformes nécessaires.
Il en est deux que le Parlement devra d'abord mener à bonne fin.
L'allégement des charges militaires par la réduction à deux ans au maximum de la durée du temps de service ne saurait être différé.
Réclamée dès 1871 par un général républicain, Faidherbe, cette réforme aura le double mérite, sans affaiblir la défense, d'augmenter les forces productives du pays et de contribuer à imprimer à notre armée le caractère essentiel de grande école nationale.
La société actuelle ne peut refuser de garantir aux vieillards le droit à la vie par la création d'une Caisse nationale de prévoyance. Le parti républicain socialiste s'attachera , avec une obstination inlassable, à la conquête de cette importante amélioration, ardemment souhaitée par les travailleurs. Il en demandera les ressources à une refonte décisive de notre système fiscal, par la suppression des quatre contributions et l'introduction de l'impôt progressif sur le revenu et sur les successions. Ainsi, notre parti préparera l'avenir par l'amélioration incessante du présent.
En assurant au travailleur la sécurité et la dignité de sa vieillesse, en atténuant les charges militaires, en mieux répartissant les charges fiscales sous lesquelles ploie notre production, il rendra à notre industrie, à notre commerce, à notre agriculture, plus d'élasticité et de res-
sort pour soutenir la lutte si acharnée, si rude contre la concurrence étrangère. Il prouvera, par le fait, qu'il sait unir à la préoccupation des vastes transformations d'avenir la vue nette des réformes immédiates.
Citoyens, cette politique, tout imprégnée d'idéal, en même temps que pénétrée des nécessités pratiques, votre député n'a cessé de la servir et de la défendre.
En vous demandant de me maintenir au poste d'honneur et de combat où votre estime m'a appelé, je n'ignore pas à quoi je m'engage.
Fort de votre confiance, je saurai remplir mon devoir.
PROFESSION DE FOI
adressée aux électeurs
de la l re circonscription du xii arrondissement
(renouvellement de la chambre, 1902)
Citoyens,
Le vote que vous émettrez le 27 avril aura une double signification : il sera une appréciation du passé et une indication pour l'avenir.
Certain de n'avoir jamais considéré que l'intérêt supérieur de la République, et d'être in-
variablement demeuré fidèle au contrat que nous avons passé en 1889, et deux fois déjà renouvelé, j'attends, en toute sécurité, sur la conduite que j'ai tenue, le jugement d'électeurs que je connais et qui, depuis douze ans passés, ont appris à me connaître.
Ce sera l'honneur de ma vie d'avoir été appelé, aux côtés de l'homme d'Etat dont le parti républicain est si justement fier, à servir l'œuvre de défense et d'action républicaines qui a rempli, depuis le 25 juin 1899, l'histoire de ce pays.
Une faiblesse prolongée avait encouragé les conspirations et ranimé des espérances factieuses. Quelques mois ont suffi pour donner au pays la conscience qu'il avait à sa tète un gouvernement.
Des services rendus par ce ministère, le moindre n'est pas sans doute d'avoir renoué les traditions de notre parti. Si le Cabinet Waldeck-Rousseau a duré, s'il a su constituer et maintenir une majorité, c'est qu'il a agi. Tous les grands intérêts nationaux ont trouvé en lui un serviteur avisé et actif: la loi sur la marine archande, le projet de grands travaux publics, u vote et à la préparation desquels j'ai eu une part, en sont deux preuves entre tant d'autres. Ne promettant que ce qu'il était en mesure e tenir, notre ministère a dégagé la parole des abinets précédents, en faisant aboutir des Termes inscrites, depuis plusieurs législatures, l'ordre du jour du Parlement. Il a pris l'initive de lois politiques et sociales comme la
loi sur les associations, dont les événements avaient démontré l'urgence.
Il a estimé que le plus sûr moyen de détourner le peuple des pièges qui lui étaient tendus, c'était de lui prouver par des actes la sollicitude efficace du Gouvernement de la République pour l'amélioration de son sort.
Ministre du Commerce, ayant dans mes attributions les organes administratifs du Travail, de l'Assurance et de la Prévoyance sociales, érigés par nies soins en deux directions, l'honneur et la charge m'incombèrent particulièrement de toutes les mesures — lois, décrets, règlements, circulaires — destinées à améliorer la condition des travailleurs, à prévenir ou à atténuer les risques quotidiens dont ils sont menacés.
Pour accomplir cette tâche, je n'ai eu qu'à mettre en œuvre les idées que vous m'avez si souvent entendu développer. Permis à des adversaires de reprocher à votre élu à coups d'injures grossières ou d'insinuations laborieusement limées, d'avoir modifié au pouvoir son attitude et ses conceptions. Ce n'est pas à vous qu'il est nécessaire de démontrer la fausseté et la niaiserie de ces accusations.
Républicain socialiste, je me présentais à cette circonscription en 1889; républicain socialiste, je me représente devant elle en 1902.
Aujourd'hui comme alors, je suis l'adversaire résolu de tous les moyens violents, depuis la propagande par le fait jusqu'à la grève générale dont je dénonçais, dans nos réunions électo-
raies de 1893, les périlleuses illusions. Aujourd'hui comme alors, je suis le partisan convaincu de la méthode réformiste appliquée à préparer et à rapprocher l'avènement de notre idéal de bonté, de justice et de liberté par l'abolition méthodique et suivie des iniquités et des servitudes du présent.
Ce n'est pas hier, c'est en 1893, que j'indiquais au parti socialiste son devoir de placer au premier rang de ses préoccupations le souci de notre politique extérieure et de nos alliances. Ce n'est pas hier, c'est en 1896 que je lui montrais son arrivée au pouvoir comme la conclusion naturelle de ses efforts et de sa tactique. La participation du parti socialiste au Gouvernement peut troubler certaines habitudes, contrarier certaines combinaisons. Il serait plus sot encore qu'injuste de croire qu'on ressuscitera contre lui, pour le plus grand dommage du parti républicain, une excommunication surannée.
La démocratie française, unie pour l'action, doit, dans la législature prochaine, consolider les avantages déjà conquis et s'en assurer de nouveaux, suite et développement de ses précédentes victoires.
Obtenir de la Chambre le vote définitif de la réforme des patentes par laquelle nous assurons au petit commerce un dégrèvement de plus de 25 0/0; — du Sénat, l'approbation, déjà accordée par la Chambre, des projets de loi sur la juridiction prud'hommale, étendue aux employés de commerce, sur les mesures d'hygiène et de salubrité introduites dans les magasins
comme dans les ateliers, sur les modifications à la loi sur les accidents du travail, sur la limitation de la journée de travail dans les mines, sur l'amélioration des retraites et des conditions de travail des ouvriers et employés de chemins de fer ; — faire aboutir le projet de retraites ouvrières dont le vote de l'article premier a consacré le principe ; — encourager par tous les moyens et sous toutes les formes l'organisation des travailleurs, notamment par le vote du projet portant modifications à la loi de 1884 sur les syndicats professionnels et du projet sur le règlement amiable des différends relatifs aux conditions du travail; améliorer sans relâche l'outillage économique de nos transports soustrait progressivement à l'influence prédominante des intérêts privés ; — réduction à deux ans de la durée du service militaire ; — impôt sur le revenu ; — abrogation de la loi Falloux; — revision de la loi électorale et du règlement de la Chambre; — organisation meilleure du suffrage universel, dans le but de corriger ce qu'a de défectueux notre organisme parlementaire : tels sont les points essentiels où devraient s'appliquer le zèle et l'activité de votre représentant.
Si vous êtes, comme moi, demeurés fidèles à la politique à la fois réaliste et idéale que nous avons jusqu'ici suivie ensemble, vous le direz, en me renouvelant le mandat d'aller, en votre nom, continuer à la défendre.