QUEENSLAND. UN PARTI OUVRIER DANS L OPPOSITION
Queensland. Un parti ouvrier dans l'opposition : Situation unique en Australie ^
La colonie de Queensland n'a pas, comme les autres, une seule tête ; elle se partage en trois régions desservies par ti*ois voies fei i'ées distinctes allant chacune d'un port, Brisbane, Rockhampton, Townsville, vers les mines et les parcs à moutons des steppes intérieures. Ces re'gions sont différentes. Le sud a un climat presque tempéré, le centre et le nord cultivent, sur le littoral, la canne à sucre avec des manœuvres polynésiens. Dans ce pays la vie économique et sociale a une foule.de petits centres ; l'action du parti ouvrier serait insuffisante si elle ne s'exerçait que dans la capitale ; il lui faut des organisations solides dans chacune de ces régions si éloignées, si différentes par leurs climats et leurs industries. Dans la capitale, on trouve comme partout en Australie un Trades Hall, une Bourse du travail construite par les syndicats et servant à leurs réunions. Une partie du bâtiment est employée au service de l'organe central du parti, The Worker (le Travailleur) hebdomadaire. Rien de bien nouveau ici, rien qui diffère sensiblement des autres centres d'agitation ouvrière.
Il faut sortir de la capitale, il faut aller, par exemple, partie en chemin de fer, partie en bateau, de Brisbane à Rockhampton, la métropole du Queensland central. On traverse des centres de mines d'or, Gympie, Maryborough, un centre de culture de la canne et de fabrication du sucre,
(1) A.'Bertram, The Labour Party in Queensland, extrait de la Contemporary Review^ 1895. — Résumé dans le Journal des Économistes' 1896.
96 l'action ouvrière
Bundaberg ; partout on rencontre à la fois une fédératio ou un bureau central de syndicats, et une direction politique représentée par un journaliste, un député, qui parfois, édite une petite feuille, qui toujours sert de trait d'union entre la fraction locale du parti et la capitale. Aussi, chacun de ces centres ouvriers est-il représenté au parlement par un Labour Membev-
On arrive à Rockhampton, ville toute neuve, aux grandes rues ambitieuses, trop larges, aux maisons de bois et de tôle, rares et trop petites. L'organisation ouvrière n'est là qu'à ses débuts. L'éditeur de l'organe central du Parti m'avait adressé à un démocrate libre-penseur, éditeur d'un petit journal indépendant, The Peoples Newspaper. Je fus au journal et je trouvai une grande baraque en bois pleine d'ouvriers du port que M. VV. Nelson, le journaliste, endoctrinait pour les organiser; il leur expliquait l'ABG du syndicalisme en Australie, qui peut se résumer ainsi : « Travaillez huit heures par jour, et faites-vous payer les heures supplémentaires et le travail du dimanche une fois et demie le tarif ordinaire. » La réunion finie, M. W. Nelson mè raconte son histoire : il est né en Ecosse; il a été conférencier pour les positivistes anglais aux temps de Bradlaugh ; c'est alors qu'il est devenu libre-penseur et radical. Positivisme et radicalisme n'ont guère réussi en Angleterre. M. Nelson a émigré dans un pays neuf où son radicalisme est assez bien reçu, quoiqu'il ne s'accorde pas toujours avec les vues de certains membres importants du parti ouvrier. Quant à l'athéisme, c'est une mauvaise note, même dansceQueensland indépendant et rude qui semble moins asservi aux
QUEENSLAND. UN PARTI OUVRIER DANS l'opPOSITION 9"7
traditions que le reste de l'Australie, mais qui reste attaché, comme tous les pays anglais, au respect extérieur de la religion. « C'est dommage, me dit un ouvrier, que M- Nelson soit athée, car il a plus de cervelle que n'importe qui dans le parti ! »
Ailleurs, dans le grand centre minier de Mount Morgan, l'âme du mouvement est un émigré danois radical venu il y a bien des années, avant le développement de la démocratie sociale dans son pays. Il est photographe et libraire en même temps que conférencier : « Le district est satisfaisant, me dit-il ; nous nommons un député ouvrier. » Il me parle encore d'une conférence que M. Davitt, le député irlandais et gcorgiste, est venu faire ici il y a deux ans : les auditeurs lui ont voté une adresse de remerciements, et Davitt a dit qu'elle lui était deuxfoischère parce qu'elle était une preuve de la fraternité internationale des travailleurs, attendu qu'elle était présentée par un français et par un danois (mon interlocuteur).
Je ne puis décrire tous les centres que j'ai visités sur ma route, mais je dois dire quelques mots du plus curieux, un centre de tondeurs, à 1 000 kilomètres dans l'intérieur. Il se trouve dans les plaines calcaires qui s'étendent indéfiniment sous une poussière jaune avec quelques vagues lignes de petits eucalyptus rabougris qui ne donnent point d'ombre. Pas d'autre eau que les flaques stagnantes d'une crique d'où le liquide est pompé danâ une grande citerne en tôle et distribué à la ville. On vient de forer un puits artésien qui donne une eau bouillante et chargée de sel qu'on laisse se perdre. C'est le moment de la tonte : à la nuit, les bars sont pleins de tondeurs qui ont fini leur
MKTIN. 7
journée sous une chaleur accablante, qui boivent ou jouent. Des maisons en bois de chaque côté d'une rue, beaucoup de monde, peu d'animation, tel est le tableau. Ce que je cherche, c'est le bureau de la branche locale des tondeurs. Je trouve le secrétaire dans une petite construction de planches et de tôle qui lui sert de chambre et d'office. Il reçoit là les tondeurs qui ont des réclamations à faire, ceux qui cherchent de l'ouvrage ; il les engage à ne pas travailler au-dessous des tarifs syndicaux et à se faire inscrire au syndicat. La colonie compte trois offices de ce genre : celui que je vois à l'extrémité du chemin de fer central et deux autres, aux extrémités des voies ferrées sud et nord, par conséquent en plein pays de laine. Ils correspondent à trois arrondissements de la grande trade union des tondeurs qui comprend aussi les ouvriers agricoles et s'étend sur tout le Queensland.
En somme, les catégories d'ouvriers les plus importantes dans cette colonie sont les mineurs et les tondeurs. Ceuxci sont très turbulents; ils ont fait, en 1890 et 1894, deux grèves violentes qui ont amené le gouvernement à mobiliser la police et les volontaires et à suspendre, par une loi de coercition, les garanties constitutionnelles pendant deux ans.
Les éléments du parti sont donc plus violents qu'ailleurs. L'esprit a été plus socialiste aussi ; il est venu d'un communiste à la mode de 1848, William Lane, qui avait apporté d'Amérique l'idée d'une refonte de la société sur le modèle d'Owen ou de Cabet Lane était boiteux, de constitution faible, mais plein d'ardeur et de feu. Il a passé plus de dix années de sa vie soit en Queensland, soit