Sozialismus und soziale Bewegung, p. 120 sq
LE SOCîAJ.rSME E.\ FRANCE 79
impériale, les droits du Parlement restaient à conquérir, l'antiparlementarisme eût paru inintelligible.
On a cherché, dans les pages qui {irécèdent, à définir les principales tendances qui se partageaient le socialisme en France, mais il faut revenir à ce ronflit dps traditions dont nous parlions en commençant. 11 se ramène, avons-nous dit, à la lutte entre un socialisme étranger et le socialisme français; il se retrouve au fond de toutes les grandes questions de politique extérieure et intérieure qui périodiquement séparent et opposent les socialistes de ce pays.
Le socialisme français, proprement dit. n'est intelligible qu'en fonction de la Révolution française : c'est d'elle qu'il lire toute sa substance' spirituelle, toute sa tradition politique ; sans elle il n'est même pas concevable; par ses plus grands représentants il se considère simplement comme le complément et l'achèvement de la Révolution de 1789. Pour beaucoup de socialistes étrangers « ce fétichisme de la Révolution française » est incompréhensible; aux yeux des marxistes il constitue une véritable hérésie, le socialisme ne se rattachant nullement aux « dogmes bourgeois » de \3. Déclaration des Droits de VHomme, mais seulement à la révolution industrielle et au développement capitaliste du xix'' siècle : c'est la substance de la leçon que Jules Guesde infligeait à Jaurès au Congrès d'Amsterdam.
La question des rapports entre le socialisme et la Révolution française a été souvent agitée sans être souvent, posée comme il convient. Si l'on analyse les meîîTKes législatives prises par les diverses assemblées révolutionnaires, on peut aisément démontrer qu'elles n'ont aucune signification socijiliste, et que, dans les cas où elles portent atteinte au droit do propriété,
elles sont « des mesures passagères de salut public, non le symptôme d'une conception nouvelle de la société 1 ». Il est non moins certain que tous les grands hommes de la Révolution, un Marat aussi bien qu'un Robespierre ou un Danton, ont toujours parlé avec mépris et horreur de la communauté des biens. Et, à mesure que se multiplient les publications de documents sur l'histoire économique de la Révolution, on se rend mieux compte qu'elle ne fut point cette subversion radicale, cette gigantesque « translation de propriété » qu'y a vu Taine, mais qu'elle fut dans tous les domaines plutôt opportuniste, amie des mesures transactionnelles ; qu'en ce qui concerne notamment la propriété, elle ne s'attaqua guère qu'à certains modes en lesquels paraissait subsister la féodalité, non point à toutes les formes de propriété et encore bien moins à leur principe qu'elle déclara intangible.
On peut donc facilement opposer comme incompatibles les doctrines socialistes et celles de 1789. « La Révolution française », dit Victor Cousin ^, « a donné le démenti le plus éclatant à quiconque voudrait faire de la société une communauté où tous les rôles seraient assignés d'avance à chacun des sociétaires avec des charges égales et des bénéfices égaux, car elle a proclamé la liberté de tous les citoyens, institué la concurrence illimitée, brisé toutes les corporations, même les plus respectables. Elle n'a pas fait de la France un couvent où chacun a la même tâche que son voisin et mange au même réfectoire, selon le dogme imbécile de la solidarité sociale. » On peut donc interpréter comme autant de trahisons des prin-
1. André Lichtenberger, Le socialisme et la Révolution française^ p. 97. — 2. Des principes de la Révolution française et du gouvernement représentatif, Paris, 1864, p. xviii.
cipes de 89 toutes les concessions faites au socialisme *.
Mais à notre sens, plutôt que de s'attacher à la lettre des décrets du Comité de salut public, des lois de la Convention ou des discours de Robespierre, il faut fixer son regard sur les principes, considérer les conséquences qu'ils renferment et que purent bien ne pas apercevoir ceux-là même qui les définissaient, mais qui devaient nécessairement se dégager au cours de l'histoire. Les hommes ne sont point maîtres de leurs idées; elles ont une vie propre et une fécondité interne qui souvent déconcertent et effraient.
Que les principes de la Révolution française continssent les germes d'une révolution sociale et non point seulement politique, la plupart des hommes de 1789 et del793 ne s'en doutèrent point. Quelques jacobins pourtant le comprirent, ainsi Prudhomme lorsqu'il disait 2 : « La Révolution française est une véritable loi agraire mise à exécution par le peuple : il rentre dans ses dioits. Un pas de plus et il rentrera dans ses biens ». Mais surtout les adversaires, plus clairvoyants que les partisans, comme il arrive souvent, discernèrent aussitôt que l'ordre social tout entier était mis en question, et non point seulement une forme politique.
« La RévDlution finie! s'écriait Burke en 1798. Elle est à pnne commencée : jusqu'ici vous n'avez entendu que l'ouverture; vous allez entendre les acteurs; ni vous ni moi ne verrons le dénouement du drame » : la Révolution française était avant tout une guerre de religion, mais en même temps « tous les intérêts sociaux étaient menacés >). Trois ans auparavart, un autre penseur contre-révolutionnaire,
1. En ce sens Y. Guyot, Les principes de 89 et le Socialisme; Léon Say, Journal des Débats, 24 février 1896 sq. — 2. Révolutions de Pans, n" 96.
Ferrand, conseiller au Parlement de Paris, émigré en Suisse, avait publié un livre intitulé Des causes qui ont empêché la Contre-Révolution en France et considérations sur la Révolution sociale^, où il avertissait les souverains que « la France ne serait que le berceau de la révolution sociale », que « la révolution: sociale ne pourrait être détruite qu'en France par le rétablissement de la royauté », qu'il fallait « accabler de toutes les forces de la société une révolution qui attaque toute la société ». Car « on ne peut plus faire parler les lois, quelles qu'elles soient, derant une populace à qui on a dit qu'elle seule pouvait les faire et les détruire; on ne peut plus faire pardonner l'inégalité des fortunes par la majorité du peuple qui, ne voyant que cette inégalité sur la surface qu'ellia nivelée, est par cela même plus empressée de Vaféantir ». Tocqueville, autre aristocrate sans illusions, prédisant la marciie des sociétés « vers une démocratie sans bornes », écrira cinquante ans aprèjS : « Il ne faut pas que les propriétaires se fassent illusion sur la force de leur situation ni qu'ils s'imagjnent que le droit de propriété est un rempart infranchissable ; dernier reste d'un monde aristocratiquej détruit j il demeure seul debout , privilège isolé au (nilieu d'une société nivelée, c'est à lui seul, maintenant, à soutenir le choc direct et incessant des opiiiions démocratiques ».
Ce n'est pas une autre déduction qJe, sous des formes diverses, présentent la plupart des socialistes français lorsqu'ils se donnent pour Iqs exécuteurs testamentaires de la Révolution française. Il ne faut point se méprendre sur la signification des critiques que parfois ils lui adressent : ce qu'ils lui reprochent ce n'est point du tout son principe, mais d'être restée