CHAPITRE III
Le désir d'une colonisation plus dense — Closer Seulement — le spectacle d'une Australie où les villes sont surpeuplées, alors que la richesse vient surtout de la terre, ont fait naître dans l'esprit des hommes d'État australasiens l'idée d'établir sur la terre l'excédent des ouvriers urbains ou, tout au moins, de leur faire connaître et aimer la vie des champs. De là deux séries de mesures ; création de colonies et de fermes dans la brousse pour transformer les citadins en cultivateurs; concession de petits lots pour permettre à l'ouvrier et à l'employé d'avoir une petite maison avec jardin assez près des villes pour garder leur métier.
PRExMIÈRE PARTIE. — COLONIES ET KERMES OUVRIÈRES
Le meilleur remède contre le chômage ne consisterait-il pas à établir comme petitspropriétaires dans la campagne les sans-travail qui désirent vraiment travailler? Voilà le problème que les Australasiens se sont posés lors de la crise qui commença en 1892 et qu'ils ont tenté de résoudre en instituant, des colonies ouvrières de différents types.
Les villages coopératifs de Sud- Australie.
La plus intéressante de ces expériences est celle des Village Settlements ou Village Communilies de Sud-Australie1. Elle a été tentée dans l'année 1894, en pleine crise de chômage, pour établir dans un district désert une partie des ouvriers sans travail. Les unemployed étaient alors nombreux à Adélaïde et Port-Adélaïde ; ils tenaient des meetings, manifestaient dans les rues, envoyaient des délégations aux pouvoirs publics. Or l'Etat venait de dépenser près de 550 000 francs en travaux peu utiles destinés à venir en aide aux ouvriers. Il ne pouvait continuer dans cette voie. Aussi fit-il bon accueil à la proposition du Trades Hall qui lui demandait d'aider les ouvriers à s'établir dans les districts vierges de la colonie. Voici en quoi consistait le projet:
Le ministère des terres avait lait adopter, en 1893, une loi pour favoriser les groupes de petits cultivateurs2. Cette loi mettait des terres à la disposition de toute association Comprenant au moins20 personnes, âgées de 18 ans
(1) South Australia, Report of the Select Committee on Village Settlements and Réduction of Rents Amendment RM, Adélaïde, 1895, in-4°. C'est le rapport de la première commission d'enquête: il est défavorable à l'expérience. M. Pierre Leroy-Beaulieu s'en est inspiré dans son livre. Les Nouvelles Sociétés anglo-saxonnes.
Une nouvelle commission a été chargée en 1898 d'examiner sur place la situation des settlements.
M. Louis Vigouroux, qui a visité les villages en même temps que la deuxième commission d'enquête, a traité le sujet à fond dans le Rulletin du Musée social, mars 1900. J'y renvoie ceux qui désireraient plus de détails. — Michaél Davitt, Life and Pi-ogress in Australasia, pages 73 et suivantes, a donné un intéressant récit de sa visite aux villages entre les voyages des deux commissions.
(2) On a vu plus haut (ch. u) quels encouragements ont été donnés récemment, dans plusieurs colonies, à la petite culture.
ÉTABLISSEMENT d'oUYHIERS A LA CAMPAGNE 05
el plus, qui voudrait fonder un village. Les concessions liaient de 160 acres (64 hectares) par tète au plus. Les colons devaient avoir chacun 1 250 francs de capital au moins. Le ministère pouvait leur faire des avances jusqu'à ce même chiffre, mais sans jamais dépasser la moitié de la valeur des améliorations faites au sol.
Les améliorations devaient s'élever à 8 fr. 75 par hectare et par an pendant dix années consécutives. Les villageois devaient payer de plus un fermage annuel de 0 fr. 60 par hectare. Enfin les avances faites par le ministère étaient remboursables dans le délai de dix ans, avec intérêt de 5 p. 100, à partir de la troisième année.
Les hahitants d'un village formaient une association autonome, faisant ses propres statuts : mais ils étaient responsables solidairement du remboursement des avances ; tant qu'ils n'étaient paslibérés, ils devaient constituer une sorte de société coopérative indissoluble. Les dettes payées, la société pouvait être dissoute, le terrain partagé entre ses membres, dont chacun recevrait de l'État un titre de bail pour 999 ans.
Un seul village s'est fondé exactement dans les conditions imposées par la loi. C'est celui de Murtho, organisé le 19 juillet 1894, par 27 personnes qui voulaient appliquer les principes de Henry George.
Plusieurs autres ontété créés, de février 1894 à janvier 1895, par des groupes d'ouvriers sans travail, auxquels le gouvernement avait accordé certaines faveurs spéciales, le transport gratuit par voie ferrée et une première avance de o 000 francs au total. Dans le nombre, six villages ont été peuplés par des ouvriers choisis par le gou-
MÉTIN. 5
vernement sur la lisle «1rs volontaires qui s'étaienl présentés en assez grand nombre; trois l'ont été par des groupes d'ouvriers de Port-Adélaïde qui s'étaient entendus avant de partir el auxquels le Trades Hall avait l'ait quelques avances,
Murtho et les neuf autres villages1 ont été fondés sur les bords du Murray moyen, et en plein btesh, parmi les ronces et les eucalyptus. Ce district, voisin d'une des parties les moins peuplées de Nouvelle-Galles, est couverl d'une brousse où personne n'avait pénétré, sauf les indigènes et les éleveurs de moutons. La terre n'était pas impropre à la culture, mais elle manquait d'eau, car les pluies sont rares et irrégulières dans ces régions intérieures, le Murray n'est jamais à sec, mais il coule au tond d'une rigole étroite et profonde ; si on veut se servir de ses eaux pour irriguer, il faut d'abord les élever à l'aide de pompes à vapeur.
L'acquisition de pompes fut la première dépense importante qui s'imposa aux villageois, mais elle ne fut pas la seule ; il fallut en effet tout acheter, semences, arbres, animaux de ferme. Avant d'obtenir un résultat, il fallait aussi travailler beaucoup pour défricher, couper la brousse, arracher les racines profondes des arbres, labourer et ameublir la terre. Aussi les commencements furent-ils très durs. Bien des colons se découragèrent : d'autres se louèrent chez les rares habitants voisins, se firent pêcheurs, chasseurs, ou encore bûcherons pour approvisionner les bateaux à vapeur qui transportent la laine
(1) Deux villages ont été fondés dans d'autres régions; je me borne m les citer, car leur existence a été très courte.
sur le Murray. Au bout d'une année, les colonie- semblaient bien compromises au jugement d'une commission parlementaire nommée pour faire une enquête à leur égard. Le gouvernement prit pitié des colons : il éleva, en 1895, la limite des avances à '2 500 francs par personne (le double de la limite légale) et recula de la troisième à la cinquième année le premier remboursement et le point de départ des intérêts. Mais en même temps il empêchail toute fondation de nouveaux villages, et il nommait un délégué cbargé de surveiller la gestion de ceux qui existaient.
Aux difficulté- imposées par le manque de capitaux et par la nature se joignaient celles qui venaient de conflits entre les personnes. On a vu que les villages devaient être des sociétés coopératives autonomes ; leurs membres nommèrent donc un conseil chargé d'administrer et responsable devant l'assemblée générale. Ces conseils établirent partout un magasin commun où les provisions étaient réunies : on fixait les rations ou les distributions suivant l'état des ressources : on donnait ensuite à chacun suivant ses besoins, c'est-à-dire qu'un homme chargé de famille touchait plus qu'un garçon ou un veuf.
De même que les provisions, le travail était mis en commun : le conseil désignait à chacun sa part du travail, défricbement, irrigations, construction d'abris. Ceux qui voulaient se louer au dehors devaient en demander l'autorisation et promettre de verser leurs gains à la caisse commune ; cela n'était pas injuste, car ils touchaient leur part des provisions et devaient bénéficier plus tard du travail accompli par ceux qui restaient sur la concession.
€8 l-E SOCIALISME SANS DOCTRINES
Toutefois, ces arrangements déplaisaient à ceux qui n'y trouvaient pas leur avantage. Les célibataires se plaignirent de travailler pour les femmes et les enfants des autres ; plusieurs d'entre eux firent une scission etallèrent fonder un nouveau village.
Enfin l'obligation du travail commun paraissait inique à tous les colons, ou peu s'en faut. Tous en avaient accepté le principe, presque touspro testèrent contre l'application; ils réclamaient le partage du sol en petites propriétés individuelles; mais ce lotissement ne pouvait se faire, d'après la loi même, qu'après le remboursement de toutes les avances faites par l'État, et les villages étaient loin de là !
Une fois de plus, l'État s'est montré conciliant. lia consenti à introduire à titre d'essai, dans deux villages, un mode de travail mixte dont voici les grandes lignes : chacun doit payer sa part des dépenses communes; chacun doit fournir sa tâche dans le travail commun, défrichement, irrigation par exemple, ou la remplacer par une redevance en argent fixée suivant un tarif. D'autre part, chacun a une petite concession qui lui appartient et à laquelle il peut consacrer tout le temps et toutes les ressources qu'il ne doit pas à la communauté.
Enfin plusieurs membres de villages dissous ont été admis à rester sur place dans les mêmes conditions que les blockers dont traite la troisième partie de ce chapitre.
Neuf villages ont été liquidés, en comptant les deux qui avaient été créés hors de la région du Murray. Il en restait au 30 juin 1904 quatre, Lyrup, Kingston, "Waikerie et Ramco, le village des célibataires dissidents.
Les villages comptaient 592 habitants de tout sexe et
âge en 1894, 311 en 1907, 787 en 1898, année la plus florissante,
La superficie défrichée et mise en culture pareux s'était élevée de 641 hectares au 31 octobre à 1931 au 30 juin 1899-
Au 30juin 1907 elle renfermait 289 hectares en céréales et 232 en vergers et vignes.
Les habitants cultivaient surtout les fruits et le raisin; ils avaient été guidés par l'exemple d'une grande entreprise américaine faite à Mildura (Victoria) sur les hords du Murrny pour cultiver les fruits par irrigation, ainsi que cela se pratique en Californie. Cette entreprise, fondée en 1884, n'a réussi qu'après avoir changé plusieurs fois de main, et pourtant ses auteurs disposaient de capitaux énormes et avaient obtenu leurs concessions à des conditions très favorables. En 1907, Mildura devait encore près de 2 millions de francs au gouvernement victorien. Si l'expérience américaine servie par le capital a échoué dans ce pays désolé, ne faut-il pas avoir, en dépit de la maigreur des résultats; une opinion favorable de ces villageois qui ont tenu malgré tout, à force de persévérance ? Leur sort d'ailleurs est toujours précaire, car ils ne peuvent vendre leurs fruits frais, étant très éloignés des marchés ; ils sont obligés de les sécher, ce qui en diminue beaucoup la valeur. Les villageois ont essayé d'autres cultures : les céréales n'ont rien donné : mais les légumes viennent assez bien: les fourrages artificiels réussissent également et permettent d'élever quelques vaches.
Les habitants avaient remboursé au gouvernement 131 3o0 francs, le 30 avril 1899. A cette date, les dépenses totales du gouvernement s'étaient élevées à 1 392 014 francs.
Il est probable que le gouvernemenl ne rentrera japaais
dans ses avances ; mais il n'en esl pas moins certain que le district de Murray aura reçu, pour la première fois, un peti) noyau de population sédentaire.
L'expérience des villages a montré une fois déplus qu'il était difficile de peupler la campagne en y jetant tout d'un coup une masse d'ouvriers urbains. Séparés les ans des autres, mélangés à des cultivateurs, les gens des villes peuvent s'attacher à la terre, surtout dans les pays neufs où la culture est relativement facile comme en Australie. Là, en effet, on produit pour l'exportation, et l'on ne fait guère dans un district qu'une seule culture ou une seule espèce d'élevage ; avec de la bonne volonté, un homme sans expérience n'a besoin, pour devenir cultivateur, que d'avoir quelques bons exemples et de tomber sur un sol et sous un climat qui ne le découragent pas trop à ses premiers essais.
Sud-Australie continue à offrir des Village Seltlements aux conditions indiquées.
Des essais de colonies analogues furent tentés vers la même époque pour occuper les sans-travail en Nouvelle- Galles {Labour Seltlements Act, 1893, amendé 1894 . Elles n'ont abouti qH'à la création de deux petits villages qui comptaient au 30 juin 1907, au total, l'un 200 habitants sur 544 hectares, l'autre-52 sur 103. Les améliorations représentaient 116 400 francs et le gouvernemenl avait l'ail pour 123 900 francs d'avance.
Les expériences de Victoria. La colonie ouvrière de Leongatha.
En Victoria, on a adopté trois séries de mesures pour occuper les -ans travail «les villes dans la campagne (Settlements on LandAct, 1893). La loi prévoit l'établissement de communautés de village (Village Communities), d'associations de familles (Homestead Associations), enfin de colonies ouvrières (Labour Colonies).
Les communa nies de village sont établies sur des emplacements à défricher: leurs membres reçoivent en location chacun de 10 ares à 8 hectares. Les frroi s premières années sont un essai pendanl lequel le loyer est nominal i ! IV 50, souvenl réduit à 0,75 par hectare). Pour ceux qui persévèrent, le bail définitif est de vingt ans avec un loyer annuel de I 20 au moins du prix de la terre, ce prix ne pouvant être évalué au-dessous de 25 francs l'hectare ; enfin le locataire peut acheter son lot par annuités. Ses obligations ; onsistent : 1° à résider sur son lot, sauf dispense ; 2° à en cultiver au moins 1/ 10 au bout de deux ans, I/o au bout de quatre, et à y faire des améliorations valant 25 francs par acre au moins en six années. L'État prêtait d'abord jusqu'à £ 15(375 IV.) à chaque villager. Depuis quelques années le ministre des terres accorde moins d'avances qu'autrefois ; encore déclare-t-il qu'il eût réduil davantage ses libéra lités si les colons n'avaient souffert beaucoup de la sécheresse et des incendies de forets l. On voit qu'en dépit de son nom un peu ambitieux, l'institution des Village Com-
(l) Report on the Settlemenls on Land Act, 1898, p. 4.
munities a fort' pou d'analogie avec ce qu'on appelle communautés de village en Sud-Australie. Elle rappelle plutôt les blocks sud-australiens, dont il sera question plus loin, mais avec une différence; c'estque le gouvernement victorien ne donne point ou presque point d'avances en argent.
Les villages ont été installés un peu partout, dans les parties en friches, forêts, marécages, brousse, et de préférence près des centres agricoles où les villagers pouvaient aller se placer comme ouvriers de ferme. Leurs habitants ont essayé de vivre en élevant quelques vaches et en vendantleur lait aux beurreries et fromageries qui se fondent partout en Victoria.
Le nombre des colons établis en 1898 était de 2 259 titulaires, et le nombre total comprenant les femmes et les enfants était de 9 089 personnes. Depuis 1894, l'augmentation a été à peu près continue, quoique très lente; puis l'effectif a baissé si bien qu'au 30 juin 1908, on comptait 1692 colons dont 140 non résidents, avec une population totale de 7 628 personnes. A la même époque, la superficie cultivée était de 9613 hectares : les colons, qui faisaient surtout l'élevage laitier, possédaient pour 1815 900 francs de bétail ; la valeur totale des améliorations s'élevait à 6 684 625 francs.
Les Homeslead Associations prévues par la même loi que les établissements précédents, avaient quelque analogie avec ce que Sud-Australie appelle Village Communities. Elles devaient se composer de six. membres au
(1) Report on the Setllements on Land Arts, 1898 et 190S.
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moins, occupant chacun 50 acres (20 hectares) au moins de culture ou pâturages et l acre (40 ares) de terrain à bâtir sur l'emplacement du village : chaque établissemenl pouvait s'étendre sur 2 000 acres (800 hectares) au maximum. Ainsi les concessions étaient plus grandes que pour les communautés de Sud-Australie; en outre, les communautés victoriennes étaient maîtresses de leurs règlements intérieurs et ne les recevaient pas tout faits du gouvernement. Les membres avaient droit d'acheter aux mêmes conditions et de demander au gouvernement les mêmes avances que les villagers dont on a parlé plus haut.
Aucune llomeslead Association ne s'est fondée en Victoria : une société de capitalistes a essayé de se former sous ce titre pour acheter de la terre à bon compte et par payements différés. Tel a été tout l'effet de ce chapitre de la loi. Anssi l'a-t-on supprimé dans la revision de 1904.
Les colonies ouvrières prévues par le dernier chapitre de la loi de 1893 devaient être une imitation des colonies fondées en Allemagne. Leur principe était d'instituer une sorte d'épreuve pour démêler, parmi les sans-travail, les chômeurs professionnels, et les véritables ouvriers qui cherchaient l'occasion de gagner leur vie. On offrait en conséquence aux ouvriers inoccupés un travail dur, peu rémunérateur, leur donnant juste le nécessaire, tant qu'ils restaient dans la colonie, mais devant leur rapporter un salaire honnête, dès qu'ils trouveraient une occasion de se placer au dehors. Enfin ce labeur était exclusivement agricole, et avait pour objet de rejeter dans la campagne, qui n'est pas assez peuplée, les manœuvres et ouvriers
non qualifiés qui affluent en trop grand nombre dans [les
villes.
Les colonies ouvrières d'Europe sont des entreprises particulières : celles de Victoria devaient être formées par souscriptions privées cl dirigées par un comité nommé parles actionnaires. L'État venail à leur aide en fournissant le terrain, et ens'engageantàavancerjusqu'àoO francs par 25 francs souscrits. Comme garantie, il désignaitcinq administrateurs adjoints au comité.
Sur ces bases une société se forma et reçut 320 hectares de terrain à Leongatha, sur le versant sud du Gippslanâ, pays accidenté qui descend des hautes montagnes vers la mer. La contrée, couverte d'une épaisse foret vierge d'eucalyptus et de fougères arborescentes, était depuis peu de temps ouverte au défrichement et à la colonisation. La société échoua, mais l'expérience ne fut point abandonnée. Le gouvernement la prit à son compte le 2 février L894 et en confia la direction à M. Goldstein, ci-devant lieutenantcolonel de volontaires coloniaux. Grâce à lui, j'ai pu voir la colonie en 1899 ; je reproduis ici le récit de cette visite :
Suivant les idées du directeur, l'établissement doit être : 1° une colonie ouvrière suivant les principes indiqués plus haut; 2° une ferme expérimentale pour le Gippsland méridional, destinée à montrer aux nouveaux colons le parti qu'on peut tirer du sol ; 3° un établissement se suffisant à lui-même par la vente de ses produits. C'est an premier point de vue surtout que j'ai étudié la colonie.
On y arrive de Melbourne après avoir parcouru 129 kilomètres sur une voie ferrée destinée à faciliter l'établissement des colons et l'exploitation d'un petit bassin houil-
ETABLISSEMENT D OUVRIERS A l,A CAMPAGNE ~\\
1er. A peu de distance de Melbourne commencent les collines et les forêts. Un grand incendie a détruil les arbres sur plusieurs dizaines de kilomètres le long de la ..in' : il ne reste plus que des troncs noircis e1 des fragments rougeâtres de fougères. Sur plusieurs points, ce sonl les colons qui ont, suivant l'usage australien, tue les eucalyptus en tranchant leur écorce en rond. Les feuilles -uni tombées, les branches se dressent nues et la forêt dépouillée évoque l'idée triste d'un hiver perpétuel.
Quelques maisons de bois autour d'une gare, un débithôtel, un bazar-épicerie (General Store), un maréchal ferrant, une chapelle, une beurrerie, indiquent le centrede Leongatha: les fermiers habitent plus loin, dans les clairières taillées en pleine forêt; là ils élèvent des vaches dont ils apportent le lait à la beurrerie. Tout le long de la voie, on remarque quelques pauvres Village Communities dont les concessionnaires sont destinés à se placer chez les fermiers comme laboureurs, valets de ferme, laitiers. La main-d'œuvre inférieure, pour les travaux tout à fait pénibles et grossiers, tels que le défrichement, devait être fournie par les manœuvres que forme la colonie. -il née tout près de la gare. Nous y allons et nous trouvons les | ie us ioiina ires occupés aux travaux qu'on veut leur enseigner ; 1rs uns coupent en rond l'écorcedes arbres pour les faire périr; les autres arrachent les troncs déjà morts avec un levier (forest demi) imaginéparM. Goldstein ; d'autres défrichent les taillis ; on trouve, paraît-il, dans le bush (la forêt), quantité d'énormes serpents dont la morsure est très venimeuse, mais aucun accident mortel ne s'est produit.
La marche des travaux est celle que le ministre de l'agriculture recommande aux colons, c'est-à-dire : d'abord tuer les arbres, mais laisser les troncs debout, détruire seulement les taillis et les fougères, semer du gazon, y mettre des vaches à lait; puis quand cette exploitation a produit des bénéficessuffisants, arracher lestroncs, ce qui nécessite une assez forte dépense, défoncer le sol, labourer et semer du fourrage, des légumes ou des céréales. 386 hectares de terrain ont été transformés en pâturage, sous les arbres morts, mais restés debout; 62 ont été complètement débarrassés et mis en culture. Tous les travaux proprement agricoles sont confiés à des ouvriers indépendants payés au tarif ordinaire. C'est le domaine de laferme expérimentale, ce n'est plus l'affaire de ia colonie ouvrière. La besogne des simples colons s'arrête au défonçage. Quand le terrain qu'ils ont préparé est propre à la culture, ils le livrent au personnel de la ferme expérimentale et retournent aux parties couvertes de bitsh, à la forêt. On les emploie encore à faire des canaux de drainage, car le sol est imperméable, le climat pluvieux, les ruisseaux nombreux, à construire des routes, à élever et à entretenir des palissades, à mouler des briques, et aux travaux de charpente et de bâtisse les plus élémentaires.
L'ouvrage ne manque pas, car l'établissement possède des bureaux, des étables à vaches, une crémerie et beurrerie, une étable à porcs nourris avec le petit lait et les résidus, des greniers, des dortoirs. Ici encore, les travaux qui demandent du soin, tels que la charpente, la menuiserie, les manipulations de la laiterie, etc., sont donnés à des ouvriers ordinaires et nonauxcolons. Ceux-ci en somme ne
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font que les besognes préparatoires et servent un peu partout d'auxiliaires ou de manœuvres.
Ces colons viennent presque tous de la capitale ; pour être admis, ils s'adressent au bureau de la Labour Colony à Melbourne; le bureau leur fait avoir un passage sur le chemin de fer qui appartient à l'État. Deux sont arrivés ainsi pendant ma visite. Dans la colonie, ils doivent accepter le règlement et faire ce qu'on leur, ordonne, mais avec le droit de s'en aller s'ils le jugent à propos. Nul ne peut être retenu malgré sa volonté. La valeur du travail produit par chacun d'eux doit s'élever au moins à 3 shillings 10 pence 1/2 (un peu moins de 5 francs) par semaine. S'ils n'arrivent pas à ce minimum, ils sont avertis trois semaines de suite, puis renvoyés. S'ils produisent davantage, le surplus est porté à leur compte et forme une masse qui leur sera remise à leur départ : durant leur séjour à la colonie, ils ne touchent jamais d'argent, mais ils peuvent se procurer, jusqu'à concurrence de la somme portée a leur actif, les objets que renferme un magasin appartenant à la colonie (vêtements, chaussures, tabac, approvisionnements). L'administration ne vend aucune boisson alcoolique et ne tolère pas qu'on en vende.
En échange d'un minimum de travail, la colonie donne à l'ouvrier le strict nécessaire. L'abri se compose de dortoirs en planches recouverts de tôle ondulée où les couchettes sont des cadres de bois superposés comme dans les postes de matelots : elle fournit des couvertures ; les ouvriers peuvent acheter le reste si leur crédit le leur permet. La colonie fournit encore trois repas composés de pain et soupe ou plat d'orge le matin, pain, légumes
bouillis et viande à 1 heure, pain, légumes et hachis le soir. La ration de viande est au moins le double de celle du soldat français ; il est vrai que la viande estquatrefois moin^ chère en Australie qu'en France; la colonie fournil également du thé, la boisson australienne par excellence. J'ai pris part à l'un des repas de midi et j'ai constaté qu< les portions y étaient larges.
Pendant ma visite j'ai causé avec quelques-uns des pensionnaire-. Presque tous sont d'origine anglaise el vienvent de Melbourne ou de quelques autres villes: ce sou! des travailleurs urbains qui se résignent au défrichemenl comme pis-aller; tous paraissent avoir été longtemps éprouvés par une misère profonde et semblent disposés à travailler pour vivre, bien qu'ils soient évidemment découragés par le malheur. Quelques-uns sont mariés, fort peu cependant, car le règlement de la colonie n'admet sou> aucun prétexte les femmes ni les enfants ; il faut donc qu'un homme marié abandonne sa famille à la charité publique s'il veut entrer dans la colonie. Peu de jeunes gens parmi eux; personne ne commence par la colonie ouvrière. Pasde vieillards non plus, car il faut avoir gardé quelque vigueur pour accepter cette forme d'assistance par le travail.
Le nombre des colons semblait alors augmenter d'année en année. De 1897 à 1898, on a compté 110 présence en moyenne; il y eut en tout, dans le cours de la même période, 611 admissions, 200 colons placés chez les fermiers, 315 partis pour chercher de l'ouvrage, 50 renvoyés. En 1906-109"/, la moyenne des présences n'est plus que de -48.
Des trois buts que s'est proposé M. Goldstein, deux semblaient avoir été atteints : 1° on transformait un certain nombre d'ouvriers non qualifies en défricheurs. Ce résultat, conforme aux vues des fondateurs, ne satisfaisait pas tous les Victoriens. Des villagers, de petits fermière s'en sont même plaints vivement devant moi : «Que ferons-nous, que feront nos enfants, disaient-ils, si la colonie augmente le nombre de travailleurs des champs et fait baisser les salaires '.' »
2° On organisait une belle ferme expérimentale pour un district mi-pastoral, mi-agricole; mais ce point touche h peine mon sujet.
Quant au troisième point, savoir si rétablissement peut faire ses frais, il n'était pas encore acquis. Lors de mon passage, en 1899, les colons coûtaient en moyenne (.t fr. oo par semaine, c'est-à-dire le double du prix prévu ; ce mécompte était dû h l'augmentation du prix de la farine et de la viande : en outre la ferme expérimentale avait perdu plusieurs animaux et avait fait une mauvais.' récolle de racines fourragères, Enfin le sous-directeur était brouillé avec le directeur. Dans ces conditions, Leongatha se trouvait en déficit. Mais le colonel Goldstein ne perdait pas l'espoir. D'après lui le territoire serait bientôt défriché et mis en valeur : alors on le vendrait à bénéfice, on paierait l'arriéré, et on irait fane une nouvelle entreprise dans un pays vierge.
L'entreprise devait donc être une institution mobile destinée à occuper le-- sans-travail des villes et à faire d'eux les pionniers de la colonisation rurale. Ce projet, fort intéressant, n'a pu être réalisé parce que le gouver-
nement s'est lassé de soutenir la colonie. Depuis 1904 il ne contribue plus que pour 10 à 12.000 francs par an, le quart de ce qu'il versait auparavant. Les sanstravail sont renvoyés dès qu'ils ont à leur actif gagné 50 francs, somme considérée comme un viatique suffisant ; le nombre moyen des présences tombe, en 1907, à 48 l.
A la revision de la loi foncière victorienne en 1903, les dispositions concernant les Labour Colonies, ont été abolies; l'administration ancienne de Leongatha s'est retirée et ce qui reste de la colonie a été remis au ministre des terres.
Une entreprise qui a certains rapports avec la colonie de Leongatha a été fondée, près de Melbourne, par l'Armée du Salut. Il faut savoir que, dans plusieurs colonies, notamment en Victoria, l'Armée du Salut a pour ainsi dire l'entreprise de l'assistance publique et se fait accorder à ce titre une subvention de l'Etat.
Entre autres institutions, l'Armée du Salut a fondé une ferme expérimentale; elle n'y reçoit que les enfants abandonnés ; elle forme non seulement des manœuvres, comme Leongatha, mais de véritables cultivateurs. Cette ferme, que j'ai visitée, est digne d'être comparée aux belles fermes-écoles qu'ont fondées plusieurs états d'Australasie. Je me borne à indiquer l'existence de cette fondation charitable, car elle sort de mon sujet.
(1) Victorian Year book, 1907-1908, pp. 350-341.
Fermes ouvrières de Nouvelle Zélande et de Nouvelle-Galles.
Nouvelle-Zélande, où toute expérience nouvelle trouve un terrain favorable, organisa en 1894 une ferme d'Etat \State Fiidr à Levin, au nord de Wellington. L'établissement devait recevoir des ouvriers sans travail. Le terrain choisi, 320 hectares était, comme h Leongatha, cohh vert de forêts; comme à Leongatha, il s'agissait de défricher, puis de commencer par l'élevage, avant de passer à la culture. Mais le système était fondé sur des principes beaucoup plus libéraux que ceux de la colonie victorienne. A Levin, en effet, on devait apprendre aux colons tout l'art de la culture pour les mettre à même de devenir petits fermiers ; de plus, on pouvait les accepter avec femmes et enfants. Enfin ils travaillaient aux mêmes prix que les ouvriers ordinaires, suivant le système de la coopération ou de la commandite qui sera expliqué à la page 226. Dans ces conditions, la ferme aurait pu coûter très cher; mais le Ministère du travail, de qui dépend cette institution/ ne lui donna pas une extension considérable. La ferme, en effet, n'employa guère qu'une vingtaine de personnes à la fois sous la direction d'un agriculteur expert. D'avril 1899 à mars 1900, elle avait occupé un nombre <b travailleurs variant de 14 à 24 dont 9 à 10 en moyenne étaient accompagnés de leurs familles.
• Nouvelle-Galles fit aussi l'essai d'une ferme' ouvrière (Cusual Labour Farm) qui n'était pas sans'ressemblance avec celle de Nouvelle-Zélande. Cet établissement, situé à