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PRONONCE AU BANQUET ORGANISE PAR LE COMITÉ

REPUBLICAIN SOCIALISTE DES GRANDES CARRIÈRES, POUR FÊTER l'ÉLECT] (30 SEPTEMBRE 1893)

pour fêter l'élection du citoyen sembat

Citoyennes, Citoyens,

Mon premier mot doit être une parole de remerciement pour l'honneur qui m'est fait et le plaisir qui m'a été procuré, en m'associant à cette fête fraternelle.

Vous célébrez ce soir une victoire qui a un prix tout particulier, car c'est à l'union socialiste qu'elle est due, à l'union réalisée par les électeurs eux-mêmes, en dépit des résistances de certains candidats.

Ces résistances, si je les rappelle, ce n'est point certes pour récriminer — de toutes les politiques, la politique de rancune est la plus

mesquine et la moins habile — mais c'est pour donner à votre victoire sa véritable valeur.

J'ai parlé des électeurs : je ne parlerai point de l'élu. Je suis trop son ami pour faire son éloge. Aussi bien, la période électorale vous a appris ce qu'il valait. Quant à ceux de nos adversaires qui demandent d'un ton de dédaigneux persiflage : « Sembat ? qui est-ce, Sembat ? » ils n'attendront pas longtemps la réponse à leur question. A l'œuvre, ils connaîtront l'ouvrier. Qu'il me soit seulement permis de dire qu'il est de ceux dont les services passés garantissent les services futurs, et qu'il est à la fois consolant et juste de voir à l'honneur ceux qui ont d'abord été à la peine.

A la peine, Sembat y a été, mais il n'y a pas été seul. Et je suis assuré d'être l'interprète fidèle de ses sentiments intimes en associant à son nom, dans ce jour de victoire et de fête, ceux de ses compagnons de lutte qui, depuis de longues années, ont vécu sa vie, rivalisé avec lui de sacrifices pour la cause de la démocratie socialiste, qui, le soir du 3 septembre — je les ai vus — étaient plus heureux que lui-même de son élection : j'ai nommé nos amis Turot et Pellier.

Citoyens, des réunions comme celles-ci sont bonnes parce qu'elles permettent aux élus d'entrer en relations avec les électeurs, d'échanger ensemble leurs opinions, leurs impressions sur les questions d'actualité qui les intéressent et les passionnent le plus. Vous me pardonne-

rez donc si je saisis, au risque d'abuser de votre bienveillance, l'occasion que m'offre ce banquet, pour m'expliquer devant vous, avec vous, sur une question délicate sans doute, mais sur laquelle il n'est que plus nécessaire d'exprimer sans ambage notre opinion : je veux parler de l'alliance ou plutôt de l'entente franco-russe. Quelle attitude doit adopter à ce sujet le parti républicain socialiste ?

J'entends que ce n'est pas lui qui l'a nouée ; qu'au gouvernement seul en revient toute la responsabilité. Mais dans un pays de démocratie aucun parti, et moins qu'un autre un grand parti populaire comme le nôtre, ne saurait se désintéresser d'une question si grave.

Nos adversaires ont le droit de nous demander de faire connaître notre opinion, nous avons le devoir de l'exposer sans équivoque et sans réticences. Il est bien entendu, citoyens, que pour résoudre cette question, c'est au seul point de vue de l'intérêt national, de la sécurité extérieure de ce pays que nous devons l'examiner. Nous n'éprouverons d'ailleurs aucun embarras à le faire.

En dépit de calomnies, qui pour être quotidiennement répétées n'en demeurent pas moins aussi ridicules qu'odieuses, les socialistes français sont patriotes, profondément patriotes, patriotes de sentiment et de raison.

Il n'est pas un socialiste, de quelque école qu'il se réclame, qui n'ait à maintes reprises proclamé que l'existence de la France, en tant que nation, était un facteur indispensable du

développement et du triomphe des idées socialistes.

Aussi bien, les socialistes ont fait leurs preuves depuis longtemps. Je n'ai qu'à jeter les yeux dans jette salle, autour d<- moi, pour y voir F urnière ijui, âgé do quatorze ans en 870, prenait le fusil pour aller combattre l'ennemi, et Paule Minck qui, donnant l'exempl<. du pi s pur patriotisme, traversait, au péril de sa vie, ?.es lignes prussennes pour aller rempli .* une mission de confiance dont on l'avait chargée.

Ce que les socialistes ont fait hier, ils le referaient '.e^ain, si l'heure du pé^il national venait de nouveau à .tonner. Et. c'est pourquoi il leur est facile d'examiner avec une complète tranq ilbté d'esprit quelle réponse doit faij e le parti socialiste à la question qui se pose devant lui.

Citoyens, il c^st un fait capital qui domine, à ce point ae vue, toute noire histoire contemporaine : c'en la guerre do 1870.

Certes, les socialistes en sont bien innocei ts : les socialistes allemands tout autant que les socialistes français. Aux protestations qu'é levaient ceux-ci contre cette folle aventure — « ma guerre ». disait 1 impératrice Eugénie — se joignaient, de l'autre côté de la frontière, les protestations de leurs coreligionnaires d'Allemagne. Etc'est un hommage qu'il faut rendre à cette admirable démocratie socialiste allemande que pendant toute la durée de la guerre elle ne cessa de donner l'exemple du plus intrépide

courage civique. Elle ne craignait pas, au milieu d'un peuple enivré par les fumées de ses victoires, d'élever en toute occasion sa protestation incessante contre le crime qu'on méditait. Et, du 21 septembre à la fin de la guerre, l'organe officiel du parti, le Volksstaat, publia, en gros caractères, en tête de chacun de ses numéros cette phrase « Paix honorable avec la République française : pas d'annexion ! »

Cette attitude leur valut les félicitations officielles bien mérités du consul de la République française à Vienne. Et quelques mois plus tard Bebel et Liebknecht payaient ces félicitations d'une condamnation à deux ans de forteresse.

Mais, citoyens, si les socialistes allemands ont pu, s'ils ont dû tenir cette conduite pendant la guerre, si, la guerre terminée, ils ont pu opposer leur « Ni un sou ni un homme » aux demandes successives des Bismarck et des Caprivi,#c'est qu'ainsi qu'ils le disaient au début de leur manifeste du 5 décembre 1870, l'indépendance et la sécurité de l'Allemagne étaient d'ores et déjà hors de cause, c'est que les armées allemandes avaient été victorieuses.

La France, hélas ! est sortie vaincue de cette lamentable guerre, el cette situation impose aux socialistes français une attitude toute différente et des devoirs tout autres. Certes, la suppression des armées permanentes n'a pas cessé d'être dans les vœux des socialistes français. Ils ne sont pas les seuls à nourrir cette espérance. * Ce sont des économistes comme M. Frédéric Passy, des hommes de toute opinion comme les

membres de la « Ligue de la Paix et de la Liberté » qui, comme nous, prévoient et, de leur mieux, préparent l'avenir où l'humanité sera enfin libérée de cette lourde charge. Mais ce n'est pas la France vaincue, démembrée, qui prendra l'initiative du désarmement, et se livrera, pieds et poings liés, aux appétits de ses implacables ennemis.

Voici vingt-trois ans qu'elle est debout sur le qui-vive, la main sur le fusil, ignorante si le caprice d'un de ses adversaires couronnés n'appellera pas tous ses enfants à la frontière.

C'est, dans une telle situation, un devoir impérieux pour tous les socialistes d'accepter, quoi qu'ils en aient, en dépit de leurs sentiments intimes, la double charge du service militaire obligatoire pour tous et du lourd budget de la guerre.

Certes, en cette matière comme en toutes, les élus socialistes gardent le devoir et exerceront leur droit d'initiative et de contrôle. Le parti républicain socialiste posera devant le Parlement la question, résolue au-delà de nos frontières, de la réduction du service militaire à deux ans. 11 exercera ses investigations les plus scrupuleuses sur ce budget de la guerre, sur lequel un rapporteur des finances, aujourd'hui ministre, appelait, avec insistance» il y a quelques mois, le contrôle de la Chambre. Mais il faut le dire, dans l'examen de ces questions, nous n'aurons pas, députés socialistes, une entière liberté d'allures. Nos votes seront influencés surtout par les avis des homme-

techniques. Toutes les considérations devront céder le pas à cette considération supérieure: l'intérêt de la défense nationale. Eh bien !

citoyens, nous n'avons pas davantage notre complète liberté dans la question des alliances. Ici, comme là, nous subissons les conséquences d'un état de fait qui s'impose à nous.

Certes, la France doit avant tout rester maîtresse de ses destinées. Elle commettrait la plus lourde des fautes en subordonnant sa politique et ses intérêts aux intérêts et à la politique d'une puissance étrangère.

Mais qui s'étonnerait, dans le monde, si, en face de la Triple-Alliance qui, nous l'apprenons chaque jour, cherche à entraîner dans son orbite toutes les puissances secondaires, la France essaie d'opposer à ces forces ennemies une combinaison de forces qui leur fasse équilibre ?

Sans doute il serait désirable que, dans le choix de ses alliés, le gouvernement de la République ne pût se laisser guider que par ses inclinations naturelles. Même, c'est un légitime reproche que nous pouvons adresser à nos gouvernants d'avoir trop légèrement traité et inutilement froissé par une politique douanière exagérée les sympathies qui nous étaient le plus fermement acquises, comme celles de la République helvétique.

Mais quoi, la communauté des institutions n'est pas toujours une raison suffisante pour une action internationale commune, et la différence des régimes n'est pas toujours un obs-

tacle à la cordialité des rapports entre deux gouvernements. Je n'en, veux d'autres preuves que les relations amicales qui unissent à cette heure même la grande République des États- Unis à l'empire de Russie.

Aussi bien, c'est un socialiste allemand, c'est Engels qui, dans la lettre prophétique qu'il adressait en septembre 1870 à ses coreligionnaires, annonçait ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux quand il écrivait : « Si les vainqueurs allemands prennent l'Alsace-Lorraine, c'est la France unie à la Russie pour combattre l'Allemagne. » Qui donc, citoyens, parmi les socialistes, oserait assumer l'écrasante responsabilité de refuser un concours que, demain peut-être, sur un champ de bataille, la France regretterait chèrement ? Mais si le parti socialiste n'hésite pas à accepter, dans l'intérêt supérieur de la sécurité nationale, l'alliance que les circonstances ont rendue nécessaire, il est de notre devoir, pour la dignité, pour l'honneur même de ce pays, de restituer à cette entente son véritable caractère.

L'annonce de l'arrivée de l'escadre russe a dans ce pays, où jadis, dit-on, le ridicule tuait, fait germer mille projets plus extraordinaires, plus comiques les uns que les autres.

Et il n'a pas moins fallu que le sang-froid, que la réserve significative du grand public pour étouffer dans l'œuf des manifestations qui eussent été aussi embarrassantes pour ceux auxquels on les destinait que pour ceux qui les auraient organisées.

Non, citoyens, ce n'est pas avec l'exubérant enthousiasme qu'on réserve à des sauveurs, c'est avec la courtoise sympathie qu'on doit à des hôtes, qui seront peut-être un jour des compagnons d'armes, que la France recevra demain les représentants de la marine et du peuple russe.

La France n'est, en effet, ni la protégée ni l'obligée de la Russie. C'est l'intérêt, comme il arrive d'ordinaire, qui a été le mobile déterminant de l'entente franco-russe, il en a été la cause, il doit en demeurer la règle. La France ne saurait à aucun moment, sous aucun prétexte, accepter de devenir l'instrument de la politique d'une puissance étrangère.

Entre la France et la Russie, une entente, une alliance, ne peut être qu'un contrat d'assurance mutuelle où les deux associés font d'ailleurs des apports d'une valeur au moins égale.

Je ne veux certes pas atténuer la portée de la manifestation de Cronstadt : elle a été pour l'Europe et pour nous-mêmes la conséquence de vingt années de patients et laborieux efforts. Elle a attesté au monde que la France avait enfin repris dans le concert européen la place qui lui appartient. Mais, en échange de ce concours moral que je ne cherche pas à amoindrir, c'est un concours matériel que nous avons fourni. C'est près de quatre milliards d'or français qui, en quelques mois, sont tombés dans les caisses russes.

C'est donc sur le pied d'une parfaite égalité que la France et la Russie traitent ensemble

A cette condition seule, les socialistes comme tous les Français acceptent, dans l'intérêt de la patrie, l'entente avec l'empire russe.

Mais, citoyens, en même temps qu'il se plie patriotiquement aux nécessités que lui crée la situation de l'Europe, le parti spcialiste n'oublie pas qu'il a un grand devoir de solidarité à remplir. Il n'oublie pas en particulier que là-bas, en Russie, des socialistes luttent chaque jour jusqu'à la prison, jusqu'à l'exil, jusqu'à la mort, pour la même cause d'humanité et de justice que nous défendons ici.

Si le gouvernement français ne peut pas plus se mêler à la politique et aux affaires intérieures d'un pays étranger que nous ne permettrions à une puissance étrangère de s'immiscer dans les nôtres, nous avons, nous républicains socialistes, héritiers et successeurs des traditions de la Révolution française, le droit de tendre une main fraternelle à tous ceux qui, sur quelque point du globe que ce soit, défendent les mêmes idées que nous. Nous le pouvons, nous le devons, car nous servons encore ainsi avec notre propre cause la patrie française ellemême.

Sans doute, toutes les fois qu'un député socialiste entre au Reichstag allemand ou au Parlement italien, c'est un Allemand ou un Italien qui y pénètre, comme ce seront cinquante Français et bons Français qui entreront au Palais-Bourbon avec des députés socialistes.

Mais si les députés socialistes de France, d'Italie et d'Allemagne sont naturellement

pénétrés du souci légitime de leurs intérêts nationaux, tous du moins ont une préoccupation supérieure qui les unit: le maintien de la paix. Car ils savent que la paix est nécessaire pour la propagande et l'avènement de leurs idées.

Ils n'ignorent pas qu'une guerre noierait pour longtemps dans des flots de sang les soldats et les* idées socialistes. Et c'est ainsi que chaque élection d'un député socialiste dans un Parlement européen est une garantie nouvelle de sécurité pour la paix du monde, sert directement les intérêts de la France qui est passionément attachée à la paix et qui ne demande qu'à poursuivre, dans la tranquillité et dans le calme, l'œuvre civilisatrice et féconde où elle est tout entière absorbée.

Je voudrais, citoyens, espérer que ces explications très claires, je le crois, très complètes, j'y ai tâché, mettront un terme aux calomnies répandues sur notre compte.

Oh ! ce n'est pas pour nous que je forme ce vœu, c'est pour notre pays lui-même.

Depuis vingt ans, toutes les fois qu'il a été question du péril extérieur, toutes les divisions intestines se sont tues.

Depuis vingt ans, toutes les fois qu'un ministre des Affaires étrangères est monté à la tribune nationale pour faire appel aux sentiments patriotiques des députés de France, il a vu se grouper autour de lui l'unanimité des représen-» tants du peuple.

Et c'est dans le seul espoir de discréditer un

parti qui menace leurs intérêts personnels qu'au risque de briser cette union, de faire à la patrie fraaçaise une irréparable blessure, et que des financiers internationaux ont commencé sous les colonnades de la Bourse, son berceau naturel, cette campagne de mensonges et de fange que je flétris en ce moment.

Le bon sens public saura mettre un terme à ces manœuvres, il saura réduire au silence nos calomniateurs.

Quant à nous, dédaigneux de ces injures, uniquement préoccupés de justifier la confiance que les masses laborieuses ont placée en nous, conscients du rôle que la démocratie doit jouer dans le monde, membres fidèles et dévoués de ce grand parti, qui ne connaît pas de frontières, de la justice sociale et de la paix internationale, nous poursuivrons, sans relâche et sans défaillance, l'œuvre à laquelle nous avons voué tout ce que nous avons de force, d'énergie et d'intelligence, et dont je résume la triple aspiration en ce triple vivat :

Vive la France !

Vive l'Internationale socialiste !

Vive la République sociale !

DISCOURS

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