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PREMIERE PARTIE. — LA VIE ET L'ORGANISATION OUVRIÈRES

Les diTerses catégories de salariés.

Les ouvriers des ports, les matelots et chauffeurs sont très nombreux. L'Australie et la Nouvelle-Zélande sont en effet des pays où la plupart des communications et surtout le transit des marchandises se font par mer ; ce sont encore des pays qui vivent de l'exportation des produits" agricoles et des minéraux, et qui importent d'Europe et des États-Unis un grand nombre de produits manufacturés. Sydney, capitale de l'unique colonie libre-échangiste, est le port le plus important du Pacifique.

Les ouvriers des ports, marins et chauffeurs, se déplacent constamment et portent les idées d'organisation, d'agitation, les plans de réforme d'un point à un autre : ce sont eux encore qui, dans cette Australasie presque exclusivement anglaise, renferment le plus d'éléments étran-

gers, notamment des allemands et des Scandinaves qui ont apporté avec eux les germes du socialisme * .

Les ouvriers des ports, les marins et chaulîeurs sont fédérés dans toute l'Australasie avec Sydney pour centre. A Sydney, à Melbourne, à Adélaïde, à Brisbane, les secrétaire des branches locales étaient lors de mon passage, membres des parlements. Enfin leur association est en relations avec celles d'Angleterre et des Etats-Unis et adhère au projet d'une fédération universelle entre les unions d'ouvriers des ports, de marins et de chauffeurs.

Les tondeurs de moutons (shearers) ont formé jusqu'à présent la catégorie la plus turbulente. Les tondeurs sont, comme les marins, des ouvriers nomades. Pendant la saison, ils partent par bandes de dix à vingt, avec leurs ciseaux, portant sur le dos un ballot (swag) formé de quelques vêtements roulés dans une couverture et tenant à la main un billy, gamelle en fer pour préparer le thé. La caravane ^les swaggers marche généralement à pied, parfois elle possède un ou deux chevaux ; quelques shearers ont une bicyclette sur laquelle ils roulent à travers la brousse. Ils vont à travers les immenses plaines de l'intérieur couvertes de quelques maigres eucalyptus et coupées par les barrières en fils mi^talliques des immenses parcs à moutons. Le soir, ils couchent à la belle étoile, sous un buisson ou dans le creux d'un arbre : ou bien ils ont la chance de rencontrer une de ces maisonnettes en bois où vivent les gardes ou les surveillants de stations et qui sont parfois à plusieurs journées de marche l'une de

(1) La même remarque s'applique aux ouvriers des ports dans les principaux centres des États-Unis : San-Francisco, Chicago, New- York.

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l'autre; là ils demandent un abri qui ne leur est pas refusé; on leur permet d'égorger et de faire cuire un mouton^ on leur donne du sel, du pain, du sucre, du thé; si on a besoin d'eux, on les embauche, sinon, ils repartent : l'hospitalité résulte d'un contrat tacite entre les propriétaires, qui peuvent à tout moment avoir besoin de main-d'œuvre, et les ouvriers, qui ne se hasarderaient pas dans le désert s'ils n'y trouvaient à s'abriter et à se nourrir *.

Le shearer finit par rencontrer l'occasion de louer ses services : il est payé à la tâche, généralement 25 francs par 100 moutons ; on considère comme novice celui qui n'arrive pas à tondre au moins 80 moutons dans une journée; plusieurs dépassent la centaine. Pendant la tonte, le shearer est nourri et logé à la « station ». La tonte finie, il cherche une autre « station » avant que la saison se termine.' Certaines équipes commencent leur travail au Queensland où la température est plus chaude, puis, à mesure que l'été s'avance, descendent vers le sud jusque dans la colonie tempérée de Victoria; plusieurs trouvent encore moyen de passer dans l'île sud de la Nouvelle-Zélande, à temps pour y être employés à la tonte.

Si travailleur que soit le tondeur, il y a toujours pour lui une morte-saison ; il fait alors ce qu'il peut, mais la solution qu'il préfère est d'aller chercher de l'or dans les gisements alluviaux, où suffisent les instruments peu coûteux, une pelle, un plat, un craddle. Cette vie fait du tondeur un être extrêmement indépendant, qui ne tient à

(1) Voir sur la vie des ouvriers nomades, les nouvelles publiées par le Bulletin, revue* satirique et littéraire de Sydney. Plusieurs ont été réunies dans l'intéressant volume de Henry Lawson, While the Billy boils.

rien : les relations constantes avec des pays différents, les voyages, la traversée des grandes villes lui donnent un soupçon des idées d'émancipation sociale. Le spectacle continuel des immenses richesses des propriétaires de moutons lui inspire le sentiment d'une injustice commise à son égard. Aussi le shearer, bien différent de l'ouvrier agricole d'Europe, est-il toujours disposé à suivre les agitateurs et à s'inscrire dans un syndicat.

Les tondeurs sont groupés dans toute l'Australie eh une fédération qui comprend aussi les autres ouvriers agricoles et les manœuvres; cette organisation adonné des preuves de sa puissance. Lorsque la grande grève de 1890 fut déclarée, la tonte commençait : les shearers, après avoir reçu les dépêches de leurs syndicats, suspendirent le travail immédiatement partout et se mirent à camper hors des stations. Plus tard, ils firent deux grèves redoutables en Nouvelle-Galles et Queensland pour obliger les patrons à n'employer que des ouvriers syndiqués et à payer le salaire fixé par le syndicat. En Queensland, il y • eut des voies de fait, des hangars incendiés, des barrières brisées, des coups de dynamite; le parlement, effrayé, suspendit les garanties constitutionnelles par une loi d'exception qui a été renouvelée pendant un an et qui n'est plus appliquée aujourd'hui.

Les détails que je viens de donner sur les shearers s'appliquent surtout à ceux des deux grandes colonies à moutons, Nouvelle-Galles et Queensland. On dit qu'en Sud-Australie, en Victoria, en Nouvelle-Zélande, l'ancien tondeur disparaît ; le nouveau tondeur profiterait des lois en faveur de la petite propriété, achèterait une ferme, la

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cultiverait et ne ferait plus la tonte que dans son voisinage. Les mineurs d'or ont ëté longtemps une catégorie très particulière de travailleurs : c'e'tait au temps où on cherchait l'or à la surface , dans les alluvions, où l'on pouvait partir pour les champs d'or avec des outils simples et peu coûteux. Alors les chercheurs (diggers) sortaient de toutes les classes de la société, ouvriers manuels, grands seigneurs, gens de profession libérale h la recherche de la fortune. Les personnes des origines les plus diverses et de toutes les nations du monde se rencontraient sur les Gold flelds : ces mineurs étaient très indépendants et ils le firent voir en réclamant, les armes à la main, le droit de suffrage dans la colonie de Victoria où ils étaient les plus nombreux. Aujourd'hui, la plupart des mines sont exploitées au moyen de puits qui descendent vers les couches profondes du quartz; les rochers extraits sont broyés par de puissantes batteries à vapeur. Ce sont • des compagnies de capitalistes qui possèdent la plupart des gisements ; le chercheur individuel se rencontre encore, mais il devient une exception. Les mineurs sont donc des ouvriers salariés peu différents des autres ; on les rencontre un peu partout, car les mines sont très nombreuses dans toutes les colonies, sauf en Sud-Australie. Outre l'or, on exploite l'argent, le cuivre, le charbon (Nouvelle-Galles du Sud); la production minérale ne le cède en importance qu'à celle de la laine. Les mineurs forment en Australasic un nombre considérable d'agglomérations importantes. L'organisation syndicale semble n'être ni générale, ni solide parmi eux.

Les ouvriers du bâtiment ont trouvé de l'emploi à de

bonnes conditions dans la construction de ces grandes villes australiennes comparables, par la rapidité de leur croissance, aux Mushroom Cities de l'ouest américain. Mais, d'autre part, aucun pays n'a exagéré comme l'Australie les crises, les chômages subits qui caractérisent partout l'industrie du bâtiment. Ce fait tient à la spéculation sur les terrains, à l'audace des gouvernements et de certains particuliers qui n'hésitent point à lancer un port, une usine, une ville même dans une situation qui leur paraît propice.. Toute l'Australie et particulièrement Melbourne ont vécu, entre l'époque de l'or et 1892, sous le régime du boom. On escomptait un rapide accroissement de la population et des ressources, on empruntait sans compter ; on achetait des terrains à tout prix et, pour exciter les acquéreurs, pour aider au boom, on construisait partout. Melbourne devenait une ville américaine aux hôtels magnifKjues, aux luxueuses maisons desservies par des ascenseurs.

Là-dessus tomba le krack financier de 1892 : les palais et les villes restèrent inachevés, mal couverts par des planches, de la tôle, des bâches. Les ouvriers du bâtiment émigrèrent, se firent mineurs, cherchèrent d'autres professions. Le même sort échut en partage à ceux qui étaient employés à la construction des chemins de fer et dans . les travaux publics. Ces catégories d'ouvriers ont fourni, avec ceux des ports, un énorme contingent à l'armée des sans-travail australiens dont je parlerai plus loin. Les syndicats du bâtiment, qui furent les premiers à réclamer et à obtenir le journée de huit heures (1856) , sont à l'heure présente bien affaiblis.

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Des catégories moins nombreuses, mais plus compactes, sont constituées par les ouvriers de la confection et de la chaussure ; beaucoup d'entre eux travaillent à la machine, comme les américains et les anglais ; ils se rencontrent chaque jour à Tatelier et à l'usine; ils sont bien payés; ils habitent les villes et sont nombreux dans les capitales où ils se sentent près du parlement et du ministère ; leurs syndicats sont généralement assez solides et influents. Par contre, ceux qui prennent de l'ouvrage à domicile sont soumis au Sweating System^ ont une condition très malheureuse et ne peuvent s'organiser, parce qu'ils sont trop pauvres, et sans contact les uns avec les autres. J'examinerai plus loin les mesures que le gouvernement victorien a prises contre le Sweating System *.

Dans l'ensemble, TAustralasie se compose de pays agricoles, commerçants et miniers, mais l'industrie y est à ses débuts : on n'y rencontre point les grandes agglomérations de fabriques qu'on trouve en Angleterre ou dans le nord-est des États-Unis. Les ouvriers y sont répartis en plus petits groupes que dans l'Europe occidentale, mais, proportionnellement à la population, ils sont plus nombreux que partout ailleurs. Gela tient à cette division en deux classes, un petit nombre de capitalistes et une majorité de salariés.

On aimerait à pouvoir exprimer en chiffres l'importance des deux classes ; mais les recensements australiens, comme ceux d'Europe, ne distinguent pas assez nettement, dans chaque industrie, les ouvriers des patrons.

(I) Chapitre v.

HISTOIRE DE l'oRGANISATION OUVRIÈRE 67

Voici les données les moins sujettes à caution empruntées aux remarquables statistiques de M. Goghlan. *

COLONIES

TOTAL

des personnes

occupées

dans l'industrie

en 1897-4898.

TOTAL

des ouvriers de fabrique en 1896*.

Victoria

Nouvelle-Galles

Nouvelle-Zélande

Queensland

Sud-Australie

Tasmanie

Ouest-Australie

(1) La deuxième colonne ne comprend pas les ouvriers des petits métiers, ni ceux des mines.

Le nombre des ouvriers a augmente certainement depuis 1896. En juin 1899, le chef de la statistique de Victoria i'e'valuait pour la colonie à 75 000 environ, toutes catégories comprises : vers la même époque on estimait, en Nouvelle-Zélande, qu'il était voisin de 40 000. Tous ces chiffres, je le répète, ne peuvent être considérés que comme des approximations.

• Histoire de rorganisation ouvrière. — Action syndicale et partis politiques.

L'histoire du mouvement ouvrier commence à Tépoque de l'or et de la grande immigration; elle se divise en deux périodes : celle de l'action purement corporative, celle de

(I) The Seven Colonies of Australasia, 1897-9 345-347.

surtout p. 335 et

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r action politique, séparées par la grande grève maritime de 1890.

Avant 1890, les ouvriers australiens restent fidèles à la méthode du vieux trade unionisme anglais : ils forment des syndicats, traitent avec les patrons et obtiennent par marchandage collectif la journée de huit heures* et d'autres avantages. Ils ne demandent pas au gouvernement d'intervenir dans le contrat de travail ; tout au plus appuient-ils les demandes de réformes démocratiques comme le suffrage universel, l'indemnité des représentants. Quoiqu'ils possèdent une influence politique très supérieure à celle des ouvriers de la Grande-Bretagne, pays de suffrage restreint, ils ne la mettent pas au service de leurs intérêts corporatifs ; en cette matière le syndicat traite, dans chaque profession, avec les patrons.

Les trade unions, en Australasie, ont été tolérées tout d'abord dans les limites prescrites par la loi anglaise de 1824. Elles ont obtenu la personnalité civile dans les différentes colonies par des lois votées de 1876 à 1877 et imitées des deux importantes lois anglaises de 1871 et 1875. Plusieurs d'entre elles ont formé des fédérations de métiers s'étendant à plusieurs colonies et même à toute l'Australasie (tondeurs, manœuvres, ouvriers des ports, gens de mer, etc.).

Dans chaque centre industriel, les divers syndicats locaux de toutes les professions se sont groupés sous la direction d'un conseil des métiers {Trades Council) installé dans le Trades Hall, qui correspond à nos Bourses

(1) Voir le chapitre iv, p. 109-114.

HISTOIRE DE l'oRGANîSATION OCVaiÊRE 69

du travail. Les Conseils correspondent entre eux, organisent des congrès ; ils ont même tente d'organiser une fédération des syndicats australiens. Ébauchée dans plusieurs réunions préparatoires, parmi lesquelles il faut citer le congrès ouvrier intercolonial d'Adélaïde (1886), cette fédération semble aujourd'hui près d'être réalisée. En effet les délégués de tous les Trades Councils australiens, réunis à Brisbane au moment où cinq colonies se préparaient à former le Commonwealth ou les Etats-Unis d'Australie, ont préparé un plan de fédération syndicale qui sera probablement adoptée Si cette organisation est créée, elle sera bien différente de celle que voulaient fonder ses premiers promoteurs. Aujourd'hui en effet les organisations ouvrières prennent part aux élections. Autrefois elles ne s'en mêlaient point : se grouper, traiter avec les patrons, et si ceux-ci n'accordaient rien, employer la grève, telle était la tactique de& ouvriers a astralasiens avant 1890. Elle leur avait valu beaucoup d'avantages car les différents Conseils et syndicats se prêtaient un mutuel appui : mais, à l'exemple des ouvriers, les patrons s'associèrent ; ils opposèrent organisation à organisation et la lutte changea de face. La bataille définitive fut livrée en 1890. A cette époque les syndicats australasiens avaient une haute idée de leur puissance et de leurs ressources. Ils venaient de recueillir par souscription des sommes très importantes destinées aux dockers de Londres engagés dans la grande grève de 1889 et cet acte de solidarité avait été célébré par tous les journaux favorables à la cause

(1) Voir Tlie WorkeVy journal hebd. de Parti ouvrier de Quecnsland, Brisbane, n» du 13 mai 1899.

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ouvrière. On commençait à parler des heureux travailleurs des antipodes, on disait qu'ils avaient obtenu les salaires les plus élevés, les journées de travail les plug courtes du monde. Justement fières de leurs succès, les trade unions australasiennes voulaient les assurer en obligeant les patrons à n'employer que des syndiqués ou des ouvriers travaillant aux conditions fixées par le syndicat. Or les patrons s'étaient associés précisément pour lutter contre cette prétention. La période des accommodements était passée. Après plusieurs escarmouches, une grève éclata qui devait être la plus importante de toute l'histoire d'Australasie ^

. Le prétexte fut le renvoi par une compagnie de navi»gation d'un employé qui était membre d'un syndicat. Aussitôt l'union des matelots et chaulïeurs boycotta le navire auquel appartenait l'employé congédié. Cet incident eut pour effet d'aggraver un différent qui s'était élevé entre l'association des officiers de la marine marchande et les compagnies de navigation. Les premiers réclamaient une augmentation de leurs appointements et une réduction des heures de service. Les secondes répondirent qu'elles ne feraient aucune concession tant que l'association des officiers continuerait à faire partie du Trades Council (Conseil des syndicats) de Melbourne. L'association refusa de quitter le Cowncil; et comme les compagnies maintenaient leurs prétentions, elle déclara la grève et ordonna à ses membres de quitter leur service : l'union

(1) Voir les volumineuses publications de la commission formée en Nouvelle-Galles pour faire une enqucHe sur les grèves et les moyens de les prévenir. Repart of the Royal Commission of Strikes : Minutes of Evidence : Appendices, Sydney, 1891, in-4».

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des matelots, celle des garçons et cuisiniers, celle des ouvriers du port de Melbourne cessèrent également le travail. Seuls les mécaniciens restèrent à leur poste moyennant un arrangement qui augmentait leurs salaires pour une durée de trois ans.

Ainsi commença la grande grève-maritime; elle s'étendit bientôt de Melbourne aux autres ports, car les matelots étaient fédérés dans toute l'Australasie ; mais en dehors de Victoria, elle ne prit d'importance réelle qu'en Nouvelle- Galles et dans quelques parties de Queensland. Là, en effet, les tondeurs lièrent partie avec les ouvriers des ports; les derniers refusèrent de charger la laine qui n'était pas coupée par des ouvriers syndiqués et les membres de l'union des tondeurs cessèrent le travail partout afin d'obliger les squatters h n'employer que des tondeurs syndiqués.

La question était nettement posée. Elle intéressait toutes les associations ouvrières et toutes les associations des patrons de l'Australasie. Toutes prirent à la lutte une part au moins indirecte. Les Trades Councils organisèrent des souscriptions et firent appel à tous les partisans du contrat collectif et du syndicat obligatoire. Le comité de défense ouvrière de Sydney recueillit à lui seul pendant les trois mois de grève près d'un million de francs. Un congrès ouvrier intercolonial se prononça unanimement en faveur de V Union Labour, du travail aux conditions du syndicat. D'autre part les armateurs et les propriétaires de moutons adressèrent à tous les patrons un appel qui fut entendu : un congrès des patrons australasiens siégeant à la Chambre de commerce de Sydney se prononça énergic^uement pour « la liberté du contrat », c'est-à-dire

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le droit pour le patron de prendre ses ouvriers où il lui plaît et aux conditions qu'il juge les meilleures.

Toutes les tentatives de conciliation échouèrent. Les syndicats tinrent jusqu'à l'e'puisement de leurs ressources : au bout de trois mois, ayant vidé leurs caisses, ils durent capituler. L'union des officiers de marine quitta le Trades Council, et les tondeurs reprirent le travail.

Voici comment un témoin, M. H. IL Champion qui avait été en 1889 l'un des organisateurs de la grande grève des dockers à Londres, jugeait la grande lutte de 1890. «L'événement, écrivait-il, a établi d'une manière définitive que la fédération ouvrière la plus gigantesque, à moins d'être dirigée par des stratégistes plus habiles que ceux d'Australie, se brisera comme un œuf contre un cuirassé si elle se heurte à l'opposition systématique des patrons fédérés. » A quoi l'un des stratégistes incriminés répondait que les élections générales allaient permettre l'inauguration d'une tactique nouvelle.

La conséquence la plus importante de la grève maritime fut en effet de jeter les syndicats dans la politique. Sans, renoncer au contrat collectif ni aux grèves, ils se décidèrent à se servir du suffrage universel pour obtenir des. gouvernements une législation favorable à leurs intérêts.

Des élections de 1890 date la formation et l'action des. partis ouvriers politiques [Labour Parties) dans toutes, les colonies. Ils n'ont conquis le pouvoir nulle part, mais ils exercent une grande influence, car plusieurs parlements sont divisés en deux partis de force à peu près.

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égale; pas de majoritë sans l'appoint du parti ouvrier; on ne peut gouverner sans lui.

Or les deux partis ou plutôt les deux coalitions qui se disputent le pouvoir n'ont rien qui les empêche de subir l'alliance du parti ouvrier si elle leur devient nécessaire. Leurs programmes, en effet sont assez confus : c'est parfois une rivalité de personnes qui les divise. Dans un parlement, un membre de l'opposition que je questionnais sur son programme, répliqua en montrant le banc des ministres : « Mon programme? Renverser ces gens-là! » Dans de pareilles conditions la politique de bascule est facile et s'impose naturellement à un groupe nouveau.

Pour comble de chance, les partis ouvriers sont entrés dans la politique au moment où le pouvoir passait aux mains de ministres qui avaient absolument besoin d'eux. On traversait alors une grande crise financière. Les particuliers suspendaient leurs constructions, fermaient leurs ateliers ou leurs usines ; les gouvernements arrêtaient les travaux publics et cherchaient le moyen de payer leurs dettes*. Les budgets étaient en déficit, et les partis conservateurs quittaient le pouvoir parce qu'ils ne voulaient

(1) Les dettes des colonies sont énormes. Actuellement, la proportion de la dette par tête d'habitant est :

En Sud-Australie 67. 9 s. 8 d.

Au Queensland 66. ï. 9.

En Nouvelle-Zélande «î. 17. 3.

En Ouest- Australie 62. 5. 1.

En Tasmanic 47. 8. 7.

En Nouvelle-Galles 46. 19. 8.

En Victoria 42. Ifii. 1.

Le chififre varie donc de 1 100 à 1 700 francs environ par personne ; il atteint au Queensland et en Sud-Australie à peu près le double de la proportion de la dette par tête d'habitant en France. The New Zealand Officiai Year Book; 1900, p. 403.

pas augmenter les impôts. Des hommes nouveaux prenaient les ministères, instituaient l'impôt progressif &ur la grande propriété et le revenu en Sud-Australie d'abord, puis en Nouvelle-Zélande, et rétablissaient l'équilibre du budget. Pour vaincre les résistances, ils avaient besoin du parti ouvrier, qui, lui-même, recherchait leur appui ; il en résultait un pacte mutuel qui eut pour résultat les nombreuses lois de protection ouvrière votées dans les dix dernières années.

Avant d'étudier les lois elles-mêmes, il est indispensable d'avoir une idée de l'organisation et de l'influence des différents parti* ouvriers : je vais en donner les traits principaux.

Tendances actuelles des partis ouvriers.

Sont-ils socialistes?

Les partis ouvriers australasiens, composés d'hommes qui ne lisent que l'anglais, reçoivent l'influence du jeune trade unionisme de la mère patrie, c'est-à-dire la réflexion plutôt que les rayons directs du socialisme occidental. Ils ont accueilli avec enthousiasme les conférences faites chez eux par Ben Tillett, un des organisateurs de la grande grève des docks de Londres (1889) lorsqu'il a visité l'Australasie, en 1898. Ben Tillett a parlé dans plus de cent meetings ouvriers; il a posé la première pierre de Trades Halls (bourses du travail) dans les villes de bois et de tôle qu'habitent les mineurs du désert central. J'ai vu son portrait exposé dans les boutiques avec cette légende : « Le Démosthène du travail. » On m'a dit aussi que sa figure juvénile et ses longs cheveux Ton fait surnomiaer :

(( Le petit Christ du travail. » Tous les leaders du mouvemeni ouvrier en Angleterre sont l'objet de l'attention des travailleurs autralasiens. Ainsi, la nouvelle que Tom Mann, ua autre organisateur de la grande grève des docks, s*e&t retiré du mouvement pour ouvrir un débit de liqueurs à Londres a été commentée vivement dans les Trades Halls, où certains secrétaires de syndicats sont des buveurs d'eau, comme du reste une partie de leurs collègues anglais.

Les partis ouvriers d'Australasie ressemblent au trade unionisme anglais par leur charpente composée de syndicats, par leur caractère exclusivement pratique, par leur programme de réformes menues et immédiatement réalisables, par la rareté et le vague de leurs déclarations socialistes et des principes généraux qui peuvent se trouver dans leurs publications officielles. D'autre part, ils ressemblent à nos groupements socialistes par leur organisation en parti politique spécial, laquelle n'existe en Angleterre qu'à l'état de projet fort discuté. En apparence, ils sont ce qu'on appelle chez nous un parti de classe menant la lutte contre les bourgeois ; en réalité ils acceptent le patronat, le salariat, et cherchent simplement à s'assurer de bonnes conditions de travail dans le monde tel qu'il est. C'est ce que va montrer une revue rapide de leurs tendances générales.

Les partis ouvriers réclament la journée de huit heures et l'augmentation des salaires. Ils demandent, comme les syndicats anglais, que le nombre des apprentis soit réduit au minimum. Ils veulent être libres de faire grève quand ils le jugent à propos et d'employer les procédés traditioELnels des syndicats anglais, notamment le picrke-

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^t«p, c'est-à-dire le planton fait par les gre'vistes devant les usines ou les chantiers. J'ai passé à Lithgow (Nouvelle- Galles), pendant une grève des mineurs de charbon. La gare et la route qui conduit à la ville étaient garnies de grévistes qui dévisageaient les arrivants pour tâcher de reconnaître et de détourner les ouvriers qui seraient venus s'embaucher. A Lyttleton, le port de Christchurch (Nouvelle-Zélande), j'ai vu les ouvriers du port faire une démonstration sur le quai en face d'un vaisseau où le capitaine employait ses matelots à charger du charbon. Là, il s'agissait de protester pour le vieux principe des syndicats anglais: « One man^ One job! » c'est-à-dire « à chaque travailleur, une seule besogne », afin qu'un plus grand nombre de personnes trouvent à s'employer. Ce principe est rigoureusement appliqué, surtout en Nouvelle-Zélande, et les syndicats flétrissent ceux qui acceptent de faire deux tâches. Un conservateur m'affirmait, en Nouvelle-Zélande, ' que son domestique avait reçu un blâme du syndicat parce qu'il était en môme temps cocher et jardinier.

Tout cela est général dans le monde ouvrier anglais. Voici trois articles conçus dans le même esprit, mais spéciaux à l'Australasie :

1* Les ouvriers sont protectionnistes parce qu'ils veulent écarter les produits étrangers et rester maîtres du marché local. Ils l'avouent sans détour, et tout en exprimant leur opinion sous cette forme philosophique : « Nous voulons écarter la concurrence de gens d'une civilisation inférieure jusqu'à ce qu'ils aient adopté les mômes conditions de travail que nous. » En fait, toutes les colonies autralasiennes, sauf Nouvelle-Galles, sont protectionnistes

et les deux plus avancées en législation ouvrière, Victoria et Nouvelle-Zélande, ont précisément les tarifs les plus élevés.

2*" Les ouvriers australasiens ont réussi partout, sauf en Queensland, à faire supprimer les dépenses destinées à favoriser l'immigration, telles que propagande, passages gratuits, etc. Par là, ils semblent reconnaître que les hauts salaires et les courtes journées de travail dont ils bénéficient sont dus à des circonstances exceptionnelles, comme la rareté de la main-d'œuvre; ils semblent douter que l'organisation syndicale puisse les maintenir si le nombre des ouvriers augmentait. J'ai discuté plusieurs fois cette question avec eux, je leur ai demandé s'ils ne croyaient pas politique de sacrifier sur ce point l'intérêt de leur classe à celui des colonies. En effet, l'Australasie est trop peu peuplée et elle a besoin d'habitants nouveaux. Mes interlocuteurs m'ont paru résolus à ne point risquer une expérience qui semblait avoir quelque danger pour leurs intérêts.

3** Pour écarter une concurrence gênante, les ouvriers d'Australasie ont réclamé et obtenu partout des lois contre l'immigratian chinoise^

Les Chinois, à l'étroit dans leur pays, travailleurs, sobres et économes, s'étaient mis à émigrer en Australasie.: ils apprenaient tous les métiers et les exerçaient pour des salaires très réduits. Les ouvriers européens, mangeurs de viande, n'ont pu lutter contre ces mangeurs de riz, et, comme aux États-Unis et au Canada, ils ont obtenu que les gouvernements prissent des mesures contre leurs rivaux. En 1881, Victoria, puis Nouvelle-Galles et Nouvelle- Zélande ont saisi le prétexte d'une épidémie de petite

vérole pour interdire aux Chinois d'arriver plus d'un par cent tonneaux sur n'importe quel navire et de débarquer sans acquitter un droit de 250 francs. En 1888, Nouvelle- Galles a porté la proportion à un immigrant par 300 tonneaux et décuplé le droit. Les autres colonies l'ont imité. Par ce procédé on a arrêté l'immigration chinoise, qu'on ne pouvait interdire directement.

On voulait prendre des mesures analogues contre les hindous, mais ils sont sujets de la reine ; contre les japonais, mais ils ont un gouvernement qui les fait respecter. Du reste japonais et hindous sont peu nombreux en Australasie.

Enfin les gouvernements ont interdit l'importation et l'emploi de travailleurs polynésiens et canaques, partout, sauf dans la partie tropicale de Queensland.

Toutes ces mesures ont pour but principal la défense des hauts salaires et des journées courtes. On les justifie encore par des considérations politiques et sociales. « Il est, dit-on, impossible d'admettre un nombre indéfini d'asiatiques et d'océaniens dans un pays démocratique et égalitaire. Nous avons la chance de n'avoir pas de difficultés de couleur et de race. N'en créons pas ! » On ajoute que le Chinois travaille aussi mal que bon marché, on lui reproche de ne rien dépenser et d'emporter dans son pays tout ce qu'il agagné en Australasie. Au fond le raisonnement des ouvriers est le suivant : « Les conditions de travail présentes nous sont favorables, conservons-les ! » Les syndicats australasiens veulent être pratiques, c'est pourquoi ils limitent leurs eff'orts et leurs pensées. Ils ne s'inquiètent point de savoir si l'évolution de la société tend vers le collectivisme

OU le communisme, ils ne cherchent pas à en précipiter 1«, marche comme nos socialistes.

Le socialisme n'a pas séduit les Australasiens, le mot même a conservé chez eux le sens péjoratif qu'il a pour l«s adversaires de la doctrine. « Nous avons bien ici des socialistes, me dit le secrétaire de la Bourse du travail de Melbourne ; mais nous ne sommes pas d'accord avec eux : ce sont des extrémistes^ et nous sommes avant^tout pra^tiques. » A Ghristchurch (Nouvelle-Zélande) un jeune mécanicien, récemment émigré d'Angleterre, essaie de faire un peu de propagande ; il est vaguement socialiste chrétien, il a fondé un petit groupe appelé Socialist Church (église socialiste). « Église, me dit-il, fera passer l'épithète, car ici les ouvriers sont très pieux et ils ont une grande défiance du socialisme. » Je m'en suis bien aperçu moimême, à la surprise que j'ai causée, dans la Bourse du travail de Ghristchurch, en déclarant que beaucoup de grands syndicats français s'affirmaient socialistes.

Le socialisme, tel que nous le connaissons, n'est guère représenté en Australasie que par. de petites sociétés qui sont en dehors du mouvement ouvrier. La plus active a son siège à Sydney *. Elle se compose en partie d'étrangers, Scandinaves, allemands, italiens. Elle a adopté le nom, les principes, la tactique de la social démocratie marxiste. Elle déclare poursuivre l'abolition du salariat par la substitution de l'ordre socialiste à l'ordre capitaliste.

(1) On trouvera au Ministère du commerce une collection de périodiques et brochures relatives à l'agitation socialiste en Australie, et particulièrement à Sydney, depuis 1890. La plupart des brochures sont des exposés des doctrines du socialisme contemporain, d'après des ouvrages en langue anglaise. Les périodiques ont tous été de courte durée.

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L'activité de ses membres^ leur énergie est supérieure à leurs ressources. Ils tiennent des meetings publics dans un parc tous les dimanches ; ils ont une salle et donnent des conférences chaque semaine, ils publient une feuille mensuelle, The People and Collectivist, formée par la fusion de plusieurs organes antérieurs. A propos de la Fédération, ils ont formé un congrès avec quelques autres petits groupes dont le principal est à Melbourne ; ils ont décidé de solliciter les souscriptions pour présenter un candidat au Sénat fédéral, afin de compter les voix socialistes démocratiques dans toute t'Australasie.

J'ai cru devoir indiquer ce petit mouvement, car les socialistes de Sydney font quelquefois parler d'eux dans les journaux socialistes d'Europe ; ils avaient même envoyé un mandat à Mrs Aveling pour les représenter au Congrès socialiste international de Londres. Leur ambition de représenter le socialisme tel que l'Europe occidentale le conçoit est parfaitement légitime, mais il ne faudrait pas confondre leurs groupes avec les grands partis ouvriers qui ne sont pas socialistes,

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