‹ Le socialisme sans doctrines, la question agraire et la question ouvrière en Australie et Nouvelle-ZélandeChapitre 39 sur 98 · MÉTIS · texte numérisé non relu

MÉTIS

beaucoup à trouver un intermédiaire ge'néreux et patient. Les vignerons surtout sont, pour la plupart, enchantés. « Notre vin, disent-ils, a beaucoup de mal à supplanter les marques françaises en Angleterre; mais l'estampille du gouvernement lui donne un cachet qui le relèvera dans l'estime du consommateur anglais. » Au contraire, les grands propriétaires sont opposés à l'intervention de l'État, et ils se disposent à élever en face de son dépôt d'exportation des entreprises rivales.

C'est ce qui arrive en Victoria. Cette colonie a été la première à établir un service officiel de congélation qui est, aujourd'hui encore, beaucoup plus important que celui de Sud-Australie, mais qui, cependant, fait moins d'affaires que les établissements privés. Les petits producteurs préfèrent ces derniers et disent que leurs envois y sont traités avec beaucoup plus de soin et pour le même prix que dans les glacières officielles.

L'État de Victoria a imaginé d'autres procédés pour encourager l'exportation. Ce qu'il vient de faire pour créer l'industrie du beurre et du fromage est très intéressant. Il a envoyé dans les campagnes des professeurs d'agriculture et des conférenciers avec un outillage modèle, des écrémeuses suédoises, des appareils à pasteuriser, des projets imprimés de sociétés coopératives, afin d'enseigner aux fermiers les procédés modernes et en môme temps de leur démontrer les avantages qu'ils avaient à s'associer pour la fabrication du beurre et du fromage.

Aujourd'hui, chaque ferme ou chaque petit groupe de fermes possède, dans un abri de bois ou de tôle, une écrémeuse suédoise avec laquelle on extrait mécanique-

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ment la crème du lait. La crème est ensuite portée à la beurrerïe coopérative, construite, elle aussi, en bois ou en tôîe el pourvue d'un petit laboratoire pour éprouver et stériliser la crème, d'une baratte mécanique, d'une presse à faire les mottes, le tout sous la direction d'un expert payé par les fermiers. La beurrerïe et la fromagerie se sont ajoutées presque partout, à l'église, à l'aubergeépicerie et à l'atelier du maréchal-ferrant, qui forment le centre des communes rurales. Les locaux et les machines appartiennent aux fermiers de la commune qui forment une société par actions. L'Etat vient à leur aide par des prêts dont le matériel et les constructions forment le gage. Les avances du gouvernement sont consenties généralement avec sagesse et les résultats obtenus ont été de tous points satisfaisants.

Dans les autres colonies, l'intervention de l'État se borne généralement à l'inspection des produits destinés à être exportés et à l'enseignement de l'agriculture dans des collèges et des fermes-modèles.

En cette matière, les différentes colonies n'ont pas de principes, chacune fait ce qu'elle croit le plus utile à la catégorie des producteurs qui l'intéresse le plus.

Les assurances d'État et l'office national des dépôts en Nouvelle-Zélande.

Parmi les nombreuses fonctions de l'État néo-zélandais, l'une de celles qui frappent le plus le voyageur européen, c'est l'entreprise nationale d'assurance sur la vie (Government Life Insurance Department). Le gouvernement

possède depuis quarante ans cette entreprise qui a placé 39 p. 100 des polices de toute la colonie et qui a fait souscrire des assurances pour une somme voisine de 267 millions de francs, tandis que toutes les sociétés particulières réunies en ont fait souscrire un total de 459 '.

L'étranger qui débarque à Wellington trouve devant lui un immense bâtiment en briques, partagé en nombreux bureaux ; c'est l'office de l'assurance nationale sur la vie. Cette institution est placée sous l'administration d'un commissaire nommé par le gouvernement. Elle ressemble à une entreprise particulière avec ses actuaires, son système de polices, ses inspecteurs. Elle est complètement en dehors de la politique et n'a point d'autre but que de faire des bénéfices. C'est pour cela qu'elle a été organisée, longtemps avant que le socialisme eût fait son apparition dans le programme du gouvernement néozélandais. On dit même que l'idée de cette source de revenus publics a été fort ingénieuse, parce que l'assurance sur la vie est fort lucrative en Nouvelle-Zélande. Le climat est très sain et les habitants prolongent bien des années leur vie avec des maladies qui les tueraient vite sous les brumes et dans la fumée des villes anglaises. Une entreprise d'assurance contre les maladies eût été une médiocre spéculation en Nouvelle-Zélande ; l'assurance sur la vie, au contraire, procure là-bas de beaux bénéfices. L'entreprise de l'Etat a construit son local avec une partie de

(1) The New Zealand Officiai Year Book, 1908, p. 53li. Depuis 1900. le chiffre d'affaires de l'assurance d'Elat a augmenté, mais dans une proportion moindre que celui des entreprises privées. En 1900, l'assurance d'État plaç/ait un peu plus de 50 p. 100 des polices en Nouvelle-Zélande.

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ses excédents. Comme elle a trop de place pour ses services, elle loue une partie de ses bureaux et augmente ainsi ses revenus.

Depuis 1899, V Insurance Department possède une sec: tion nouvelle destinée à assurer les patrons en cas d'accidents arrivés aux ouvriers.

En 1903 une loi autorisa le gouvernement à dépenser jusqu'à 2 millions 1/2 de francs pour créer une assurance d'État contre l'incendie. Cette institution fonctionne depuis janvier 1905. Dans les trois premières années, elle a fait pour 75 millions d'affaires. Elle a commencé par demander des primes inférieures de 10 p. 100 à celles des compagnies: en réplique, celles-ci firent un rabais de 33 1/2 p. 100 ; l'État porta le sien à 33 1/4. Dans les circonstances actuelles, il ne semble pas que l'on puisse aller plus loin. D'après un rapport officiel, les primes seraient trop faibles, mais les assurés néo-zélandais n'auraient pas à se plaindre de la liberté du gouvernement, car elle leur aurait valu plus de 11 millions d'économies dans les trois premières années d'application.

Une partie du grand édifice de Y Insurance Department a été louée à une autre institution de l'État, l'Office national de tutelle (Public Trust Office)1. 11 n'a du reste avec l'assurance pas d'autre rapport que celui de locataire à propriétaire. Sa fondation, qui remonte à 1872, est bien antérieure à l'avènement de la politique sociale.

Le Public Trust Office administrait, en 1890, 1618 do-

(1) The New Zealand Officiai Year Book, 1908, pp. 681-083, sur l'as. surance contre l'incendie; 1897. pages 397-40j ; 1898, p. 154. sur le fonctionnement du Trust Office.

mairies valant 31 004 875 francs, en 1908, 477 domaines valant 125 898 375 francs. 11 administrait des capitaux s'élevant. en 1900, à 25 722 425 francs, en 1 908, à 30 1 1 7 800 francs, placés surtout en hypothèques et en valeurs d'État1. Quand on visite Les bureaux de cette administration, on est frappé d'y rencontrer un grand nombre d'indigènes velus en paysans et sans autre reste de la sauvagerie primitive qu'un goût des foulards rouges et une plume à leur casquette ou à leur chapeau de feutre. On comprend alors une des raisons qui ont amené la création de cet Office de tutelle : les .Maoris, en effet, possèdent les terres en commun par groupes analogues à la gens romaine. Si l'Européen veut louer ou acheter un morceau de la terre familiale, il doit obtenir le consentement de tous les membres de la famille. Aussi l'Etat de Nouvelle-Zélande est-il intervenu pour prévenir les fraudes et les discussions. Tout achat ou location de terres indigènes doit se faire par son intermédiaire. De même le payement du prix ou du loyer est réparti par lui entre tous les indigènes propriétaires, et cet office délicat est confié au service de la tutelle. Cette administration est également fort utile aux Européens, dans ces pays des antipodes où un colon peut mourir sans parents, sans amis, et où l'État est le tuteur le plus sûr pour les héritiers éloignés.

Les fonctionnaires.

On pourrait penser que le nombre des fonctionnaires australasiens doit être très considérable. En réalité, si l'on

(1) The New Zealand Officiai Year Book, 1900, p. 305, 1908, p. 3S6.

compare la proportion des personnes employées et salariées par l'État, en Europe et en Australasie, on ne trouve pas une différence très considérable. On s'aperçoit, en effet, qu'aux antipodes plusieurs fonctions sont très souvent réunies sur la même tête. On trouve encore que, si L9 Australasie a des services publics que nous ne possédons point, elle n'entretient, pour ainsi dire, ni armée, ni flotte; nos soldats et nos marins, toute proportion gardée, sont beaucoup plus nombreux et coûtent beaucoup plus cher que ses ouvriers de chemins de fer, «es employés des travaux publics, de l'arpentage, du département des terres.

On remarque, de plus, dans presque toutes les colonies, une tendance à diminuer le nombre des fonctionnaires pour équilibrer les budgets. Depuis l'apparition du déficit, Victoria, Nouvelle-Galles et d'autres ont supprimé beaucoup d'emplois. Ainsi en 1894-1895, lorsque les recettes commençaient à ne plus couvrir les dépenses, la Nouvelle- Galles forma une commission qui fit retrancher beaucoup d'allocations ou de traitements. Elle avait, il est vrai, constaté des abus; tel, le cas d'un huissier qui touchait plus que le directeur du service cadastral. A Melbourne, je me rappelle qu'on avait poussé l'économie au point de licencier l'école normale d'instituteurs. Aujourd'hui, la Nouvelle-Zélande seule parait disposée à augmenter le nombre des employés et ouvriers de l'Etat.

L'expression que je viens d'employer n'est pas toujours exacte, car beaucoup de services, entre autres les chemins de fer, ne dépendent point directement de l'Etat. Nouvelle-Galles a, depuis plusieurs années, supprimé le ministère des voies ferrées et a confié ses attributions à

trois commissaires. Ils ne font point partie du cabinet, ils sont choisis hors du personnel politique (le principal a été longtemps l'administrateur d'une compagnie anglaise de chemins de fer); c'est le gouvernement qui les nomme, mais il ne peut ni les révoquer, ni modifier leurs appointements; il faut pour cela un vote du parlement. Ces commissaires ressemblent aux directeurs d'une société de commerce : ils choisissent et renvoient leurs employés et ouvriers comme bon leur semble, accordent ou refusent les passes de chemins de fer, les abonnements; devant les inspecteurs du travail et la cour d'arbitrage, ils sont des chefs d'industrie comme les autres n'ayant ni obligations ni privilèges spéciaux. Ils ne sont point institués pour donner' l'exemple du patron-modèle et pour traiter les ouvriers mieux que les autres patrons, mais simplement pour bien administrer la propriété de l'Etat. Du reste ils ont, sur ce point, rempli leurs devoirs ; les chemins de fer néo-gallois sont les plus confortables et les moins lents ; ils sont les seuls aussi qui rapporteut assez pour payer l'intérêt des capitaux empruntés pour leur construction.

Les autres colonies ont imité l'exemple de Nouvelle- Galles; mais elles n'ont établi et maintenu qu'un seul commissaire ; elles conservent au-dessus de lui un ministère des chemins de fer. Nouvelle-Zélande n'a plus de commissaire depuis quelques années, elle a rendu toute l'administration des voies ferrées à un membre du cabinet; les ouvriers préfèrent ce système, ils se trouvent plus à l'aise sous l'autorité d'un homme politique sujet à réélection que sous celle d'un commissaire irrévocable.

Au reste, Nouvelle-Zélande a, comme on l'a vu, conservé le système du commissariat pour l'administration de son assurance sur la vie.

Parmi les employés de l'Etat, ceux de l'administration (Civil Service) forment une petite catégorie que nous ne saurions appeler privilégiée, puisqu'elle est sujette aux mêmes obligations que nos fonctionnaires et n'a pas beaucoup plus d'avantages. Les civils servants sont recrutés par concours. On se plaint, comme partout, que ces examens soient peu sérieux et que le succès y soit dû parfois aux protections politiques. Nouvelle-Galles a essayé de les réformer sur les propositions de la commission de 1895, que j'ai citée plus haut; elle les a fait présider par une commission du Civil Service1 dont les membres ont à peu près la même indépendance que les commissaires des chemins de fer et sont nommés pour une période de sept années. Il est assez curieux de voir ces colonies anglaises, à la recherche du meilleur mode de recrutement pour leurs employés, s'arrêter aux perfectionnements des examens ; c'est, du reste, le remède que réclament depuis longtemps, aux Etats-Unis, les partisans d'une réforme administrative. ■Les Français ne sont pas les seuls à penser qu'un examen à l'entrée de toute carrière est peut-être le procédé de sélection le moins fâcheux.

Les employés qui ne sont pas du Civil Service passent pour la plupart des examens. Mais l'Etat ne leur accorde ni autant de considération, ni autant d'avantages qu'aux

(1) The Public Service Act. 1895. — New South Wales Public Service Examination. — Report of tfie Public Service Board (annuel), 1896. 1897, 1898. Sydney, etc. (au ministère du Commerce, Paris).

autres. Par exemple, ils n'ont pas droit à une retraite: en Sud-Australie, lors des élections générales de 1899, le ministre démocrate, M. Kingston, promettait à toutes les personnes au service de l'Etal, el notamment aux instituteurs, le droit à la retraite qu'ils n'avaient pas encore. En somme, les avantages du fonctionnaire ne sont pas très tentants dans un pays d'affaires où chacun 'est attiré par les profits possibles de la culture, du commerce, des mines. Aussi les hommes laissent-ils de plus en plus aux femmes les places de rédacteur, de scribe et d'instituteur; il n'y a pas encore dans les bureaux et à la tète des écoles autant de dames qu'aux Etats-Unis, mais le nombre des employées a augmenté.

En somme, les états australasiens ne semblent pas jusqu'ici traiter leurs employés et ouvriers avec une bienveillance particulière, sauf, toutefois, Nouvelle-Zélande qui a supprimé le commissaire des voies ferrées, établi le système coopératif1, les Village Settlements perfectionnés2, etc. C'est là encore un des traits qui caractérisent Nouvelle-Zélande et la montrent plus avant que les autres sur la route du socialisme d'Etat démocratique.

On affirme, en revanche, que les fonctionnaires sont moins indépendants en Nouvelle-Zélande que partout ailleurs. Dans les autres colonies, en effet, l'Etat ne doit pas être tyrannique, puisqu'il est commun d'entendre des chefs de service critiquer lib renient les lois démocratiques ouvrières. En Nouvelle-Zélande, au contraire, tous les fonctionnaires sont gouvernementaux et optimistes : c'esl

(1) Chapitre vra, p. 226-232.

(2) Chapitre n, p. ■11.

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par intérêt, disent les conservateurs, parce que le ministère les surveille, révoque ses ennemis etremplit systématiquement les postes de ses créatures. Ont-ils raison ? Un étranger ne peut trancher cette question et décider si le gouvernement néo-zélandais est allé au delà de la nécessité qui s'impose à toute démocratie réformatrice : faire appliquer ses lois par des partisans des réformes et de la démocratie.

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