QUEENSLAND. UN PARTI OUVRIER DANS L OPPOSITION
dans les autres colonies et il y a exercé une grande influence : c'est lui qui a fondé le Worker de Brisbane, devenu par la suite l'organe du Labour party. Mais Lane, impatient d'aboutir, las de réclamer des réformes qu'il, n'obtenait pas toujours, prit la résolution de s'exiler et de tenter Texpérience d'une nouvelle Icarie. Il est parti en 1893 de Sydney avec plusieurs amis, et est allé fonder au Paraguay la colonie communiste de Cosmé ou Nouvelle- Australie, qui existait encore en 1899.
Depuis, le collectivisme moderne a pénétré dans les bureaux du Worker oidi, fait, paraître arriérées les idées de Lane. « C'était, me dit-on, un homme excellent, mais qui, comme les gens de 1848, croyait à une panacée. » On est plus moderne aujourd'hui à Brisbane ; j'y ai trouvé, dans les bureaux du Worker, des traductions de Marx, de Loria et de collectivistes contemporains en plus grand nombre qu'ailleurs. Le mot « socialisme » avait même été franchement adopté par le parti ouvrier du Queensland, seul en Australie, a Socialisme à notre époque, » telle était la devise que M. Higgs, rédacteur en chef du journal, mettait en épigraphe au Worker. M. Higgs, en 1899, a quitté le journal pour devenir député ouvrier. Son successeur a fait disparaître l'épigraphe : il m'a avoué, sans réticence, que le mot faisait peur au Queensland comme dans le reste de l'Australasie. La chose a-t-elle disparu avec le mot? Les députés ouvriers avec qui j'ai causé, même M. Higgs, m'ont paru dans les sentiments des chefs du jeune trade unionisme en Angleterre. Les plus audacieux vont jusqu'à John Burns et même jusqu'à Keir Hardie, c'est-à-dire jusqu'au socialisme
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sentimental^ un peu religieux, très syndical et en même temps très pacifique. Sous ce rapport, la différence n'est pas très grande entre les chefs ouvriers du Queensland et ceux des autres colonies.
Le ton des journaux et surtout du Worker, les caricatures, les mots sont plus véhéments qu'ailleurs. Ainsi le propriétaire et le capitaliste sont généralement représentés sous les espèces d'un veau gras ou d'un porc. La révolte des travailleurs prend dans les images des formes violentes. La déclaration de guerre au Transvaal y est indiquée par une caricature peu claire mais plutôt défavorable. Cette allure, sans doute, est celle qui convient aux tondeurs et mineurs turbulents du Queensland. Elle a une autre raison d'être et la voici.
Le parti ouvrier du Queensland est le seul en Australasie qui soit dans l'opposition. Partout ailleurs, le gouvernement s'appuie sur le Labour Parly ; à Brisbane, il le combat systématiquement. C'est, on le voit, la situation de beaucoup des partis socialistes en Europe, et il ne fau pas s'étonner si elle conduit aux mêmes procédés de polémique.
Mais pourquoi cette anomalie qui distingue le Queensland ? C'est qu'en 1890, le chef du parti libéral a, pour des raisons personnelles, fait alliance avec le chef du parti conservateur, en adoptant le programme de ce dernier et en faisant accorder aux planteurs l'autorisation d'employer le travail polynésien dans les districts de canne à sucre. Cette coalition irritait d'autant plus les mécontents qu'elle avait pour conséquence l'élévation de Sir Samuel Griffîth, le chef des libéraux, au rang du pré-
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sidentdela Cour suprême^ avec une forte augmentation des appointements attachés à la charge, et c'était Tépoque de la crise, où Ton réduisait tous les traitements par économie ! On cria à la trahison, mais en dépit de tout, les conservateurs renforcés se sont maintenus au pouvoir avec une énorme majorité. Sur 72 membres, les libéraux fidèles à leur programme ne sont que 8, dédaigneusement appelés les débris. Aussi l'opposition est-elle dirigée par le leader du parti ouvrier qui comprend aujourd'hui 22 membres.
Le ministère appuyé sur une majorité de 10 voix seulement a failli plusieurs fois tomber. S'il était mis en minorité, c'est le chef du parti ouvrier qui prendrait le pouvoir. Si le Queensland était, comme on l'a proposé plusieurs fois, divisé du nord au sud en trois colonies ayant respectivement pour capitales Brisbane, Rockhampton, Townsville, les conservateurs ne garderaient la majorité que dans la première; le Labour Party gouvernerait les deux autres. C'est sans doute cette perspective qui a contribué à rendre le parti plus modéré qu'autrefois.
Son programme électoral, adopté en 1898 par le Congrès général, demande des réformes démocratiques dont plusieurs ont été accomplies dans les autres colonies (un seul vote par électeur, plus de membres à vie dans la Chambre haute, des écoles gratuites); il demande encore l'établissement d'impôts progressifs sur la propriété et le revenu comme en Sud-Australie et Nouvelle-Zélande. Enfin, il réclame des lois de protection ouvrière comme celles qui ont été adoptées depuis 1890 en Victoria et Nouvelle-Zélande : sur ce dernier article seul le gouverne-
ment a fait quelques concessions ; ce point excepta on peut dire qu'à TAssemblée toutes les proportions du Labour Party sont systématiquement écartées. Les deux points sur lesquels Téchec du parti ouvrier est le plus sensible sont la question de l'immigration subventionnée par rétat et celle du travail des gens de couleur.
Dans toutes les autres colonies, sans exception, les partis ouvriers ont fait supprimer toutes les dépenses destinées àfavorieer l'immigration. Seul, l'état du Queensland n'a pas cessé d'entretenir des agents d'émigration en Europe, d'offrir tout ou partie des frais de passage aux travailleurs agricoles; il en fait venir de temps à autre un plein navire, les reçoit dans de grands dépôts contruits dans ses ports, le» y loge et nourrit gratuitement jusqu'à ce qu'ils aient trouTé un emploi *.
Le parti ouvrier se plaint très vivement qu'on fasse aÎBsi baisser les salaires : à mon passage, le directeur du Worker venait de publier une comparaison entre le taux des salaires en Angleterre d'après rofficielle Labour Gazette de Londres et celui du Queensland d'après la Government Gazette de Brisbane (28 juillet 1899), afin d'établir que les salaires étaient plus faibles en Queensland que dans la métropole. Les chefs du parti se montraient choqués qu'un socialiste anglais, venu Tannée précédente et reçu comme un frère, eut accepté du gouvernement queenslandais la fonction salariée de confére&cier pour prêcher l'émigration aux habitants d'Angleterre. C'était à leur avis une trahison caractérisée.
(1) Queensland Immigration Act, 4882 (plusieurs fois amendé). Immigration Agent'^ Annual Beport, Brisbane.
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Contre le travail des gens de couleur, amenés des îles polynésiennes, Tirritation est d'autant plus vive en Queensland que ce travail a été rétabli après avoir été supprimé. Dans toutes les autres colonies il n'existe plus. Même dans le Territoire du Nord où les blancs ne peuvent rien faire, le Bl(X€k Labour (travail noir) est interdit par Sud Australie qui administre le territoire. En Queensland l'importation et l'emploi de polynésiens et de canaques sont autorisés sous certaines conditions, dans les districts centre et nord et pour la culture des cannes à sucre ^. C'est un scandale au jugement du parti ouvrier, qui proteste en s'appuyant sur deux sortes d'arguments ; d'abord ceux qui servent déjà contre l'immigration, savoir l'intérêt des ouvriers; ensuite, des argument moraux; les polynér siens et canaques seraient enlevés de force, mal payés, maltraités.
L'insuccès du parti ouvrier queenslandais sur ces questions ne fait qu'accentuer davantage sa situation exceptionnelle qui le réduit au rôle d'opposition contre un gouvernement conservateur.
Nouvelie-Zélande. La législation ouvrière la plus avancée; le parti ouvrier le moins organisé.
La Nouvelle-Zélande est la terre classique du socialisme d'état et de la législation ouvrière. Son gouvernement a été plus radical que tous les autres en matière d'impôts et
(i) Queensland. Impérial and colonial Acts relating to the Recruiting... of Pacific Island Labourers, Brisbane, 1892, in-8«.
Pacifiic Island Immigration. Annual Report,
Contre les procédés employés pour recruter les travailleurs de oooleur: Rer. W. Gray, The Kanaka.., Adélaïde, 1895, in-8».
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de législation foncière. Il est le plus grand patron de la colonie et en même temps celui qui est le plus libéral avec les ouvriers. Il a inauguré la protection des employés de commerce et des gens de mer, Tarbitrage obligatoire en cas de grève, une foule d'autres mesures dont s'inspirent les partis ouvriers et les progressistes des autres colonies. Et pourtant la Nouvelle-Zélande est, parmi les grandes colonies, la seule qui ne possède pas un parti ouvrier compact. C'est que le parti libéral a fait siennes les revendications du parti ouvrier. Le leader des libéraux, Ballance a conquis la majorité et le pouvoir en 1891, avec l'appoint des ouvriers. Sous son administration et sous celle de M. Richard Seddon, premier ministre depuis la mort de Ballance, le parti a conservé les voix ouvrières, grâce à une politique continue de réformes en faveur de la classe salariée. Le grand artisan de législation ouvrière a été le ministre du travail, M. W. P. Reeves, fils d'un journaliste et homme politique de Ghristchurch, élevé dans une université d'Angleterre, écrivain et juriste remarquable, dont l'œuvre est le résultat d'enquêtes et d'études sur les projets de protection ouvrière adoptés ou proposés aux États- Unis, en Angleterre, dans les divers états européens. Aujourd'hui M. Reeves a quitté le ministère pour aller représenter la Nouvelle-Zélande à Londres. M. Richard Seddon a conservé le pouvoir après les élections législatives de 1899, de sorte que le ministère libéral néo-zélandais détient aujourd'hui le record de la durée en Australasie. M. Seddon est si populaire et paraît si puissant, qu'on le surnomme parfois le roi Richard, King Dick. Ce monarque sans couronne est le représentant d'une circons-
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criplion minière (or et charbon), sur la côte nord-ouest de nie sud, contr(!e montagneuse, à peine déboisée, d'accès presque impossible, sauf par mer : dans ce rude pays, il était propriétaire d'un hôtel quand les électeursl'envoyèrent à l'Assemblée. Au ministère c'est lui qui, par ses débuts, se rapproche le plus du peuple, dont la faveur lui est assurée depuis si longtemps.
On a vu plus haut que les ouvriers australasiens ne tiennent pas absolument h être représentés au parlement par les gens de leur classe ; les personnes leur importent peu, mais ils semblent tenir à former des partis ouvriers distincts des partis bourgeois. S'ils n'en ont pas constitué en Nouvelle-Zélande, c'est qu'ils en sentaient moins la nécessité, le gouvernement leur accordantce qu'ils demandaient. « N'importe quel individu, me disait un conservateur de Wellington, griffonne n'importe quel projet et s'en va le porter au gouvernement ; le gouvernement le fait voter. »
Ces paroles sont trop aigres sans doute, mais le fait est que les ouvriers néo-zélandais n'ont pas eu besoin d'un effort d'ensemble pour s'assurer le concours des pouvoirs publics. Du reste, les conditions géographiques et économiques se prêtaient mal à l'organisation d'un parti. La Nouvelle-Zélande n'est point dominée — oulvoled — par un Melbourne ou un Sydney ; elle a quatre centres : Auckland, Wellington, Christchurch, Dunedin, tous au-dessous de 70 000 habitants, — faubourgs compris — très éloignés l'un de l'autre, avec des communications lentes et difficiles.
Les organisations ouvrières les plus solides sont des groupes régionaux de syndicats fédérés comme ailleurs.
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autour des Trades Halls, Rien d'ailleurs des installations larges et coûteuses qu'on a vu dans les grandes villes d'Australie. Les Halls de Ghristchurch et deDunedin sont de simples salles louées à un propriétaire, parfois partagées avec d'autres sociétés. Lors de mon passage à Wellington, le Conseil des syndicats avait dû quitter son local et ne réussissait pas à en trouver un autre.
Auckland, port et ville industrielle, le principal lieu de passage de la colonie occupe une forte proportion de nouveaux venus et d'ouvriers étrangers qui ne se syndiquent pas. C'est là, s'il faut en croire les syndicats, que les conditions du travail sont le plus désavantageuses.
Les syndicats et conseils syndicaux de la colonie ont un congrès annuel qui réunit une quinzaine de délégués ^ On n'y traite guère que des questions corporatives; on y propose des amendements aux lois de protection ouvrière inspirées par le gouvernement. On n'y a pas, jusqu'ici, esquissé le plan d'un parti ouvrier politique.
Les conseils syndicaux de Christchurch et de Dunedin se préoccupaient bien un peu de cette question lors de mon passage, c'est-à-dire à la veille des élections générales. A €hristchurch, un groupe déjeunes gens, ardents et novateurs, reprochaient au parti Seddon d'être composé de politiciens, de ne songer qu'à se maintenir au pouvoir, d'encourager l'immoralité et la corruption, de n'être pas favorable à la prohibition de l'alcool : ils voulaient fonder un nouveau parti, mais ils n'avaient pas la majorité. A
(1) Voir Annual Conférence of the Trades and Labour Coiincils of New Zealaiid. Wellington, 1898. — • Christchurch, 1899, — d«ux brochures publiées sous les auspices des Trades Councils des villes où les congrès se sont tenus.
Dunedin, l'un des secrétaires syndicaux les plus anciens et plus influents m'a dit : <c Ces jeunes gens n'ont peut-être pas tort ; mais si nous les e'coutions, nous risquerions de renverser Seddon et au profit de qui? Nous l'ignorons, tandis que nous savons bien que Seddon a beaucoup fait pour nous et fera encore davantage. Gardons-le !» On a vu que M. Seddon est resté aux affaires après les élections de
La Nouvelle-Zélande est donc la colonie où les ouvriers sont le moins organisés en parti politique de classe ; ils ne sont pas simplement coalisés comme ailleurs, ils sont presque confondus au parlement aTCC les progressistes ; le parti des réformes s'appelle libéral et non pas ouvrier, se compose de gens de la classe moyenne beaucoup plus que de travailleurs manuels, mais à force de concessions et de bonne volonté, il a fini par satisfaire à peu près complètement les ouvriers.
La Nouvelle-Zélande fournit la meilleure preuve que les ouvriers australasiens ou du moins la majorité d'entre eux ne se préoccupent point de la suppression du salariat et du patronat, mais réclament le maximum d'avantages compatibles avec l'organisation capitaliste.