CHAPITRE II
La situation générale.
En Australie el Nouvelle-Zélande, la plus grande partie de la population habite les villes. Cette prédominance de l'élément urbain explique les progrès de la démocratie et le développement de la législation ouvrière qui sont les caractères les plus frappants de l'histoire australasienne après la découverte de l'or. On se tromperait, cependant, si l'on ne voyait dans l'Australasie que « le paradis des ouvriers ». Il ne faut pas oublier, en effet, que les principaux revenus du pays sont fournis par l'exportation des produits agricoles, la laine, la viande, les beurres et fromages, le blé. Depuis plusieurs années, la superficie cultivée, la production des céréales augmentent dune façon continue, et en même temps s'accroît le nombre des personnes qui cherchent à s'établir dans la campagne. L'industrie la plus importante avec l'agriculture, celledes mines, dépend beaucoup des lois sur la propriété foncière. Aussi plusieurs colonies ont-elles séparé la propriété du sous-sol de celle de la superficie, suivant les principes de la loi française de 1810 et contrairement à la convention anglaise. Mineur ou agriculteur, c'est à la terre que l'Australien demande sa fortune ou sa subsistance. C'est sur elle que se fixent
les désirs de la plupart dos électeurs, c'est du gouvernement qu'ils réclament non seulement les lois foncières, ' mais la propriété elle-même.
Dans les colonies en effet, L'État a été et demeure le principal dispensateur des terres. Toutes terres vacantes lui appartiennent de droit, depuis le commencement de la colonisation ; son domaine, bien que la meilleure partie en ait été aliénée, est encore plus étendu, sinon plus fertile que tous ceux des particuliers. A quelles conditions le cédera-t-il aux colons ? Telle a été, telle est encore la question la plus controversée de la politique australasienne : il serait impossible d'écrire l'histoire des colonies, sans lui donner la première place. A chaque évolution nouvelle correspond, en effet, un système particulier d'aliénation des terres publiques.
On a vu dans le chapitre précédent ' quelle était la situation au moment où s'ouvre la période démocratique. La plus grande partie des terres en valeur appartenait à de grands propriétaires ou avait été louée à des squatters avec des baux renouvelables et le droit de préemption. D'autre part, une masse de nouveaux immigrants réclamaient des concessions. Or, l'administration des terres publiques venait d'être abandonnée par l'Angleterre aux parlements coloniaux récemment créés. Ceux-ci accordèrent aux électeurs tout ce qu'ils demandaient. Une série de lois dont la première est adoptée par Victoria en 1860, accordent aux colons le libre choix, même avant l'établissement du cadastre (Free Sélection before Survey)
(1) Voir p. 9 et suivantes.
Chacun a le droit de prendre dans les terres publiques, même celles qui sont louées aux squatters, jusqu'à plusieurs centaines d'acres, à l'endroit qui lui convient, au prix de 25 francs l'acre (62 francs l'hectare), payé un quart comptant et le reste par annuités et sans intérêts pendant les trois premières années : en compensation, le colon doit enclore sa terre et y élever une maison.
Dès que ces lois eurent été votées, une foule de selectors s'installèrent dans les bonnes terres qui n'étaient pas vendues. Le squatter voyait tout à coup une palissade et une barrière en fil de fer entourer une partie des terrains sur lesquels il croyait avoir le droit de pâture : c'était le cultivateur, le cacatois, comme on l'appelait par dérision, qui prenait la place des moutons. Entre squatters et fermiers, les conflits furent nombreux. On comprend que les gouvernements aient pris parti pour les cultivateurs, parce qu'ils augmentaient la valeur du sol en le travaillant et parce qu'ils peuplaient les espaces réservés jusque là aux moutons. Tels étaient du moins les effets qu'attendaient de la loi les ministres et les petits colons. Elle en eut d'autres encore.
Un grand nombre de prétendus selectors choisirent et achetèrent des lots pour des spéculateurs ou servirent d'hommes de paille à des squatters désireux d'acquérir pour leur compte toutes les parties arrosées et cultivables de leurs pâtures. Comme on pouvait choisir avant que le cadastre fut dressé, chacun prenait à son avantage et annexait à son domaine des acres qu'il ne payait pas au gouvernement. Bref, le système fut, suivant le mot énergique d'un publiciste australien, le «pillage du patrimoine colo-
niai ». Les gouvernements durent en suspendre l'application par une série de mesures de détail, et ils ont remplacé, à partir de 1884, les anciens codes fonciers par des lois nouvelles.
La législation foncière contemporaine est plus radicale en Nouvelle-Zélande que dans les autres colonies, mais son esprit général est à peu près le même partout. Elle impose une limite maxima aux acquisitions et même aux locations de terres publiques : elle va, dans plusieurs colonies, surtout en Nouvelle-Zélande, jusqu'à attaquer la grande propriété particulière, constituée sous le régime précédent. Enfin, elle favorise la moyenne et la petite propriété, considérées comme la charpente delà société coloniale1.
Les grands propriétaires et les squatters (éleveurs de moutons).
Autrefois un colon pouvait occuper autant de terres publiques qu'il en désirait : depuis plus d'un quart de siècle,
(1) Victoria a publié The Victorian Seftlers Guide and Handbook of the Land Laws, Melbourne, s. d. (1905) in-8» avec grandes et intéressantes cartes. Le ministère des Terres de Nouvelle-Zélande a publié The Settlers HandbookofN. Z. Wellington, in-8°, dern. éd. 1902.
Le ministère des Terres (Department of Lands) de chaque colonie publie chaque année un rapport olïiciel très important.
On trouvera plus facilement des indications très suffisantes dans The New Zealand Officiai Year Book, dans Officiai Y. Bk of the Commonwealth 1909 (pp. 263-354. très complet), et les autres annuaires indiqués plus haut.
Les dates des lois sur les concessions de terre — Crown Land Acts — actuellement en usage sont : pour Queensland. 1897, amendé en 1902 et 1905: pour Ouest- Australie, 1898. amendé en 1899, 1900, 1902, 1904, 1905 et 1906; pour Victoria, 1901. amendé en 1903, 1904 et 1905; pour Sud-Australie, 1903, amendé en 1905 et 1906; pour Tasmanie, 1903 et 1905 ; pour Nouvelle-Galles d. Sud, 1905 ; pour Nouvelle-Zélande, 1908. Voir n. de la p. 45.
Epps. The Land Systems of Australasia, Londres. 1894. iu-8», donne l'histoire de la législation foncière iusqu'en 1892.
tous les états ont limité strictement la superficie du terrain qu'une seule personne peut acque'rir ou louer. Ces mesures se justifient par l'intérêt qu'ont les colonies à augmenter leur population trop faible. Or, la grande propriété', quand elle est mise en valeur, fait vivre sur un même espace moins de personnes que la petite, car le landlord, le seigneur foncier, cherche à réduire le nombre de ses intendants, de ses fermiers, de ses travailleurs pour diminuer ses frais. De plus, la grande propriété, surtout dans les pays neufs, n'est pas toujours cultivée1. Elle est occupée souvent par des spéculateurs qui attendent le moment où le travail des colons qui entourent leur terrain et les travaux publics exécutés aux environs auront augmenté la valeur du placement qu'ils ont fait. Beaucoup de landlords australiens demeurent en Angleterre, et laissent les eucalyptus et les broussailles croître sur des propriétés qu'ils n'ont jamais visitées, attendant que la valeur de la terre s'élève pour vendre avec bénéfice. Un pareil placement est excellent dans une colonie qui se développe. Aux environs des capitales, par exemple, des lots où la forêt primitive restait, vierge, mais qui étaient propres à l'établissement de vignes, de vergers, de jardins ont été vendus 80 fois plus cher qu'ils n'avaient été payés dans la première partie du xixe siècle. Dans les villes, les prix des terrains à bâtir ont atteint plus de mille fois le chiffre auquel ils avaient été adjugés soixante années aupara-
(1) Plus les propriétés sont petites, mieux la terre est cultivée en Àustralasie. Voir : Works and Wealth of Queensland (publication officielle); Epps, The Land Systems of Australasia, p. 130 ; Woods, The Colo?iy of South Australia, p. 210; De R. Walkcr, Auslralasian Democracy p. 64-68 ; Michaël Davitt, et la plupart des publicistes qui ont écrit sur la colonisation dans l' Australasie contemporaine.
vaut. Aujourd'hui, toutes les bonnes places sont prises depuis longtemps. Les gouvernements ont limité trop tard retendue de la propriété. On verra plus loin qu'ils ont dû racheter des terres aliénées aux époques du système "Wakefield ou de la sélection libre pour les morceler et les vendre en petits lots.
Le domaine public comprend, il est vrai, dans chaque colonie d'immenses espaces ; mais ce sont les terrains qu'on croit impropres à la culture, ceux dont les capitalistes n'ont pas voulu : ce sont les déserts intérieurs, couverts d'une brousse de plantes grasses et d'épines, sous laquelle pousse, pendant la courte saison des pluies, un gazon éphémère. Ces terres ont été louées en concessions immenses, grandes parfois comme un de nos départements. La seule industrie qui ait paru jusqu'ici profitable dans ces régions, consiste à élever des moutons à laine : on les parque par milliers dans d'immenses enclos de palissades et de fil métallique où ils cherchent leur pâture en liberté, sans bergers ni chiens. Ces enclos sont disposés par groupes de trois ou quatre autour d'une source, d'un puits, d'une citerne, où des pompes mues par des moulins à vent puisent pour la distribuer dans de grandes auges, l'eau nécessaire à abreuver les moutons. De loin en loin, on construit une hutte dans laquelle un surveillant vit seul avec sa Bible, son accordéon, sa pipe et un ou deux chevaux, qu'il monte "pour faire sa ronde autour des clôtures. Au centre, s'élève la maison de l'intendant général, faite de plonches, couverte de fer galvanisé, entourée par d'autres constructions de bois blanc et de tôle, la remise des voitures, l'écurie (parfois simplement un enclos), le
grand hangar où les tondeurs ambulants viendront opérer pendant la saison. Tel est l'aspect habituel de la station à moutons. Elle s'étend parfois sur plusieurs centaines de kilomètres carrés, comprenant des plaines, des montagnes, des marais salés et des criques, formant à elle seule une région aux aspects divers, avec 80 à 100 000 bêtes, et seulement 18 à 20 habitants à demeure, qu'autant de tondeurs renforceront à la saison pendant trois ou quatre semaines l. Sans doute, il y a de petites stations ; mais la tendance actuelle est aux grandes entreprises faites par des sociétés d'actionnaires. On appréciera l'importance de ces compagnies pastorales, si l'on sait qu'une seule d'entre elles avec quatre stations seulement s'étend sur près de 800 kilomètres du lac Torrens à la frontière du Queensland. Les stations sont nombreuses surtout dans les trois colonies qui possèdent d'énormes morceaux de steppes intérieures, Nouvelle-Galles, Queensland, Sud-Australie. Dans les parties où l'herbe est savoureuse et l'eau en quantité suffisante, on a tenté avec succès l'élevage des vaches à lait en Victoria et Nouvelle-Galles et des bœufs de boucherie en Nouvelle-Galles et Queensland. Les propriétaires de stations forment, avec ceux des mines, la classe riche des capitales australiennes.
Si les terrains qu'ils occupent n'étaient bons qu'à nourrir des moutons, il est probable que les petits fermiers ne les leur disputeraient pas. Mais depuis que la zone côtière, la meilleure du pays, a été aliénée, on prétend que l'intérieur n'est pas aussi impropre à la culture que les pre-
(1) Works and Wealth of Queensland (publication officielle), p. 18. — De R. Walker. Australasian Democracy, p. 69.
miers colons l'imaginaient : avec des travaux d'irrigation, on peut, en beaucoup d'endroits, faire produire à la terre des récoltes. Les adversaires de la grande propriété rappellent qu'il y a cent ans on croyait l'Australie bonne seulement à nourrir les kangurous, tout au plus des moutons, et que les cultures actuelles ontété introduites sur des régions occupées d'abord uniquement par la brousse ou les arbres. Le meilleur exemple à l'appui de leur thèse est fourni par les plateaux des Darling Doicm, au sud-ouest de Queensland ; on les a pendant longtemps utilisés comme pâturages, et quand le gouvernement s'est mis à y établir des agriculteurs, les éleveurs ont déclaré que les Doivnsne pourraient pas produire une seule tête de chou. Pourtant cette contrée est devenue en quelques années l'une des régions les plus belles de l'Australie. De même, Nouvelle-Zélande a établi avec succès des cultivateurs sur des terrains qu'on croyait destinés à rester éternellement landes de pâturage : il est vrai que Nouvelle-Zélande et même les Darling Downs sont mieux arrosés que l'Australie intérieure ; mais enfin le désert australien lui-même a des sources, des mares, des cours d'eau parfois; avec des travaux d'irrigation, on pourra conserver l'eau, la bien répartir, n'en pas perdre une goutte. Tous ces raisonnements et le besoin pressant de peupler les campagnes ont convaincu les gouvernements qu'il valait la peine d'essayer de développer la colonisation aux dépens de l'élevage.
On a donc imposé des limites dans l'espace ou dans le temps aux locations de pâtures. Victoria ne loue pas plus 4 000 acres (l 600 hectares à la même personne ; Nouvelle-Zé-
UÉTIN. 3
lande ne loue pas pour plus de 4 000 têtes de bétail ou de 20 000 moutons et n'accorde qu'une seule location par personne. Ces deux colonies, surtout Nouvelle-Zélande, sont celles où le sol est le mieux arrosé et le plus propre à la culture. Dans les autres, la proportion des steppes sans eau est considérable : ce serait une folie de les reprendre brusquement aux éleveurs et de les offrir en vente à des cultivateurs. Cependant Nouvelle-Galles et Queensland ont adopté des mesures contre les locations trop longues ou trop étendues. Ces deux gouvernements offrent, à de bonnes conditions, des permis (licences) de pâture, renouvelables chaque année, ou par deux ou trois années; les baux (leases) à long terme ne sont pas supprimés : mais, pour obtenir le renouvellement de ceux qui ont été conclus avant la loi, il faut abandonner la moitié de l'étendue primitivement concédée. Enfin, ces deux gouvernements ne donnent plus guère à bail que des superficies de 20 000 acres (8 000 hectares) au maximum. Sud-Australie loue pour vingt-et-un ans et n'accorde un renouvellement de bail qu'aux terres les plus pauvres. Les éleveurs se plaignent beaucoup de ces mesures et prétendent que leur industrie en sera ruinée. Elle exige, en effet, une mise de fonds énorme, employée à acheter le troupeau, à élever des clôtures, à faire des adductions d'eau ou des puits; il faut, pour payer les premières dépenses, une ou deux bonnes années : or, les années sont souvent mauvaises. Le prix de la laine est fort variable : qu'il baisse, et les pertes dépasseront les profits. Le climat de l'intérieur a des pluies rares et irrégulières : vienne la sécheresse, et les moutons meurent en masse. J'ai visité,
après trois années de sécheresse, les environs de Bourke, petite ville du Far West de la Nouvelle-Galles sur le Darling; lé pays n'est plus qu'une grande plaine monotone coupée par la rigole où coule l'eau maigre et lente de la rivière. Toute la région est occupée par des stations de moutons qui avaient terriblement souffert de la disette d'eau. Les routes étaient parsemées de cadavres de moutons ; la ville avait perdu la moitié de sa population, les magasins étaient à louer et l'hôpital plein de gens malades de la fièvre typhoïde ; on eut cru voir reparaître quelques-unes des plaies d'Egypte. Les managers des stations me déclaraient que les éleveurs seraient ruinés si la sécheresse continuait. « Mais, ajoutaient-ils, une bonne année sur trois, deux sur cinq au plus, suffisent pour refaire. » L'élevage est donc une spéculation : c'est comme spéculateurs que les propriétaires de moutons sont attaqués en Australie. « Ils se préoccupent uniquement de gagner de l'argent, disent leurs adversaires, ils ne tiennent pas au sol; leur fortune faite, ils retournent en Angleterre ; du moins ils emploient leurs profits à des entreprises étrangères et non exclusivement à mettre en valeur l'Australie. » Il est vrai qu'ils produisent la plus grande partie de la laine qui fait la richesse des colonies, mais qui empêcherait les petits propriétaires ou les petits locataires de produire la laine eux aussi ?
Mesures contre la grande propriété — Les théories de Henry George.
Les arguments qui portent contre les grandes locations sont employés aussi contre la grande propriété ; mais il
36 l'E SOCIALISME SANS DOCTRINES
est bien plus malaisé de toucher au principe même de la propriété qu'aux droits du locataire. Aussi a-t-on commencé par une attaque indirecte.
Victoria, la colonie des mines d'or, qui a si souvent donné l'initiative des réformes, imagina dès 1877 de frapper d'un impôt les propriétés au-dessus de 640 acres (26-4 hectares); on croyait par là pousser les propriétaires à vendre leurs terrains en lots assez petits pour ne point payer de taxe ; on voulait que la moyenne et la petite propriété fissent prime sur le marché. La mesure n'eut aucun effet appréciable. On a proposé à sa place un impôt progressif sur la propriété, qui n'a été adopté que par deux colonies, Sud-Australie et Nouvelle-Zélande. Ces impôts ont été institués en 1893, en même temps qu'un système de taxes progressives sur le revenu, sur les successions, ouvertement destinées à combler, aux dépens de la classe riche, le déficit du budget. Les lois qui établissent ces taxes sont des lois de circonstances, faites contre un inconvénient présent et pour un résultat immédiat. Les considérations théoriques y ont fort peu de part. On peut cependant admettre que les idées de l'économiste américain Henry George ont eut quelque influence sur l'établissement de l'impôt foncier progressif.
La doctrine de George a été conçue dans un pays neuf, la Californie, où l'exploitation des mines, le défrichement, la culture, la construction des villes ont rapidement donné une très grande valeur à la terre. Le cas est le même en Australie. Dans toutes les régions qui se peuplent rapidement, l'augmentation de valeur des terrains est due en très faible partie au travail du propriétaire ; elle vient
principalement des avantages naturels et du travail de la société tout entière. George en conclut que l'état devrait prendre dans le revenu foncier tout ce qui vient de la nature ou de la société. Il propose donc de remplacer les impôts, les droits de douane, en un mot toutes les recettes de l'état par une taxe unique {Single Tax) correspondant au revenu du capital que représente le terrain au moment où l'Étal le concède. La valeur du terrain pourra augmenter parce que le colon l'améliore, le travaille, y construit une maison; cette plus-value est méritée et ne sera pas entamée par l'impôt. Mais, si le terrain augmente de valeur parce qu'il se trouve sur l'emplacement où l'on construit une ville ou près d'une nouvelle ligne de chemin de fer, enfin pour toute autre cause indépendante du travail personnel de l'occupant, alors la plusvalue est imméritée (Unearned Incrément) et doit être absorbée par une élévation de la taxe.
Avec ce procédé, l'État fait d'une pierre deux coups : il assure ses recettes par le moyen le plus juste — suivant George — et il oblige ceux qui prennent des terres à les travailler ou à les améliorer constamment, s'ils veulent en tirer quelque profit. Enfin, les capitaux, au lieu d'être enfouis dans des spéculations à longue échéance sur les terres, restent en circulation et leurs possesseurs sont contraints, pour les faire valoir, de les placer dans des entreprises dont la société tire quelque avantage. Dans le système actuel, d'après George, les capitalistes bloquent la colonisation parce qu'ils achètent les bonnes terres et les laissent improductives, comptant sur la plus-value imméritée pour faire un beau bénéfice ; sous la menace de la Single Tax,
le capitaliste se fera banquier, entrepreneur de chemins de fer, constructeur d'usines, et deviendra le facteur le plus utile de la colonisation. La doctrine n'est pas dirigée contre les capitalistes, mais contre l'immobilisation du capital dans la spéculation sur les terrains.
Il ne faut donc pas s'étonner de trouver parmi les disciples de George en Amérique, en Australie, en Angleterre, un certain nombre de commerçants, d'industriels, de personnes appartenant à la bourgeoisie aisée qui, par leur profession, ont besoin d'emprunter souvent à bon marché. A Adélaïde, en 1899, c'est un notable commerçant que je trouve au premier rang des partisans de la Single Tax ; à Melbourne, ce sont des gens d'affaires groupés autour d'un économiste d'origine allemande; en Nouvelle- Zélande, Michel Flurscheim et Ignatius Singer, propagandistes de théories analogues à celle de George, l'un en Allemagne, l'autre en Hongrie, s'occupaient, lors de mon passage, d'une manufacture et d'un établissement de crédit. Dans ces pays neufs, le georgisme est souvent le cas d'entrepreneurs disputant à la terre l'emploi des capitaux et cherchant à fermer ce placement si tentant pour les capitalistes. Le propagandiste de Melbourne m'expliqua que toutes les formes de spéculation, hors celle qui a pour objet les terres, sont nécessaires au développement économique du pays, et il développa cette thèse comme l'eut fait le plus orthodoxe des économistes libéraux.
Ainsi défini, le georgisme n'a pas excité un enthousiasme universel dans le monde ouvrier australasien. Sans doute, les ouvriers sont, d'instinct, favorables au projet d'augmenter la contribution des grands propriétaires fon-
ciers. Mais leurs intérêts immédiats sont plutôt en conflit avec ceux des possesseurs du capital mobilier et leur préoccupation est, avant tout, d'augmenter leurs gains et de diminuer leurs heures de travail. En outre, ils croient le protectionnisme indispensable au maintien des hauts salaires, tandis que George est libre-échangiste et n'accorde à l'État qu'un seul revenu : le produit de l'impôt foncier. C'est pourquoi les ouvriers, bien que favorables à la critique de George, n'ont pas adopté la panacée de la Single Tax qui caractérise la pure doctrine.
La taxe unique n'a été essayée par aucun gouvernement. Mais le ministère Kingston, en Sud-Australie, a reconnu la dislinction entre la plus-value créée par le travail et la plus-value imméritée, lorsqu'il a établi l'impôt foncier progressif, en 1893. La seconde seule, est atteinte par la taxe; la première en est exempte. Le départ entre les deux est fait par une enquête périodique, à la suite de laquelle l'impôt est fixé.
A l'impôt foncier progressif, le gouvernement sud-australien ajoute une taxe de 20 p. 100 de revenu sur les terres dont le propriétaire ne vit pas dans la colonie. « Il est équitable, a déclaré le premier ministre, que les absents paient sous cette forme ce que les habitants donnent à l'État en impôts indirects, puisque les premiers bénéficient comme les seconds des travaux publics qui augmentent la valeur de la propriété. » Cette déclaration qui semble reconnaître la légitimité de l'impôt indirect, serait considérée comme hétérodoxe par un georgiste pur. Mais le gouvernement ne se pique pas de réaliser la taxe unique. Le véritable but des impôts fonciers
indiques plus haut, c'est de battre en brèche la grande propriété.
L'impôt foncier progressif, conçu comme en Sud-Australie, a été proposé a tous les parlements coloniaux1. Nouvelle-Galles, Ta adopté; mais nulle part il ne prend une forme plus radicale qu'en Nouvelle-Zélande. Cette dernière colonie l'a établi de manière à frapper exclusivement les grands propriétaires. En effet, d'après les données publiées dans V Annuaire officiel, 13 000 grands propriétaires sont seuls à le payer, tandis que les 90 000 moyens et petits propriétaires de la colonie en sont entièrement exempts 2. L'esprit de la loi est nettement indiqué par la disposition suivante : si un grand propriétaire trouve qu'il est surimposé, il a le droit d'abandonner au gouvernement sa propriété pour le prix auquel l'administration financière l'avait évaluée. Le cas s'est produit pour un immense terrain de 85000 acres (34 000 hectares), qui comprenait toute la région de collines au nord de la plaine de Ghristchurch dans l'île sud. Cette région, grande comme un canton de France, arrosée par d'abondants cours d'eau, formait un seul domaine, le Cheviot Estale, où le possesseur élevait des moutons et employait une vingtaine de personnes. Après l'échange, le gouvernement a divisé le domaine en petits lots, les a vendus à des cultivateurs, a construit des routes, des ponts, un bureau de poste : en 1900, la région comptait 290 concessionnaires (non compris les femmes et les enfants) et le revenu de la terre
(1) En Australie et Tasraanie, les principaux impôts se classent ainsi par ordre de rendement : 1° impôt sur le revenu; 2° droits de timbre; 3° taxes de mutation et de succession; 4° impôt foncier.
(2) The New Zealand Officiai Year Book, 1900. p. 435.
avait presque quadruplé. C'est là un des plus heureux exemples de l'application des nouvelles lois foncières ; aussi le directeur du service des terres à Christchurch invite-t-il avec un légitime orgueil les enquêteurs étrangers à visiter l'ancien Cheviot Estate. Malgré le succès de cette difficile expérience, le gouvernement n'aime pas les échanges : on dit, en effet, qu'il est maintenant plus disposé à accorder une réduction sur les taxes, car l'aménagement des grands domaines est une affaire coûteuse, et le gouvernement ne saurait l'entreprendre à l'improviste dans des régions où le morcellement peut être difficile et peu utile. Le gouvernement veut employer où il le juge à propos les fonds destinés à augmenter le nombre des petits cultivateurs.
Il a trouvé un moyen de diriger à son gré le morcellement des grands domaines. En effet, une loi de 1891 (Land for Settlements Act) l'a autorisé à dépenser jusqu'à 1 250 000 francs par an pour racheter de grandes propriétés et les diviser en lots de 320 acres (128 hectares) au maximum. Le crédit a été porté à 12 millions 1/2 en 1897. Enfin, les lois de 1894 et 1896 ont institué le rachat obligatoire (Compulsory Repurchase) , c'est-à-dire l'expropriai ion pour cause d'utilité publique. Aux termes de cette loi, le gouvernement fait d'abord une offre d'achat au propriétaire du domaine qu'il se propose de morceler. Si le propriétaire ne veut pas traiter à l'amiable, l'expropriation est prononcée par le gouverneur en conseil, et l'indemnité fixée par un jury formé d'un juge de la Cour suprême, président, d'un assesseur nommé par le gouvernement et d'un autre choisi par le propriétaire. Cette loi a été appliquée à 77 domaines, comprenant en tout 324168 acres
(129687 hectares), les opérations ont coûté, en chiffres ronds, 35 millions, dont 83 pour l'achat du terrain et environ 1 855 000 francs pour le cadastre, la construction des routes, les dépenses administratives. De toute la superficie acquise, plus des 5/0 étaient utilisés en 1900 (107 000 hectares concédés, 2 800 réservés pour monuments publics, écoles, etc., ou occupés par les routes). Sur le reste, 14 500 hectares n'avaient pas encore été offerts, parce que le travail d'arpentage et le tracé des routes n'était pas terminé; seuls, 5 287 hectares n'avaient pas trouvé preneur. Les concessionnaires étaient au nombre de 1 630 (4196 personnes en comptant les femmes et les enfants). Le total des loyers payables au gouvernement sVIevait à 1316 400 francs1.
J'ai visité dans les plaines de Canterbury les régions que le gouvernement venait d'acquérir pour les morceler. Ce sont d'immenses espaces ondulés couverts d'herbes : la forêt primitive y a été incendiée au temps des grands propriétaires pour faire place aux moutons : l'œil est à peine arrêté de loin en loin parles longs glaives verts du phormium tenax et par la chevelure flottant au vent du cabbage tree. Les rivières descendent des hautes montagnes qui ferment l'horizon, courent vers la mer dans de larges lits de cailloux où leurs eaux se divisent en bras peu profonds qui se gonflent soudain à la fonte des neiges, pour divaguer dans la plaine. Depuis l'interven-
(1) The New Zealand Officiai Year Book, 1901, p. 377-379.
Voir pour plus de détails 1rs différentes publications du ministre des Terres à Wellington sur certains domaines morcelés, par exemple, The Cheviot Estate, deux brochures, 1893 et 1894; The Highbank Eslate, Canterbury, 1896; Tlic Waiavi... Seulement, 1897.
LA QUESTION AGRAIRE 4i»
tion du gouvernement, des routes commencent à être tracées, une ou deux petites gares se sont éleve'es sur la ligne de Christchurch à Dunedin ; des églises, des magasins en planches indiquent le centre des villages créés. Les maisons de bois ou de terre s'élèvent au milieu des lots éparpillés dans la campagne ; les charrues commencent pour la première fois à retourner le sol. L'ensemble, sous un ciel gris de fin d'hiver, est encore flou comme une lithographie manquée. Le travail de colonisation commence à peine, mais déjà les maisons, les labours donnent un aspect de vie à ces immenses solitudes.
La plus grande partie des lots ainsi concédés sont de 40 hectares et moins, suivant la fertilité. La loi est donc destinée à favoriser la propriété relativement petite, plutôt que la mo}renne propriété. L'administration des terres se réserve le droit de donner ces lots à des gens qui ne possèdent aucune parcelle de terre et de choisir parmi eux les plus aptes à la culture.
Le gouvernement n'est pas seul à procéder de la sorte. Il est juste de reconnaître que certains grands propriétaires ont, de leur propre mouvement, vendu leurs domaines en petits lots à des cultivateurs. D'après le gouvernement néo-zélandais, c'est la loi récente qui a amené cette transformation. Peut-être n'est-elle simplement que le résultat d'une évolution analogue à celle du Far West américain : là aussi la grande propriété est morcelée et vendue en petits lots, mais sans que les lois y soient pour rien ; c'est qu'elle rapporte davantage à être aliénée de la sorte. Le cas est le même en Nouvelle-Zélande. On assure là-bas que baucoup de propriétaires sont disposés à se défaire
de leurs domaines et ne demanderaient pas mieux que de traiter avec l'État, le plus solvable de tous les acquéreurs ; on assure même qu'il trouvent que le gouvernement ne va pas assez vite en besogne, et que les expropriations sont parfois sollicitées comme une faveur par ceux dont elles semblent mettre en danger les intérêts.
On ne s'étonnera donc pas de voir que le moins radical des gouvernements australasiens, celui de Queensland, s'est fait accorder, en 1894, un crédit de 2 millions 1/2 de francs par an, pour racheter de grandes propriétés (Agricultural Land Purchase Act). Il s'agissait de reprendre des terres fertiles consacrées à l'élevage pour les vendre à des cultivateurs1. Le rachat ne pouvait être imposé à ceux qui refusent de céder leur propriété. Depuis 1899, Victoria rachetait aussi des terres de gré à gré. Sud-Australie s'était mise également à racheter des domaines pour les vendre en petits lots avec des conditions très faciles pour le payement. C'est ce qu'on appelle d'un nom significatif, la loi pour augmenter la densité de la population (Closer Seulement Act). Le premier ministre, M. Kingston, aux élections générales de 1899, avait promis de faire voter le rachat obligatoire sur le modèle de la Nouvelle-Zélande. « Si l'on peut, disait-il, exproprier pour cause d'utilité publique, quand il s'agit de construire un édifice ou d'ouvrir une route, n'a-t-on pas le même droit quand il s'agit d'accroître le nombre des habitants 2 ? » Toujours l'intérêt du plus grand nombre opposé à celui de la minorité; de
(1) Works and Wealtli of Queensland, p. 30.
(2) The Government Policy as announced by llie Premier (Discours de M. Kingston à la veille des élections générales), Adélaïde, 18'.i9,p.9.
LA OUESTION AGRAIRE 45
théorie, peu ou point. Le sens des lois qu'on vient d'analyser a été nettement exprimé devant les électeurs par M. W. P. Reeves, ex-ministre du Travail en Nouvelle- Zélande, peut-être le plus net et le plus conscient des réformateurs australasiens. « La colonie, a-t-il affirmé, ne veut pas de ces grandes propriétés. Je pense qu'elles sont une peste sociale, un obstacle à l'industrie, qu'elles barrent la voie du progrès1 ! »
Depuis 1906, le rachat obligatoire a été introduit dans tous les Etats du Commonweath, sauf en Tasmanie et en Ouest-Australie. Encore ces deux États rachètent-ils de gré à gré les grandes propriétés pour les démembrer.
Voici la superficie en hectares des grandes propriétés rachetées et démembrées sous ce régime :
N. -Galles. Victoria. Queensland. Sud-Austr. Ouest-Austr. Tasm. » 11421 49104 » 18 649 »
Si 456
On peut donc dire qu'aujourd'hui le Close?' Seulement — colonisation plus dense — se pratique partout5.
(1) Cité par de R. Walker, Australasian Democracy, p. 91.
(2) En outre des Crown Land Acts généraux énumérés dans la n. de la p., des États ont voté spécialement des Gloser Seulement Acts (N .-Galles, 1905, amendé 1906 et 1907; Victoria, 1898 à 1906; Queensland. 1894 à 1906: Sud-Australie, fondue dans le Cr. Land Act 1903-1909 : Ouest-Australie. Agricultural Purchase Act, 1896 à 1904 ; Tasmania, 1906.
Concession exclusive de la moyenne et de la petite propriété. — Le bail perpétuel et le bail renouvelable en Nouvelle-Zélande.
En Australasiç, les ennemis de la grande propriété sont les partisans les plus décidés de la moyenne et de la petite. De même que la Single Tax, la théorie de la nationalisation du sol a pénétré en Australie, mais sans passer dans la pratique. Seule, la radicale Nouvelle-Zélande a essayé (tout en maintenant la vente pure et simple) un système de bail emphytéotique où la propriété resterait à l'État. Le bail est de 999 ans; aussi l'appelle-t-on bail à perpétuité (Everlasting Lease, Lease in Perpetuity) ; le locataire s'engage à faire certaines améliorations sur son lot, et à payer un loyer équivalent à 4 p. 100 de la valeur de la terre au moment du contrat. Ce loyer est fixé une fois pour toutes, et ne pourra être augmenté; la plus-value appartiendra donc entièrement au locataire, à moins qu'il ne soit assez riche pour grossir le nombre des 13000 personnes qui payent l'impôt foncier progressif ; dans ce cas seulement une partie de la plus-value sera reprise par l'État, les rôles de la taxe étant refaits périodiquement. Gomme les neuf dixièmes des possesseurs du sol sont exempts de taxe, l'État était loin de s'approprier toute la plus-value imméritée Les georgistes de Nouvelle-Zélande le constataient avec regret et blâmaient le gouvernement de n'avoir pas soumis le loyer de 999 ans à une révaluation périodique. Mais que voulait d'abord le gouvernement ? Tout simplement augmenter le nombre des cultivateurs en se servant, au besoin, de quelques moyens
f.A QUESTION AGRAIRE 47
empruntés aux disciples de George. Son véritable but, c'est de mettre la terre à la portée de ceux qui veulent la cultiver. Le loyer perpétuel ayant fait ses preuves pour attirer des concessionnaires à la campagne, le gouvernement a cru pouvoir, dans la loi de 1008, le remplacer par un procédé qui ménage mieux les intérêts futurs du budget. C'est le bail renouvelable (renewable Lease) qui recommence tous les 66 ans. L'État ne fait d'ailleurs aucune difficulté de concéder la propriété à ceux qui la désirent. Il a, en effet, conservé deux modes de vente que voici :
1° Le gouvernement pratique la location avec promesse de vente (Occupation with Right of Purchase) : le bail est de vingt-cinq ans, le loyer fixé à 5 p. 100 de la valeur de la terre ; le locataire doit cultiver une partie du sol, élever des constructions ; s'il a rempli ces conditions, et au bout de dix ans, il peut acheter la terre ou la prendre en bail renouvelable.
2° Enfin, Nouvelle-Zélande a conservé la vente pure et simple ; l'acheteur paye un quart comptant, le reste dans les 30 jours.
Dans tous les cas, X étendue du terrain concédé, à bail ou en toute propriété, est strictement limité . Un néo-zélandais, depuis la loi de 1892, revisée en 1908, ne peut acquérir plus de 640 acres (256 hectares) de terre de lre classe, de 2 000 (800 hectares) de 2e classe, de 5 000 (2000 hectares) de 3e classe; s'il est déjà propriétaire dans la colonie, le nombre d'acres qu'il possède est déduit du maximum légal et il ne peut acquérir que la différence : ainsi se complète le système indiqué plus haut. La grande propriété est détruite par l'État; la moyenne, d'autre
part, ne peut dépasser une limite rigoureusement fixée.
Le bon marché du bail perpétuel paraît avoir été plus fort que l'instinct de la propriété. Au 31 mars 1908, un total de 580 152 hectares avaient été pris à bail perpétuel par 5 017 personnes. Le bail renouvelable qui commençait à prendre la place du précédent système avait tenté 17 concessionnaires occupant 1 371 hectares. Un total de 634 641 hectares avaient été pris à bail avec droit d'achat par 4701 personnes. Toutes les autres formes d'acquisition n'ont été pratiquées au total que par 601 personnes et pour 50685 hectares.
Le bail emphythéotique sans droit d'achat n'est usité d'une manière générale qu'en Nouvelle-Zélande; les deux, autres modes d'acquisition ont été établis partout avec quelques différences de détail. Le bail avec promesse de vente et la vente pure et simple avec des conditions et restrictions analogues a celles que j'ai citées plus haut, sont les modes d'acquisitions prescrits dans toutes les colonies par toute une série d'importantes lois foncières promulguées de 1884 à 1892. Partout a triomphé ce que M. W. P. Reeves appelle le principe de la terre au peuple ( The Land for the People) qui entraîne les dispositions suivantes :
1° Limitation stricte de V étendue de terrain quune teule personne peut acheter ou louer (Nouvelle-Zélande, Victoria, Sud-Australie, Nouvelle-Galles et Queensland). Dans plusieurs colonies, le Homestead ou lot d'étendue limitée, qu'un colon peut acquérir, a été déclaré insaisissable en tout ou en partie, de même que dans certains Etats américains ;
2° Cadastrage préalable et vente à prix fixe des lots par
les soins de fonctionnaires spéciaux. La vente aux enchères, introduite avec le système Wakefield, a été presque complètement abolie par Nouvelle-Zélande, Sud-Australie et plusieurs autres colonies, comme trop favorables aux riches ; on ne l'a maintenue que pour les terrains à bâtir, divisés en lots très petits. Pour ne mécontenter personne, la Nouvelle-Zélande fait classer les demandes de concessions par ordre de dates et tirer au sort les lots non réservés.
3° Rachat et démembrement des grandes propriétés, dans toutes les colonies comme il est expliqué page 45.
Le « Farmer » moyen et petit cultivateur).
L intention de tous les gouvernements est d'augmenter le nombre des petits ou ,des moyens cultivateurs, pour avoir une population stable vraiment australienne; en effet, avec son merveilleux développement économique et ses grandes villes, l'Australasie a des campagnes très faiblement peuplées. L'immigration a beaucoup diminué depuis que l'Etat ne la subventionne plus. Or les gouvernements, comptant sur une augmentation constante de la population, ont entrepris beaucoup de travaux publics et contracté, d'énormes dettes. Leur intérêt est donc d'offrir aux gens toutes facilités pour s'établir et fonder une famille dans la campagne.
On appelle farmers.en Australasie, comme dans l'Ouest américain, ceux qui se font petits ou moyens cultivateurs dans les régions neuves. Petit ou moyen, dans un pays neuf, n'a pas le même sens que chez nous ; il faut, en effet,
MËTIX. 4
considérer que le/ 'armer achète en moyenne 100 hectares, moins dans les parties bien arrosées, plus dans les steppes ou les montagnes. Sa terre est presque toujours dans l'état primitif, couverte de broussailles et de forets. Il faut qu'il taille son chemin (eut his way) pour l'atteindre. Une fois arrivé, il commencera par couper ou flamber le bois dans la partie qui paraît la plus propre à la culture ; dans le reste, si le pays est assez arrosé, il mettra des vaches dont il vendra le lait sous forme de crème ou de beurre. Pour ces travaux pénibles, il est seul ou se fait aider par un petit nombre d'ouvriers, généralement fils ou parents de fermiers voisins.
La culture change suivant le pays : en Sud-Australie, c'est du blé; en Victoria, en Nouvelle-Zélande, soit des céréales, soit des prairies artificielles ; sur la côte nord du Oueensland, la canne à sucre. Cette plante, cultivée d'abord dans de grandes propriétés, commence à l'être dans de petits lots par des fermiers et leurs familles.
La proportion des terres en culture et le nombre des cultivateurs augmentent chaque année dans toute l'Australasie. Les personnes occupées à la culture forment aujourd'hui le groupe le plus important des producteurs australiens. Leur nombre s'élevait, en 1901, à 95915 en Victoria, à 77 619 en Nouvelle-Galles, à 40 325 au Queensland, à 34186 en Sud-Australie, à 9 422 en Tasmanie, à 8 607 en Australie -Ouest, soit 276 074 pour tout le Commonwealth. Ces totaux comprennent les farmers, en même temps que les grands propriétaires, et les ouvriers ruraux, mais laissent hors du compte 111 802 personnes occupées à l'élevage et 11 121 travaillant aux forêts dans
l'étendue de la Fédération1. En Nouvelle-Zélande, le cens de 1906 évalue le nombre des agriculteurs à 69557, soit 7,83 p. 100 de la population, en face de 27400 personnes, 3,08 p. 100, occupées à l'élevage.
Les statistiques générales ne permettent pas d'apprécier exactement le nombre et l'augmentation des farmers. Besogne presque impossible d'ailleurs, car le colon anglais change de résidence et de métier avec une extraordinaire facilité. Les mines produisent-elles beaucoup, bien des habitants de districts agricoles se laissent tenter par elles et réalisent leur propriété. Actuellement les colonies où la proportion des farmers est la plus grande par rapport au reste de la population sont les deux colonies fondées avec le système Wakefield : Sud-Australie et Nouvelle-Zélande. La quantité de terres cultivables est beaucoup plus considérable dans la seconde et le nombre de farmers paraît devoir y augmenter plus qu'ailleurs, tant par l'effet des avantages naturels que par celui des nouvelles lois foncières.
Les farmers forment une population très particulière. Beaucoup d'entre eux ne sont pas nés à la campagne, du moins dans la paroisse qu'ils habitent; ils viennent d'une ville, ou bien ils en ont habité, traversé plusieurs en venant soit d'une autre colonie, soit d'Europe ; souvent ils ont fait des entreprises de toutes sortes avant de tenter fortune aux champs avec le reste de leur capital. Quelque profond que soit le bush (la forêt ou la brousse) où ils vont se fixer, ils y portent les habitudes de leur vie antérieure.
(1) The Seven Colonies of Australasia, 1897-98, p. 383. Officiai Y Bk. of the Commonwealth, 1908, p. 171. Do, .V. %. 1908, p. 185.
]\i LE SOCIALISME SANS DOCTRINES
Ils construisent ou font construire une villa de bois couverte en fer galvanisé, avec une véranda, et un salon meublé comme en ville. Souvent leurs femmes sont des Indien, dont les mains ne touchent pas aux travaux de ferme, qui font de la musique, lisent, s'habillent, reçoivent. Les maris restent abonnés au journal de la capitale ; ils empruntent des livres aux bibliothèques municipales ou particulières qui sont nombreuses, même à la campagne ; ils se déplaceront facilement, iront visiter leurs amis à cheval ou dans leur carriole ; en véritables Anglais, ils ne sont point parcimonieux et ne se refusent aucune dépense. S'ils ont de l'argent, ils viendront, à la morte-saison, visiter la ville. La capitale et 1 "étranger sont d'ailleurs un constant sujet de préoccupation pour eux, parce qu'ils comptent y vendre ce qu'ils produisent. Le marché local, dans ces colonies immenses et peu peuplées, n'est pas, en effet, assez important pour les colonies agricoles. Le vin, les fruits, le blé, la viande, les beurres et fromages sont par conséquent destinés à être expédiés dans les grandes villes de la colonie, en Angleterre, enfin partout où l'on pourra les vendre avec profit.
Le (armer australien est donc une sorte de propriétairenégociant comme le f armer américain. Il vend à peu près tout ce qu'il récolte, il achète à peu près tout ce qu'il consomme. Aussi a-t-il sans cesse l'attention fixée sur les cours. La conversation du f armer est toute remplie de chiffres, de prix, de cotes. S'intéresse-t-il à l'économie politique et à la statistique? Non, mais il possède la petite partie de leurs données qui concerne ses affaires. « A combien le blé, le beurre, la viande gelée ? » Voilà
les grands soucis du fat-mer. Le reste le préoccupe moins.
Nouveau venu sur une terre nouvelle, il n'est attaché à aucune tradition et les préjugés qu'il peut avoir nu sont point différents de ceux des immigrés ou fils d'immigrés qui habitent les villes. Dans le bush comme à Melbourne ou Sydney, la politique est une affaire d'intérêts très étroits mais très précis. Pourquoi le f armer s'affligerait-il de voir les partis avancés dominer certains parlements ? Pour lui, il ne fait aucune objection contre la Forward Polie y, la politique du mouvement, tant qu'elle sert ses intérêts. Il voit le gouvernement intervenir en faveur des ouvriers ; il se déclare contre le « laissez-faire, laissezpasser », à condition que l'intervention s'étende jusqu'à lui. Il réclame donc des chemins de fer, des tarifs de faveur, des primes à l'exportation, des magasins et des réfrigérateurs à bon marché, des travaux d'irrigation, enfin la plus grosse part possible du revenu public.
Si les recettes actuelles ne suffisent pas pour satisfaire à ses demandes, il acceptera des taxes nouvelles, à condition qu'elles frappent les citoyens plus riches que lui et il appuiera les projets d'impôt progressif sur le revenu et la propriété foncière qui sont présentés par les radicaux et les ouvriers.
Les atteintes au droit général et abstrait de propriété le laisseront absolument indifférent, tant que sa propriété personnelle sera respectée.
Mesures en faveur des petits cultivateurs Nouvelle-Zélande).
Pour acquérir la moyenne propriété, pour devenir un
[armer à l'aise, un colon doit avoir des capitaux ou du "crédit. En effet, depuis l'application du système Wakefield, c'est un principe en Australasie qu'aucune concession de terres n'est gratuite, que le domaine doit être une source de revenus pour le trésor1. La très petite propriété même n'est pas donnée; mais les gouvernements ont mis à son acquisition des conditions de plus en plus commodes, et cela pour plusieurs raisons.
D'abord ils ont considéré les très petits propriétaires, ceux qu'on appelle des villageois (villagers) comme des gens qui auraient besoin, pour vivre, de travailler en journée chez les grands ou moyens propriétaires : par conséquent, favoriser l'établissement des villagers, c'était donner aux squatters et aux farmers la main-d'œuvre qui est si rare dans les campagnes australiennes. Tel est le point de vue auquel se placent encore aujourd'hui en Australasie la plupart des partisans de la très petite propriété.
Nouvelle-Zélande est allée plus loin. Son gouvernement, tout d'abord, ne se préoccupa guère que de fournir des auxiliaires aux moyens propriétaires. Puis il s'aperçut que le villager n'aurait pas toujours besoin de travailler chez les autres. En effet, l'étendue du terrain nécessaire pour faire vivre une famille n'est pas aussi considérable qu'on l'avait d'abord imaginé ; le sol une fois mis en valeur, un cultivateur actif peut très bien faire subsister sa famille sur quelques acres, comme en Europe. Or la colonie a be-
(1) Dans TOuest-Canadien, où pourtant ['immigration est beaucoup plus importante et où l'intérieur se peuple plus rapidement qu'en Australasie, tout colon peut obtenir gratuitement 160 acres (64 hectares) de terres vacantes, à condition de résider sur son lot (Homestead) et de le mettre en valeur.
LA QUESTION ACRAIRE 55
soin de cultivateurs. Pourquoi donc ne donnerait-elle pas des facilités spéciales à ceux qui veulent acquérir de petits lots? La réponse à cette question devrait être affirmative avec un gouvernement démocratique. Nouvelle-Zélande a donc établi, en faveur de la petite propriété, une législation particulière qui s'est augmentée presque chaque année de dispositions nouvelles, et qui forme un système complet. Pour exposer l'histoire de la petite propriété en Nouvelle-Zélande, il faudrait remonter à la période des grands travaux publics et de l'immigration subventionnée (1870- 1880) qui suivit les années pénibles des guerres avec les Maoris. A cette époque, on fit venir une foule d'immigrants pauvres, on les répartit par groupessur des terres vierges; plusieurs villages s'élevèrent ainsi, formés de misérables wharès ou huttes de bois et de terre à la mode maori : j'en ai rencontré encore quelques-uns dans la plaine de Canterbury, le grand champ des expériences de législation foncière. Mais ce mode grossier de colonisation a cessé en même temps que l'immigration subventionnée; il a été remplacé par des systèmes de plus en plus savants dont le premier remonte à la grande loi de 1885 sur la propriété foncière. Les mesures nouvelles accordent aux petits concessionnaires des avantages considérables, notamment des avances en argent consenties par l'État, en vertu d'une loi récente qui sera examinée à la fin de ce chapitre. Par contre, les villagers ne peuvent plus devenir propriétaires : en effet, le bail renouvelable indiqué page 47 est le seul mode de tenure qui soit concédé dans les établissements dont je vais parler.
La première expérience de Nouvelle-Zélande a con-
sisté à créer les villages de petits propriétaires (Village Settlements) l. On offre à ceux qui s'y établissent des lots de 100 acres (40 hectares) au maximum, placés les uns à côté îles autres (autrefois avec faculté d'achat, aujourd'hui à bail renouvelable). Ils peuvent acheter en même temps un terrain à bâtir de 1 acre (40 ares) sur l'emplacement où le village doit s'élever. — Au 31 mars 1900, 1 838 colons, pour la plupart mariés et pères de familles, vivaient dans ces conditions sur 14 710 hectares. Au 31 mars 1908, on comptait 1 876 colons sur 15 500 hectares.
En même temps que le système précédent, le gouvernement de Nouvelle-Zélande avait imaginé les associations de petites fermes qui donnaient droit tout d'abord à la propriété, mais qui, depuis les nouvelles lois, n'accordent plus que le bail renouvelable. Ces associations (Small Farm Association ; Spécial Seulement Association) sont des groupes de 12 personnes au minimum qui prennentà bail 1 000 a 11 000 acres (400 à 4 400 hectares) à diviser en lots individuels de 320 acres (128 hectares) au maximum. On accorde donc aux concessionnaires la moitié seulement de la superficie maxiuia (p. 47) qui peut être acquise par lesvoies ordinaires. En pratique, les lots sont habituellement de 200 acres (80 hectares). Le 31 mars 1900, 733 personnes avaient pris dans ces conditions 52.185 hectares; au 31 mars 1908, la statistique donnait 644 colons sur 45 600 hectares.
(1) Report on Village llomestead SeUlemenls in New Zealand, 1895. by J. E. March. superintendant of Settlements, broch. in-8°. — Voir, outre les documents néo-zélandais, deux rapports publics parle gouvcrnemenl de Victoria, l'un de M. J. Mac [ntyre (1894). l'autre de M. Best, ministre îles terres (1899), tous deux chargés par le gouvernemenl victorien de missions en Nouvelle-Zélande.
LA QUESTION Ai'.KAIRE 57
< >n ne crée presque plus «rétablissements comme les précédents. Le gouvernement, il est vrai, n'a pas abrogé les mesures qui permettent de les instituer, mais il applique, de préférence, uneloi nouvelle appelée Improved Farm Seulement Acl. Cette loi a donné des facilités plus grandes qu'auparavant aux personnes qui n'ont pas de capitaux et qui désirent s'établir dans la campagne. L'administration leur offre — à bail renouvelable — de 10 à 200 acres (de 4 à 80 hectares) de terrain, suivant la qualité du sol. Elle leur accorde le droit aux avances en argent dont il sera question page 47. Enfin elle leur fait le très grand avantage de les engager au service de l'Etat pour le défrichement, l'ouverture des routes, la construction des édifices publics, enfin tous les travaux destinés à rendre habitable le coin de terre vierge sur lequel on veut les établir. Le nouveau colon est donc assuré de vivre dès les premiers jours de son installation ; s'il utilise ses moments de loisir à améliorer son lot, il pourra subsister avec le produit de sa terre au moment où les travaux publics seront achevés.
Pour les Improved Farm Settlements, l'administration se réserve le droit de classer les postulants en donnant la préférence à ceux qui ont une famille et qui ne possèdent aucune parcelle de terre. Le 31 mars 1908, les Improved Farm Settlements couvraient 28 440 hectares. Ils étaient occupés par o83 settlers, familles non comprises.
Malgré les avantages qu'offre un pareil mode d'établissement, les chiffres de 1908 n'indiquent pas un remarquable progrès sur ceux de 1900 que donnait la première édition de ce livre; on comptait alors 499 sur un peu plus de 30000 hectares.
Les lots qui allaient de 1 à 128 hectares, c'est-à-dire qui comprenaient toutes les variétés de settleme7its à des conditions spéciales dont il a été question dans ce chapitre, tous les blucks dont il sera traité plus loin, et de plus une plus grande partie de la moyenne propriété acquise suivant les lois ordinaires avec maximum de 246 hectares s'élevaient à l'énorme proportion de 81,63 p. 100 en 1900, de 79,08 p. 100 en 1 908 l.
Quand on visite les différents types de colonies de petits propriétaires établies à différentes époques par la Nouvelle- Zélande, on saisit bien vite le véritable esprit des amendements si nombreux apportés aux dispositions primitives. Au début, Nouvelle-Zélande se propose simplement de fournir aux éleveurs et aux moyens fermiers la maind'œuvre, en établissant à côté d'eux des voisins moins riches. C'est le cas des parties les plus anciennement alloties de la plaine de Canterbury. Là, en effet, les groupes de petits propriétaires ou de petits tenants sont dispersés méthodiquement parmi les fermes, ou placés à côté des pâturages. Puis, de plus en plus, on s'habitue à considérer le petit cultivateur comme une fin, non comme un moyen. On pense qu'il peut vivre de son bien; on estime même qu'il vaut mieux qu'il en vive ; on le regarde comme un citoyen menant une vie stable, indépendante, saine, une existence souhaitable. En conséquence, on encourage de plus en plus ceux qui n'ont pas de capitaux à devenir petits cultivateurs, et on met tous les moyens en œuvre pour qu'ils soient tentés de prendre possession d'un lot.
(1) The New Zealand Officiai Year Book, 1900, p. 336-337 ; 1908, p. 469.
Voici le tableau des lots et domaines de Nouvelle- Zélande, classés par dimensions en 189(>-1897 et en 1907-1908.