DEUXIÈME PARTIE. — LES DIVERS PARTIS OUVRIERS ET LEUR ACTION
Chaque colonie a son parlement, fait ses lois, par conséquent chacune a son parti ouvrier politique distinct. On a indiqué plus haut les essais de fédération entre les syndi-
(1) Anton Bertram, Le mouvement ouvrier en Australasie^ dans la Revue (V économie politique, 1897, p. 33, a donné les programmes de différents partis ouvriers. Une collection de programmes plus récents se trouve au Ministère du commerce (Paris).
cats de toute l'Australie . Les partis ouvriers politiques n'ont encore rien tenté de semblable : ce serait inutile, car même après la formation des Etats-Unis d'Australie, chaque colonie restera maîtresse de ses lois ouvrières. Il faut donc, avant d'étudier ces lois, jeter un coup d'œil sur les plus importants des partis ouvriers. J'examinerai ceux de toutes les colonies sauf la Tasmanie et Ouest-Australie.
La Tasmanie, le Sleepy Hollow (trou du sommeil) est une colonie archaïque qui est longtemps restée agricole : depuis quelques années, d'importantes mines d'argent ont été découvertes au Nord-Ouest de l'île ; les ouvriers y ont afflué, se sont syndiqués, mais jusqu'à présent ils ne sont pas représentés au parlement et la Tasmanie n'a pouf ainsi dire pas de législation industrielle.
Ouest-Australie ne compte que depuis les mines d'or qui ont quintuplé sa population en dix ans : elle a comme ouvriers surtout des mineurs, dispersés sur une grande étendue de terrain. L'agitation y est plus intense qu'en Tasmanie, les syndicats ont chaque année un congrès où quelques socialistes ont fait une certaine opposition à la majorité réformiste. Mais cette agitation n'a pas eu grande influence sur le gouvernement. Je me contenterai donc de passer en revue les cinq colonies les plus peuplées.
Sud- Australie . Influence d'un parti ouvrier dans un pays agricole \
Eh Sud-Australie, pays de fermiers, sans mines, presque sans industrie, le parti ouvrier est concentré surtout dans la
(1) Voir le journal du parti ouvrier The Herald, hebdom., — la brochure de M. Batchelor, The Labour Party, 1895, — les discours de M. Kingston.
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capitale, Adélaïde et à Port-Adélaïde. Il a deux bases : ' i^ les syndicats ; 2^ les organisations politiques. Les syndicats sont groupés en une fédération dont le centre «st , le Trades Hall, qui correspond à peu près à notre Bourse du travail. Le Trades Hall d'Adélaïde a été bâti, aux frais des syndicats et sur un terrain acheté par eux : nos Bourses du travail sont plus heureuses ; elles obtiennent . généralement terrains et locaux des municipalités qui . souvent même y ajoutent une subvention ; les syndicats d'Adélaïde avaient bien demandé au conseil municipal de leur donner remplacement; mais le conseil, élu au suffrage : jcensitaire, par ceux qui paient un impôt direct, n'a pas jugé là'propos de. Éàire le cadeau que les ouvriers sollicitaient. L'achat et la construction ont coûté fort cher et ont été payés à l'aide d'emprunts dont le service et le rembourseiiaaent sont confiés à une commission spéciale. La fédération s'est endettée pour de longues années, mais elle fait face à ses obligations.
- LC' bâtiment comprend, plusieurs bureaux assignés aux secrétaires des syndicats,- les moins importants se groupant . à plusieurs dans la salle, comme à la Bourse du travail de Paris. Il comprend encore un grand hall destiné aux meetings et plusieurs salles de réunion, Les syndicats individuels y tiennent des réunions particulières pour leurs affaires spéciales selon les arrangements conclus avec le secrétaire. Le Conseil formé par les délégués de tous les syndicats, sorte de parlement corporatif local, se réunit dans la grande salle tous les quinze jours. J'ai assisté à l'une de ces réunions qui fut tenue la veille des élections générales. Malgré les circonstances, on n'y traita que les
affaires du Trades Hall et celles de l'union des syndicats. On ne voit ici qu'une face du Lahoun Party. Pouf saisir l'autre, il faut visiter plusieurs institutions dont la plus intéressante est le Démocratie Club. Cette organisation occupe un bâtiment spécial, loué/ meublé et organisé par elk-même : en bas, un bureau, des salles de lecture,, de réunions privées, de billard . et un café. En haut, tout l'étage est occupé par une salle de conférences et de réunions publiques assez vaste pour contenir plusieurs centaines de personnes. Chaque dimanche, on y fait rigulièrement une conférence, suivie d'un débat public. C'est là, paraît-il, que les jeunes orateurs parlementaires du parti ouvrier ont appris. Tart de la parole et de la discussion.. Les sujets sont des plus variés ; on a traité la colonie vers 1848, l'émigration, le programme du parti ouvrier, différents points de morale, le spiritisme, etc.. Les orateurs appartiennent à toutes les nuances démocratiques et h tous les pai'tis de réforme sociale.
Les membres eux-mêmes professent les opinions Les plus variées ; la seule qualification exigée pour l'admission dans l'e Club est une moralité parfaite. On rencontre dans cette association des ouvriers et des agents de change,: des membres du parlement et des épiciers, d£s disciples de George, des gens teintés de socialisme et des démocrates chrétiens. Il ne faut pas oublier qu'en pays anglais, beaucoup de réformateurs appartiennent à des minorités religieuses dissidentes et tiennent beaucoup, à leur foi particulière. Ici, comme en Angleterre, certains ieaders des partis avancés font la prière avant le diner. Adélaïde, la capitale* d'une colonie qui passe pour être à demi
8'* l'action ouvrière
socialiste, est véritablement la cité des églises ; chaque confession y a son clocher et ses fidèles.
Dans toute la colonie, comme dans la capitale, la charpente du parti ouvrier est formée de Trades Halls ou groupements corporatifs, qui en sont l'élément le plus constant et le plus solide, et de Clubs ou sociétés politiques. Le parti ouvrier uni {United Labour Party) s'étend sur toute la colonie, a un congrès périodique qui rédige et modifie son programme et qui nomme le comité directeur. Ce comité, composé presque exclusivement d'ouvriers ou anciens ouvriers manuels, siège au Trades Hall d'Adélaïde.
Le parti ouvrier sud-australien, formé comme ceux des autres colonies en 1890, a commencé modestement; il n'eut d'abord que deux députés à l'Assemblée législative. Dans l'Assemblée élue en 1899, il occupe douze sièges; ses représentants sont presque tous des ouvriers ou des employés syndiqués : le parti n'exclut pas les bourgeois, mais en fait, il est plus prolétarien que les partis de Melbourne ou de Sydney. A la Chambre, il est devenu un des éléments nécessaires de la coalition qui soutient contre les conservateurs le ministère radical Kingston, et ce ministère, formé en 1893, a duré plus de sept ans dans un pays qui avait eu auparavant trente-sept ministères en quarante et un ans.
Le ministère Kingston était entièrement composé de libéraux appartenant à la classe moyenne, mais il s'appuyait continuellement sur le parti ouvrier. Aux élections générales d'avril 1899, le premier ministre s'était présenté aux électeurs d'Adélaïde sur la môme liste que le
leader du parti ouvrier, à peu près avec le même programme et tous deux ont fait ensemble leur campagne. L'ex-premier ministre, M. Kingston, est le fils de Sir George Kingston, un des fondateurs de la colonie. Le leader du parti ouvrier, M. Batchelor, a été instituteur dans une ville industrielle, puis ouvrier et employé de chemin de fer avant d'entrer au parlement. Ces deux hommes d'origine si différente sont arrivés à avoir beaucoup d'articles communs dans leurs programmes.
M. Kingston a établi des impôts progressifs sur les successions, le revenu, la terre, appliquant pour la première fois en Australasie le principe de la progression. Il a institué la conciliation officielle en cas de grèves, fait voter plusieurs lois de protection ouvrière, établi des villages coopératifs pour les sans-travail, fondé une banque d'état, donné des avances aux colons sur le budget accru l'importance des travaux publics, créé un établissement gouvernemental de congélation et d'exportation pour les produits agricoles; il a maintenu le protectionnisme, les lois contre l'immigration chinoise et l'interdiction d'employer des ouvriers noirs, enfin donné le droit de suffrage aux femmes ses sur l'exemple de la Nouvelle-Zélande. Il promettait dans affiches électorales une loi pour diminuer les heures de travail des employés de magasin, l'établissement d'une caisse dq retraites pour les vieillards, l'expropriation des grands propriétaires pour cause d'utilité publique, tous projets imités de la Nouvelle-Zélande, enfin le suffrage universel pour l'élection de la Chambre haute ^
(i) The Government Policy as announced by the Premiei\ 3 discours prononcés et publiés à l'époque des élections générales de 1893, 1896, et 1899, Adélaïde.
S^ l'actton ouvrière
Le programme ouvrier ne différait du sien que par les détails : rien d'étonnant à ce fait puisque les représentants du Labour Parly ont constamment soutenu M. Kingston de leurs votes ; ils continuent pourtant à former une organisation spéciale, exclusive, qui se coalise avec les progressistes «ans se fondre en leur sein. Mais, quel que soit le souci de rester « parti ouvrier », leur intérêt les oblige à voter avec la gauche, parce que Sud-Australie est une colonie agricole, où les centres industriels sont peu nom^ breux et où les Labour Men, ne peuvent être au parlement qu'une minorité.
MflU>ouvae»:le psincip^L^centra 'des lois ou:vTièr&fl en Australie.
La colonie de Victoria est celle où les premières mines d'or ont été découvertes et celle où la population s'est augmentée le plus rapidement. Les premiers colons y sont venus en 4832, la fièvre de l'or y a commencé en 4851 : cette jeune colonie était, il y a quelques années, la plus peuplée de toutes ; depuis la crise de 4892 et la découverte de nouvelles mines d'or en Australie occidentale, elle perd chaque année plus d'habitants qu'elle n'en gagne par l'immigration ou l'excédent des naissances. Elle en conserve encore 4 463400 ; il faut noter que la majorité de CCS habitants vivent dans des villes et sont des salariés ; nulle part, en Australasie, la proportion de la population urbaine n'est aussi forte. Melbourne, la capitale, ne comptait, en 4836, que 483 hommes et 38 femmes : c'est aujourd'hui une ville de 475380 habitants. Avant la crise financière et industrielle de 4892, elle renfermait près de