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Afliche de Bazard et Enfantin, 30 juillet

peut venir que d'en haut; le dogme anarchique de la souveraineté des ignorants et des vicieux est « incompatible avec toute harmonie, toute direction sociale, avec toute distribution et combinaison bien entendue des travaux, avec tout gouvernement » K II s'agit, dit Olinde Rodrigues^ de « fonder dans la presse, dans^ les Chambres, dans la bourgeoisie, dans les ateliers un nouveau parti politique, celui de la paix et du travail, de la conservation et du progrès, le parti social ». Et, poursuivent Bazard et Enfantin, quand^ nous signalons un changement futur dans l'organisation > sociale, quand nous annonçons, par exemple,î que la constitution actuelle de la propriété doit faire,, place à une constitution entièrement neuve, nous! entendons dire et démontrer que le passage de l'une Vautre ne saurait être brusque et violenty mais paisible^ et successif, parce qu'il ne peut être conçu et préparé^ que par l'action simultanée de l'imagination et de lai démonstration, de l'enthousiasme et du raisonnement,] parce qu'il ne peut être réalisé que par des hommesli animés au plus haut degré de sentiments pacifiques. »| L'école fouriériste prétend organiser l'équitable etj féconde association du capital, du travail et du talent,( l'accord des intérêts dans l'association. Elle dénoncej expressément la stérilité de la lutte des classes, de la violence et de Tétatisme. Le problème social n'est pas un problème de répartition, mais un problème de prodaction : on ne Je résoudra point en s'attaquant à la propriété — idée négative et rétrograde — mais en « lui donnant des formes plus parfaites,plus sûres, plus libres, plus mobiles et en même temps plus sociales, en harmonisant, dans toutes les sphères, l'intérêt individuel avec l'intérêt général :

1. Le Globe, 4 février, i4 avril, 29 mai 1831. — 2. Préface aux Poésies sociales des ouvriers, 1841.

il faut composer la propriété collective, non par la promiscuité de la communoMté cgalitaire, confuse et barbare, mais par l'association hiérarchique, volontadre et savamment combinée de toutes les propriétés individuelles ))*. La vérité fondamentale est la solidarité des individus et des classes : « Nous avons tous intérêt à ce que tout le monde soit heureux, sans exclusion de personne; et la meilleure manière pour chaque classe d'assurer ses intérêts particuliers, c'est de lier à ses propres intérêts les intérêts des autres ^ )>.

On pourrait multiplier à l'infini les textes de Fourier, de Cabet, de Proudhon, de Louis Blanc, de Blanqui même, qui répudient la violence révolutionnaire et se prononcent pour la réforme méthodique, continue, pacifique et progressive. Le principe du proudhonisme est aux antipodes de toute « conquête du pouvoir » et de toute « dictature de classe », puisque c'est l'impuissance de toute autorité à réformer la société ; l'incapacité de toute révolution politique à produire la réforme sociale ; la reconstitution de la société par Torganisation libre et spontanée du crédit. « Qui dit socialisme dans le vrai et le bon sens du mot, écrit Proudhon 3, dit naturellement liberté du commerce et de l'industrie, mutualité de Tassurance, réciprocité du crédit, péréquation de /impôt, équilibre et sécurité des fortunes, participa- !|1ion de l'ouvrier aux chances des entreprises, inviolabilité de la famille dans la transmission héréditaire )) .

C'est ce socialisme pacifique et libertaire, hostile i tout étatisme ou communisme, qui, sous le nom de < socialisme mutuelliste », ralliait à lui l'immense

1. Considérant, Principes du socialisme^ p, 45. — 2. Id. débâcle de la politique en France, p. 63. — 3. Du principe fédé- Mtif, Paris, 1863, p. 135.

majorité des ouvriers français et dominait les Congrès ouvriers lorsque pénétrèrent en France les pre-; miers propagandistes du collectivisme marxiste *. C'est à lui aussi qu'aujourd'hui se rattachent consciem- ' ment ceux des socialistes, des syndicalistes et des ouvriers français auxquels répugne invinciblement le marxisme ou qui, après expérience faite, en ont aperçu les vices et la faillite-.

Nous n'avons pas à apprécier la valeur nationale et sociale de ces traditions socialistes opposées : il nous suffit d'en avoir constaté l'hétérogénéité. Mais nous pouvons remarquer — car c'est là un fait indépendant de tout jugement de valeur — qu'à l'époque où les Allemands eux-mêmes proclamaient que « la France donna le socialisme au monde ^ », et où les socialistes de tous les pays se mettaient à l'école de la France, c'est ce socialisme libéral, progressif et humain, qu'exposaient ses théoriciens et que prêchaient ses apôtres.

1. Cf. E. Laskine, L'Internationale et le Pangermanisme, chap. i-m. — 2. Cf. Harmel dans La Clairière, let'-lD août 1918. — 3. Karl Griin ; Cf. J. Wolf, Zukunft, 1895, p. 540.

Originalité du socialisme belge. — La nation belge; Flamands et Wallons. — Oppositions de races dans le mouvement ouvrier belge. — Les propagandes socialistes étrangères :. leur insuccès. — L'influence proudhonienne : affinités avec la tradition belge. — Les socialistes belges contre le marxisme dans l'Internationale. — Le Parti ouvrier : particularités de son organisation. — Développement de la coopération socialiste. — Mutualités et syndicats. — Tendances du socialisme belge : réformisme, décentralisation, municipalisme, défiances contre l'étatisme. — Antiquité du socialisme municipal en Belgique. ,

Le socialisme belge ne ressemble à aucun autre : le Vavli ouvrier, par son organisation, se distingue de tous les partis ouvriers et socialistes du monde. En France, en Allemagne les mouvements politique, syndical, coopératif se développent parallèlement l'un à l'autre; le contact est plus ou moins intime et les relations plus ou moins cordiales, mais les organisations sont distinctes. En Angleterre le Parti du travail est sorti des organisations syndicales dont il constitue l'organe politique. Le parti ouvrier belge est, lui. une institution complexe, englobant à la fois des groupements purement politiques comme les ligues ouvrières^ qui s'occupent principalement de propagande et d'action électorale, des sociétés de secours mutuels, des coopératives de consommation et des syndicats professionnels: et, fait sans analogue,

c'est le Parti qui a suscité ou créé de toutes pièces la grande majorité des organisations syndicales. Lq, socialisme belge, par ses institutions comme par son, mode de développement particulier, est un produi^ original du milieu belge.

11 n'est plus nécessaire aujourd'hui de justifier cette| expression de « milieu belge », la nation belge ayant porté hautement témoignage de son unité. Sans méconnaître la réalité de la distinction entre Flamands et Wallons — nous y reviendrons bientôt nous-même — on ne doit pas l'exagérer jusqu'à, perdre de vue la réalité tout aussi certaine de l'âme belge. « L'âme belge, dit fortement Edmond Picard^, est multiple en les facteurs qui l'ont engendrée et influencée, quoique assurément désormais unique en son essence... L'amalgamation des psychologies est beaucoup plus avancée que la fusion des langues... L'erreur est grande de ceux qui obstinément ne veulent voir en notre nation qu'une panachure mai cousue de Flamands et de Wallons... Le résultat historique est meilleur, plus intense et plus grandiose. Une âme unique, une âme commune, plane sur les deux groupes apparents, et les inspire. » « Peuple composite, mais complet, qui résulte de l'alliance historique de deux races », écrit un pénétrant observateur français 2. Et le grand historien Godefroid Kurth conclut 3 : « Nous sommes une nationalité historique ayant des caractères spéciaux qu'elle doit au milieu où elle s'est développée ».

Sans doute nous retrouvons dans l'histoire même du mouvement social la dualité entre Flamands et Wallons, ce qui montre à quel point les conceptions et les méthodes sociales subissent l'influence de la

i. Revue Encyclopédique y 24 juillet 1897. — 2. Gh. Morice, L'esprit belge, Bruxelles, Balat, 1899, p. 93. — 3. G. Kurth, La nationalité belge, Naraur, Picard-Balon, 1913, p. 28.

psychologie ethnique. Mais il n'est utile d'en citer des exemples que si l'on commence par s'alfranchir des notions schématiques et des caractéristiques simplistes.

D'abord, ni le Wallon n'est un pur Latin, ni le Flamand n'est un pur Germain, ni la distinction entre l'un et l'autre ne se ramène à une opposition absolue entre le germanisme et la latinité : « ce serait, note le savant et probe Pirenne-, une grave erreur de croire que la Flandre du Moyen Age présentât avec le pays wallon des bords de la Meuse le contraste d'une contrée purement germanique ».

On aime à nous dépeindre le Wallon impulsif, émotif, versatile, mobile, superficiel"^. Destrée et Vandervelde, retraçant l'histoire du socialisme belge, ne manquent pas de nous dire^ que «< les Wallons n'avaient pas au même degré que les Flamands l'esprit d'organisation; le lent et patient travail en vue d'un résultat lointain irritait leurs impatiences; ils dédaignaient les coopératives..., préféraient s'associer par groupes professionnels, créer des caisses de résistance, essayer d'obtenir par la grève des réformes politiques ». 11 peut être vrai, mais l'absence d'« esprit d'organisation » n'y était pour rien, car c'est surtout en pays wallon que la coopération de consommation a fait de rapides progrès, la Belgique flamande s'y étant montrée dans l'ensemble plus réfractaire : la grande coopérative le Progrès de Jolimont (Hainaut);, la seconde en importance après la Maiaon du Peuple de Bruxelles ; la Populaire de Liège, la Huche ouvrière de Verviers, les coopératives si prospères de Nivelle,

1. Henri Pirenne, Les anciennes démocraties des Pays-BaSy Paris, Flammarion, p. 82. — 2. Voir par exemple le livre d'ailleurs remarquable d'Henri Gharriaut, La Belgique moderne, Paris, Flammarion, p. 14, 20, etc. — 3. Le socialisme en Belgique, 2'^ éd. Paris, 1903, p. 101.

de Dînant, de Huy^ de Waremme, de Lessine, d'Auvelais, de Charleroi sont en pays wallon. C'est aussi en pays wallon que Ton trouve la plus forte proportion de coopérateurs par rapport à l'ensemble de la population : 43 pour 100 dans l'arrondissement de Soignies en Hainaut, 27 pour 100 dans l'arrondissement de Huy entre Namur et Liège *. Il ne faut pas manquer de sens pratique, ni d'esprit de suite, ni craindre les lents et patients efforts pour atteindre de tels résultats.

S'il est inexact de dénier aux Wallons toute vocation à l'action réaliste et concrète, il n'est pas moins injuste de contester aux Flamands l'idéalisme. Trop fréquemment on les représente comme d'âpres utilitaires exclusivement attachés à la poursuite de profits immédiats. Maeterlinck Ta justement remarqué : « La race flamande, à laquelle on dénie souvent toute aptitude spéculative, toute imagination métaphysique et toute aisance à se mouvoir dans l'abstrait pour se borner au monde extérieur illustré par ses peintres, nourrit au contraire, durant plus de deux siècles, avec une abondance et une activité incomparables, la pensée abstraite par excellence, la pensée mystique ». Les noms des A Kempis, des Denis le Chartreux, des Ruysbroeck sont fameux; seule une terre mystique pouvait donner naissance à une institution comme celle des filles de Sainte-Begga, les Béguines. La peinture des Memling, des Metsys, des Van Eyck et des Van der Weyden est mystique autant que réaliste.

On n'est juste ni pour les Flamands ni pour le socialisme belge, lorsqu'on parle d' « esprit mercantile » ou de « socialisme commercialisé ». La prédominance du mouvement coopératif dans le Parti

1. Cf. Léger, Les coopératives et l'organisation socialiste en Belgique, p. 41.

ouvrier belge ne peut être ainsi interprétée; les coopérateurs socialistes belges ont des ambitions plus hautes que la protection de leurs intérêts de consommateurs. Une « coopérative » ne peut prospérer qu'à la condition d'être gérée comme une « affaire », et il est exact que les Belges s'y entendent à merveille : mais elle est beaucoup plus qu'une « affaire ».

A quoi se ramène, en dernière analyse, la dualité entre Flamands et Wallons? A une différence de tempéraments qui, parfois, a donné lieu à des difficultés sérieuses au sein du mouvement socialiste. Au Congrès de 1909, un des chefs du Parti ouvrier pouvait dire ^ : « Les ouvriers flamands n'ont pas la même mentalité que les ouvriers wallons. Il importe qu'il y ait deux comités connaissant les mentalités respectives des flamands et des wallons ».

C'est surtout en 1886 et 1887 que les différends sur la tactique prirent Vaspect d'un véritable conflit de races. Les socialistes wallons, notamment Defuisseaux « le Dieu des ouvriers », déclenchèrent la « grève noire » à Tilleur pour obtenir le suffrage universel. Les socialistes flamands blâmèrent cette agitation qu'ils jugeaient mal préparée et mal organisée ; ils s'efforcèrent de la canaliser, de l'apaiser. Defuisseaux fut même exclu du Parti ouvrier comme instigateur d'une « grève prématurée, intempestive, de nature à nuire

I à la cause 2 ». Les groupes wallons restèrent fidèles à Defuisseaux, et créèrent le « Parti républicain socialiste » dont l'organe, la République belge, publié en pays borain, soutenait contre le Peuple de Bruxelles de violentes polémiques : « Pendant que le P. 0. poursuivait patiemment son œuvre d'organisation de

j la classe ouvrière, le Parti républicain socialiste pré-

1. Cit. Gharriaut, La Belgique moderne, p. 8. — 2. Sa réintégration, sollicitée plus tard, fut refusée.

conisait la grève générale immédiate. Les Bruxellois et les Gantois reprochaient aux partisans de Defuisseaux d'entraîner dans des aventures douloureuses des ouvriers non suffisamment préparés à la lutte de négliger le côté pratique des œuvres d'émancipation économique pour des chimères de révolution politique. Les Borains reprochaient au P. 0. ses temporisations, ses ententes avec les partis bourgeois, et de sacrifier l'ardeur révolutionnaire aux préoccupations mercantiles des coopérateurs^ ». Conflit de tempéraments ethniques plus que de doctrines ! On a reconnu là, presque termes pour termes, les griefs que formulaient les uns contre les autres, dans la presse et les Congrès, les adeptes de la Sozialdemocratie allemande et les tenants du syndicalisme révolutionnaire français, ou les syndicalistes irlandais et les trade-unionistes anglais.

En Belgique comme ailleurs les idées socialistes ont pénétré de bonne heure du dehors^, sans pouvoir, probablement parce qu'elles étaient mal adaptées à la mentalité nationale, grouper un nombre important d'adhérents, et surtout sans émouvoir les masses. •

Dès février 1831, une tournée de propagandistes saint-simoniens, Carnot, Laurent, Pierre Leroux, Barrault, passa à Bruxelles; ils eurent des auditeurs de marque, comme Ducpétiaux, Quételet, le baron Chazal, futur ministre de la guerre, et l'homme d'Etat libéral Charles Rogier'^.

C'est, à notre sens, sous l'influence saint-simonienne qu'en dépit de leur libéralisme doctrinaire Charles Rogier et Frère-Orban se départirent souvent

1. Destrée et Vandervelde, Le socialisme en Belgique, p. 107. — 2. Cf. Louis Bertrand, Histoire de la démocratie et du socialisme en Belgique, Bruxelles, Dechenne, 1906, t. L

de la rigueur des principes manchestériens. Le 29 juin 1849, en déposant un projet de loi qui instituait une caisse générale d'assurances sur la vie, Charles Rogier disait : « Voici quel doit être, dans les Etats modernes, le rôle du gouvernement; il doit se mettre en rapport avec les diverses classes de la société et particulièrement avec les classes déshéritées, avec les classes souffrantes, pour tâcher de leur apporter plus de bien-être, de moralité et d'allégement à leurs maux »^ L'écho est reconnaissable du youveau Christianisme de Saint-Simon : « Les hommes doivent se proposer pour but dans tous leurs travaux, dans toutes leurs actions, d'améliorer, le plus promptement et le plus complètement possible, l'existence morale et physique de la classe la plus nombreuse ».

Quand l'opposition catholique accusait le ministère libéral Rogier-Frère de tendances socialistes, Rogier répondait : « Si c'est être socialiste que de prendre des mesures propres à assurer du travail aux classes laborieuses, à augmenter leur bien-être, à leur créer des ressources nouvelles, tout homme sensé doit se déclarer socialiste ».

Quant à Frère-Orban, il s'est toujours opposé à la réglementation du travail comme à une restauration de l'esclavage et du servage ; mais les ouvriers belges lui doivent le droit de coalition, la suppression du livret d'atelier, toute une législation sur les sociétés coopératives et mutualistes. D'autre part on a cité de lui ces paroles, fort peu conformes à l'orthodoxie libérale, prononcées un jour (12 mars 1857) à propos d'une concession de chemins de fer : « Dans un temps donné, certains monopoles aux mains de l'Etat pourront remplacer une grande partie des

1. Cité Maurice Wilraotte, La Belgique morale et politique, p. :3i sq.

impôts: le temps viendra où les chemins de fer, aliénés temporairement, retourneront dans les mains de l'Etat* ». Frère-Orban pensait môme ^ que la propriété est « un droit dérivant de Vélat social » : ici encore il est impossible de ne pas penser à la formule célèbre de la Doclrine de Saint-Simon : « La propriété est un fait social, soumis, comme tous les autres faits sociaux, à la loi du progrès ; elle peut donc, à diverses époques, être entendue, définie, réglée de diverses m>^nières »...

L'influence saint-simonienne resta limilée à un très petit nombre de personnes. 11 en fut de même de celle du fouriérisme, en dépit de la propagande de Considérant, qui eut aussi quelque action sur; l'esprit très ouvert de Charles Rogier^. Le peuple était indifférent ou même hostile à ces doctrines étrangères.

Marx, qui vécut à Bruxelles pendant l'année 1845, le Deutscher Avheilervereia fondé en 1847, ne firent point d'adeptes belges.

« Pendant les années 1848 et 1849 les démocrates et les socialistes déployèrent en Belgique une grande activité ; le mouvement n'eut pas de racines bien profondes » '^ et ne s'étendit pas aux ouvriers : sauf Jean Pellering, Nicolas Coulon, Jacques Kats, les chefs du mouvement de 1848 sont des professeurs, des avocats ou des négociants. Leur socialisme n'a rien de belge : c'est un mélange plutôt qu'une synthèse des idées de Saint-Simon, de Fourier, de Louis Blanc, de Pecqueur, de Bûchez et des Chartistes anglais. Leur tactique, leurs méthodes sont empruntées aux Anglais : meetings, manifestations, associations ouvrières. Leur programme politique com-

1. Cit. Hymans, Histoire parlementaire de Belgique, t. III, | p. 383. — 2. Cit. Wilmotte, ouv. cit. p. 104. — 3. Louis Bertrand, op. cit. y t. I, p. 189. — 4. Ibid.y p. 308.

prend le suffrage universel, rinsiruction obligatoire, la nation armée sous forme de garde civique populaire, et l'impôt sur le revenu. Dans leur programme économique ils inscrivent la réforme du commerce par des associations coopératives de production et de consommation, des « agences de subsistances », l'escompte et le crédit gratuits, les avances sur marchandises, la Banque du peuple ^

La notion qui domine, comme dans le socialisme français de la même époque, c'est celle de Vassocia' tion. « Nous voulons la propriété et nous voulons le travail, écrivait le Débat social de janvier 1849. Mais nous voulons que le travail, isolé, livré à lui-môme, puisse se développer et conquérir l'affranchissement... L'ère nouvelle naîtra : ce sera l'époque de l'association. »

V Atelier de Bruxelles, inspiré des doctrines de Bûchez, exposait ainsi ses idées : « Nous ne croyons guère aux vastes projets humanitaires où les travailleurs devront trouver des jouissances sans nombre en échange d'un semblant de travail... Hommes pratiques avant tout, nous voulons ce qui est possible et nous ne nous payons pas de mots. Nous voulons l'association volontaire, et pour principales conditions un capital inaliénable et une durée illimitée... Nous croyons que l'inégalité des salaires est une nécessité dans la rémunération du travail ».

Pendant toute cette période bien des problèmes furent soulevés, mais au milieu de l'indifférence de la grande masse des travailleurs 2.

Plus large et plus durable fut l'influence de Proudhon qui, proscrit de France, s'installa à Bruxelles 3 en 1858 et y resta quatre ans. Il y eut bientôt tout un groupe de proudhoniens belges dont

1. Ibid., p. 426 sq. — 2. Ibid., p. 446. — 3. Ibid., t. II, p. 34 et suiv.

quelques-uns devaient prendre plus tard une part considérable à l'organisation économique et politique du prolétariat belge : les Hector Denis, les Guillaume de Greef, Eugène Hins, Victor Arnould et même César de Paepe et Paul Janson, bien que l'influence proudhonienne ait été moins exclusive sur ces derniers. Ce ne furent point seulement des intellectuels que gagna Proudhon, mais les ouvriers belges euxmêmes : on le vit dans les Congrès de l'Internationale où, partisans de la mutualité, de l'association libre, ils combattirent vigoureusement 1' « autoritarisme » marxiste.

Quand, après la Commune, beaucoup d'ouvriers proudhoniens de Paris se réfugièrent en Belgique, ils y trouvèrent, non sans surprise, nombre de proudhoniens belges. Leur action a grandement contribué à préparer les ouvriers belges à la coopération. Aujourd'hui encore Vandervelde, en dépit de son adhésion de principe au marxisme, reconnaît sans réserve ce qu'il doit à la lecture des œuvres de Proudhon et à la fréquentation de ses derniers disciples^

Ce n'est point par hasard qu'il fut donné à Proudhon d'exercer en Belgique une action plus profonde que celle de ses prédécesseurs français. Les tendances libertaires, autonomistes, décentralisatrices du socialisme proudhonien étaient celles-là mêmes que l'histoire de la Belgique nous montre à l'œuvre 'dès le haut Moyen Age. Proudhon avait de ces affinités n<iturelles entre sa pensée et l'âme belge plus qu'un pressentiment lorsqu'il s'écriait ^ : « 0 mes amis de Belgique... je vous ai dit toujours que vous êtes une nation à part, qui eut dans le passé,

1. Cf. Daniel Halévy, Essais sur le mouvement ouvrier en France, Bellais, 1901, p. 280. — 2. P.-J. Proudhon, La fédération et Vunité en Italie, Paris, 1862, p. 120.

qui conserve dans le présent sa raison d'être, et à laquelle rien n'est plus facile que de se créer une brillante destinée. Vous savez si je vous ai compris, lorsque j'ai dit que le fond de la conscience belge était la liberté ».

On put le voir dans les débats qui divisèrent la première Internationale. Celle-ci avait commencé à recruter lentement des adhérents à partir d'août 1865, et elle fit à partir de 1868 de plus rapides progrès ^. Avant même le Congrès de La Haye, qui devait asseoir la dictature marxiste dans l'Internationale 2, la Fédération belge donnait son approbation à la Fédération jurassienne « anti-autoritaire ». Aux yeux des ouvriers belges l'Internationale ne devait pas être « une société despotique, soumise à un mot d'ordre partant de haut et arrivant à tous ses membres par voie hiérarchique », mais un groupement fédératif de sections autonomes.

Après le Congrès de La Haye, tous les socialistes belges se prononcèrent contre Karl Marx. Le Congrès de Bruxelles (24-25 décembre 1872) déclara nulles et non avenues les résolutions de La Haye et refusa de reconnaître l'autorité du nouveau Conseil général marxiste de New- York qui par représailles « suspendit » la Fédération belge. Celle-ci fut l'âme du deuxième Congrès de l'Internationale autonomiste qui se tint à Bruxelles en 1874 et décida, à l'unanimité, que le Parti socialiste de chaque pays devait pouvoir déterminer en toute liberté, suivant les circonstances de lieu, sa ligne politique, sans que l'Internationale prétendît imposer à toutes les nations une politique uniforme 3.

L'histoire du socialisme belge, ei^tre la dissolution

1. Louis Bertrand, op. cit., t. II, p. 165. — 2. Cf. E. Laskine, L'Internationale et le pangermanisme, chapitre 11. — 3. /ôtrf., p. 133.

de la première Internationale et la constitution d Parti ouvrier, est assez compliquée. Le dernier Con grès de la Fédération belge (de l'International autonomiste) eut lieu en décembre 1877. En 187 César de Paepe rédigea le Manifeste du Parti socia-: liste brabançon : bien que de Paepe se fût rapproché sur certains points du marxisme, il continuait à rejeter la conception allemande du socialisme : « Une des idées maîtresses du Manifeste, disait-il lui-môme *, c'est de voir dans le socialisme contemporain, non pas la cause de la classe ouvrière exclusivement, non pas seulement une guerre de classes, le Klassenkampf de certains socialistes allemands, mais la cause de tous, la tendance vers une civilisation supérieure, dans laquelle plus de bien-être matériel et plus de culture intellectuelle et morale seraient dispensés à tous ».

En 1879 les socialistes flamands et wallons formèrent un parti unique, le Parti Socialiste belge. Mais les ouvriers continuaient à rester en dehors du mouvement. César de Paepe allait en donner franchement la raison au Congrès constitutif du Parti ouvrier : « Le mot socialiste fait peur à beaucoup d'ouvriers : ce mot est un obstacle ». Jean Volders avait éloquemment plaidé pour cette transformation : « L'idée de grouper toutes les forces sous le drapeau socialiste est excellente, avait-il dit, et je l'approuve. Seulement je crois que nous ne réussirons pas à avoir avec nous la masse des travailleurs. Aujourd'hui ce que les anciens devraient faire, ce serait d'aider à la constitution d'un parti ouvrier avec tous les éléments ouvriers. Ne présentons pas un programme qui puisse effrayer la masse ! »

1. Dans le numéro de janvier i878 de la revue le Socialisme , progressif que Benoît Malon publiait à Lugano.

Le Congrès de Bruxelles (5 et 6 avril 1855) décida en conséquence la création d'un Parti ouvrier^ sans épithète doctrinale : ce P. 0. dont on a pu dire * qu'à l'exception des Trade-Unions anglaises on ne trouve nulle part en Europe un ensemble d'institutions aussi imposant et aussi florissant.

L'action politique du Parti a été la plus apparente, sans être la plus profonde ni la plus efficace. Le jour même de sa formation, il organisait un mouvement en faveur du suffrage universel et de la révision de l'article 47 de la Constitution. Ce mouvement n'a pas cessé depuis, et a pris les formes les plus variées : « Le barnum le plus retors ne sait point utiliser la souplesse infime de la réclame comme le fit pour le suffrage universel le Conseil Général du P. 0. - ».

Jusqu'en 1893 la Belgique resta fidèle au système de l'électorat censitaire. Après une longue agitation, et sous la pression de l'opinion publique, la loi de 1893 institua le suffrage universel avec vote plural. Les élections de 1894 donnèrent au Parti ouvrier 28 sièges de représentants à la Chambre, avec environ 300.000 voix contre un million de suffrages catholiques et 600.000 votes libéraux : encore faut-il tenir compte des votes doubles et triples dûs à la paternité, au cens ou à la « capacité ». Le renouvellement partiel de 1896 ne donna pas au parti de sièges nouveaux, mais lui fit gagner 100.000 voix, et atteindre le cinquième du total des suffrages. Les élections de 1900, faites sous le régime nouveau de la représentation proportionnelle, attribuèrent aux catholiques 995.000 sulïrages et 85 représentants, aux libéraux 449.000 et 31 élus, aux progressistes 48.000 et 3 élus, aux démocrates chrétiens 57.000 et un élu, au Parti ouvrier 467.000 voix et 32 représentants.

l.Wilmolte, la Belgique morale et politique^ p. 330. — 2. Destrcc et Vandervelde, Le socialishie en Belgique, p. 118.

Le Parti ouvrier s'était prononcé en 1892, au Congrès de Namur, pour le suffrage universel avec représentation professionnelle : mais il n'admet que le S. U. pur et simple^ sans vote plural. Pour l'obtenir il organisa les grandes manifestations, souvent violentes, qui se déroulèrent en 1902 à Bruxelles, Gand, Anvers, dans le Hainaut; et une grève générale à laquelle participèrent 300.000 chômeurs. Comme les autres grèves politiques auxquelles le Parti ouvrier se laissa, depuis, entraîner, celle de 1902 échoua et nuisit grandement au recrutement du Parti ^ : aux élections qui eurent lieu la même année, le Parti catholique gagna 50.000 voix et 11 sièges.

Mais l'action politique du Parti n'est pas la principale et elle n'aurait pu être menée avec cette énergie sans les ressources que lui fournissaient les organisations économiques adhérentes : « ce sont les multiples applications du principe coopératif qui donnent au Parti ouvrier belge sa physionomie propre, ses caractères originaux. Les mutualités, les syndicats, les unions rurales qui se rattachent aux grandes coopératives de consommation n'en sont pour ainsi dire que des accessoires, des dépendances, les chaloupes d'un transatlantique » -,

La coopération belge a des origines assez lointaines, mais jusqu'en 1880 elle reste sans grande importance et n'intéresse pas les ouvriers 3. A partir de 1880 elle prend un grand essor sous l'action de causes diverses : exemple de la fameuse Voorint de Gand ; création de coopératives de consommation parmi les employés et ouvriers de l'Etat; fondation et succès des pharmacies coopératives dues à l'ini-

1. Cf. Louis Bertrand, op, cit., t. II, p. 590. — 2. Destrée et Vandervelde, op. cit., p. 67. — 3. Cf. Louis Bertrand, Histoire de la coopération en Belgique; Histoire de la démocratie et du socialisme, t. II, p. 635.

LE SOCIVLISME BELGE 121

lialive de la Fédération des sociétés de secours mutuels de Bruxelles.

On a contesté que l'idée coopérative fût un produit indigène en Belgique ^. Pourtant le Vooruil^ la plus ancienne des grandes coopératives socialistes (1880) a été, d'après Anseele, qui en fut l'un des fondateurs, une création absolument originale d'ouvriers belges qui tout au plus auraient vaguement entendu parler des Equitables Pionniers de Rochdale. Le Vooruit a servi de modèle à toutes les coopératives de Belgique comme la société de Roclidale à toutes les coopératives d'x\ngleterre.

Les progrès ont été rapides. L'histoire du Vooruit'^ a quelque chose d'un roman : un tisserand et cabaretier de Gand, du nom de Verbauwen, proposa un jour à des camarades de fonder, dans une petite cave de son estaminet, une boulangerie coopérative : de Vrije bakkers « les libres boulangers ». En 1881 il y eut une scission dans le petit groupe, les uns tenant pour la coopération neutre, à l'anglaise, les autres pour la coopération socialiste, selon le mode qui a prévalu en Belgique. Ces derniers, parmi lesquels Van Beveren et Anseele, créèrent le Vooruit avec 67 fr. 50 de capital et 1.000 francs avancés par le syndicat des tisserands gantois. En 1910 le Vooruit possédait un magnifique immeuble sur la Place du Vendredi où se réunissaient jadis les Métiers; il approvisionnait plus de 8.000 familles; le chiffre des ventes annuelles dépassait 3 millions, dont 1.500.000 francs produits par la boulangerie, avec un débit de 100.000 kilos par semaine et 1.500.000 francs produits par 12 épiceries, 4 pharmacies, des dépôts

1. Léger, op. cit., p. 30. — 2. Cf. monographie du Vooruit dans L<^ger, op. cit., p. 103; sq. ; Louis Bertrand, Histoire de a coopération en Belgique. Charriaut, op. cit. p. 286 sq. ; Desrée et Vandervelde, op. cit. p. 32 sq.

de charbon, des magasins de confection, de chaus-] sures, etc. Le Vooriiit assure, à partir de l'âge de soixante ans, une pension annuelle minima de! 120 francs à tout coopérateur qui a acheté dans sesj magasins pour 150 francs de marchandises au moins pendant vingt ans. Il possède des fdiales dans les^ campagnes. Il est propriétaire du grand quotidieoj socialiste qui porte son nom.

La carrière de la Maison du Peuple de Bruxelles *! ne fut pas moins brillante. Trente ouvriers bruxel-j lois fondèrent une houJangnrio. ouvrière avec un capital de 600 francs et cinquante sacs de farine qu^ils se procurèrent à crédit avec la caution du Vooruit de Gand. Dès 1886 la Maison du Peuple s'installait dans une synagogue désaffectée. Trois ans après, elle se faisait construire le fameux <i palaisbazar-temple » de la rue Joseph-Stevens, dont l'édification coûta 2.100.000 francs et pour lequel les coopérateurs durent emprunter 700.000 francs à la Caisse d'Epargne de l'Etat : monument unique en son genre, que les ouvriers bruxellois appellent avec orgueil 0ns huis « notre maison », et où se trouvent les bureaux du Parti Ouvrier et des syndicats, des salles de fêtes et de conférences, de banquets et de restaurants, et les magasins qui font un chiffre d'affaires annuel de plus de six millions, donnant un bénéfice net de plus de 600.000 francs. La seule boulangerie de la Maison du Peuple vendait, en 1910, douze millions de kilos de pain par an à 25.000 coo; pérateurs, représentant plus de 100.000 consommateurs : aucune boulangerie du pays n'a cette importance. La Maison du Peujile a dans les faubourgs de Bruxelles plus de trente succursales : fabriques,

1. Cf. Léger, p. 139 sq.; Gharriault, p. 291 sq.; Destrée et Vandervelde, p. 39 ; v. Steffens-Frauweiler, Der Agrarsozialismx in Belgien, Stuttgart, 1900.

magasins de charbon, boucheries, laiteries. Elle a fondé en 1897 à Ilerffelingen une filiale en pleine campagne : la laiterie modèle Le bon beurre pour laquelle travaillent de nombreux fermiers. Comme le Vooruit, elle comprend une caisse-maladie pour les coopérateurs, et elle est propriétaire d'un quotidien, le Peuple.

La grande coopérative wallonne, le Progrès de Jolimont, a des sections dans tous les villages de la région.

De tels succès n'étonneront pas si l'on songe aux qualités de labeur, de ténacité, d'intelligence que les Belges ont déployées de tout temps. Comme l'a remarqué Taine, « les Belges sont, avec les Italiens, les premiers qui aient atteint en Europe la prospérité, la richesse, la sécurité, la liberté, le confortable et tous les biens qui nous semblent le propre de l'âge moderne ». C'est par un travail assidu que la petite Belgique était devenue la cinquième puissance du monde dans l'ordre industriel, et que l'agriculture belge était passée au rang de modèle, bien que le milieu physique fût loin d'être exceptionnellement favorable^. Le mouvement ouvrier en général, le ! mouvement coopératif en particulier, ont hautement bénéficié de ces capacités.

Mais il n'est pas juste de dire que « la race est essentiellement mercantile » et que « le socialisme belge se conforme à l'esprit matérialiste du pays 2 ». C'est méconnaître le caractère propre de la coopération belge, qui est d'être subordonnée au socialisme. En tête de chaque livret d'adhérent à la Maison du Peuple se trouve l'avertissement suivant : « La Maison du Peuple est une coopérative socialiste ; les coopérateurs, par leur inscription sur les livres

1. Cf. E. de Laveleye, V agriculture belge, p. IG sq. — 5. Charriaut, op. cit., p. 261.

de la coopérative, font adhésion au programme duj Parti ouvrier belge auquel ils sont affiliés ». De| même sur le livret de chaque membre d,u Vooruit :. « Le Vooruit est une coopérative socialiste ; les coopé-^ rateurs, par leur inscription sur les registres de la coopérative, font adhésion au Parti Ouvrier, envers: lequel ils sont tenus de se bien comporter ». Lesj statuts ne sont pas moins explicites; citons l'ar-' ticle 1*"" : « La Société soutiendra énergiquement tous les mouvements qui peuvent contribuer à l'élévation et à l'émancipation intégrale de la classe ouvrière », et l'article 5 : « La Société Vooruit a essentiellement pour but de coopérer énergiquement à l'émancipation intégrale de la classe ouvrière ».

Le Rapport général sur Vécoyiomie sociale en Belgique présenté à l'Exposition universelle de 1900 * définit très bien la psychologie de ce mouvement : « La coopération de consommation est une forme d'activité qui convient admirablement au caractère national du Belge, prudent, méticuleux, soigneux et toujours à l'aifùt de toutes les économies possibles. Il peut y appliquer utilement ses qualités d'ordre et de travail pratique. En même temps la dose de dévouement et d'altruisme que comporte la coopération vient ajouter ce grain d'idéal sans lequel les œuvres sociales ne peuvent vivre et prospérer. On fait ses affaires en même temps qu'on se dévoue, on se dévoue en même temps qu'on fait ses ailaires... Le développement de la coopération elle-même n'est qu'une lin en somme accessoire de l'organisation des coopératives socialistes... Ce qu'on désire, c'est répartir le bénéfice réel — en dehors de la ristourne qui n'est qu'une épargne — non sous la forme capitaliste d'un dividende en argent, mais sous la forme sociale de

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