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LE PARADIS DES OUVRIERS

La politique australienne est une politique d'affaires ; elle peut être socialiste dans ses résultats, elle ne Test pas toujours d'inspiration. Je l'ai montré plus haut à propos de certaines institutions *. Il serait donc exagéré de croire que l'Australasie s'achemine vers l'extension systématique des services publics. On pourrait sans doute voir une évolution dans ce sens s'indiquer par la reconnaisance au moins tacite du droit au travail, par les restrictions au droit de propriété, par l'institution des retraites pour les vieillards et plusieurs des mesures tout à fait contemporaines ; encore ne faudrait-il pas trop sortir de la Nouvelle- Zélande qui semble presque seule et depuis peu de temps s'engager délibérément dans le socialisme d'état.

La Nouvelle-Zélande, d'ailleurs, et à plus forte raison les autres gouvernements ne donnent pas toute leur attention au progi'amme ouvrier. Le principal but de leurs efforts est de développer l'agriculture, et d'encourager le peuplement de la campagne. Sans doute, dans les colonies progressistes, les mesures agraires sont inspirées d'un esprit démocratique-; elles favorisent les petits et moyens cultivateurs aux dépens des grands propriétaires; elles ont donné lors de la crise financière (1892-93) des chances particulièrement favorables aux sans travail qui voulaient tenter fortune aux champs. Mais enfin, le résultat de ces lois, si elles réussissent, sera de créer une classe nombreuse de ruraux qui pourraient bien faire échec aux ouvriers urbains.

L'influence actuelle des ouvriers dérive en partie de causes exceptionnelles. Normalement, les mines et la ma-

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nipulation des produits agricoles sont les seules indaetries impoFtantes d'Australasie. Le pays n'est pas, ne semble pas devenir une contrée manufacturière comme l'Est des Etats-Unis; les usines y sont relativement peu nombreuses et petites. Ces conditions paraissent peu favorables au triomphe de la ca^use ouvrière. Mais, il s'est trouvé que la fièvre de l'or et l'immigration subventionnée ont jeté brusquement un grand nombre de salariés sur le sol australasien. Il s'est trouvé aussi que les capitalistes anglais ont accéléré la mise en valeur du pays, qu'ils y ont fait des travaux importants, trop importants même puisque les boom» ont été suivis de crises. Les entrepreneurs se disputaient les ouvriers et leur offraient des conditions inouïes. Assez nombreux pour s'organiser et former des syndicats durables, les travailleurs manuels ne Tétaient pas assez cependant pour se faire une concurrence ruineuse. Les salaires de la période de l'or sont restés légendaires :^ dès 1856, la corporation du bâtiment obtenait des patrons, à Melbourne, la journée de huit heures.

Sans doute les salaires ont un peu baissé pai^ la suite; en même temps que le prix de la vie ; ils ne restent tout à fait exceptionnels qu'en Ouest-Australie, le pays des nouveaux champs d'or. Toutefois la condition des ouvriers est encore aujourd'hui dan& les colonies meilleure qu'en Europe; en effet la population a fort peu augmenté, car les émigrants européens vont plutôt en Amérique où les frais de passage sont moindres : du reste, les ouvriers auBtralasiens pour se garder contre laconcurrence ont fait supprimer les crédits destinés à encourager l'immigration européenne et à peu près interdire l'immigration jaune ou

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polynésienne. Les avantages qu'ils défendant leur sent assurés par le nombre relativement restreint des bras vacants dans une colonie neuve à développement rapide ; ils sont le produit de conditions économiques datant d'un demi-siècle, prolongées non sans quelque artifice, et qui, sas» être incompatibles avec l'évolution présente de la propriété auatralasienne, n'en sont plus un effet direct.

On peut dire, un peu brutalement, que la lutte entre partisan* et adversaires de la législation ouvrière s'est engage presque toujours sur des questions matérielles. De part et d'autres, la pauvreté des théories étonne* ceux qui sont habitués aux polémiques d'Europe. Si l'on écoute les patrons, ils affirment une opposition intransi-geaate fondée sur la défense de leurs profits; ce ne sont point des argantents, mais une déclaration de guerre. Les publicistes qui preftiaent en main lacausedes capitalistes restent sur le terrain d«s affaires, ou s'ils s'aventurent dans celui des doctrines, montrent qu'ils y sont novices. Ainsi, pendant mon séjour à Melbourne, le journal conservateur critiquait vivenuent les nouvelles lois ouvrières, surtout le minimum de salaire, récemment institué ; invoquant les résultats de l'économie politique, il reproduisait la théorie da Wa-ges' Fwnd, d'après laquelle les entrepreneurs consacrerawnt un certain- fonds aux salaires et n'entreprendraient rien. si le paiement des ouvriers devait dépasser la somme* fixée. Or la théorie du Wages'Fund, condamnée par l'expérience des trade un ioaed' Angleterre, est aujourd'hui abandonnée.

De l'autre côté, les arguments théoriques ne sont pas meilleurs, ou plutôt, ils n'existent pas ; on» les i^ore^ on les fuit. Le mot de socialisme qui plaît à beaucoup de ré-

formateurs européens par son caractère philosophique et général, déplaît aux ouvriers australasiens et les inquiète par salargeurméme.Lun d'entre eux, que je priais de me résumer son programme, répliqua : « Mon programme ! Ten Bob a Day! » (10 shillings par jour). Je n*ose pas dire que cette réponse est caractéristique, mais elle traduit un état d'esprit très fréquent chez les ouvriers des antipodes ; ils voient si nettement leur intérêt, ils le poursuivent avec tant de constance qu'ils craignent même ce qui pourrait le faire paraître moins étroit. Ici, comme dans le monde ouvrier anglais, on désire avant tout être pratique. Ce qu'on demande au gouvernement, ce sont de réelles concessions plutôt que des satisfactions de principe. L'Europe occidentale est plus riche en doctrines, l'Australasie en réalités. C'est en Angleterre que les plus instruits et les plus conscients des réformateurs des antipodes vont chercher les principes sur lesquels ils appuient leurs lois quand ils se soucient de les faire précéder de considérations générales. C'est par contre en Australasie que nous devons étudier l'application des mesures hardies qui chez nous ont été proposées bien des fois, mais n'ont pu passer dans la pratique. L'Australasie n'a pas fai; beaucoup de philosophie sociale, mais elle est allée infiniment plus loin que n'importe quel autre pays dans la voie des expériences.

Courtes journées : Hauts salaires.

Le terme de journée de huit heures employé pour caractériser la diminution des journées de travail en Australa-

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