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La fédéralion et V unité en Italie

rêveries confuses, on se trompe : les Saint-Simoniens ont eu des vues remarquables sur l'organisatioi industrielle et plusieurs d'entre eux, par exemple' les frères Pereire, les Lesseps, Paulin Talabot, Eugène Flachat ont été des précurseurs dans la mise en valeur économique de la France et du globe ; l'œuvre de Fourier est remplie de suggestions remarquablement pratiques et dénote un observateur pénétrant de l'évolution commerciale et industrielle. Si l'on prétend que les grands socialistes français auraient légiféré « hors de Tespace et du temps », sans souci des contingences et de la maturité des problèmes, on se trompe également, et Bernstein l'a luimême reconnu.

Ce qui est vrai, c'est que le socialisme français est rationaliste comme la philosophie et la littérature françaises. 11 ne croit pas au « serf arbitre » de l'homme, comme Luther ; à la dialectique nécessaire, comme Hegel; à la fatalité de l'évolution économique, comme les marxistes. Il croit à la puissance de la Raison : sur elle-même pour éliminer les préjugés et les erreurs, sur les choses pour les modeler selon l'ordre rationnel et la justice.

U esprit français n^ a jjoint le sens de la fatalité: il ne reconnaît point la nécessité dans les choses, il croit profondément à la plasticité des institutions. Le sens, l'amour, le respect du fatum, si forts chez les Allemands, sont étrangers aux Français : le fatum révolte les Français ; on entre en lutte avec lui ; l'âme forte le surmonte. Philon le Juif disait déjà des anciens Gaulois * : « Ils vont au-devant des vagues de la mer comme à la rencontre d'une bande d'ennemis : tâche odieuse parce que dans leur impiété ils

1. Que les songes sont envoyés de Dieu. Cf. Aristote, Morale à Eudcme, III, 1 : « Les Celtes, prenant les armes, vont audevant des flots déchaînés ».

osent prendre les armes contre des éléments hors des atteintes de la servitude, tâche ridicule puisqu'ils tentent l'impossible... »

La « nécessité » hégélienne est venue en France d'Allemagne; les « lois économiques naturelles aussi bonnes qu'inéluctables » que croyait avoir dégagées l'école anglaise sont toujours restées en France vérités d'académie : tandis qu'elles ont dominé pendant tout le XIX* siècle l'esprit public en Angleterre, elles lui ont répugné en France ; et c'est la raison du désaccord qui n'a point cessé d'exister entre les « hommes d'Etat » et les « économistes ».

La philosophie française, depuis Descartes, est une philosophie de la liberté, de la personnalité (Renouvier), de la contingence (Boutroux), de l'énergie spirituelle créatrice (Bergson), de Vidée-force (Fouillée). Parfois on ne conteste point l'existence d'un ordre du pur mécanisme, mais on le cantonne à l'étage inférieur de la nature : l'étage supérieur où règne l'esprit est l'ordre de la liberté (Lachelier). Il y a bien des déterministes qui insistent sur l'action majeure du milieu : mais c'est un déterminisme qui pratiquement, politiquement, aboutit à la liberté et à l'empire de la raison : car il suffira de modifier le milieu social selon les suggestions de la raison pour changer le caractère même des hommes, pour les soustraire à toutes les fatalités prétendues de la nature. Tel est le vrai sens du mécanisme signalé comme le vice profond de l'esprit français par les Allemands, ïl ne signifie point que l'homme ou la société soit une machine régie par des lois inéluctables comme celles de la physique, mais au contraire que l'homme et la société sont plastiques, non essentiellement rebelles à l'œuvre de la raison. Le socialisme français est bien de cette^ lignée philosophique et spirituelle.

De là découlent cet iitopisme, cet optimisme, cette sentimentalité enthousiaste dont on a tant fait grief aux socialistes de l'école française.

Le mot de rationalisme est ambigu: le rationalisme d'un Spinoza est quiétiste, celui d'un Hegel adorateur du fait accompli. Le rationalisme français est actif. 11 croit à la puissance de Tesprit; il croit les hommes et les choses accommodables à la raison. Il voit la nature humaine bonne, ou du moins susceptible du bien : pourvu qu'on les utilise et les canalise au lieu de les contrarier, l'enthousiasme spontané des âmes (Saint-Simon), le système des passions de l'àme (Fourier), sont des bienfaits de la Providence et œuvrent au bien.

Le socialisme français n'est ici que le fruit d'une longue tradition catholique. Mœhler a vu avec raison dans le pessimisme radical immanent au protestantisme cequi l'oppose essentiellementau catholicisme: tandis que pour Luther et Calvin la grâce n'a rien à voir avec la nature, que l'homme est corrompu dans son fond par le péché, irrémédiablement mauvais dans l'esprit et dépravé dans le cœur; tandis que les Jansénistes condamnent comme « pélngien » quiconque découvre quelque bien dans la nature pécheresse, le catholicisme affirme que la nature n'est point complètement viciée par le péché : la raison a la puissance naturelle de connaître Dieu et la loi morale (Saint-Paul, Rom. I, 18 sq). Le christianisme est la perfection de la raison humaine (Saint-Justin). La matière est susceptible de salut; le monde des corps est du domaine du verbe (Saint-Irénée). Le monde humain est totalement pénétrable par la grâce, le naturel par le surnaturel : « la grâce ne supprime pas la nature, elle la parfait ».

Fils de la grande nation catholique, héritiers de la tradition catholique, les socialistes français sont péné-

très de cet optimisme: c'est lui qui leur fera répudier la violence pour la persuasion, la révolution brutale pour la méthode réformiste et pacifique. La société actuelle, elle aussi, est « susceptible de salut » ; la République sociale en sortira naturellement quand la raison aura fait son œuvre dans les esprits et l'amour dans les cœurs.

L'optimisme des socialistes français est du reste consciemment à base de religion. La plupart d'entre 3UX diraient volontiers, avec Robespierre, que [< l'athéisme est contrerévolutionnaire ». Blanqui est isolé, qui ne veut « ni Dieu ni maître » et voit dans les croyances religieuses « la pire des pestes »^.

Les Babouvistes voulaient rétablir le culte de TÉtre

îupréme et «' paraître dans des temples publics sous

e noiiv de déistes 2 » ; le christianisme « peut être

l'un grand secours aux législateurs amis de leurs sem-

)lables ; la pure doctrine de Jésus, présentée comme

me émanation de la Religion naturelle, dont elle ne

iliffère pas, pourrait devenir i'appui d'une sage ré-

lOrme et la source des mœurs vraiment sociales:

îlles sont inconciliables avec le matérialisme qui ré-

uit tant de gens à ne consulter dans leur conduite

ue leur intérêt direct et à se moquer de toute

ertu ^ » .

Pour les Saint-Simoniens, le problème social était m problème moral, et le problème moral un prodème religieux. Ils affirmaient la supériorité de la eligion sur la philosophie et la science, et faisaient ne opposition acharnée au scepticisme voltairien. Enfants du siècle, devenons les enfants de l'éter-

1. Critique sociale, Paris, 1885, vol. II, p. 68. — 2. Conspiraon pour VEgalité dite de Babeuf, vol. I, p. 105. — 3. Ibid., . 8'J, noie I.

nité», s'écrie Eugène Rodrigues (7 décembre 1828). « Nous sommes tout à la fois les héritiers du catholicisme et les continuateurs de la Révolution », dit Bazard. Le 1"" Juillet 1829, au moment où le libéralisme prépare son assaut contre la monarchie catholique,,rEcole Saint-Simonienne proclame solennellement que « l'humanité a un caractère religieux ». Et certes, le « nouveau christianisme » de l'Ecole s'éloigne fort de l'orthodoxie traditionnelle : mais il laisse les Saint-Simoniens pleins d'admiration et de sympathie pour les grandes forces religieuses. À l'assemblée nationale de 1848, Laurent de l'Ardèche déclare que le vrai socialisme est nécessairement religieux. Le ministre saint-simonien de Tlnstruction publique, Carnot, qui a pour sous-secrétaire d'Etat Jean Reynaud, écrit dans une circulaire aux évoques : « En s'empressant de proclamer dans ses prières la République que le peuple vient de fonder par l'énergie de sa volonté souveraine, le clergé a senti que l'inauguration du principe républicain ouvrait une ère nouvelle aux sentiments nobles et élevés que Dieu a mis au cœur de l'homme et que la religion a pour mission de développer^. » En 1878 encore un survivant du saint-simonisme, l'Israélite Isaac Pereire,salueraavec émotion l'avènement deLéonXîII et appellera l'Eglise catholique à résoudre la question sociale.

Le fouriérisme est tout entier une philosophie religieuse fondée sur le dogme de la Providence et <le la sagesse divine. Si les passions sont bonnes en elles-mêmes, si « les attractions sont proportionnelles aux destinées », c'est parce qu'il y a un Dieu tout-puissant et bon. Aussi les fouriéristes sont-iUj fa^vorables au christianisme et mêm.e à l'enseigni

i. Cit. G. Weill, Uécole saint-svnonienne, p. 219.

ment religieux ^. Sur la couverture de VAlmanach phahnistérien on voit Jésus-Christ baigné de lumière, tendant la main droite à Socrate, la gauche à Fourier. Le Mani'fesle électoral de la Démocratie pacifique signé en mars 1848 par Victor Considérant, F. Cantagrel, V. Hennequin, etc., se termine sur ces mots : « VEoangile du Christ, le prolétaire de Nazareth, est le vrai code de la démocratie, car il est le code de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Que l'Assemblée nationale soit une assemblée d'hommes pénétrés de la flamme évangélique. et l'esprit saint, l'esprit de Dieu et de l'humanité, sera au milieu d'elle, et l'heure de la rédemption définitive de l'humanité par la science et l'amour aura bientôt sonné... Adviennent sur la terre le royaume de Dieu et sa justice! » Dix ans auparavant, Considérant, directeur de la Phalange, écrivait au R. P. Cipoletti, général de l'Ordre des Frères Prêcheurs 2 : a En propageant la théorie d'association, mon Révérend Père, nous obéissons aux sentiments les plus religieux; elle apporte le moyen de faire vivre en bonne harmonie les hommes qui jusqu'ici se sont déchirés entre eux malgré tous les efforts de toutes les églises chrétiennes et principalement de la sainte et puissante église catholique, apostolique et romaine... Si l'empire du monde est réservé à la foi catholique, c'est à la suite de l'établissement de l'unité sociale que cette foi pourra seulement conquérir tout son empire. »

Pierre Leroux est un théologien que les gravures du temps représentent les mains jointes, Pair extatique. L'allemand Ruge, de passage à Paris, est indigné parce qu'au cours d'une audience qu'il a

1. Almanach phalanstérien, 1847, p. 77. — 2. Lettre inédite (lu 27 oct. 1838. citée par A. Lebey, L.-N. Bonaparte et le ministère Odilon Barrot, p, 35, notel.

obtenue de Louis Blanc il n'a entendu qu'un véhément réquisitoire contre l'athéisme. Un autre allemand Karl Grûn, matérialiste et feuerbachien, est indigné de la « bigoterie » des socialistes français de 18481.

Proudhon lui-même s'est nettement expliqué sur la signification de son fameux « athéisme » et de son anticléricalisme ^ : « Je suis athée comme Malebranche, comme Spinoza, comme Kant, comme Leibniz, comme Hegel, ni plus ni moins... La critique que j'ai faite de l'idée de Dieu est analogue à toutes les critiqHies que j'ai faites de l'autorité et de la propriété, elc ; c'est une négation systématique destinée à arriver à une affirmation supérieure ér/alement systématique... Le socialisme n'a rien de contraire au catholicisme quant à la justice et aux mœurs : c'est le catholicisme élevé à la hauteur d'une science rigoureuse et démonstrative ».

Un trait curieux que l'on retrouve aussi bien chez Proudhon que chez Louis Blanc et Blanqui, c'est leur antipathie pour le protestantisme considéré comme la religion de l'égoïsme, de l'individualisme et du mercantilisme.

Les socialistes allemands qui, assez nombreux, vivaient à Paris sous la monarchie de Juillet, n'avaient que mépris pour le mysticisme des socialiste avançais, tandis que ceux-ci avaient horreur du brut matérialisme des Germains.

Nous avons essayé de définir et de décrire, avec ses nuances propres, l'optimisme des socialistes français et d'en indiquer les sources. Il nous reste à

1. Karl Griin, Die soziale Bewegung in Frankreich und Belgien, Darmstadt, 1845. — 2. 22 janvier 1849, lettre à l'abbé X... Mou-^ vement socialiste, janv.-février, 1913, p, 7.

montrer les conséquences pratiques qui en découlent. En deux mots, ce socialisme est pacifique et soliclariste : il n'attend l'émancipation sociale que du progrès des esprits et de l'évolution des institutions; il prétend travailler non point pour une classe contre une classe, mais pour la nation entière dont tous les éléments sont solidaires.

La doctrine de la « lutte des classes » n'est point née en France par génération spontanée; elle a été introduite du dehors, et il a fallu qu'elle fût cultivée avec soin pour se maintenir sur un sol qui ne lui était point favorable. Elle ne convient pas à la structure économique et sociale de la France ; elle est étrangère à la tradition et répugne à l'esprit de la démocratie française.

La France est comme prédestinée par la nature à l'union : non pas sans doute à une unité rigide, faite de contrainte et de résignation, mais à l'union harmonieuse qui naît de l'équilibre et de la convenance des parties. Lorsque, dans son admirable Tableau de la géographie de la France, Vidal de la Blache esquisse la physionomie d'ensemble de la France, il écrit : « La France oppose aux diversités qui l'assiègent et la pénètrent sa force d'assimilation. Elle transforme ce qu'elle reçoit. Les contrastes s'y atténuent, les invasions s'y éteignent. Il semble qu'il y a quelque chose en elle qui amortit les angles et adoucit les contours ».

La France n'a pas été le théâtre de ces longues luttes ethniques qui remplissent l'histoire d'autres pays : l'Etat français ne s'est pas constitué par l'extermination d'une race, comme par exemple l'Etat prussien par le massacre des populations slaves. Dans la variété presque infinie qui fait sa richesse et son charme, la France est une et homogène.

Nous savons aujourd'hui, niieux nulûxUBe l'a su

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autrefois, à quel point les luttes de races sont absentes" de l'histoire de France. On a soutenu, notamment au xvju" et au commencement du xix^ siècles, que les inégalités sociales, et particulièrement les privilèges de la noblesse sous l'ancien régime, étaient le résultat de la conquête de la Gaule romaine par un peuple de race étrangère. La « lut le des classes >> se ramenait ainsi à la « lutte des races », comme par exemple en Prusse et dans les provinces baltiques où les propriétaires du sol, les H barons », sont les descendants des conquérants teutoniques, et les fermiers ou les serfs les arrière-petit-fils des populations soumises par le glaive.

Cette théorie, qui posait au principe de l'histoire de France la dualité nationale entre les nobles de race franque et les roturiers de race gauloise, a joui jadis d'une certaine vogue : une connaissance plus profonde de l'histoire des institutions l'a ébranlée, et Fustel de Coulanges l'a ruinée. Il est établi que les invasions germaniques n'ont pas détruit la continuité de l'évolution, qu'elles l'ont seulement troublée, que les institutions romaines ont survécu au cataclysme du V siècle ; il est prouvé encore — et c'est le point important — que « la masse des Gallo-Romains conserva sa liberté dans les royaumes barbares, et même obtint l'égalité de droits avec les conquérants. » ^

Il n'est donc pas vrai qu'il y ait eu en France deux peuples ennemis, un peuple de maîtres et un peuple, d'esclaves campés sur le même territoire, et que laj Révolution française ait été la revanche du second^ sur le premier. Gomme on l'a très bien dit, « en France' le mot de l'histoire vraie est réconciliation ».

La Révolution française elle-même n'a pas introduit dans l'histoire de France une véritable solution! de continuité. L'œuvre de la Révolution était préparée: par des siècles de politique et de droit monarchiques.

Tocqueville, Quinet, Taine l'ont montré en des pages inoubliables. Dès 1814 un vieil émigré, le comte de Moutlosier, ancien député de la noblesse aux Etats Généraux, pouvait écrire : « Le peuple souverain, qu'on ne le blâme pas avec trop d'amertume; il n'a fait que couronner l'œuvre des souverains ses prédécesseurs. Il a suivi de point en point la route qui lui était tracée depuis deux siècles par les rois, par les Parlements, par les hommes de loi, parles savants. »

A travers les lois et les ordonnances de la Monarchie, et plus encore par les transformations des mœurs politiques et administratives, se préparait l'égalité civile et politique que la Révolution allait proclamer. Dès la fin du règne de Louis XIV, un duc de Saint-Simon, un comte de Boulainvilliers, se lamentaient sur les usurpations constantes du Tiers, sur la faveur marquée par les rois aux roturiers, sur « le règne des commis ». Comme l'écrit Taine au livre IV de VA)icien Régime, « d'une part les nobles se sont rapprochés du Tiers-Etat, d'autre part le Tiers-Etat s'est rapproché des nobles, et l'égalité de fait a précédé l'égalité de droit. »

Les ordres mêmes de l'ancien régime n'étaient pas absolument fermés; les cadres de la hiérarchie sociale n'étaient point rigides : il n'y a jamais eu en France de castes. Les ordres n'en constituaient pas moins des classes juridiques, puisque nobles, clercs, hommes du Tiers étaient soumis, en dehors des règles communes du droit français, à un certain nombre de dispositions spéciales qui constituaient les privilèges : privilèges non point seulement de la noblesse et du clergé, mais des villes, des corporations d'artisans, etc.

C'est tout cet ensemble de lois privées que la Révolution vint abolir : en quoi elle ne fit que continuer l'œuvre de la monarchie qui. aux dépens delà grande et de la petite noblesse, des provinces, des villes,

avait éliminé nombre de ces dispositions particulières. Elle ne voulut plus connaître qu'un droit commun à tous les citoyens comme leis.^ Le droit public et privé de la Révolution supprime donc les provinces (organisation du département), comme il supprime les corporations (Loi Le Chapelier). Les classes n'existent plus, afin que l'unité nationale ne soit pas rompue par la persistance des intérêts particuliers. C'est le principe même du droit républicain et du droit socialiste.

La simplification ainsi introduite dans la législation ne tenait pas assez compte de la complexité des faits. Aussi, à mesure que le développement économique est venu compliquer les relations sociales, il a fallu inaugurer les législations spéciales qui se sont ajoutées au droit commun devenu insuffisant pour tout réglementer. A côté da Code civil sont venus se ranger tout un Code du travail, toute une législation rurale, etc. Le droit commun, celui que seuls voulaient connaître les hommes de la Révolution, n'apparaît plus que comme un ensemble de règles abstraites qu'il faut tous les jours compléter.

Mais cet enrichissement du Droit n'annule pas le principe du droit révolutionnaire. Les lois spéciales que la Révolution avait voulu abolir ont dû renaître, mais elles ne constituent point des pricilèges, parce qu'elles n'ont aucun rapport avec une hiérarchie sociale, n'en supposent point l'existence et n'en créent point les éléments. La législation n'ignore plus les caté- (jories professionnelles, mais les catégories ne sont point des classes. Ce n'est point la juxtaposition, la coordination des groupes sociaux qui en fait des classes : c'est la subordination de tels de ces groupe- | ments à tels autres; c'est le rangement des uns et des autres sur l'échelle sociale. Il n'y a pas en France de classes au regard du droit.

Mais s'il est vrai, comme l'enseigne la conception marxiste de l'histoire, que les institutions juridiques et politiques ne sont que le reflet des conditions économiques ; et si la législation française est égalitaire, le régime économique de la France doit rendre raison des caractères de cette législation.

De fait la France apparaît comme un pays de conditions sociales harmonieuses et équilibrées. Elle ne connaît pas cette grande propriété foncière, fruit de la conquête, dont la mise en valeur suppose l'existence de populations serves expropriées du sol natal, et dont l'existence complique si gravement la vie de plus d'un pays.

La France — c'est une banalité de le constater — est un pays de petite et de moyenne propriété. A défaut de classes juridiques inexistantes, les classes économiques n'y sont point des groupements fermés, nettement tranchés, mais des groupes nombreux, aux frontières indécises et variables. Les inégalités sociales y sont moins grandes, moins accusées qu'ailleurs, pèsent d'un moindre poids sur la vie sociale.

De là vient cette absence de socialisme « purement prolétarien », de « socialisme de classe » que les marxistes déplorent; de là ce *< socialisme petitbourgeois » qu'ils reprochent à Babeuf, à Blanqui, à Fourier; ce « socialisme pour les paysans » que l'on découvre chez Proudhon.

De là encore cette méthode réformiste, ce culte de la propagande pacifique et de la conciliation sociale que l'on retrouve chez tous les grands socialistes français.

Les Saint-Simoniens veulent l'organisation de la production par l'autorité conférée aux compétences; chacun sera « placé suivant sa capacité et récompensé suivant ses œuvres » ^ ; le progrès véritable ne

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