Op. cit. p. 608. — 2. Charmut, op. cit. p
mortalité des porcs qui, moyennant un versement annuel de 3 francs, donne au paysan « un beau cochon tout neuf, si son cochon vient à mourir » : les œuvres du Parti catholique, comme celles du Parti ouvrier, sont si nombreuses qu'il a fallu un volum^ entier pour les énumérer et les classer ^. '
Par l'organisation et les méthodes, le socialisme belge est beaucoup plus proche du catholicisme belge que du socialisme français ou italien. C'est là un fait dont la signification psychologique peut difficilement être exagérée.
Quelle est la doctrine du socialisme belge? Si l'oi s'en tient aux déclarations officielles du Parti ouvrier c'est le marxisme. Mais il faut regarder de plu! près ; le programme d'un parti est bien moins important que la manière dont il est appliqué, et Toi a déjà vu sur combien de points la pratique du Part ouvrier s'éloigne de celle de la Sozialdemokratie. Lj grève générale politique, méthode chère aux socia listes de Belgique, a été condamnée par ceux d'Al lemagne comme une hérésie pernicieuse ; la pré dominance des organisations économiques, notara ment mutualistes et coopératives, dans le mouvemen socialiste, est aussi une conception directement opposée à celles du marxisme-. ■
Le socialisme belge est réformiste : il est plus soucieux d'action que de théorie et de choses que de mots. La prospérité des œuvres qu'il a créées lui tient à cœur ; le coopérateur n'aime pas le désordre qui le ruins, il ne se résigne qu'avec peine à la grève qui diminue les ventes et contraint à accorder aux chômeurs un périlleux crédit.
Les leaders d'origine ouvrière ne sont pas les moins
1. Cf. le Manuel social du P. Vermeerscli, Louvain, 1900. — 2. Cf. E. Laskine, Le marxisme et la classe ouvrière, dans Le Socialisme National, Paris, Renaissance du Livre, p. 83.
durs dans la condamnation qu'ils portent contre le « bluff révolutionnaire ». « Parler toujours de la Révolution, dit Anseele, c'est de la blague. A Gand nous n'avons jamais prononcé le nom de révolution ; nous n'avons jamais parlé que de coopératives » *. Et de même Louis Bertrand 2 : « ou promet trop de choses aux travailleurs, on leur fait espérer le bonheur et le bien-être dans un avenir rapproché, alors que la réforme la plus modeste exige des efforts considérables.) On se plaint du manque de persévérance des ouvriers socialistes, on leur reproche de se fatiguer rapidement et de se décourager fort vite ; n'estce pas un peu notre faute? ne pourrait-on essayer avec un programme minimum, un programme de reformes immédiatement réalisables, comprises et senties par tous, de réunir les ouvriers sur le terrain à la fois politique et économique? » C'est pour les mêmes raisons que le Parti Ouvrier belge a décidé en décembre 1919, en dépit des résolutions d'xVmsterdam, de participer à un gouvernement d'union nationale.
Miis le réformisme n'est, après tout, qu'une méthode, Quelestle but que veut atteindre le socialisme belge? Est-te vraiment celui du collectivisme marxiste '^ Est-ce le V)lksstaat centralisé, l'Etat maître de toute vie sociale?
Au contraire, le socialisme belge est défiant envers l'Etat, anti-autoritaire et décentralisateur. Et c'es. à cette tendance immanente à l'esprit belge, ellemême explicable par des raisons historiques, qu'il faut attribuer l'opposition persistante des socialistes beges au marxisme dans la première Internationale, conme le prestige dont jouit auprès d'eux la pensée pnudhonienne.
3ême le « collectivisme » de César de Paepe, où Pail Lafargue n'a voulu voir qu' « une contrefaçon
1. Cit.DestréeetVandcrveldc, p. 147.— 2. Cit. Gharriaut, p. 246.
belge du marxisme » est municipaliste bien plutôt qu-'étatiste. Dans son mémoire du Congrès de Bruxelles (1873) sur Vorganisation des services publics dans la société future j de Paepe dit : « A la conception jacobine de l'Etat omnipotent et de la commune subalternisée, nous opposons la conception de la commune émancipée » ; c'est à elle qu'il attribue la législation, la justice et la police : « La Commune devient essentielle ment Vorgane des fonctions politiques 0[i que l'on appelées telles : la loi, la justice, la sécurité, \al garantie des contrats, la protection des incapables^ la vie civile, mais elle est en même temps l'organe die tous les services publies locaux ».
Les socialistes beiges, môme ceux d'entre eux qui ont le plus profondément subi l'influence marxiste, ne sont pas disposés à croire à la toute-puissanc^^, ni à la nécessaire bienfaisance de Faction de l'Etlt. Le livre d'Emile Vandervelde, audacieusement intitulé Le Socialisme contre l'Elnt^, en porte témoignage
Pendant des années avant la grande guerre, et pendant des mois depuis la guerre, on avait vu beau/îoup de socialistes pousser de toutes leurs forces à la mainmise de l'Etat sur toute la vie écononique. Depuis que les anciennes traditions du socialisme français, — parliculièrcment les idées proudhoniennes, — avaient été abandonnées sous l'influfnce de la Sozialdemokratie allemande, chaque défait? de riaitiative privée, chaque démission ou dépossession de l'activité des individus ou des groupes était saluée comme une grande victoire du socialisme. Seules quelques voix, surtout syndicalistes, s'élevaient, i la fois au nom du progrès social et des intérêts ouvriers, i contre cet envahissement sans limites de la vie collective par l'Etat. , I
1. Sur ce point voir Désirée et Vandervelde, p. 70 sq. — 2iPk-»]p ris, Berger-Levrault, 1918. ' l |i
Il est possible que les expériences étatistes de la guerre fassent revivre les conceptions qui étaient celles des socialistes français et belges avant la dictature internationale de la Sozialdemokratie. En tout cas, ce n'est pas un fait de médiocre importance que le plus réputé des théoriciens belges du coUecUvisme ait publié un livre dont le titre seul est une déclaration de guerre à l'étatisme.
« Ma thèse, écrit Vandervelde, est qu'il faut se garder de confondre le socialisme et Vétatisiae^ que la création des monopoles et des industries d'Etat tient fréquemment à des causes d'ordre technique ou fiscal qui n'ont rien à voir avec les revendications ouvrières et socialistes ; que l'accroissement formidable des budgets de la guerre et de la marine est pe^ut-ôtre le principal facteur de ce développement de l'étatisme; que cette étatisation croissante serait de nature à présenter les inconvénients les plus graves^ si elle n'était accompagnée de transformations corrélatives dans l'organisation politique de l'Etat et dans l'organisation sociale des industries ».
Cette réserve est-elle de nature à atténuer la gravité de la condamnation que porte Vandervelde contre l'étatisme? On en jugera en voyant Vandervelde préciser sa pensée et l'opposer aux conceptions collectivistes courantes : « Certes, accorde-t-il, des faits tels que la dictature économique, la réquisition des industries de guerre, l'extension du contrôle de l'Etat aux principales branches de l'activité sociale, fournissent des arguments précieux aux partisans de la socialisation industrielle ; mais entre ce soi-disant .socialisme^ ce socialisme de guerre et le socialisme véritable, il y a toute la dilférence qui existe entre une organisation autoritaire et une organisation démocratique de la vie des sociétés ».
Plus loin, il défmit, en termes saint-simoniens, le
socialisme comme « fondé sur la gestion, sur Tadministration des choses », et l'étatisme comme « fondé sur l'autorité, sur le gouvernemeut des hommes ». Et, alors que nombre de socialistes saluent chaque emprise nouvelle de l'Etat comme une réalisation partielle du socialisme, Vandervelde représente le socialisme et l'étatisme comme des forces ou des tendances antagonistes : « La guerre, dit-il encore, / aura eu pour conséquence fatale d'accroître démesurément le domaine de Tétaiisme ; mais ce développement même rendra plus facile à la fois, et plus nécessaire, le développement de son contraire : le socialisme » .
On voit que Vandervelde reste encore prisonnier de la dialectique hégélienne et marxiste, qui construit tout le développement historique avec le jeu de forces antagonistes dont chacune, à force d'être « poussée à bout », « se résout en son contraire ». C'est là une sophistique usée, dont bien des Allemands ont fini par connaître la stérilité et la malfaisance.
S'il est vrai que l'étatisme est « une organisation autoritaire de la vie des sociétés », l'extension de l'étatisme signifierait par là môme le développement de l'organisation fondée sur l'autorité. Comment le développement de cette armature lourde et oppressive pourrait-il « rendre plus facile le développement de son contraire : le socialisme^ » Autant vaudrait dire qu'en politique l'instauration d'un régime absolutiste rend plus facile l'épanouissement des libertés publiques et les progrès de la démocratie ! Si l'étatisme est le contraire du socialisme, les socialistes, en favorisant ou en tolérant la politique étatiste, travaillent contre et non pas pour le socialisme.
Les socialistes belges, plus que d'autres, en ont le sûr instinct. Ils sont résolument partisans de la décentralisation : non seulement de la décentralisation
administrative et politique, mais aussi de la « décentralisation du pouvoir législatif » ; ils réclament l'institution de conseils autonomes de l'agriculture, de l'industrie, du commerce qui légiféreraient sur ces matières avec une compétence qui nécessairement fait défaut aux Parlements actuels. Ils revendiquent pour les communes la plus large autonomie, et le socialisme municipal, si suspect, si antipathique aux purs marxistes, a toutes leurs préférences.
C'est qu'en Belgique le prestige des communes est aussi ancien que celui de l'Etat — au sens propre du mot — est de fraîche date. La vie m^unicipalea toujours été intense, et, à un moindre degré, la vie provinciale ; jusqu'à la fin du xvni^ siècle, au contraire, les Belges « formaient une agglomération d'Etats autonomes^ réunissons l'autorité personnelle du même souverain, mais gardant chacun ses institutions à lui... l'habitant de l'un étdiilauhain, c'est-à-dire privé des droits jpolitiques, dans l'autre* ».
I C'est vers la Commune que s'est tourné le Belge, dès le haut Moyen Age, pour conquérir son droit ; c'est 3n elle qu'il l'a trouvé. L'autonomie communale fut pour lui, selon le mot de Tocqueville, « l'école primaire de la liberté ». Michelet dit du Liégeois qu'il est ji'homme le plus anciennement libre de la terre : la plus vieille charte d'affranchissement communale, si 'on fait abstraction des cités italiennes, est celle de [Iuy(1066).
Or les chartes d'affranchissement conférées aux communes du Moyen Age leur faisaient bonne mesure lu milieu de Tarbitraire universel, en un temps où -out droit était privilège, car « elles impliquaient pour îhaque bourgeois la liberté personnelle — « l'air de avilie rend libre », disait un proverbe — , pour la