‹ Le socialisme suivant les peuplesChapitre 14 sur 37 · Cf. E. Laskine, Le socialisme national, chap. ii · texte numérisé non relu

Cf. E. Laskine, Le socialisme national, chap. ii

liste ne pouvait rester au-dessus de la mêlée; qu'une paix qui consacrerait la domination de la Prusse sur des nationalités esclaves serait à la fois injuste et précaire, et indigne de la France de la Révolution ; qu'enfin si une Société des nations, si imparfaite fùt-elle, devait sortir de la paix, cet effort d'organisation internationale, jadis rêvé par Saint-Simon et par les fouriéristes, méritait autre chose que de l'indifférence et des sarcasmes.

En tout cela les « majoritaires » se montraient les fidèles continuateurs de la tradition socialiste française et, par là, de la Révolution. Les socialistes français, de Babeuf à Blanqui, sont d'ardents patriotes, et leur patriotisme présente même, pour parler le langage de l'Internationale, une nuance marquée de nationalisme ou de « chauvinisme ».

Babeuf pense que << la défense de la patrie contre les agressions toujours possibles des étrangers est une partie essentielle de la sagesse des lois ; car les meilleures institutions intérieures ne sauraient préserver un peuple inhabile à la guerre de l'invasion d'un voisin injuste et belliqueux^ » ; la jeunesse campe aux frontières pour la protection du territoire national. Babeuf se montre d'autre part si soucieux de l'honneur de la France que dans le Projet de décret économique il prévoit que « la République remboursera aux étrangers le capital des rentes perpétuelles qu'elle leur doit ^ ».

Les Saint-Simoniens sont des adversaires déterminés des traités de Vienne, et, comme tous les grands socialistes français, des partisans convaincus de la frontière du Rhin ^. « La nation, écrit le saint-simonien Augustin Thierry, ne voulut fermement et cons

1. Buonarrotti, Conspiration pour l'égalité dite de Babeu t. I, p. 237. — 2. Art. 2. Ibid, t. II, p. 317. — 3. Cf. Laskine," La démocratie française et le Rhin, II1« partie.

Lamment que le maintien de nos limites naturelles; quelle que soit notre fortune, bonne ou mauvaise, l'idée de les reprendre ne se perdra jamais ; elle est profondément nationale. » En 1831, le Globe, « journal de la doctrine de Saint-Simon », fait une campagne ardente pour la réunion de la Belgique à la France, pour la libération de la Pologne. Il flétrit 1' « excessive prudence des ministres » : il demande « que des régiments français entrent en Catalogne, en Belgique, 3n Savoie, et descendent le Rhin ». Le peuple français (( peuple voyageur, conquérant, missionnaire, revêtu du signe de tous les apostolats, en un mot peuple vraiment prêtre », doit, pour son honneur et pour sa sécurité, « proclamer qu'il prend sous son patronage tous les peuples qui demandent leur affranchissement 1 ».

La politique des fouriéristes 'est également dirigée contre l'œuvre du Congrès de Vienne et contre les abdications de la diplomatie de Louis-Philippe. « Venger la France, déchirer les traités honteux de 1815, affranchir les peuples du joug des despotes », telle était l'idée directrice de la Révolution de 1830, trahie par le gouvernement qu'elle avait hissé au pouvoir. Il fallait rendre à la France ses frontières des Alpes et du Rhin -. « Les rois vainqueurs de la France en 1815 avaient donné à l'Europe une constitution artificielle, fausse et oppressive. Cette consti- [lution arbitraire de l'Europe n'était pas seulement in crime, elle était encore une absurdité politique, 3aril n'y a de stabilité que dans l'ordre de la liberté 3t de la nature 3. »

Les socialistes chrétiens qui rédigent le journal

1. Le Globe, 9, 15, 13 janvier 1834, l«r février, 8 août 1831. — Considérant, De la politique générale et du rôle de la France

•n Europe, 1840, p. 12, 59. — 3. Manifeste électoral de la Démo^

■ratie pacifique^ mars 1848.

d'ouvriers V Atelier partagent les mêmes sentiments; l'on a pu parler de leur « chauvinisme jacobin ^ » : ils saluent le retour des cendres de Napoléon, se prononcent pour la fortification de Paris et réclament la « guerre de principes ». ,

La Révolution de 1848, comme celle de 1830, est avant tout une révolte contre les traités de 1815. Au procès de Bourges, en 1849, l'avocat d'un des inculpés, M* Rivière, s'écriait : « Un coup de feu venait de suffire pour crever une charte et toute une dynastie; mais ce coup de feu éclatait sous les murs du ministère des Affaires étrangères, là où dormaient depuis trente-trois ans les parchemins de 1815, les outrages diplomatiques qui avaient suivi et aggravé Waterloo, et le lendemain une royauté se voyait écrasée par un choc soudain. »

Au même procès, Raspail rappelait que depuis 1821 il n'avait cessé de combattre pour l'indépendance de la Pologne. Il s'était donc mis le 15 mai à la tête d'une colonne de manifestants : place de la Madeleine ils furent arrêtés par le général Courtais qui, pour éviter une effusion de sang, consentit à crier : « Vive [la Pologne !» et à laisser présenter une pétition à l'intérieur de l'Assemblée nationale : là Barbes demanda le départ immédiat d'une armée pour la Pologne : on sait les suites tragiques que de vait avoir cette^échauffourée.Le mot fameux de Napo léon III : « L'Empire, c'est la paix, » s'explique, a moment où il a été prononcé, par opposition au socia lisme, car la République sociale, c'était la guerre de propagande et de libération des peuples.

Proudhon, pour sa part, était hostile à cette poli tique sentimentale et au principe des nationalités

1. A. Cuvillier, Un journal d'ouvriers, Paris, Alcan, I9t4. 2. Cf. E. Laskine, La démocratie française et le Rhin, 111.

Son hostilité procède, non point d'une métaphysique internationaliste, mais au contraire du nationalisme le plus rigoureux: il ne veut point que l'intérêt français soit subordonné au sort d'autres peuples, mais qu'il serve de critère suprême; il ira un jour jusqu'à pousser le cri même du nationalisme intégral : « Oui, je suis, par position, catholique, clérical, si vous voulez, parce que la France, ma patrie, n'a pas encore cessé de l'être, et que les Anglais sont anglicans, les Prussiens protestants, les Suisses calvinistes, les Américains unitaires, les Russes grecs... ^ »

Barbes a pour la France un culte religieux: il veut la voir vigilante et efficacement protégée, et sa dernière parole sera pour réclamer la frontière du Rhin. Blanqui a laissé, dans les pages brûlantes de la Patrir en danger un impérisf?able monument de son patriotisme révolutionnaire : la même inspiration se retrouve chez les blanquistes ses disciples, aussi bien chez les Eudes, les Granger, les Ernest Roche, qui participèrent au mouvement boulangiste, que chez Edouard Vaillant, que, peu de jours avant sa mort, les minoritaires et Zimmerwaldiens huaient au Congrès de la Fédération socialiste de la Seine.

On peut définir la tradition socialiste française comme nettement nationale et patriotique.

En matière de politique sociale, il est plus difficile, mais non impossible, de dégager les traits essentiels du socialisme français.

On lui a souvent reproché son caractère « utopique » : l'école marxiste a tout fait pour le couvrir de discrédit. Mais si Ton veut dire que les œuvres des grands socialistes français ne seraient qu'un amas de

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